‹ Dix jours en ItalieChapitre 18 sur 46 · DANS LES ALPES JULIENNES · texte numérisé non relu

DANS LES ALPES JULIENNES

prétendent expédier par-dessus ces sommets de glace, par-dessus les aigles, des obus dont ils ne sauront jamais l'effet... S'ils parviennent à briser ce mince sentier, à rompre cette corde qui asservit la montagne, ce n'est plus la peine de s'étonner des Indiens de Gustave Aymard qui coupent avec une carabine, à deux cents mètres, les liens d'un prisonnier attaché au poteau de guerre... Nous abandonnons la voiture pour taire taire ce bruit de moteur qui s'en va au diable appeler l'attention des artilleurs autrichiens, et nous cheminons sous la pluie, à travers la neige, les rochers et les maigres bois de sapins.

\'oici quelque chose d'étrange, quelque chose qui semble un compromis entre nos petites tonnelles de banlieue et les villages nègres, quelque chose de

( BIBLWTHECil )

gai comme les kiosques de jardin ec de sinistre comme les temples de Moioch.

C'est un camp sous les sapins et le brouillard. De grandes nuées flottent accrochées dans les arbres ; les hommes sont terrés dans des abris tout noirs ; les élèves aspirants étudient dans une petite classe, si sombre que j'ai peine à distinguer les livres ouverts sous leurs yeux...

Nous poursuivons notre route, en nous défilant, jusqu'à la première ligne.

Là, devant nous c'est l'espace neutre, un terrain brutalement déboisé. D'immenses sapins abattus gisent pêle-mêle au milieu des fils barbelés. Tout pourrit, tout se tait, tout menace. Vaste glacis d'épouvante, le plus large et le plus blafard que j'aie vu; vraiment un lieu sans espérance.

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Et sans interruption, au fil des crêtes inaccessibles, se développe l'immense travail poursuivi à travers la plus dure saison, sous le feu tâtonnant de l'ennemi.

En revenant sur nos pas, nous rencontrons au milieu des arbres, un petit autel décoré de branchages et tout planté de plusieurs centaines d'images de piété. Un soldat de Syracuse avec qui je cause me dit que ses camarades les viennent placer là en faisant des vœux. Que ne puis-je entendre ces supplications ! C'est peu de voir les décors; on voudrait connaître les âmes.

En voici l'occasion. Nous avons l'honneur d'être invités à la table que président le colonel de ces alpins et le colonel de ces bersaglieri, entourés de leurs jeunes oftkiers. C'est au milieu des neiges une baraque en bois, aux

étroites fenêtres. Là-dedans un poêle qui ronfle, une table en fer à chevaU des bancs, des petits drapeaux italiens et français, un appétit, une gaieté, le bruit du bombardement! Ah Iles charmants soldats! d'une fantaisie, d'un ressort, d'une vivacité ! si prestes, si jeunes! et tous d'une finesse !

Je note des morceaux de dialogue.

— Vous admirez notre route ? Elle était nécessaire. Vous connaissez l'histoire du Petit Poucet. Il mettait derrière lui des cailloux blancs ; il voulait avoir son chemin bien tracé dans son dos. Les soldats sont des Petit Poucet ; pour qu'ils avancent, il leur faut derrière eux un chemin bien organisé.

— Vous demandez ce que nous faisons ici ? Nous y sommes pour voir^ pour battre l'artillerie ennemie qui est de l'autre côté, pour nous protéger et

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nous mettre un peu au large. Vous pensez que nous prenons des sommets qui ne permettent d'aller à rien ? Alors pourquoi nous les prenons ? Pour boucher les yeux de l'adversaire et pour avoir nous-mêmes des regards plus nombreux.

Et ce bout de dialogue avec un tout jeune sous-lieutenant :

— Vous êtes bien, ici ?

Il rit, d'un air parfaitement heureux, mais qui laisse voir une arrière-pensée.

— Qu'est-ce qui vous manque. Vous avez un colonel qui est un père.

— Un père, c'est vrai ; mais je voudrais embrasser ma mère.

— Et puis quoi ?

— Je voudrais embrasser une jeune fille.

— Toujours la même ?

— Non, toutes les jeunes filles.

Il nous fait le portrait de celle qu'il préfère, et ne manque pas de noter qu'on dirait une Parisienne.

Si vous ne les trouvez pas aimables, dites-vous que c'est la faute du peintre. Ils sont vrais, spontanés, pleins de familiarité et de feu. Ce serait bien tentant de faire un parallèle entre les jeunes officiers français et italiens, mais même en me bornant aux jeunes gens, je craindrais de paraître prendre trop de liberté. Pour m'en tenir à l'essentiel, il me semble que l'Italien a une aisance, un abandon qui ne se trouvent pas chez un lieutenant français tout ramassé, concentré dans la forme militaire, et marqué par l'âpreté d'une longue guerre. Ici chacun suit davantage l'impulsion de sa nature propre. Nulle tristesse d'ailleurs d'une vie singulièrement dure pour les en-

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