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L ARRIVEE DANS LA ZONE DE GUERRE

« Alors ce fut une frénésie. L'avalanche d'hommes se précipita dans l'eau à travers les buissons pour toucher aussitôt l'autre rive, et un cri formidable s'éleva : « Italie! Savoie !- Italie ! »

« Un à un les bataillons qui se suivaient en colonnes, par toutes les routes, lançaient sur le seuil de l'Italie Nouvelle le salut fatidique. Aucun appareil de fête solennelle ne peut atteindre à la grandeur de cette acclamation spontanée, formidable, irrésistible.

Toutes les régions de l'Italie unissaient leur voix au chœur frémissant. Est-il possible que quelque chose de cette émotion mâle, fière, ardente, de l'armée, ne soit pas parvenu jusqu'au peuple qui attendait?

« Sur la plaine ensoleillée, une mer de verdure s'épandait au bruit lointain

et confus des cloches. C'est Villanova qui la première sonna le tocsin. Les églises de Manzano, de Trivignano, de Palmanova répondirent. Toutes les cloches s'ébranlèrent, successivement.

C'était la voix du Pays, la voix de la Terre, la voix de la Patrie, qui envoyait aux troupes son salut, l'hymne antique de ses fêtes, la musique de ses traditions. Et le tocsin donnait à l'heure inoubliable un auguste caractère de solennité religieuse.

« De ce moment, l'Italie était plus grande.

« De longs nuages de poussière s'élevaient et formaient des bandes, mettant çà et là des voiles sur la végétation, enveloppant les villages, se dissipant pour renaître plus près. C'était l'artillerie en marche, des colonnes à chevaux et à tracteurs, dont le bruit se

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répandait grave et continu, comme un frémissement de toute la plaine.

L'antique frontière, la frontière de honte était effacée. »

N'est-ce pas que cette page est belle ? Il semble qu'il y passe le coup de vent qui soulève les grandes draperies de marbre du Bernin. C'est écrit dans une manière déclamatoire et vraie, d'une façon qui nous étonne, nous, froides gens du Nord, mais où se maintient toujours vive la vieille force oratoire de Rome.

Je fermai le livre quand nous arrivions à Udine.

Udine, où nous descendons du train, est une petite ville vénitienne, déjà italienne, avant la guerre. On nous installe dans un vieux palais où sont venus successivement, depuis douze mois, le général Joffre, Briand et hier le prince

de Galles. C'est ici que Gabriel Faure écrivit, il y a peu, ses Paysages de guerre et peignait les aspects du Cadore et de la Vénétie en armes. Chateaubriand, en i833, est passé à Udine; il note : « Je dînai dans l'appartement que venait d'occuper Mme la comtesse de SamoylofF: il était encore tout rempli de ses dérangements. »

Au temps des curiosités paisibles, après quarante heures de train, nous aurions aimé nous dégourdir les jambes en flânant un peu dans ces vieilles rues pittoresques; mais nous avons hâte de voir les soldats italiens. Les autos s'avancent ; on nous offre d'aller visiter un parc d'aviation. Avec grand plaisir, certes ! Et sans plus de répit, nous voilà partis vers les Alpes Carniques.

Nous traversons un village, que

UN CAMP d'aviation ^S

mon compagnon me nomme : « Campo-Formido ». Je rectifie et dis : « Campo-Formio ». Il paraît que j'ai tort. Au reste, le traité de 1797 fut signé à quelques cent mètres de là, à Passariano, mais Bonaparte ne voulut pas plus de Passariano que de Campio-Formido ; il lui fallait de beaux mots pour nommer sa gloire.

Nous arrivons au parc, que je ne puis nommer. Quel décor! D'immenses espaces en prairie au pied des plus nobles montagnes couvertes de neige. Au milieu de l'agitation d'innombrables appareils disposés par escadrille, on me montre les machines proprement italiennes, les Caproni à trois moteurs de 100 chevaux chacun.

L'inventeur, qui leur donna son nom, est de Arco, dans le Trentin; il vit à Milan ; l'Autriche vient de confis-

quer ses biens dans sa ville natale. Notez que l'Italie n'a pas confisqué un sou des millions possédés par les Autrichiens en Italie, ni le Palazzo Venezia à Rome, ni la Villa Ariana à Tivoli, ni les biens de l'archiduc héréditaire à Este, ni les grandes propriétés des Coltalto à Susegagna, près de Trévise.

A ce moment, l'un des Caproni prend son vol. Il porte deux mitrailleuses et deux fusils automatiques. A l'arrière, dans la tourelle, se tient debout un chevalier cuirassé et casqué, un chevalier noir, beau comme la mort. La machine est peut-être un peu lente à s'élever, mais elle porte cinq hommes. Dans la douceur d'une fin de journée de mai, sur des prairies d'un jaune vert, que ferment les grands plis somptueux des Alpes, quel tableau, ces chevaliers qui volent et ce fond déjà vu

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