‹ Dix jours de 1830 souvenirs de la dernière révolutionChapitre 9 sur 10 · CHAPITRE Vil · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vil

Marche sur Chartres". — Mots'd’un paysan.’ — Arrivée. — Partage des Drapeaux. — ■'Départ on voiture. — Rencontre

sur la route. — Conversation avec un brave. — Paris. — ' Mécompte. — Licenciement. — Capitulation de \ 7 incennes.

* Enfin tout était consommé , et elle reprenait

encore le chemin de l’exil, et elle allait sur une

terre étrangère,' cette royale famille qui semblait,

il y avait seulement dix jours, devoir donner des asiles , et n’en avoir à demander à personne. Elle

cède aux insinuations de Commissaires délégués • par un Gouvernement niai assis ; elle cède pour

> • * t ' | jÊL ' * ^ ^ l / è

éviter la guerre civile , phree que nos pertes ont

fait saigner le cœur d’un Prince qui ne veut p^p

risquer nos jours ;,dt cette bonté que j’appellerai .

faiblesse , fait perdre uii tr$ne à" l’héritier de tant

de Rois. Notre réputation comme corps militaire,

que nous aurions si bien soutenue dans les plaines * * ** * . ' de la Beauce, allait être bien dépopularisée par la-

rclraite de Rambouillet. Là, nous n’aurions pas été

les agresseurs j là, notre nombre n’eût pas été cause de la victoire 5 là, on aurait jugé si nous étions dignes d’être l’élite de l’armée française. Qu’on n’accuse donc point d’avoir fui , des Prindes qui ont voulu épargner de plus grands désastres , et qui pendant la durée de ces déplorables évènemeps

ont toujours été trompés. Nous seuls pouvons nous plaindre , nous dont on a voulu épargner ce sang que nous aurions plus volontiers répandu , que de le sentir rougir nos fronts au mot si souveut répété de déroute de Rambouillet.

Le triste convoi venait de défiler : le régiment reprit la glande route de Chartres , tandis que pour y arriver, quelques officiers et moi avions suivi une traversé , raisonnant à perte de vue sur les causes

grandes et petites qui nous réduisaient ainsi au rôle de fugitifs. Quel enchaînement bizarre de circon-, stances! Le 27, juillet / le roi de France, encore tout puissant , fait un appel à la force des armes, et va employer les nôtres au maintien de ses prérogatives attaquées : dans ce terrible moment ,

quelques uns d’entre nous 11e pensent qu’avec horreur,^ l’obligation de leurs devoirs militaires., et ' \ ' tL' * 7

1 idée du -sang de nos concitoyens qu’il va falloir répandre^ jetté dans nos âmes une tristesse profonde:

aujourd’hui 4 août , en présence de la yacc de nos Princes qui s’éloignent , il n’est plus qu’un regret, celui de n’a,voir pu combattre et mourir pour eux ; il n’y a' plus qu’une pensée , celle de leur infortune si grande et si peu méritée.

Après tous les évènelnens qui venaient de faire descendre un roi de son trône , et en songeant aux élémens dont s’était formé , au sortir de la lutte, le gouvernement nouveau , nous devions nous attendre à peu de faveur de sa part. La fidélité au drapeau n’est pas toujours une recommandation favorable auprès du parti contre lequel elle a été mise à l’épreuve; ainsi nous songions déjà à l’amnistie qu’011 allait nous accorder. Pendant que nous faisions ces réflexions , nous regagnions la grande roule; mais avant d’y arriver, nous nous reposâmes à la porte d’une chaumière , où un paysan , qui nous donna du vin , vint prendre part à notre conversation. Nos interrogations sur l’effet que devait produire, dans les campagnes le grand évènement l’ayant mis en veine de nous parler , il nous dit entre autt-es choses , que sans tout ceci la dîme eût etc rétablie le 7 août. J’en pris note en pensant que sans doute ce brave paysan ne faisait que répéter, bu ce qu’il avait

entendu dire à la ville , ou ce qu’on était venu lui raconter, pour lui faire prendre en haine l’ordre de choses alors établi.

Nous arrivâmes à Chartres , à travers une foule

de petits détachemens qui s’y rendaient de toutes ' parts. L’empressement de certains généraux pour conserver dans les -nouvelles circonstances leurs

positions avantageuses , était remarquable ; on

cherchait à retenir le plus de troupes qu’on pouvait , à présenter un corps nombreux d’officiers , par intérêt , non pas de la Garde , mais dans celui de quelques individus , ces motifs nous rendirent fort indifférées à toute espèce de capitulation. Le même soir les drapeaux furent partagés entre les présens; chacun conserva le morceau qui lui échut,

comme ces pèlerins qui , après une course lointaine

et périlleuse , rapportent quelque pierre du rnonu-

ment où les avait conduits leur vœu.

Lelenderaain matin avec quelques anciens camarades de VÉcplc-Mil i ta ire , nous louâmes à frais communs une voiture pour arriver plus promptement à Paris. En vain on nous objecta la soumission de la Garde au Gouvernement provisoire : en vain on nous annonça l’arrivée du général Gérard, qui ayant réuni les officiers supérieurs , avait assuré la

conservation des droits , avant de donner les feuil .

les de routes pour nous désunir. Nous voulûmes a notre tour goûter un peu de cette liberté, dont le nouvel ordre de choses nous promettait dans ses journaux l’entière possession, et après tant de sacrifices à notre devoir , nous nous avisâmes de ne penser qu’à nous. Quant à *la conservation des droits, au maintien ou au licenciement de la Garde,

apres tout ce que nous avions vu s anéantir, pou-vait-on croire à quelque chose de certain? Nous partîmes donc.

Le costume de voyage , dans notre voiture , était peu militaire : des blouses achetées ou échangées contre une partie de notre défroque , des casquettes, plus de moustaches, des visages animés ou impatiens plutôt que tristes, des rubans tricolores à notre boutonnière et au chapeau du cocher , puisque des drapeaux semblables ombrageaient les impériales des diligences, et que les meilleures feuilles de route que nous passions avoir pour traverser sans danger les colonnes parisiennes que nous nous attendions à trouver , étaient M v‘ * , * 7 ♦ • .

encore ces mêmes couleurs ; c’est ainsi que nous cheminâmes fort promptement jusqu’à Rambouillet. ‘ •

Tout y «lait encore dans la plus grande conta-

sion. Cependant lé!& 80,000 hommes de l’armée parisienne si imperturbablement annoncés (1) , et attendus- avec une si vive inquiétude par les pai- * sibles habitans de la ville, n’avaient point para. On n’avait pas vu davantage les 25,ooo hommes d’avant-garde , pour laquelle les autorités averties s’étaient empressées, de faire confectionner 28,000 rations ; . mais des éclaireurs de tous genres , de petits détachémens composés pour la plupart de gens sans aveu , n’obéissant à aucun chef , s’étaient répandus dans l’intérieur de la ville, et leurs insolentes bravades n’avaient laissé partout qu’une triste idée de leurs prétendus exploits. Lors-

que nous traversâmes Rambouillet, la plus grande partie de cette armée sans organisation , sans chef, et marchant toute à l’aventure , mais dont , en tous les cas , on exagérerait encore beaucoup le nombre en la portant à quelques milliers d’hommes , avait rebroussé chemin. Le départ d’hôtes aussi incommodes paraissait avoir satisfait les habitans. En repassant dans la forêt , nous aperçûmes un , homme ivre sur les bas côtés de la route. C’était

(1) Voir les journaux de Paris d’alors.

( 12fi ) .

un Parisien qui nous demanda une place, elle lui

fut accordée. .

La conversation s’engage. «Vous êtes donc aussi « des amis, nous dit notre nouveau compagnon de « route (c’était le cas ou jamais de dire comme le ' « proverbe : l’habit ne fait pas le moine). -rOuisans

« doute , répondis-je , et vous , comment si tard

« en arrière. — Ah ! on a bu un petit coup, n’est-ce « pas, et les autres sont partis? Puis le maire « de Rambouillet m’a dit que je parte. Mais je

« lui ai dit, maire! je suis venu pour proté-

« ger vos propriétés, 'je n’en ai pas nïoi, ça « m’est égal. Puis on n’a rien fait et on a dépensé cc son argent ! » La conversation continua entre lui et le cocher, tandis que nos commentaires sur le protecteur des propriétés de Rambouillet et sur ce mot, on n’a rien fait ! nous conduisirent jusqu’à Versailles, où nous arrivâmes vers la nuit. Avec quel empressement inquiet chacun de nous se rapprochait de la Capitale, où nous allions rentrer sous un costume si bizarre , avec des idées si différentes de celles qui nous assaillaient en y entrant dix jours auparavant.

Plus d’opposition , plus d’obstacles , les abus étaient tombés , tel était le cri général ; j’étais , il est

vrai , un peu froissé de la chute ; mais quand on a marché pour faire son devoir , on peut aussi bien souffrir pour l’inlérôt général : d’ailleurs je

me consolais de mes désastres particuliers en son-

géant à ceux dont j’ayàis été témoin. Je n’avais * * ' « * .

plus grande conllance dans les hommes, mais

force des choses me consolait. J’oubliais qqp

hommes font les choses (1). Bientôt quel fut mon

( i ) Plus nous avançons dans la carrière du bonheur promis à la France par la révolution de juillet , et plus ces réflexions trouvent ici une juste application : aussi que de gens alors enthousiastes des glorieuses journées sont réduits aujourd’hui à regretter qu’elles aient, eu lieu ! Pour expliquer les causes d’un changement si subit dans les idées de tant de personnes , on n’a qu’à interroger le commerce et l’industrie. Sans parler du bouleversement des fortunes particulières , que sont devenus le crédit et la prospérité de la France ? F,n vérité , quand l’on compte toutes les fautes déjà commises , et les maladresses et les inconséquences des ministres auxquels ont été confiées tour à tour , depuis six mois , les rênes de

l’Etat, on ne sait comment qualifier la conduite de ces hommes

dont la voix s’élevait sans cesse à la tribune et dans les rangs de l’opposition , pour corriger des abus ou réparer des injustices que leur présence aux affaires n'a fait que rendre plu»

étonnement, quand je vis rajeunir les abus , les

exigences , les prétentions de tant de sauvei+rs

de la patrie ; alors commença la curée des places. Des placards couvraient les murs à tous

les coins de rues. Les citoyens s’adressaient à Imns concitoyens ; j’aimais assez cet échange pu- ■pc d’opinions , mais le Gouvernement ne marchait pas ; où donc étaient les principes si longtemps vantés? Où était l’application de nos théories de parfait gouvernement? J’étais déjà fatigué de ne rien comprendre aux affaires générales , quand l’ordonnance de notre licenciement parut pour m’intéresser plus particulièrement. Je m’y attendais, mais comme pendant quinze ans à la tribune j’avais entendu défendre ce principe pour moi rigoureux et évident que le grade appartient à l’officier et l’emploi au Roi , je croyais bientôt , à cause des circonstances , me voir ranger parmi les officiers à demi-solde , et non pas, je l’avoue, parmi les dégradés. Les explications nécessaires

crians et plus multipliés , bien loin de nous en délivrer . Dans les pygmées d’aujourd’hui, pourrait-on jamais reconnaître les habiles d’autrefois ?

furent données (1) et npus apprîmes que le grade supérieur, acquis eu vertu d’ordonnances régissant l’année lors de notre entrée dans la Garde, et ayant force de loi d’après l’ancienne Charte, que ce grade, dis-je , ne nous était point enlevé ; mais qu’on nous privait de notre ancienneté. On ne commettait qu’une demi-injustice , elle était criante;

malgré l’envie de protester il fallut se taire , heu-

reux selon, certains journaux, qu’on voulût bien nous laisser vivre j fort malheureux, au contraire , selon toutes les idées de droiture et d’honneur , qu’après avoir suivi nos drapeaux et être

restés fidèles à nos sermens nous dussioife subir

une pareille injustice et voir un principe violé par ses défenseurs les plus opiniâtres depuis quinze ansj mais qu’importe que le principe soit violé si l’honneur nous reste, et si chacun peut dire : J’ai fait ce que je dois, advienne que pourra.

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