‹ Dix jours en ItalieChapitre 16 sur 46 · ORGANISATION DES LAGUNES · texte numérisé non relu

ORGANISATION DES LAGUNES

organisations défensives. Nous irons en bateau sur des horizons charmants, désolés et fiévreux, où il n'a manqué que de construire une Venise... Le programme est parfait. En roule !

Belvédère, où le canot à vapeur nous attendait, est un rivage incertain, demi-pourri, au ras d'une immense nappe liquide. Quelques pins de la fameuse pineta de Ravenne s'y sont aventurés et semblent des parents accourus pour se lamenter d'un éternel désastre. Nous voilà partis avec un tapage effroyable de moteur pour le pays du silence. Quel décor des époques les plus misérables du monde ! Nous glissons entre la boue et l'eau. Çà et là, sur des bancs de sable, quelques peupliers ou des petites maisons de pêcheurs, pareilles à ce qu'elles étaient au quatrième, au cinquième siècle, plus

pareilles encore au Pauvre Pêcheur de Puvis de Chavannes. J'honore en elles au passage l'humble germe de Venise.

Et nous atteignons Grado, la perle de ces boues.

Cette charmante petite ville, lumineuse, diaprée, innocente, était hier autrichienne. Tous ses dehors aménagés pour les baigneurs sont assez allemands, mais son cœur, tout en ruelles tortueuses, en boutiques voûtées, en petites places pittoresques, est aimable et précieux dans sa misère comme un coin de Venise. Grado comptait six mille habitants; les Autrichiens ont emmené quatorze cents mâles pour en faire des soldats ou des terrassiers, et n'ont laissé que les vieillards qui demeurent tout le jour assis sur le rivage en regardant la mer.

Autour d'eux, par exemple, voltigent

des nuées d'enfants qui ne s'arrêtent pas de rire. Les patriotes italiens se chargent de les entretenir de si belle humeur. On me mène assister aux repas qu'ils prennent en commun à d'immenses tables. Partout dans l'univers les mêmes scènes; partout des orphelins qu'on ne peut regarder sans avoir des larmes plein le coeur et qui jouent gaiement sur des tombes. Ceuxci mangent dans un délire de joie leurs gamelles de soupe chaude. « Et nous leur donnons de l'émulsion Scott », me dit avec orgueil le maire de Grade A notre tour, nous allons déjeuner au mess des officiers, comme on dirait en France. A toutes les tables de soldats, qu'ils soient anglais, français, italiens, j'ai trouvé durant cette guerre la même gaité. le même accent d'honneur, le même naturel. Mais les Italiens

ont le plus d'animation. Ces jeunes officiers nous racontent comment les Autrichiens abandonnèrent Grado.

« Seules restaient deux femmes terrifiées qui coururent se jeter aux pieds de notre général. — Eh ! mesdames, leur dit-il, que croyez-vous donc que vous feront nos soldats? Ils vous feront la cour... — Mais, ajoute avec regret un sous-lieutenant, au bout de quelque temps, on les a expulsées. »

Tous parlent avec une charmante amitié de Gabriele d'Annunzio : «Plusieurs fois, il est venu de Venise en volant s'asseoir à cette place où vous êtes, et partager notre repas. Avec nous, il rit, s'amuse, est simple comme un enfant. » Ils l'aiment et sont fiers de lui.

A les croire, le dialecte de Grado serait la plus douce variété du dialecte vé-

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nitien : « Le vrai langage des femmes, un roucoulement de tourterelles. »

Nous allons visiter l'ouvroir des jeunes filles. Elles sont plusieurs centaines dans les salons du premier hôtel de Grado, toutes fenêtres ouvertes sur la mer; elles tricotent, brodent, cousent, font plaisir à voir, et sur un signe de la religieuse patriote qui les commande, voici qu'elles entonnent les hymnes de la délivrance; elles glorifient les morts de Lissa et reportent sur eux la gloire de la frontière italienne élargie. Ces voix d'une race ressuscitée sont bien attendrissantes.

Je les entendais encore, quelques minutes après, quand d'un haut point de Grado, nos amis nous firent voir Trieste. J'aperçus distinctement un toit largement marqué de la Croix-Rouge des ambulances. Cela me rappelait le

regard que, depuis la colline de Pontà-Mousson, j'ai pu jeter sur Metz. Ces beaux pays et la Lorraine sont éternellement occupés à repousser les mêmes Teutons, dont ils se font une même image. Au douzième siècle, je ne sais quel patriarche allemand s'était emparé de Grado et y avait installé douze chanoines. Le doge Michiel II reprit la ville, fit captifs le patriarche et les chanoines, et ne les délivra que sur promesse de payer à Venise, tous les ans, au jour de Pâques, un taureau et douze cochons (traité de 1162). Cette histoire qui enchante Grado plairait également à Metz ou à Nancy.

Nous sommes remontés en canot et maintenant le fond vers lequel nous glissons, c'est le Carsoque nous avons visité hier. Un lourd soleil chauffe le paysage immense d'eaux, de bois, de

maigres ajoncs. Toujours de rares cabanes de pauvres pêcheurs, et puis la petite île de Barbana, espèce de terrasse qui porte un couvent, un clocher, quelques arbres. C'est un lieu mystique, me dit-on; je le vois bien sur sa figure ravissante de douceur et d'humilité. Au soleil couchant, cette île doit paraître une petite Bretonne agenouillée sous les splendeurs de l'Orient! Jai honte d'avouer qu'à cette minute j'avais oublie la guerre. Bleu du ciel, des eaux, des montagnes là-bas; immense repos; pays sauvage de boues, d'ajoncs, de pauvres paillettes en roseaux. Comment résister aux magies d'une terre qui réveille chez tous ceux qui l'ont aimée à vingt ans un sens spécial, le sens de l'Italie? J'honorais le berceau de Venise, et je cherchais dans les frissons et les nuances du miroir un près-

sentiment de Saint-Marc. Mais voici que des mouettes se lèvent à notre passage, et les suivant du regard, qu'aperçois-je sur le prochain horizon ? Un drachen qui surveille la lagune. Il nous ramène à la réalité.

Je m'excuse auprès de mes lecteurs de mettre en forme de leçon ce que j'ai vu et compris, et ce qu'il m'est permis de rapporter des travaux de guerre exécutés dans cette région par nos amis et alliés.

La République de Venise avait mis jadis ses soins et son orgueil à relier entre elles les lagunes par un beau système de canalisation. Aux jours de sa décadence, elle le laissa dépérir. Le Tagliamento obstrua de ses alluvions les voies entre la lagune de Caorle et celle de Marano-Grado. Par suite, toute une région, celle de Marano, bien que située sur territoire italien, se trouva coupée

des voies de communication italiennes, ne put entretenir de relations qu'avec l'Autriche et sembla délaissée de la mère patrie. Il en fut ainsi jusqu'à la guerre. C'est une nécessité militaire qui avait provoqué cetabandon. N'étaitil pas universellement admis qu'au jour d'une guerre avec l'Autriche, l'armée italienne devrait se porter sur le Tagliamento sans espoirde le franchir, heureuse si elle n'était pas contrainte à reporter sa ligne de défense en arrière, sur le Piave, voire sur rAdii^e ? Dès lors, si l'Italie avait en temps de paix établi des voies d'accès facile au Tagliamento, c'eût été non à son profit, mais au profit de l'envahisseur. Tout changea quand les Italiens eurent porté leur guerre bien au delà du Tagliamento, quand tout péril d'une invasion autrichienne de ce côté fut dissipé.

Sitôt le front de bataille consolidé sur risonzo, l'Italie entreprit le grand œuvre de réunir par une ligne de navigation continue Venise, Grado, Aquilée. Les travaux menés avec une magnifique ardeur furent achevés vers la fin de novembre 191 5. Trois mois et demi avaient suffi pour que fût établi un large réseau de neuf kilomètres de canaux et de bassins. Sur 6 kilomètres, ces canaux, larges de 22 mètres, peuvent porter des bateaux de 600 tonnes (sur les canaux français ne peuvent circuler en général que des bateaux de 3oo ). De la sorte, Cervignano et Aquilée, définitivement réunis à l'Italie, sont devenus des ports fluviaux tout actifs, tout chargés de l'approvisionnement des armées de l'Isonzo ; et ces profonds canaux relient la mère patrie aux terres déjà rachetées.

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Tout en naviguant sur ces voies nouvelles, que les dragueurs continuent de perfectionner, nous visitons, au milieu des marécages, quelques batteries. D'énormes pièces fabriquées par Krupp, mauvaises bêtes enchaînées maintenant, sont prêtes à s'opposer à une attaque par mer ou bien à battre les positions autrichiennes de terre. J'ai vu leurs servants, dans l'intervalle des soins qu'ils donnent à ces monstres, s'occuper à nourrir un rossignol. S'il aime les moustiques, ce petit chanteur peut se régaler. La vie dans ce décor de féerie est simplement atroce. Et la malaria flotte jusque sur Aquilée, qu'elle a toute dépeuplée.

La grande Aquilée où nous atteignons vers le soir n'est plus qu'un petit bourg, mais sa puissance respire encore dans sa basilique. Le lieu est su-

blime par ses proportions. On ne peut que se taire et chercher à entendre les croyances qu'exprime un monument si simple et si grand. Une immense mosaïque du quatrième siècle se charge de faire le discours. Elle représente l'histoire de Jonas, c'est-à-dire del'immortalité de l'âme, et nous met en plein au milieu des sentiments de l'Eglise primitive. C'est enivrant d'intérêt, cette pensée qui se déroule dans toute sa fraîcheur et au milieu de laquelle sont portraiturés de nobles personnages, contemporains de Théodore le Grand.

Cette basilique avec ses hautes tours et ses cyprès, semble d'abord une tombe. Je veux dire qu'on la croit immobilisée, fixée au moment qui l'a créée et qu'elle exprime. Eh bien ! non, un soldat vient d'y déposer une tête de Christ qu'il a sculptée dans ses loisirs.

L'œuvre a de la virtuosité et même de la vérité. Ce soldat avait vu avec émotion l'expression de ses frères d'armes dans la mort. C'est bien émouvant, ces deux sous de talent et de bonne volonté ajoutés à ce trésor de gloire et de beauté, et dans la rêverie du retour vers Udine, je me surprends à voir là un symbole de la force éternelle qui sommeille dans cette terre privilégiée.

Les peuples sont difficilement intelligibles les uns pour les autres. Le moyen de se comprendre, c'est de s'aimer. Le curé d'Aquilée, don Celso Constantini, directeur de la revue Arte Chî'istiaîîa, nous guidait. En principe, je n'entends guère l'italien, mais comme j'aime tout ce que pense ce prêtre artiste et patriote, je n'ai pas perdu un seul mot de son commentaire.

Quel grand pays, cette Italie qui

go DIX JOURS EN ITALIE

construisait Aquilée quand les Germains ne savaient que faire des ruines, et qui se replace aujourd'hui au premier rang des peuples, par le talent de ses terrassiers et de ses ingénieurs ! Nos compagnons italiens, cet après-midi, sur la lagune, avaient parfaitement le droit de nous répéter ce qu'impriment avec tant de complaisance, chaque jour, leurs journalistes :

— Nos armées, comme les légions de Rome, laissent sur leur passage, non pas des ruines (c'est, bon pour les Tedeschi), mais des ouvrages de la civilisation... Demain, ajoutaient-ils, quand nous vous mènerons dans les Alpes Carniques, vous verrez quelles routes nos soldats ont construites dans les hautes montagnes et jusque dans les neiges éternelles.

DANS LES ALPES JULIENNES. — LES TRAN- CHEES DANS LA NEIGE. — UN DEJEUNER CHEZ LES ALPINS ET LES BERSAGLIERI.

Ce dimanche matin, 14 mai, à travers les campagnes semées de mûriers, de vignes, de villas et dont les cyprès parachèvent le caractère italien, nous courons vers la haute muraille neigeuse qui fait le fond de tant de tableaux célèbres. Nous allons visiter les premières lignes de l'armée italienne dans les

Alpes Carniques et l'un des officiers qui nous accompagnent veut bien me donner des explications.

— Vous avez vu, nous dit-il, nos armées opérant dans la direction de Trieste ; vous êtes allés sur le Carso. Rien qu'à regarder la carte, vous vous rendez compte que nous y sommes exposés à des attaques de flanc et d'arrière venant des Alpes Carniques et du Trentin. Aussi, dès le début de la guerre, pour se donner de la sécurité sur le Carso, où nous engagions la majorité de nos forces, Cadorna a dû, tout le long de la frontière, pousser nos détachements dans les hautes vallées, sur les crêtes. Je ne sais pas si l'on pourra vous conduire dans le Trentin (déjà nos amis connaissaient l'imminence de l'offensive autrichienne), mais demain vous irez dans les Dolomites et

DANS LES ALPES JULIENNES qS

aujourd'hui nous allons vous montrer nos postes dans les glaces éternelles des Alpes Juliennes.

Tout en causant ainsi, nous admirions dans la campagne mille détails dignes de la Toscane : sur une colline, une tour carrée avec loggia ; à la sortie d'un village, une madone peinte dans un encorbellement très pur; puis la charmante bourgade de Gemona, tapie comme dans un nid dans un giron des Alpes. Nous rejoignons le large et grandiose Tagliamento. A Venzoni, une église et une maison municipale, réussites d'art qu'on est émerveillé de trouver dans un endroit si modeste, nous obligent (dussions-nous nous mettre en retard) à descendre de voiture.

Dans ce pays, la guerre ne parvient plus, comme elle fait en France, à occuper seule nos esprits, et pourtant, de

tous côtés, des baraquements pour soldats nous ramènent à l'idée essentielle.

Maintenant nous remontonsla vallée de laFella, et la sauvagerie commence à se mêler à la grandeur. Voici Poggio Udinise, église, couvent et terrasse, noble ensemble italien exposé sur un mamelon, au-dessus du fleuve, audessous des montagnes. Je cherche à dégager d'un trait le caractère du paysage, au long de cette route de Vienne. Bordée de cytises en fleurs, elle semble un adieu de l'aimable Italie que l'on quitte pour entrer dans les sapinières du Nord. Au milieu d'éléments connus, chatoyé un mystère nouveau. C'est une beauté composite où semblent se mêler deux voix. Deux voix ? non pas ; la carte du pays et ces noms de lieux italiens, allemands et slaves, invitent à découvrir trois veines, trois génies,

DANS LES ALPES JULIENNES qS

trois amours dans ces frontières disputées.

Il pleuvait à verse, quand nous arrivâmes à Chiusaforte où s'ouvrent le val de Raccolana et la route militaire audacieusement poussée vers les cimes à travers ces sauvages solitudes.

Forêts, immenses falaises, noirs abîmes, cascades, chacun de nous depuis le début de la guerre vous entendît maintes fois nommer. Il est tout le temps question de cette route dans les communiqués italiens. Comment nos amis ont maintenu la possession de leurs frontières contre les attaques persistantes de l'ennemi qui veut pénétrer dans cette haute région, et de là les menacer de flanc; comment leurs tirs d'artillerie, leurs hardies incursions d'infanterie ont troublé les communications autrichiennes le long des val-

lées du Gail et du Haut Fella; comment ils ont détruit le fort Hensel et endommagé le fort du Predil, puis sur le haut Isonzo conquis la conque de Plezzo jusqu'aux pentes du Monte- Rombon et occupé en partie le massif de Monte-Nero : vous en trouverez tous les détails, toutes les précisions sur les cartes et dans les documents imprimés. Si je puis vous servir, c'est pour vous donner le sentiment des efforts dépensés par nos amis. J'ai respiré quelques minutes le climat de leurs hautes tranchées. Montez avec nous dans l'automobile qui gravit les audacieux lacets d'une route où des nuées de terrassiers achèvent de travailler.

Ici serpentaient quelques rares sentiers de chasseurs et de contrebandiers.

Les premiers convois de mulets qui s'y hasardèrent sentirent le terrain céder

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