‹ Dix jours en ItalieChapitre 14 sur 46 · UN CAMP D AVIATION · texte numérisé non relu

UN CAMP D AVIATION

dans les toiles de Giorgone et de Titien !

Tous ces appareils brillants, prêts à s'élancer, dont les hélices tournoyent ; d'autres qui bruissent dans le ciel libre ; toute cette jeunesse qui s'élève, ces motos qui courent sur la prairie pour porter des ordres ! Je n'y résiste pas et je demande à nos hôtes s'ils ne voudraient pas m'emmener dans le ciel d'Italie.

Quel appareil ? Un Panhard ?

Je choisis le Caproni, plus spécialement italien.

Quelle douceur! quelle tranquillité!

La plaine s'efface, les neiges des montagnes deviennent nos voisines. Je me crois emparadisé. Je songe que c'est d'ici que s'éleva, sur un même appareil, le commandant Salomone, dont Gabriele d'Annunzio, au lendemain de

sa propre blessure m'écrivait : « Quelques heures avant d'entrer dans ma nuit, j'ai pu m'incliner sur la figure sainte du héros de Laibach. » Salomone venait de jeter des bombes sur Laibach, plusieurs avions autrichiens l'entourèrent, tuèrent l'un de ses compagnons, blessèrent l'autre à mort, le blessèrent lui-même et de si près qu'ils lui crièrent : «Tu n'as qu'à te rendre. >^ Les pieds dans le sang, écartant un cadavre qui glissait sur lui, tandis que le blessé, la tête en dehors de l'appareil, répandait dans les airs les étincelles sanglantes de sa vie, Salomone parvint à regagner les lignes italiennes.

...Pour terminer la journée, nous dînons, quelque part dans la région, chez le général Porro, ou, comme disent les Italiens, chez Son Excellence Porro. Le général est très populaire

dans toute la nation, pour avoir vu d'ancienne date la nécessité de réformer l'armée. Il occupe au Cominando Supremo une place analogue à celle de Castelnau auprès de Joffre. Porro et Cadorna sont étroitement unis. Celuici à la tête des opérations et s'en remettant au second pour la direction des services. Tous deux vivent sous le même toit, mangent à la même table et se partagent le poids de la guerre avec une pleine confiance.

Ce soir-là, le général Cadorna inspectait le Trentin et nous ne devions avoir l'honneur de faire sa connaissance que sur la fin de notre voyage. Le général Porro nous raconta ses visites sur le front français avec le général Joffre, et nous parla des grands chefs, ses frères d'armes, qu'il a rencontrés à la tête de nos armées. Il con-

naissait leurs plus belles manœuvres et les rappelait en quelques mots ; on croyait entendre parler la postérité.

Le général s'exprime dans un français excellent. Il a été longtemps professeur de géographie militaire à l'Ecole de guerre ; il parle en détachant et surveillant chacun de ses mots. C'est un Piémontais, grand bourreau de travail, très réfléchi, dont la solidité s'impose dès l'abord ; c'est en même temps un esprit charmant de courtoisie et de finesse.

Bien que la chose ne fût pas encore officielle, nous avions appris que le roi venait de l'élever à la dignité de sénateur, et Barthou, qui, en toutes circonstances, avait accepté d'être l'orateur de notre petit groupe, tourna très joliment son compliment dans un toast.

— Eh ! répondit en souriant le gêné-

CHEZ LE GÉNÉRAL PORRO 5l

rai, c'est une chose qui arrive aux vieilles gens. N'est-ce pas, monsieur Pichon ?

Après dîner, au milieu des cartes, nous avons parlé du voyage que le quartier général italien nous avait préparé, et ces quelques instants d'entretien, je dirais volontiers cette leçon que ces hommes supérieurs, le général Porro et ses officiers, ont bien voulu nous accorder, ont été pour moi d'un immense profit. Je crois voir mainte^ nant avec une grande clarté le fronitalo-autrichien qu'il allait m'étre donné de parcourir.

On peut le diviser en trois secteurs.

1° Secteur du Trentin. — La frontière de 1866 était très défavorable à l'Italie, en ce qu'elle laissait à l'Autriche non seulement le nord du lac de Garde, et la vallée de l'Adige presque

jusqu'à la plaine, mais les sources et les hautes vallées de nombreuses rivières allant à l'Adriatique par la Vénétie, telles que l'Astico (sous-affluent de la Brenta) ; la Brenta (Val Sugana) ; le Bordevole, la Boita (Val d'Ampezzo), affluents de la Piave. Ces vallées sont autant de portes d'invasion : en deçà de la frontière, la route autrichienne dite des Dolomites les relie entre elles ; la place de Trente forme leur réduit central.

2° Secteur des Alpes Carniques. — La frontière passait surla ligne départage entre les eaux allant au Danube et les cours d'eau côtiers allant à l'Adriatique. De forts ouvrages s'élèvent au débouché des cols en Autriche, et le chemin de fer de la Drave permet des mouvements latéraux de troupes, de la Styrie et de la Carinthie auTrentin.

3° Secteur du Carso. — La frontière laissait à l'Autriche tout le plateau du Carso, dont la partie abrupte est tournée vers risonzo.

Les choses étant ainsi disposées, on voit que toute armée opérant dans la direction de Trieste est exposée à des attaques de flanc et d'arrière venant des Alpes Carniques et du Trentin.

C'est pour donner à leurs opérations sur le Carso, entreprises avec la majorité de leurs forces, la sécurité nécessaire, que les Italiens, dès le début des hostilités, ont été conduits à pousser leurs détachements au delà de la frontière politique du Trentin, parles hautes vallées, et, quand ils l'ont pu, au delà de la crête, dans la mesure où le leur ont permis les solides ori^^anisationsdc défense fixe des Autrichiens. De même, pour paralyser les déplacements laté-

raux de leurs adversaires, ils ont dû entreprendre des opérations destinées à intercepter (au col di Lana) la route des Dolomites et à battre de leurs feux le chemin de fer de la Drave.

Voilà le programme réalisé jusqu'à cette heure par l'armée italienne et dont le grand quartier général veut nous faire voir sur place les difficultés. Successivement nous visiterons ces divers secteurs de la lutte. Demain, à six heures du matin, nous partons pour le Carso.

les rues d udine. — une visite au carso. l'audience du roi.

Aujourd'hui, 12 mai, à six heures du matin, départ en voiture d'Udinepour le Carso.

Le Carso ! terre irredenta, pays à recouvrer, c'est cette série de plateaux, qui s'élèvent en escaliers des bords de risonzo jusqu'à Trieste, et qui proiont^ent, terminent les Alpes. Nous les voyons sur ce proche horizon, accotés

à de hautes montagnes et assez pareils à des sacs jetés au pied d'un mur.

Cette partie de la frontière est la plus accessible aux Italiens, puisque les Alpes s'y abaissent; mais elle confirme la définition que chacun des adversaires donne de cette guerre. « Notre guerre, déclare l'Italie, est une ascension. Notre ennemi fuit en hauteur. »

Et le commandement de l'armée autrichienne, dans une proclamation à ses troupes, au début de la campagne, disait : « Nous avons à conserver un terrain qui est fortifié par la nature. Devant nous, un grand cours d'eau; derrière nous, une côte d'où nous pouvons tirer comme d'une maison à dix étages... >►

En dépit de positions si favorables, les Autrichiens n'ont pu arrêter tout l'effort des Italiens. Ceux-ci ont franchi

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risonzo et brisé les puissantes lignes défensives construites au rebord du Carso. Ils sont installés sur les premiers seuils du plateau. C'est ce terrain conquis pied à pied que nous allons visiter. La voiture roule à travers un pays prodigieusement italien. Quel art décoratif chez les gens et dans la nature ! Les façades des maisans et des églises sont peintes en trompe-Loeil : les maisons, pour faire croire à des balcons, les églises, pour mettre des statues dans de fausses niches. La terre est mince sur un fond de cailloux, mais quelle parure partout de vignes, de mûriers et parfois de cyprès! Les jeunes femmes ont sur leurs épaules un long bois cintré, où s'accrochent aux deux extrémités deux seaux, et sous ce joug familier elles s'avancent avec fierté, jeunes princesses de village.

Au milieu de ces beautés éternelles, çà et là, le long de la route, des groupes de tentes, des baraquements, des villages militaires construits pour les cantonnements des troupes du Carso.

Puis nous croisons des régiments en marche. On me fait remarquer leurs vêtements rougis par la terre du haut plateau. Jeunes et gais, les soldats imitent les cris de la sirène des automobiles qui les pressent de se ranger.

Cependant nous avons franchi l'ancienne frontière et bientôt nous atteignons risonzo au nouveau pont de Cassegliano. Un petit groupe d'officiers vient à notre rencontre. Mettons pied à terre. C'est le général de division Elia, hier encore sous-secrétaire d'Etat à la Guerre, et le lieutenant Visconti- Venosta bien connu à Paris, qui ont la bonté de s'offrir à guider notre petit

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groupe français. Le moment est favorable pour étudier le panorama qui, fùt-il seul à parler, se ferait déjà comprendre clairement.

Sur la rive gauche, qui nous fait face, aussi loin que le regard puisse descendre et remonter le fleuve, nous rencontrons une barrière, une muraille qui ferme l'horizon en s'abaissant du côté de l'Adriatique. Ces montagnes forment les bastions d'une forteresse démesurée dont Tlsonzo est le fossé.

Leur partie la plus basse est le Carso. tout devant nous.

Naturellement, la défense des Autrichiens dans cette forteresse naturelle qu'ils ont surchargée de leurs savants travaux, c'est la destruction des ponts. Ils en ont détruit trois; les Italiens les ont relevés et, pour plus de sûreté, en ont établi cinq nouveaux que les Au-

trichiens, avec plus ou moins de sàreté, continuent à bombarder. Je me fais cette réflexion que toute la plaine de risonzo est sous le feu de ces montagnes et que les Autrichiens qui les occupent, s'ils pouvaient dépenser les munitions sans compter, rendraient la vie difficile à nos amis...

Nous gagnons le Carso et ses premières pentes où de grands bœufs romains traînent sous les pins des chars gémissants. Eh ! quoi ! voici des roseraies, des serres, des chênes d'Italie, des terrasses d'où Ton voit la mer, le fleuve et la montagne; voici un petit temple de l'Amour qu'un 3o5 a démoli et, semées au milieu de ces vestiges du plaisir délicat, des centaines de croix de bois. C'est la villa de Castelnuovo qui appartenait à un prince de Hohenlohe. Nous en sortons pour passer dans

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un bois de pins, tout pareil à celui que peignit Puvis de Chavannes. Des tombes encore. Un bois sacré saccagé par la guerre. Tel quel, un refuge, car sitôt sortis de son couvert, on est en vue des' Autrichiens qui se sont repliés sur des terrains plus élevés. Au loin indéfiniment s'étend le vrai Carso, tel qu'on me l'a décrit, pays rugueux, pierreux, à peine vêtu d'une maigre végétation, profondément triste.

Il faut entrer dans les tranchées. Nous suivons des cheminements de terre rouge et de pierre bleuâtre. Beaucoup de pierre, très peu de terre. Immédiatement apparaît la terrible difficulté des Italiens qui s'avancent sans pouvoir faire de tranchées, sinon à la mine. Le pic n'y parviendrait pas. Il faut des perforateurs. Pour monter où nous les trouvons, ils durent s'abriter

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à chaque pause derrière des pierres sèches et des sacs. Encore, les sacs, doivent-ils les remplir de terre à l'avance. Sur place on n'en trouverait pas. Les Autrichiens, eux, avaient des organisations défensives puissantes.

Nous en voyons sur tout notre parcours les vestiges : remparts de roches, fossés, réseaux de fil de fer, qui n'ont pu arrêter la progression italienne.

C'est pour les officiers qui nous accompagnent une juste occasion de célébrer le courage de leurs soldats, et de dénoncer l'éternelle hostilité secrète de l'Autriche.

— L'Autriche, disent-ils, a cru utile de feindre qu'elle était surprise par notre guerre. Mais ces formidables travaux démentent sa surprise, prouvent une préparation bien étudiée, longue et patiente. Cette habile et labo-

rieuse organisation tactique du terrain dit comment la guerre avec l'Italie était dès longtemps dans ses plans. Seul le moment restait à choisir, et c'est nous qui l'avons choisi.

La matinée s'écoule à parcourir des kilomètres au fond de ces cheminements de Bosco-Lancia à Pollazo et ensuite à Fogliano, à Redipuglia. Que vous en dirai-je ? Toujours les mêmes choses. Que ce soit le front français, anglais, belge, italien, s'il n'y a pas d'action, c'est un vaste et triste désert; s'il y a quelque action, on ne peut pas lever le nez hors de la tranchée, et l'on ne voit rien, sinon des sacs, de la boue. Pourtant ce Carso présente une singulière particularité qui me rappelle nos collines de Provence dans la région de la Durance. Des crevasses, des cavernes, des conques pleines do ver-

dures, sortes de coupes d'où émerge une végétation entre des rebords de pierre. Là-dedans, çà et là, reposent des troupes, plus à l'aise que dans les cheminements, mais toujours à la merci du dracken ou de l'avion autrichiens qui les repérerait.

A plusieurs reprises, des soldats que je croise et que je salue me répondent en français. On s'arrête, on cause. L'un habitait Paris, avait un petit commerce que sa femme continue de tenir; un autre vient de Nice ; un troisième travaillait dans le pays de Briey, chez les Wendel. Tous se promettent avec joie de retourner en France; tous parlent avec admiration de Verdun. Et sur ce mot de «Verdun», chacun de leurs camarades de s'émerveiller affectueusement.

Si j'essaye de comparer l'ensemble du Carso à quelqu'une des positions que

j'ai visitées sur la ligne française, c'est avec l'éperon de Notre-Dame-de-Lorette que je crois voir le plus d'analogie. Ces bords de plateaux sont peutêtre encore plus difilciles à conserver qu'à conquérir. Je voudrais comprendre davantage les admirables gens qui vivent dans cette malédiction. Leurs chefs avec qui je cause demeurent d'une manière extraordinaire des Italiens amoureux d'art. Un lieutenant, oflicier de liaison, me dit qu'il a connu de tout temps ce pays, et qu'il le trouve bien plus émouvant du fait de la guerre.

— Au soir, chaque aspect prend une beauté redoublée; Thorizon qui nous a coûté tant de sang devient rouge.

Je ne me rappelle plus ce qu'il disait encore des tranchées, considérées comme des sillons dans le rocher sté-

rile. C'était tout un poème qu'il m'esquissait de la manière la plus vraie.

Un capitaine me raconte qu'il a vu le clocher de San-Pietro de l'Isonzo détruit par un coup de 3o5. « Les cloches, me dit-il, ont commencé à tinter.

C'était à faire venir les larmes aux yeux d'entendre ce clocher qui sonnait et cherchait la place où tomber sans faire de mal. »

Ilsviventnaturellement dans l'art, et dans un art théâtral ; leur finesse naturelle associe des traits réalistes, des notes charmantes de vérité, aux plus fortes recherches d'effet.

On me donne à admirer l'histoire d'un aumônier militaire que le roi a tenu à décorer. C'était l'an dernier, dans le début du choléra. Les premiers morts, on les a mis dans de belles caisses de bois, rempliesde chaux, et le

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soir l'aumônier les conduisait au lieu réservé à leur sépulture ; mais voici qu'éclata un grand orage, et l'eau étant entrée dans les caisses, il y eut une explosion qui les brisa et qui projeta les cadavres. Alors l'aumônier prit sur ses épaules ces pauvres corps de cholériques. Mon narrateur insiste sur le tableau : le tonnerre, les éclairs, cet homme si effroyablement chargé. Il ajoute qu'ensuite, pour préserver ce héros de la contagion, on lui donna à boire une demi-bouteille de cognac...

Ici j'abandonne l'histoire; elle finit en bouffonnerie. C'est le génie de l'Arioste. L'histoirecst théâtrale, pleine de grands effets, tels que les aiment nos amis d'Italie, tels qu'ils les trouvent du premier coup, quand nous aurions à nous y reprendre à plusieurs fois pour les imaginer ; mais à ce goût

de la surcharge, quelle finesse naturelle ils joignent! Remarquez le trait du début sur la sympathie plus vive que l'on donne à une espèce nouvelle du malheur. Les premiers cholériques eurent des cercueils. L'avoir noté, c'est d'une excellente vérité.

Je faisais ces remarques durant le déjeuner, à la table du général Ciancio, commandant du corps d'armée.

Le général Ciancio est député de Piazza-Americia en Sicile. C'est sa division qui a conquis le Carso. Elle est composée de Napolitains. Ils sont montés à l'assaut en chantant leurs hymnes; pendant 42 jours ils demeurèrent dans les retranchements en fournissant une série d'attaques heureuses... Après cela, il faut renoncer absolument à des légendes offensantes sur le manque d'esprit guerrier des

Napolitains. « Ils crient entre eux, me dit un de leurs chefs, ils ont leur conception propre de la discipline, mais les bons soldats! » Déjà Napoléon I"" avait constitué avec les Italiens méridionaux des divisions braves et fidèles.

Disons-le en passant, ce n'est pas de chez nous que venait cette injustice, mais d'antiques rivalités locales opposaient l'une à l'autre les diverses régions de l'Italie. Aujourd'hui la fusion nationale est parfaite, c'est un des effets de cette guerre. Un vieil Italien me dit : « C'est la première fois qu'aucune province ne se moque de l'autre. »

Je regarde, j'écoute; la nouveauté dispose à sentir ks nuances ; avec émerveillement, je retrouve tout vifs cette animation, ce mouvement de l'àmc que traduit si divinement le grand art italien. Écoutez encore ce

trait (mais d'abord il faut savoir que les prisonniers autrichiens sont internés dans le pays de Naples) :

Un tout jeune soldat hongrois, saisi dans une attaque, est entraîné vers l'arrière à travers les tranchées. Il est épouvanté, fort ému. Un Napolitain, « qui lui-même, me dit le narrateur, était pris d'une envie de pleurer en voyant ce gamin en larmes », lui dit : «Petit, pourquoi pleures-tu quand tu as le bonheur de t'en aller à Naples ? » Cette rapide succession de sentiments me transporte en esprit au milieu de la via di Toledo.

Naturellement, je ne garantis pas mes historiettes. On me les dit, je les répète, et, bien sûr qu'elles se déforment en route, mais on y voit la vivacité, la passion italienne. Au sortir de table, nous entrons à l'ambulance. Peu

L ALDIENCE DU ROI

de blessés, c'est trop près du front.

Quelques Siciliens seulement. Ici nous touchons avec respect le fonds commun à toute l'humanité. Toujours cette douceur, cette admirable résignation du soldat.

A la fin de la journée, le roi veut bien nous recevoir.

Prodigieuse simplicité de cette maison des champs au fond d'un petit parc, où quelques officiers, sans aucun faste, assurent le service.

Depuis le début de la guerre, le roi n'a passé que très peu de jours à Rome; il vit au milieu de l'armée, s'associant le plus qu'il peut à ses fatigues. Chaque matin, avec une suite peu nombreuse,, il part, visite les positions, est acclamé par les troupes, déjeune d'un repas froid au milieu d'elles et dans toutes ses délibérations fait entrer au premier

rang le désir de ménager le sang de ses soldats.

Ce qui frappe d'abord, chez ce souverain, c'est la supériorité morale. On éprouve jusqu'au respect le sentiment de se trouver devant un esprit tout de délicatesse et de scrupule. Je voudrais qu'il me fût permis de reproduire simplement la suite des propos qu'il nous fut donné d'entendre, pleins de mesure et de bon sens, où apparaissaient la bonté naturelle et le profond sérieux d'un prince qui ne se lasse jamais d'élargir sa connaissance des choses.

Saisissante figure, bien inattendue au cœur de cette Italie théâtrale et pleine de feu. Quand je cherche à me définir ce que j'ai vu dans cette petite chambre royale, je songe à cette conception des devoirs princiers dont notre Louis IX a créé le type incomparable,

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et je crois avoir respiré quelque chose de cette atmosphère que, depuis, le monde n'a plus revue, atmosphère inoubliable de courage et de douceur, d'humilité simple et grande, de mélancolie profonde et touchante.

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