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VENISE EN TENUE DE GUERRE

Le mercredi 17 mai au malin, nous quittons en automobiles Belluno, et au boutd'une heure, nousiongeons le Lago Santo, lac charmant de solitude et de pureté qui, me dit-on, fournit sa force pour la production de la lumière électrique à Venise. « Taisez-vous, guide trop savant ! J'aime mieux croire qu'il est sauvage. » Successivement nous dépassons Vittorio, Conegliano, Treviso et de nombreuses villas d'un beau goût

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vénitien. Enfin, vers midi, nousvoyons se lever la merveille dans les buées de sa lagune, et nous prenons à Mestre un canot à vapeur pour Venise.

Une fois encore, nous voici dans Taimable ville. Brillante, elle repose toujours au milieu de ses miroirs; ses gondoliers moins nombreux disputent avec la même vivacité inépuisable : ses femmes sous le châle noir, ses enfants rouges, bleus et violets, ses pigeons, tout son peuple familier l'animent comme aux jours heureux, et la foule cosmopolite en fuyant n'a rien emporté de la délicate poésie. Tout est pareil d'abord, semble-t-il, sauf là-bas, audessus du Jardin public, une « saucisse », un dracken italien, personnage un peu bouffe, duègne plutôt que chevalier, qui veille baigné d'azur sur le repos de la beauté.

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Italie, terre inépuisable en merveilles ! Nous allons au Danieli, seul hôtel qui, bien qu'à demi transformé en hôpital, demeure ouvert, et voilà-t-il pas qu'après le déjeuner, à deux heures moins le quart, les lustres des salons commencent à se balancer ! Tout s'émeut, chancelle doucement. C'est un tremblement de terre.

Ma première visite, avant que je passe chez Gabriele d'Annunzio, et sur le chemin de sa maison, sera pour Saint-Marc.

Formidable spectacle de la basilique en tenue de guerre ! Le chef-d'œuvre a revêtu le casque et la cuirasse; d'in~ nombrables sacs de terre recouvrent ses richesses. Mais tandis que ces fameuses beautés, prières d'or, d'argent et de diamants se cachent, des soldats et des femmes à genoux multiplient

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leurs supplications autour d'une Vierge et d'un Christ exposés. Je ne me lassais pas de regarder ces adorants et cette église en esprit, cette âme invincible qu'ils dressaient au milieu des splendeurs périssables.

Le lieutenant Ugo Ojetti a été chargé de veiller à la sauvegarde des monuments et des oeuvres d'art dans la zone de guerre. Il nous accompagne et appelle notre attention sur les mesures qu'il a prises. C'eût été excellent de recouvrir extérieurement, de mettre sous cloche Saint-Marc et le palais des Doges, mais ces fragiles merveilles posent sur des pilotis qu'une surcharge de poids écraserait. Ojetti a dû se borner à soutenir chacun des détails les plus précieux, par exemple à placer des colonnes d'appui dans les arceaux du palais, et ces colonnes, il a soin qu'elles

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s'harmonisent avec l'ensemble. Délicatesses d'amoureux, mais attendez qu'une bombe arrive, le tout ne sera plus que poussière. Chaque jour des avions austro-boches viennent sur la ville. D'une minute à l'autre, le crime peut s'accomplir et, comme il défie toute précaution, il défierait toute réparation. Je n'avais pas vu V^enise depuis le Campanile de la place Saint-Marc reconstruit. Son aspect de neuf lui donne l'air d'un intrus, l'air d'un géant qui serait venu de l'étranger demander en mariage la basilique et demeurerait là gauche et figé, en costume trop neuf... On aurait pu teinter ses pierres, le peindre à l'ancienne. On s'en est abstenu par respect pour la vérité, on n'a pas voulu faire un faux. C'est un scrupule honorable, mais alors comment justifier la reconstitution elle-même?

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Les Athéniens n'ont pas rétabli le temple d'Athèné, brûlé parles Perses ; sur ses décombres précieux, ils ont construit le Parthénon de Périclès. Les Vénitiens de jadis auraient inventé quelque chose de nouveau qu'ils auraient pensé eux-mêmes.

Cette critique, je m'empresse de le dire, est d'ordre théorique. En fait, on a pris la meilleure décision qui fût possible. Nous autres, les étrangers, nous aurions mauvaise grâce à la blâmer; c'est nous qui prions Venise de vouloir bien accepter d'être un musée, un conservatoire de beauté, et de vivre une vie un peu archéologique. Mais le génie de l'Italie garde sa fécondité. Et cette après-midi même, ne vais-je pas voir une fleur qui s'épanouit sur la tige antique, une fleur non pareille aux fleurs de jadis, car la nature jamais ne se ré-

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pète, mais leur parente et leur rivale de couleur et de parfums.

Gabriele d'Annunzio, l'homme et l'écrivain, avec son génie et toutes ses audacieuses libertés, se place dans la grande tradition italienne, dont il reçoit et prolongel'impulsion. Il futbeaucoup discuté de ses compatriotes. Je me rappelle et ne reproduis pas l'expression saisissante avec laquelle, la première fois que je le vis à Paris, il m'exprimait son contentement d'être ainsi la proie de l'opinion. Aujourd'hui, ce poète est dans son pays une puissance de fait dont les uns se réjouissent et que les autres subissent. Si quelques esprits chagrins veulent encore le critiquer, on leur conseille qu'ils le considèrent d'ensemble ou dans ses plus belles parties, et surtout qu'ils fassent un retour sur eux-mêmes et qu'ils se

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demandent, en voyant leurs propres imperfections, s'ils les compensent par les œuvres, les actes et les paroles de ce grand Italien.

Gabriele d'Annunzio réalise peut-être ce que le quinzième et le seizième siècles avaient vainement cherché à créer en littérature.

Les Italiens ont toujours eu un grand goût de l'art décoratif. C'est leur caractère dominant, qu'ils manifestent aujourd'hui encore, bien qu'avec moins de finesse... (A peine ai-je écrit ce mot de restriction, que je dois l'effacer. Le vocabulaire manque, ou du moins il me faudrait une longue réflexion pour bien saisir et bien exprimer ce qu'il y a chez tout Italien de simplicité, de familiarité et de théâtral.) Souvent nous comprenons mal certains morceaux de la grande époque que nous

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admirons à part, quand ils valaient comme des parties soumises à un ensemble. La Renaissance italienne rêvait un rêve si beau, si riche d'intention, si plein de formes plastiques que ses grands chefs-d'œuvre de peinture, de sculpture, d'orfèvrerie et d'architecture, contiennent beaucoup plus de choses que nous n'en savons voir. Ce mélange de richesse technique et de fraîcheur de sentiment, elle eût aimé le déployer dans ses œuvres littéraires. On entrevoit ce qu'elle recherchait et qu'elle n'a pu réaliser, ni en vers ni en prose, si l'on étudie certains de ses théoriciens et par e.xemple le Songe de Poliphile, œuvre bien ennuyeuse, c'est entendu, mais extraordinaire d'imagination erotique et plastique, cl de force décorative dévergondée, qui fut plusieurs fois traduite en français et en

dernier lieu parle savant amateur Claudius Popelin.

Annunzio a recueilli cette tradition d'infinies recherches dans le raffine" ment. Dès les poèmes de sa jeunesse, étonnants de liberté, de pureté [Poèmes disotta, poèmes pa?^adisiaques, élégies romaines), où Pamour se développe dans des paysages magnifiques, quelle maîtrise de l'expression, quelle fusion du sentiment avec le décor superbe des grands jardins de Rome! Comme le génie adolescent se nourrissait avec richesse et noblesse des réminiscences antiques ! Et voyez les œuvres de ces dernières années, les grandes fresques théâtrales qu'il produisit en langue française. C'est inimaginable ce qu'un « mystère » comme le Martyre de Saint-Sébastien, où il me fit l'honneur et l'amitié d'inscrire mon nom, sup-

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pose de civilisations amalgamées et d'imagination poussées à leurs limites.

A cette vertu d'avoir retrouvé les plus ambitieuses traditions de l'art italien, Annunzio joint aujourd'hui l'honneur qu'on le renomme justement un des guides et l'animateur de sa nation. Aux jours les plus tragiques, il a précipité le destin, tout en maintenant l'accord du roi et du peuple, et de Gênes à Rome, à grands coups de discours pareils à des odes, il a poursuivi, écrasé le parti de l'étranger. L'histoire dira qu'il répandit une brûlante beauté sur les calculs qu'il fallait bien que l'on fît, mais qui risquaient d'amener un refroidissement de l'âme populaire.

Un jour que je cherchais à savoir quelles sont les forces spirituelles de l'Italie, quelqu'un m'énumérait ses hommes politiques éminents, propres

à mettre dans des ministères, et sur ma question : « Et Annunzio ? » — « Oh ! Annunzio(une hésitation comme devant un objet non classé), il occupe la situation d'un journaliste supérieur. »

Quelle petite idée de ce qu'est le pouvoir spirituel I Le vieux prophète Hugo définissait mieux l'espèce à la quelle appartient Gabriele d'Annunzio quand, vers 1 87 1 , il crayonnait pour lui -même, sur un papier froissé, cette note : «J'ai une certaine quantité de pouvoir spirituel. Veux-je autre chose ? Non. Le pouvoir matériel ? Pourquoi ? Être ministre? Président? etc. A quoi bon... Je n'ai pas besoin d'être fonctionnaire... » Mais je me suis attardé en m'en allant à pied au Pala^iino rosso. Quand j'y arrive, l'espace me manque, et c'est plus sage que je remette à demain le récit d'une belle conversation.

LE CONCERT CHEZ LE POETE. — LA VILLE DANS LES TÉNÈBRES. — UN \'OL SLR VE- NISE.

Annunzio habite sur le Grand Canal un tout petit palais que se rappellent sans doute les visiteurs de Venise.

C'est le Palazzino rosso, au tond d'un étroit jardin dont les arbustes se penchent vers l'eau par-dessus une balustrade de marbre. Et c'est harmonieu.x et juste que pour souffrir et se reposer

le poète du Feu ait trouvé cet endroit raffiné...

Mais le voici qui vient à nous : amaigri, pâle, l'œil gauche caché par un bandeau noir, plus charmant que jamais en jeune officier.

Nous nous embrassons, et d'abord des nouvelles de sa santé. A son avis, il ne retrouvera pas l'usage de son œil, mais son état général était tellement sain qu'il n'a pas eu de complication.

Cette dernière réflexion, Annunzio l'a faite avec la gentille fatuité toute sereine que ses amis lui connaissent et que j'écoute joyeusement, car elle me le montre, sous une plus belle parure de gloire, toujours pareil à lui-même.

Le terrible, ce fut la nécessité de demeurer pendant près de trois mois dans l'obscurité, sans mouvement, la tête plus basse que les pieds, et livré aux

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visions... Il ne parle ni de sa fièvre, ni des douleurs au milieu desquelles je sais bien qu'il a vécu, mais seulement, des images obsédantes que son œil malade lui impose durant d'interminables insomnies. Pas une minute il ne se plaindra. Puisque nous l'obligeons à dire quelque chose de son mal, il prend d'une manière toute simple le ton d'un artiste décrivant des curiosités.

Tandis qu'il parle, et sans me distraire de l'admirer, je regarde le charmant décor. Il faudrait la science et le minutieux pinceau de Théophile Gautier pour décrire cepalazzino silencieux qu'éclaire le petit jardin et pour inventorier ces pièces minuscules dont les plafonds et les murs, curieusement ouvragés, sont couverts d'objets rares et précieux.

— Je devais, nous dit-il, me sou-

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mettre aujourd'hui à une petite opération : je Tai différée pour vous appartenir, mais je n'ai pas pu ajourner un petit concert, un quintette que j'ai là, parce que les « virtuosi » viennent des batteries du Lido avec une permission de leurs commandants qu'on ne peut pas renouveler. Aujourd'hui ils me jouent de la musique française de c'nambre, César Franck et Maurice Ravel.

Et sur notre désir de ne pas interrompre son plaisir, il nous mène au premier étage dans sa chambre où l'attendent quelques amis et sa fille, charmante personne de vingt ans, accourue dès la première heure pour veiller à son chevet.

J'ia toujours pensé qu'Antigone était la plus belle figure de la poésie, mais l'Antigone de la fable n'a pas eu le

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