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Dix

Il y a un coin de Paris qui échappera toQjoars à ceux qui, n'étant point baptisés de la bonne irille, n'en ont pas l'amour mêlé au sang de leur cœur, et sont capables, en bonne santé, de s'y ennuyer. Je veux parler de cette vaste et cordiale franc-maçonnerie, embrassant tout ce qui a écrit, chanté, parlé, peint, sculpté. Les gens qui ne connaissent par la valeur des mots, et se plaisent m% vulgaires généralités, appellent cela : Le monde artiste. C'est une expression ridicule^ à peu près vide de seqs ; une insipide banalité.

Pour saisir l'intérêt, il faut entrer dans le détail, et l'on voit bientôt à se passionner et à s'attendrir. Le mot passion n'est pas de trop»

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avec cette réserve, bien entendu, qu'on se trouve en fa^ce du simple et du vrai. C'est étrange comme un amour blessé dort au fond de toutes ces expériences, comme une même femme {semper eadem), rayonne dans toutes ces mémoires, comme ces hommes sont bons, comme les femmes devraient les aimer, et comme en regard de cette clémence pour la faiblesse des femmes, la brutalité positive de certaines races et de certaines classes prouve bien que décidément tous les hommes ne sont pas égaux.

Ici, la femme est plus qu'un sexe, c'est un élément. Je ne justifie pas les excès, je ne fais jamais entrer la démence, ni l'imbécilitê, ni la maladie au compte du raisonnement. Mais ne voir dans la galanterie de Paris que la fleur du libertinage, c'est manquer de justesse, plus encore que de-justice. Il y a là des questions de sympathies infuses, de solidarité transmise.

L'amour vrai, c'est-à-dire l'amour sans phrases, de la nature ^t de la campagne, m'est venu assez tard. Cependant il ne sera jamais tel chez moi que je me sente capable de passer toute ma vie au village, non plus qu'aux bords de la mer, ou parmi les montagnes,ou sur les rives même du

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lac deThuD... Mais si quelqae samedi soir, un ami me propose de l'accompagner jusqu'au laodi suivant à Montmorency, à Bougival ou ailleurs je suis volontiers son homme. 11 n'est pas un de ces doux paysages qui n'abrite quelque intéressant blessé de la chère bataille où je suis moimême engagé, et dont je préfère mille fois la fatigue et les anxiétés aux loisirs du plus certain repos.

C'est à Ecouen, dans un pavillon tout imprégné encore du par{un> d'un autre âge, que Maxime Favel s'est retiré il y a environ deux ans. Je crois que c'est un homme heureux. D'abord, il a une figure agréable, la taille voulue, et Ton n'appréciera jamais suffisamment quel gracieux avantage cela est sur le chemin de la vie, que de plaire sans avoir besoin de parler. Ensuite, il a tout juste, en fait d'argent, des ressources en harmonie avec ses goûts. Ses besoins* sont ceux d'un homme sobre et adonné aux livres.

Il n'a pas une renommée gênante, mais son talent réel est coté. Dans les années où il cultive le roman (car il n'est pas emprisonné dans un genre, et il est fort éclectique en ses travaux), il est sûr que journaux et revues ne le feront pais

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attendre plus qu'il n'est séant et permis. Il s'occupe aussi un peu de tliéàtre, mais ses derniers et ses plus chers travaux sont des brochures politiques d'un sea^ très droit, et où il eut la satisfaction de dire des choses que les feuilles qui ont Tair de se compromettre à nous crier: cEo avantl» n'auraient certes pas insérées.

Depuis deux ans donc, Maxime Favel habite à Ecouen, non loin de l'antique palais des Mont^ moréncy,une petite maison qu'il occupe seul. Une Tieille servante fait le ménage. Favel et mol nous ne nous connaissions guère jusqu'alors que de nom, mais nous avions échangé des lettres de sympathie ou de remerciements. Même, il m'avait plusieurs fois invité à venir dîner chez lui, mais j'avais toujours laissé fuir l'occasion.

Enfin un jour, un ami commun m'entraîna et nous partîmes pour Ecouen. Favel prévenu, nous attendait à la station de Yillers-le-BeK Après un quart d'heure de marche, nous entrâmes dans ce qu'il appelait sa maisonnette. Au dehors, elle est mieux qu'encadrée, elle est tapie dans les feuilles et la mousse ; au dedans, on sent, dès le premier pas, chez qui l'on est. Tout y parle une langue agréable et fami-

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lière à notre oreille et à notre intelligence. Dans la cuisine, ce sont des ustensiles en métal, ou des faïences de plusieurs siècles. Dans la salle à manger, ce sont des dessins ou de petites toiles signés de noms amis, un buste du maître de la maison, ouvrage d'un sculpteur vivant, des piles de livres nouveaux avec dédicaces d'auteurs, tous braves gens plus ou moins célèbres qui tous ont connu les violences de la destinée.

Avant de nous mettre à table, Favel m'expliqua d'un mot la provenance de chaque chose.

Cependant je le vis passer rapidement et sans mot dire, devant une espèce de statue de jardin, représentant une nymphe demi-nue, et devant un portrait à l'huile qui me saisit. C'était celui d'une jeune femme delà plus rare beauté. Une épaisse chevelure noire ornait l'ovale assez court d'une figure douce et fière, à la blancheur divine. Ce qu'il y avait surtout d'irrésistible et d'extra-* humain dans cette peinture, a'était, sous les cheveux noirs, la profonde lomière de deux yeux bleus, qui s'attachaient à vous, et avaient l'air tout à la fois, de vous supplier, de vous arracher la vérité de vos pensées les plus secrètes, etVle défier votre cœur d'échapper à leur fascination^

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Sauf la tête et la Daissance du cou, la toile restait une ébauche et ne présentait plus que des lignes confuses.

Je Tai dit, Favel passa rapidement devant cette toile ; quant à mon introducteur, il était très au fait des moindres choses de la maison et rien ue Vj étonnait ; aussi le voyant ne pas s'arrêter plus que Favel devant le portrait et même éviter d'y faire aucune allusion, je soupçonnai qu'il y avait pour moi de puissantes raisons d'imiter celte absolue réserve.

Le dîner fut très animé, comme il manque rarement de l'être à Paris, ou dans ces environs qui sont encore Paris, entre gens de la môme profession, réellement sympathiques au caractère et aux travaux les uns des autres, sans arrière^ pensée de jalousie possible.

Aux frontières de la trentaine, dans une carrière et dans un milieu où les mois comptent double, ce n'est plus la joyeuseté ivre de la dix-neuvième année. Le sourire et le demi mot, ont remplacé réclat de rire et la tirade ; il y a une seconde jeunesse, il y a une dixième gaieté.

Au dessert, Favel posa des cigares dans une assiette et lu^-méme debout s'amusait à rouler

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une cigarette. Sa manche en traînant sur la cheminl^e renversa une frêle tasse de vieux chine qui contenait du maryland, la tasse se brisa comme une coquille d'œuf.

Favel ne put réprimer un cri de dépit :

— Nom de..., s'écria-t-il, je n'ai pas de chance... justement la tasse de Louise.

Je levai la tête. Favel échangeait un regard expressif avec l'ami qui m'avait amené, et auquel sans doute il ne restait rien à révéler des secrets <le la maison, car il me parut correspondre à merveille aux émotions de notre hôte. Vers sept heures, cet ami fut forcé de rentrer à Paris; n'ayant pas les mêmes raisons, et cédant aux instances de Favel, je m'engageai à ne partir qu'avec le dernier train. Nous allâmes faire au clair de la lune, Favel et moi, une promenade dans la royale avenue du château d'Ëcouen; des fragments de Bossuet vous y reviennent aussi naturellement aux lèvres, qu'après une nuit de bal des vers de Musset, quand on avait dix-huit ans.

Favel était un enthousiaste sans pédanterie qui savait tout, éprouvait tout. Le compagnon me plaisait, de ce sentiment qui remplace eojtre

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certaines gens se connaissant seulement depuis deux heures, le travail de beaucoup d'années.

Notre entretien prit peu à peu une tournure expressive et sentimentale, qui me mit à nu le cœur do Thomme. Dans le plus franc et le plus sincère d'entre nous, il y aura toujours deux êtres, celai que nous voyons, fût-ce devant un seul témoin, et celui que nous tenons tête à tête.

Au retour de notre promenade, nous allâmes nous reposer dans le petit salon où était accroché le beau portrait inachevé que j'ai dit. Encouragé par la pente de notre conversation, je me hasardai à questionner Favel sur cette admirable ébauche.

— Elle n'a porté bonheur ni au peintre, ni au modèle, répondit Favel. L'un est allé mourir de la phthisie à Alger ; l'autre, Louise... Au fait, vous m'avez déjà entendu prononcer ce nom au sujet de la tasse brisée. Gustave ne vous en at-il jamais parlé ?

— Jamais,

— Eh bien, je vais vous dire cette histoire. Elfe est bizarre et vraie. C'est un roman de jeunesse^ dont tous les épisodes sont d'une rigoureuse réalité. Préparez-vous à m'entendre beaucouf^

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parler de moi, non que j*y prenne plaisir, mais parce qae c'est à moi que ces choses sont arri* Tées.

Favel commença :

— Lorsque, pour venir demeurer rue de Choiseul, (Ceci se passait il y a environ huit ans; j'en avais alors vingt et un), je quittai Douât, ma ville natale, mes relations dans cette paisible cité et sa banlieue ne firent que décroître, jusqu'à ce qu'elles en arrivassent, et c'est le cas présent, à se limiter au cercle étroit d'une famille sensiblement réduite par les coups de la mort, et dont les survivants pensent à moi quand nous nous voyons ou bien quand je leur écris.

11 n'en était pas ainsi jadis ; le membre absent d'une maison gardait à jamais une place à la table et dans le cœur des siens. On pouvait suivre et voir de loin partir ou rentrer le coche triste ou joyeux qui le portait. Je m'arrête, autrement vous pourriez croire que j'ai seulement de l'estime pour le progrès, mais point d'amour.

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Bref, entre les parents qui me restaient dans l'arrondissement de Douai, et qui me faisaient le meiUear accueil à mes rares voyages, une mention d'honneur est due à mon cousin Alexandre et à sa femme.

La spécialité de ces très honnêtes gens, c'est d'avoir élevé l'ennui au rang d'une fidélité, d'une conviction austère, d'une ranl^une intraitable contre ce qui n'est pas lui, et de supporter bravement ce qu'ils appellent les bons et les vilains côtés de cette religion baroque.

Autant que si on leur proposait une apostasie, on les irrife, on leur fait offense, on les vexe, en leur offrant quoi que ce soit qui ressemble, non pas à une recherche du plaisir, mais à une simple rencontre avec lui.

Si par mégarde il m'arrive de signaler en leur présence les changements survenus dans Paris, la vogue d'un spectacle ou d'une exposition, mes gens deviennent rouges. Ils ne sont pas infestés eux, de cette rage de tout rapporter à Paris; ce n'est pas bon Français, mais c'est textuel.

Alors, pour éviter un torrent d'absurdités où s'engloutirait ma bonne humeur, je me rétracte

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le plus tôt , et le plus habilement que je puis, sans réussir toujours, il s'en faut, à éviter la migraine.

Cependant le cousin et sa femme qui habitent la campagne onze mois sur douze (le douzième est consacré à une ville de jeux), sont très loin d'être les ennemis du progrès, du moins en ce qui concerne les embellissements d'un jardin qui leur tient lieu de fils et de filles, et le perfecrtionnement des engins de chasse on de pêche.

Le cousin» notamment, est un enragé tueur de lapins et de perdreaux.

Ce ménage entretient avec Paris, par mon intermédiaire, des rapports commerciaux tellement étendus que, sauf le pain et l'eau, je ne sache rien dans ce qui les entoure qui ne vienne point de Paris, même les fleurs, même l'herbe peut-être. En outre, comme la vie tranquille des champs les a rendus nerveux, impatients, crispés; au moindre caprice qui les saisit, la poste ne leur suffit plus... et il ne sont pas gens à reculer devant les frais supplémentaires d'une dépêche. Je suis blasé sur leurs façons, et je ne m'en scandalise pas. J'aurais quelque raison peut-être de trouver qu'ils disposent bien à leur

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aise et bien inutilement de mon temps, qu'ils pourraient adresser leurs messages directement aux destinataires, et ne pas me faire intervenir quelquefois— c'est le mot — à propos de bottes.

Mais ils m'ont dit un jour, en termes flatteurs et devant témoins que j'étais si précis et si exact; que toujours, grâce à moi, leurs intentions avaient été remplies et comprises, juste comme ils pouvaient le désirer. . .et depuis ce jour naturellement je leur appartiens.

J'ai fait ainsi connaissance avec tous les corps d'état: arquebusiers, grainetiers, guêtriers. Ils font tenir des montagnes de commandes, d'amers reproches, de conditions, de marchandages, dans vingt mots confiés au fil électrique. Je n'ai plus besoin de chercher à comprendre, je devine :

Un jour, par exemple, l'aurore me trouva fort perplexe devant le télégramme suivant :

c Dire Hermand, 9, rue Vosges, ne pas emballer Eucharis. Motifs demain. Très pressé.

Cousine embrasse.

Alexandre. »

Ne pas emballer Eucharist

Si au courant que Ton soit de ce répertoire

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maniaque, où Jupiter porte un pince-nez, et où Vénus-la-61onde parie l'argot et lutine Ernest, il y avait là de quoi surprendre*

Eucharis t A ce nom, je vis se dresser Texcitant cortège de Calypso, tourbillonnant dans une ronde des Bouffes-Parisiens.... le pur et clair génie de Fênélon sur un air d'Offenbach.

Ne pas emballer Eucharis I

Très pressé. Voilà une recommandation inutile. J'étais trop intrigué pour ajourner cette petite partie. La fraction de la rue des Vosges, où l'on m'adressait, touche presque à la Bastille, et sert de couloir à la place Royale.

Ce quartier de la Bastille, dont nous sommes séparés par quarante minutes de marche environ, nous est moins familier que l'Allemagne et l'Oberland ; les choses que l'on y voit, rigoureusement semblables à celles des boulevards Montmartre et Italien, nous paraissent servir à un monde différent. Ce sont les mêmes Parisiens et de plus authentiques, en somme, que les Vénézuéliens et les Tartares de la Madeleine, et il semble qve chez eux on n'est plus à Paris... tout au plus à Paris prolongé... et c'est le noyau, le cœur, le sang de Paris. Les mêmes

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journaux aux étalages oot Tair de numéros de la veille, qui ont passé la nuit dans quelque train express.

Plus on pénètre dans ce qui fût (il n'y a pas si longtemps déjà), le vrai, Thistorique, le seul Paris, plus on est aux antipodes de l'autre Paris, de ce présomptueux et infinitésimal tout Paris que vous savez,

Je ne sais à quelle distraction je cédai en montant dans le premier omnibus qui passa, car le temps était radieux. A tout prendre, je ne fus pas le seul qui eut cette pensée, car l'intérieur fut bientôt au complet; au bureau de la Porte- Saint-Denis, personne ne fit mine de descendre, ^ lorsque le contrôleur se présenta avec une jeune dame vêtue en demi-deuil qui avait le numéro un. Cette dame allait se retirer d'un air assez ennuyé, sans se douter que je venais de recevoir le coup de foudre dont parlent les écrivains spéciaux.

Aussitôt, je fis signe que je me dévouais.

Avertie par le contrôleur, la jeune dame revint sur ses pas. Elle attendit que je fusse dehors et pendant cinq ou six secondes, j'eus le temps d'admirer une taille, une chevelure, des mains... mais surtout deux yeux d'une langueur lumi-

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neQS6,de ces yeux qui, en portant autour d'eux le regard le plus indifférent, content des poèmes d'amour inspiré au pauvre monde, mais non ressenti par le cœur dédaigneux que recouvre un sein de Diane. L'impression fut si captivante que je restai bien trois autres secondes avant d'aban* donner la marche de Tomnibus... attendant*... je ne sais quoi. Si la belle me remercia du sacrifice de ma place, ce fut de manière à lui valoir une mention honorable à l'académie silencieuse. Elle crut assez plausiblement que je m'arrêtais là, parce que ma destination était dans le voisinage.

Je dus rompre violemment le charme de cette vue, car le cocher, ne se sentant, pas de vocation à collaborer âmes sièges amoureux s'était remis en route.

S'il vous est arrivé, et cela a dû vous arriver quelquefois, de faire à pied le trajet de la Porte- Saint'Denis à la Bastille, vous avez déjà pensé qu'il n'est rien d'aussi impertinent que d'évaluer, comme je viens de le faire, ce trajet à trente minutes, que parler ainsi, c'est parler en arpenteur ou confondre les jambes des hommes avec les roues des omnibus.

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SO EUGHARIS

L'esprit occupé d'uDO telle rencoDtre, j'avais 6DtiëremeDt oublié l'objet primitif de ma course, lorsque deux heures après être sorti de chez moi, je m'arrêtai au coin d'une rue portant cet écriteau : rue des Vosges.

^lors je ne pus m'empêcher de sourire sur la dépêche du cousin Alexandre, et de me rappeler Sucharis.

Je m'arrêtai devant une maison à la porte close et qui sentait singulièrement la province. On y accédait par un petit escalier en pierre. L'espèce de concierge qui répondit à mon coup de sonnette me demanda assez durement ce que je voulais. J'aurais été par trop embarrassé de le lui dire.

Déclarer à un pareil homme que le but de ma visite était de protester contre Temballement d'Ëucharis, cela m'eût paru d'une fantaisie exagérée, même dans les sphères d'imbroglios où un télégramme m'avait jeté.

Je me contentai de demander si j'étais biea chez M. Hermand.

— Montez au premier, me dit l'homme, et entrez dans la pièce à droite.

Je montai, persuadé assez logiquement qa*il

était allé prévenir Hermand, ou bien encore que j'allais me trouver en présence de ce personnage en entrant dans la pièce à droite. La pièce à droite était ouverte, et comme m'attendaot.

Salle à manger de sous-préfecture^dont le mobilier, tout en style empire,ne se sauvait du vulgaire que grâce à deux ou trois petites toiles hollandaises, et à quelques belles épreuves de gravures.

Les lettres n'étaient représentées dans cette pièce froide et sèche que par un exemplaire flambant neuf de VAlmanach Botlin.

J'attendis quelques minutes en arrêt devant les gravures hollandaises. Ma pensée, un peu engourdie, traînait en zig-zag autour de ceci et de cela... comme lorsqu'après une longue marche, on vient à s'arrêter et à attendre quelque chose.

A l'autre bout de cette salle à manger, il y avait une seconde porte, qui s'ouvrait sans doute sur les appartements intérieurs. C'est derrière cette porte que j'entendis enfin, après dix oa quinze minutes de solitude et de silence complets, le craquement léger d'un pâs, qui annonçait plutôt Madame que M. Hermand, si c'était l'un des deux à qui j'allais avoir à délivrer mon burlesque message.

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J'ajustai ma cravate, et je donnai un tonr de coude à mon chapeau.

Si TOUS me connaissiez davantage, je n'aurais pas à TOUS dire comme je suis peu enclin aux fantasmagories. Bref, je crois être de ceux qui, lorsqu'ils ont les yeux ouverts, se sentent bien éveillés. Aussi, j'eus besoin d'un coup énergique d'autorité sur moi-même pour retenir une exclamation ridicule, lorsque la porte s'ouvrant, je vis entrer la Dame du boulevard Saint-Denis qui avait l'air d'être ici chez elle, et plus jolie encore que tantôt.

A ma vue, elle parut surprise et choquée... me reconnut-elle? peut-être... mais si vaguement... Sans doute, elle était entrée dans cette salle pour j prendre quelque chose, et sans avoir été prévenue de rien.

La nature m'a gratifié d'un air de visage qui éloigne des plus soupçonneux et des plus effarouchées, l'idée de mystification. Après avoir hésité si elle ne rebrousserait pas chemin sans paraître m'avoirvu, la jeune dame se ravisa; elle me trouva, j'imagine, suffisamment sérieux et digne, et du nimbe où je ne pouvais m'empécher de la voir, elle se transforma subito en maftresse de

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maison, polie, qui attend les explications d*un visitear, à savoir, comme il se nomme, et pourquoi il est venu.

— Madame, ou mademoiselle, lui dis-je (elle salua affirmativement à mademoiselle), ce n'est pas un simple Parisien, mais le messager de rOlympe lui-même, qui devrait être où je suis, et répondre à ma place. Loin de pouvoir donner des explications, j'aspire à en recevoir sur ce fait obscur : c Un monsieur Alexandre X... d'auprès de Douai, mon parent et mon ami, me mande par le télégraphe, de courir au n* 9 de la rue des Vosges, prier M. Hermand de ne pas emballer Ëucbaris. Voilà tout. >

J'espérais la consterner, ou tout au moins la surprendre. Fol que j'étais t c'est avec la plus entière sérénité qu'elle me répondit :

— ^ Je ne suis pas^ monsieur, très au courant des dernières expéditions; mais, d'après certains mots que j'ai entendus, je crains fort que vous n'arriviez trop tard; Eucharis doit 4tre à présent à la gare du Nord, sinon déjà en route pour Douai.

— Âbltrës bien.... (j'étais encouragé, par une ombre de sourire, à lui parler moins cérémo-

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Si EUGHABIS

Dieusement), vous comprenez, voas, itaademoH selle, et tout ce mystère n'eu est pas un pour TOUS... mais moi, je tâtonne, je vais les yeux bandés... le vous supplierais de m'éelairer un peu cette chambre noire.

Le sourire s'accentua, au point de se dessiner en gaieté, très fugitive, ma,is saisissable.

— Rien de plus simple, monsieur; M. Hermand,chez qui Ton vous adïesse,est fabricant de vases et de statues. Votre parent lui aura^ j« suppose, commandé une Bucharis, dont il ne veut plus à présent. Voilà tout ce que vous appelez le mystère, expliqué

— Mystère ou non, mademoiselle, je me loue d'un incident qui m'aura fait me trouver deux fois le même jour sur vôtre chemin.

— Ahf nous nous sommes déjà rencontrés, fit-elle d'un ton si naturel, que ce n'est rien de le dire, il faudrait l'avoir entendu. J'étais vexé.

— Parfaitement, mademoiselle, c'est moi qui suis tout à l'heure descendu de l'omnibus au moment où vous y montiez.

— Il faut donc que je vous remercie.

Evidemment, elle savait faire la leçon au monde. Nouvelle pause; je me rejetai sur Eucharis.

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EUCHARIS St^

— Comment, je vous prie, pourrai-je savoir si j'arrive trop tard, et si la statue est déjà en route ?

— Je ne puis vous renseigner ia-dessus, M. Hermand seul le pourrait.

— Je suppose que j'ai Thonneur de parler à sa fille ?

— Oui,— d'un ton qui signifiait: Ce monsieur est trop questionneur.

— M. Hermand est-il chez lui ?

— Je vais le faire demander à l'atelier, et s'il y est, on vous y conduira.

Elle salua légèrement. Deux minutes après,le concierge vint me prendre; il me fit traverser une autre salle, puis un corridor, puis descendre un escalier qui aboutissait à un petit jardin; à cha* que pas cette fois, je trouvai des témoignages du commerce de la maison. Ce n'étaient que moulages de toutes sortes, animaux, bas-reliefs, masques humains.

A l'extrémité de ce petit jardin était l'atelier où M. Hermand travaillait seul pour le moment. Je me présentai à lui et la conversation s'enga^ gea aussitôt.

C'était un homme d'assez haute taille, à che^

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Teux rares et longs, figure intelligente, et de race parisienne foncièrement; Tair fatigaé et résistant.

Il avait surtout la politesse de Paris, qui même en matière de discussions marchandes, place toujours les gens sur le terrain de la complaisance et l'accommodement.

Lorsque je lui eus, dépêche en main, exposé l'objet de ma visite, il sourit.

— C'est bien, monsieur, j'attendrai la lettre de votre parent, qui doit donner les raisons du contre-ordre. Sur un autre sujet, je ne m'en inquiéterais nullement, mais Eucharis n'est pas très demandée..., noUs^ n'avons guère de Télémaque aujourd'hui.., mais il y a encore des Mentor, à en juger par la conversion de M. Alexandre.

Vous avez à présent la note de l'homme; il parlait sur un ton de demi-goguenardise littéraire, d'une voix lente et harmonieuse. Je l'eus bien vite pénétré. Ce devait être un caractère à principes très absolus, et le principe une fois admis, souriant à ses conséquences les plus farouches. 11 était le second que j'eusse vu de cette trempe de patriotes, admirablement polis, qui décrètent la mort de tous ceux qui ne pen-

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sent pas comme eux, du même timbre clair, posé et doux, dont ils diraient une fable de La Fontaine.

En attendant les conversations qui deraient plus tard me prouver que je ne m'étais pas trompé dans mon premier jugement, nous en eûmes une sur les sujets de sa profession. Il ip'invita à m'asseoir, à fumer si j'en avais envie. Au bout d'un quart d'heure il me dit :

— Vous êtes journaliste ?

— A peu près- Qui vous l'a dit ?

*- Je le devine. J'ai des amis chez vos confrères.

U me cita plusieurs noms de gens avec qui j'avais été plus ou moins lié... mais la plupart d'une époque et d'une génération bien différentes de celle-ci. Dans la liste d'Hermand on trouvait peu de ces aimables fervents qui ont placé tous leurs tressaillements et toute la moralité de la vie dans la découverte d'un moutardier et le des* sin d'un nez. L'accord fut donc promptement établi entre Hermand et moi, malgré ces divergences qui tiennent aux racines mêmes de la plante individuelle...

— Vous aurez beau faire, dis-je à Hermand,

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que cette sortie réussit à égayer, en admettant qu'il D'y ait un jour dans notre patrie que des blancs, ou que des bleus, ou que des rouges, aucun nivellement politique et social ne pourra faire qu'il n'y ait jusqu'à la fin, des blonds et des bruns.

— Vous oubliez les roux, fit le chef d'atelier, Hermand n'était pas un homme froid, on le

verra, mais un homme calme. Rien de pédant ni d'ausière. Un ami de l'esprit et du sourire, un vrai Parisien aux attitudes à la fois mobiles et nonchalantes.

Lorsque je l'eus ramené à la question d'Eucharis'de cousin Alexandre est ua brave homme et le plus loyal du monde en ses transactions, mais invraisemblablement méticuleux dans les clauses d'un marché), le marchand de statues me répondit :

— Basle! n'en parlons p!us; dites-lui seulement de ne pas être aussi changeant la prochaine fois.

— Je n'ai pas cru devoir aller au-delà de la dépêche, mais je sais mon cousin un homme juste qui n'a pas eu un seul instant la pensée de mettre à votre charge les frais de son incons-

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tance. Sa lettre de demaio me donnera raison, vous verrez.

Là-dessus, Hermand me fit examiner les diverses parties de ses ateliers. Cela n'avait guère de rapport avec le grand art, mais c'était plein de vie et d'intérêt, et puis la société de cet homme me plaisait. Son langage avait une saveur et toute sa personne un attrait; c'était une ardeur contenue et transparente, un goût et un tact à lui, et puis des échappées d'indolence orientale par où l'artiste se trahisait chez ce marchand. Mais il ne fallait que bien peu d'imagination pour se le représenter bondissant du sommeil des cigarettes vers un fusil au repos dans quelque ar-« moire. Ce nonchalant prononça une seule fois, ce jour-là du moins, le nom de mil huit cent quarante-huit, mais avec un de ces sourires que les commentaires ne pourraient qu'affaiblir, comme il est parlé dans les dithyrambes des journaux officieux.

Je ne jugeai pas encore à propos de conter à Bermand par quelle série de menus accidents parisiens je me trouvais déjà en connaissance avec la plus charmante portion de sa famille. Tout l'enchaînement de nos destinées serait autre

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si trois mots avaient été dits tel jour aa lien de n'avoir pas été dits.

Quoi qu*il eu s«it, vers cinq heures, il y en avait trois que M. Hermand et moi nous causions, , et nous nous étions surpris à .nous appeler : mon cher.

Voyant que je me disposais à prendre congé de lui, Hermand me retint :

— Vous allez dîner ?

— C'est vraisemblable.

— Seul et au restaurant ?

— Je le crains.

— Si cela ne vous est pas désagréable, restez et dînez avec moi. Un ami m*a envoyé de Zurich d'assez bon vin d'Yvorne que nous tàterons ensemble.

Avec moi ! cela voulait dire avecnous. La seule société d' Hermand m'aurait décidé à accepter cette amicale invitation. Jugezce qu'une autre perspec-tive ajouta à mon désir de répondre : Oui.

— Voyons, c'est dit ? "^

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— Vous avez une façon si cordiale que j 'accepte de grand cœur.

— Rentrons, je vais prévenir que nous avons un invité.

C'était le premier dialogue auquel j'allais assister entre mademoiselle mon idole et mon ami son père. Elle me parut assez peu familière à l'égard d'ilermand, qui lui-même traitait cette reine issue de lui avec une nuance d'éloignement. Lorsqu'il lui eut dit :

— Monsieur dînera avec nous, » l'héroïne de mon nouveau roman m'adressa un regard fort singulier dont je compris seul l'ironie et qui signifiait clairement :

— Faut-il aussi vous remercier pour cela?

J'avais du reste la conscience en repos; c'était

le maître de la maison qui, de sa propre initia-* tive, venait de m'inviter.

Mademoiselle sortit pour donner, je suppose, les ordres nécessités par l'arrivée d'un convive.

Il y a des pères devant lesquels on peut, sans être soupçonné d'aucune arrière-pensée de ga-* lanterie ou de mariage, louer la beauté de leur fille. M. Uermand n'était point de ceux-là. IJe certaines façons railleuses, qui étaient le cachet

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de son être, vous avertissaient de lui laisser le monopole de certains sujets et de ne pas toucher à d'autres qu'il ne vous j eût amené.

Ilermand pouvait avoir de quarante-six à quarante-huit ans et sa fille vingt-deux.

J'ai beaucoup voyagé ; je me suis promené à pied des jours entiers dans presque toutes les grandes villes d'Europe. A Paris, capitale des capitales, j'ai vu toutes les femmes qui étaient ou qui sont en réputation de charmes et de beauté. Je n'ai rien vu nulle part qoi m'ait autant saisi que la fille du marchand de statues... C'était une taille si parfaite... une démarche si noble et si aisée... tant de jeunesse et de grandeur naturelle... mais surtout, magie supérieure, un âir de tête ! un magnétisme de regards ! et c'est justement par là que je suis conquis.

Mais je suis impartial, je ne cherche pas à dissimuler les défauts de mes amis; aussi je ne tarderai pas davantage à vous dire que je fus médiocrement satisfait d'Hermand eu présence de sa fille. Je conçois un degré de sans-façon chez un homme, dans sa maison, parlant à son enfant... c'est encore de la joie et de la santé cela, mais je surpris chez mon nouvel ami des

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nuances, de simples nuances de trivialité mises en relief ou rendues plus sensibles par le voisi-< nage d'ane délicatesse et d'une dignité natives que j'appellerais de vrais modèles, si ces choses* là s'obtenaient par l'imitation ou par des leçons. Mademoiselle Hermand se nommait bourgeoisement Louise, un joli nom français et galant qui satisfait toutes les tournures d'esprit, les joyeux et les mélancoliques. Le dîner que Louise surveilla elle-même fut ud dîner de ménage^ simple et irréprochable. Une femme de chambre alsacienne, engagée depuis un an dans la maison, servait à table. Cette fille devait être afûigée du délirium ridens, car jamais je ne connus d'hilarité pareille. Dans la salle à manger elle se contenait encore, mais dans le simple trajet de la cuisine, il lui échappait des fusées d'éclat de rire indomptable.

Louise, qui souriait à peine dans ses rares abandons, regardait avec une curiosité intéressante cette virtuose du rire pour qui la vie était un perpétuel chatouillement. C'était béte, mais quoi qu'on en eût, on s'y laissait gagner. D'ailleurs, la jeune maîtresse de maison eut pour moi des soins qui m'enchantèrent et en firent à mes

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yeux la muse de rhospitalité. Sous son toit et à sa table, elle oe vit plus dans l'inconnu que l'hôte, et elle fut parfaite de tact et de bonté.

Hermand demanda à sa fille si elle était sortie le matin.; il ne lui fit pas cette demande d'un ton questionneur et ombrageux, mais très naturellement et comme pour entretenir la conversation et marquer de l'intérêt à ce qui se passait dans la maison pendant qu'il travaillait à l'atelier. Rien de plus; cependant un vague instinct de discrétion m'avertit de ne pas regarder Louise au moment où elle répondrait, et autant que possible, de ne pas entendre sa réponse. Or, malgré moi et irrésistiblement, à moins de me boucher les oreilles, je saisis qu'il était question d'une proche parente, d'une marraine indisposée, dont on avait été prendre des nouvelles le matin même. J'ignore si Louise me sut particulièrement gré de mon abstention et de ma neutralité, mais lorsqu'un peu plus tard, la conversation ayant changé d'objets, il me fut permis de regarder Louise en face, je surpris une lueur de confiance et de sympathie envers moi, et, pendant le reste du repas, la gracieuseté obligée de son rôle de maî-

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tresse de maisoD se fondit en une attitude plus flatteuse pour celui qui en était Tobjet.

Extérieurement nous étions les mêmes Tun vis-à-vis de l'autre, mais je découvris à de certains détails que la glace était rompue, de son côté du moins, car du mien il n'y avait jamais eu de glace. Elle m'avait conquis par sa beauté, elle gardait sa conquête par le je ne sais quoi. Causer avec elle était une volupté. Ne ressemblant en rien à ces spirituelles de pacotille dont on dit quelles ont réponse à tout, Louise brillait par les idées, et de même que son corps charmant,son langage avait de la tournure. Son front mat irradiait comme son regard, et la blancheur veloutée et nerveuse de sa main prenait une vie magique sous le choc mystérieux des intelligen-^ ces.

La physionomie de M. Hermand durant ces intermèdes fournissait un sujet d'études complexe et divertissant ; un moment je le crus en train de penser :

€ — Est-ce que je me serais trompé, et ce monsieur, avec qui j'ai débuté par sympathiser si fort, serait-il aussi un de ces êtres faibles et dfh modes qui appellent tour à tour les femmes des

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aoges et des déesses» et se pàmeot devant des collections de yieux gants et de pantoufles dépareillées? » En outre, il aimait beaucoup à parler, M. Hermand, quoiqu'il fût lent à s'exprimer, et lorsqu'on lui rognait sa part, malgré lui, il en devenait indisposé contre les rogneurs. Le dépit dissimulé donnait des tons indéfinissables à cette longue barbe pointue. Dans aucun cas il n'était facile de savoir au juste ce qu'il pensait... mais on pouvait le deviner, et cette fois, je devinai qu'il n'était pas content. Or,dans cette maison, où venaient de surgir pour moi de si vives attaches et où je tenais essentiellement à revenir, c'est Hermand qu'il importait surtout de ménager ; ma réelle sympathie, à défaut de l'intérêt personnel, me l'indiquait suffisamment.

Par une évolution habile je replaçai entre ses mains ce que les fidèles partisans de l'image appellent encore le dé de la conversation ; mais, en réalité, après avoir disposé de ce dé, je continuai à n'avoir d'yeux et d'oreilles que pour Louise...., Louise charmeuse ineffable, Paris fait-femme , la quintessence de la séduction française dans une seule taille; avec cela de ces sourires qui enivrent d'orgueil l'homme qui

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réassit à les faire éclore avec an mot juste et fin... Et puis des langueurs, des distractions de patricienne. Certes^ on n'éprouvait pas devant elle le sentiment de Tégalité des sexes dans l'amour. Elle rendait vraisemblables, à nos esprits fermés par le comfort moderne aux désintéressements d'un autre âge, cette constance et cet héroïsme fabuleux dont la palme était un baiser... une rougeur. Je n'explique pas, je raconte.

Et bien qu'on ait prétendu qu'une femme sait toujours qu'elle est aimée, un peu avant même celui-là qui l'adore, il me sembla que Louise planait bien haut au-dessus de ces petites vanités féminines. Découverte affligeante! c'était une perfection de cofps et de traits, une rectitude, un calme qui éveillaient l'idée d'impassibilité... Non, l'amour avec ses désordres, ses petitesses et ses joie absurdes, n'entrera jamais au compte de cet être radieux et triste... Et pourtant j'étais assis auprès d'elle, le drap de mon palelot toucha trois heures durant l'étoffe de sa robe... son bras et le mien se frôlaient sans cesse... si voisins que latendre<;se la plus vive n'eût pu souhaiter mieux,... et séparés.

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peut-être! par les océans et les gouffres do souvenir et du rêve.

Dans l'entretien, le mot amant fut distraitement prononcé par mon hôte ; peut-être supposa-t-elle que j'étais surpris de cet oubli paternel.... Elle eut alors un geste indicible. C'était son sens des convenances qui était surtout choqué» jdWe souffrait pour moi.

Au café, Hermand roula une cigarette et me dit:

— Fumez-vous ?

— Volontiers, quand on m'y force.

— Vous dites cela, parce que vous avez peur de faire enfuir les dames. Rassurez-vous. . . De toutes façons, ma fille doit nous laisser ; vous ne l'incommoderez pas.

Je n'ai jamais été un fumeur convaincu; je fais honneur à und pipe ou à un cigare, quand il le faut, voilà tout. Aussi je souris médiocrement à ridée que Louise allait nous quitter pour nous permettre de fumer à l'aise. Après un salut

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cérémonieux, elle noas avait laissés. Quelque envie que j'eusse de me retirer aussi, car enfin j'avais quitté mes foyers depuis le matin, certains scrupules m'imposaient de donner encore une heure à Hermand. Lui« il n'était ni impatient, ni nerveux, et qu'il parlât ou qu'il se tût, il ne semblait guère avoir la notion de la fuite du temps. H ne fut pas fait entre nous la moindre allusion à sa fille. J'étais même persuadé, sans savoir pourquoi ni comment, quelle sujet lui eût été désagréable. 11 n'évoqua pas davantage le moindre souvenir de sa vie dd ménage, tlermand était sobre d'explications sur tous les sujets, même ceux de son art ou de son métier, à votre choix; mais quand on touchait aux questions politiques et sociales, et notamment aux épisodes de la deuxième République, il devenait tout passion, et même nous eûmes à ce propos une légère dispute, et je m'emportai autant que lui... car il avait tout an moins dans l'expression des partispris qui ressemblaient à de l'ignorance et à de la puérilité, et qui, à des auditeurs non initiés, flevaient paraître plus propices au succès du despotimes .qu'à Tavénement de la liberté. Il est' Trai que» sur le fond des idées et l'objet des aspi-^

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ratioDs, noas avicms mille points de rencontre. J'en étais à lai reprocher sa tranquille ironie^soa manque de sensibilité, et aussi de supprimer trop aveuglément certaines tendances qui, sous quelque régime social, dont Tayenir salue le triomphe décisif^ font partie de la condition humaine.

Aux plus vives sorties d*une opinion en conflit avec la sienne^ Hermand opposait un sourire pensif, et il caressait sa longue barbe. On aurait pu croire qu*il se rendait intérieurement... il n'avait pas entendu.

Toutefois ma franchise ne nuisit pas à son désir d'entretenir nos relations; car au moment de nous séparer, il me prit la main et la garda quelques instants :

— Puisque vous n'avez pas de ménage, et que vous prenez tous les jours vos repas en Yille> venez à l'occasion dtner ici sans vous faire annoncer. En supposant que j'aie affaire au dehors, je suis rentré généralement vers cinq heures. Votre société me fera toujours plaisir.

La soirée était belle. Or,si peu qu'il y ait des étoiles au ciel, Paris, le soir, est un vrai charme pour ceux qui le connaissent et l'aiment. Je

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repris à pied le chemin de là rue des Vosges à la rue de Choiseul; mais au Heu de suivre la ligne des boulevards, je préférai m'engager par la place Royale, cette protestation dû vieux Paris contre l'immense et monotone hôtel garni qui va le remplacer. Ce carré de verdure bordé de maisons rouges, ces arcades surbaissées à la façon de Berne la protestante et des monastères catholiques, ce nid de silence et d*oisiveté espagnole tapi au centre du foyer classique des exaspérations nationales, toutes ces choses ont un vieux prestige qui n'a rien perdu de son autorité d'ancêtre à se trouver rajeuni et vivifié par les noms de Hugo et de Rachel. Grands noms en somme ! Si nos esprits ne le comprennent pas» interrogeons les mémoires de cinquante ans.

Chemin faisant, à travers un zig-zag de rue& qui conduisaient chez moi, si Ton veut, mais en passant par la tour de Jean-sans-Peur et par les poivrières de Saint-Louis,, je m'efforçai de ne penser qu'à mon hôte. Il était bien digne

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d'intéresser à lui tout seul; c'était une volonté, un caractère, mais le cadre nuisait à ce portrait correct; en termes propres, une femme répandait sur cette estimable réalité une vapeur parfumée derrière laquelle tout s'effaçait. J'avais tort, il eût fallu oublier le père et la fille, puisqu'on ne pouvait séparer le nom de l'un de la fascinante image de l'autre. Pourquoi ? Je commençais à redevenir jeune et heureux; j'avais payé à la vie ma part de chagrins et de rougeurs; à travers assez d'humiliations, de remords et d'ingratitudes, j'avais recueilli assez de mensonges et de' larmes !

Fatal mirage de poésie! tu m'avais fait préférer assez d'yeux cerclés de noir sous des fronts blêmes, aux joues roses de mes amours deseizeans!

L'enchantement de ces lugubres magies intërieures fut rompu à ma rentrée chez moi par la Toix du concierge :

— Monsieur, une lettre.

Timbre de Douai, c'était du cousin Alexandre. ]^ voilà un qui ne s'occupait guère, je vous prie de le croire, ni des républicains marchands de statues, ni des belles brunes ténébreuses aux yeux bleus.

Dans cette lettre, le cousin m'annonçait avec une joie qui pélillail derrière son masque d'indifférence (comme éclatait l'orgueil de Diogène à travers les trous de son manteau) que, s'il avait renoncé à prendre livraison d'Eucharis, ce n'était point le fait d'un caprice ni de l'inconstance; il était tout prêt d'ailleurs à entrer en composition avec M. Hermand. S'il avait contremandé le voyage de la suivante de Calypso, c'est que le coin de sa propriété, à lui Alexandre, dont la statue de cette nymphe était destinée à faire une sorte de chapelle mythologique, venait de lui être acheté par un voisin.

Le cousin Alexandre n'en disait pas davantage, et il n'était pas besoin qu'il en dit davantage. J'étais tranquille sur la question du prix de vente. Alexandre avait même dû faire un beau marché; il devait être content. Si je n'en trouvai pis le témoignage dans le corps même de la lettre, je ne devais pas l'échapper au post-scHptum.

On m'y demandait, en effet, si je n'étais pas encore rôti par la fournaise, avec accompagnement de la plaisanterie antique sur les mansardes et les restaurants. Le cousin Alexandre a des

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plaisanteries immaables, comme il est lai-méme immobile.

D'ailleursje ne fis pas mauvais accueil à cette lettre^ qui me fournissait une si bonne raison de retourner le lendemain chez Hermand, non pour y dîner,par exemple, car j'avais trouvé la précédente séance trop longue et trop lente.

Après une nuit assez douce, comme j'allais sortir vers neuf ou dix heures du matin, quelqu'un sonna chez moi et y laissa une lettre. Le quelqu'un était un apprenti de l'atelier d'IIermand ; la lettre était une invitation du patron, à qui j'avais plu décidément, et qui me conviait pour le dimanche suivant à une matinale partie de pèche à la ligne, plus a passer la journée avec lui dans une maisonnette qu'il possédait sur la ligne de la Varenne et dont il ne m'avait pas dit un mot la veille.

A tout hasard, je répondis que je ne négligerais rien pour me faire libre, et que plus tard j'apporterais moi-même à M. Hermand une réponse catégorique. Cette idée dépasser une journée à la campagne avec celle dont j'avais l'esprit malheureusement obsédé, me remplit d'un désordre tel

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que j'eD eus, trente minutes durant, un tremblement dans les mains.

1-e samedi, j'allai donner une réponse décidément affirmative au marchand de statues, que je trouvai fort occupé dans son atelier. 11 voulait tout laisser là pour reprendre notre conversation et me tenir compagnie. Je m'y opposai absolument.

— Puisque cela vous fâcherait, me dit-il, j'obéis. Quant à demain, si vous en avez le courage, prenez à la Bastille le train de six heures et demie du matin. A tout hasard, je vous promets de l'air pur el des œufs frais.

Je fis comme il me l'indiquait. A sept heures j'étais à destination; Hermand m'attendait à la gare. Sa maisonnette était à un quart de lieue de là. En été, il y passait ordinairement les nuits du samedi au dimanche. Nous rentrâmes chez lui pour y prendre les instruments de pêche.

Je ne vous décrirai pas ce joli et simple cottage. II y en a beaucoup de cette espèce dans les environs de Paris. 11 était enveloppé dans cet adorable silence des aurores d'octobre, qui valent bien celles de juillet. Mon cœur était gonflé par les tumultes d'un amour naissant.

Je me représentai quel diviû tableaa de beauté endormie renfermait le premier étage. Un peu plus tard, je voyais Louise descendant de sa chambre en costume du matin, et venant nous rejoindre au bord de la rivière.

Sous quel heureux astre n'étais-je pas né, de me voir si bien accueilli dans la maison qui contenait à mes yeux la plus aimée et la plus belle femme du monde! Fasse Dieu encore que le marchand de statues n*ait point l'hospitalité banale et que tout à l'heure à déjeuner ou à dîner» nous ne voyions pas fondre sur cette agréable intimité, des troupeaux d'amis et de connaissances, que moi je n'aurais jamais vus, mais auxquels Louise n'en devra pas moins la meilleure part de son attention!

Je fus bientôt tranquillisé sur ce chef. Tandis qu'Hermand et moi nous devisions comme deux sages, chacun au bout de sa ligne, je risquai cet aperçu :

— J'espère,mon cher ami, que c'est pour Atner tout à fait entre nous, et que vous n'attendez pas de monde. .

— Je vous réponds que nous serons bien seuls.

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Je faillis suffoquer de plaisir. Il n'y avait pas de quoi.

Après une séance de trois heures et demie, où J'attrapai en tout un petit animal qui s'égare parfois dans ces eaux-là, et qui a divers traits de famille avec la sangsue, nous rentrâmes dans le cottage, où je vis le couvert mis seulement pour deux personnes. J'eus beaucoup de mal à dire d'un air indifférent :

— Nous serons donc privés de voir mademoiselle votre fille?

riermand me répondit avec ce singulier sourire, si embarrassant même pour un interlocuteur, qui avait comme moi toutes sortes de raisons de croire à sa réelle sympathie :

— La liberté est une belle chose. Mademoiselle ma fille, qui n'aime guère la campagne, passe volontiers les dimanches chez sa marraine, une belle-sœur à moi, avec laquelle je suis brouillé.. Mais je n'exige pas que toute la terre épouse mes querelles. En vertu de ce principe, ma fille est dans d'excellents termes avec sa tante, chez qui elle passe une partie de sa vie.

Hermand avait raison ; la liberté est une belle chose, mais on n'en saurait dire autant de l'iii-

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souciâDce, et cette façon de traiter les liens et les obligations de la famille, y ressemblait scandaleusement selon moi. D'ailleurs, je n*eas pas le mauYais goût et Timprudence de m'appesanUr snr rincident; mais il advint ceci : que le reste du jour me parut terne, que malgré les instances de mon hôte, je revins dîner à Paris, laissant Hermand aux bras d'un camarade à lui. Vers neuf heures, après un tour de boulevards, je m'engourdissais à parcourir un catalogue dans la librairie du coin de la rue de Grammont, lorsque entra un de mes amis qui me dit :

— Tiens, si tu veux entendre les deux derniers actes de la Traviata avec la Patti, voici mon fauteuil, n® 73. N'y mets pas de scrupules; tu conçois que si j'y renonce, ce n'est pas pour ton plaisir, mais bien qu'une affaire plus intéressante m'appelle ailleurs; voilà la simple vérité.

J'acceptai, non sans reconnaissance, l'offre de mon ami, et j'entrai dans la salle des Italiens juste comme allait commencer ce deuxième acte si touchant de la Traviata, qui musique et livret, arrache des pleurs. On sait quel fut le succès du drame originaire. Ce n'est pas que le sujet ne soit vulgaire et que l'héroïne n'ait traîné partout.

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Alors quel talent n'a-t-il pas falla, et quelle rencontre merveilleuse de Tà-propos, pour intéresser à ce spectre d'une viveuse, pour faire de cette vulgarité une date et un type 1 Et puis sincères ou imités, il y avait là-dedans un délire d'espérance, un. mouvement de jeunesse l..« L'incomparable Adelina, alors à ses débuts»

jetait parmi ce public l'admiration et l'attendris* sèment... Autrefois, j'aurais trouvé la fête complète, et j'aurais été ravi... Malheureusement ce temps de calme et d'heureux empire sur moimême avait fui... A présent, j'étais la proie d'une idée fixe, j'appartenais à une seule image. . . et le plus triste en tout ceci, c'est qu'un pressentiment qui ne m'a jamais trompé, m'avertissait que je ne m'envolais pas vers la clarté, mais que je me plongeais dans les ténèbres et la peine, et cependant j'allais toujours plus avant dans le tourbillon de cet inconnu séducteur et meurtrier. C'est ainsi qu'à certains points périlleux de la grande mer, les bouées à cloches, par une nuit d'orage, crient en vain : éloignez-vous t au navire condamné et attiré dans leur sillon m(H*tel par les mauvais génies de l'ouragan, qui

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les envoient trouver leur perte sar ce qui devait être Tinstrament de leur salut.

Je voyais, partout Louise, malgré les cent beautés de cette salle resplendissante, et le vertige fut poussé un instant si loin^ que mes yeux s'arrétant par hasard sur une certaine baignoire, j'y vis positivement celle qui tenait alors ma vie... seule? non... pas seule. Un peu en arrière d'elle était assis un homme d'environ trente ans, à la figure admirable de distinction, mais hautaine et presque dure. Je me suis trompé, ce ne peut-être Louise, mais une si effrayante ressemblance tient de la magie ou bien de Thallucination... Je regarde encore pour m'assurer. Cette fois, les yeux de la dame rencontrent les miens... et de cet éclair honteux, je suis un moment aveuglé... mais j'ai bien vu. C'est ellel... D'ailleurs je suis résolu à pousser la vérification jusqu'au bout, et à n'en pas avoir le démenti.

J'essuie les verres de ma lorgnette, et profitant d'une scène dramatique, où toute la salle est à la discrétion des artistes, j'examine de nouveau la baignoire... plus personne... Allons, je suis fou, et il n'est que temps de soigner sérieuse-

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ment cela. . . Cependant!. . . il n*j a pas de cependant... la baignoire est vide.

Quand il s'agit de savoir si Ton a la cervelle brouillée, on né recule devant aucune épreuve. Je vais dans l'entr'acte interroger avec art une ouvreuse, qui dépense inâniment d'intelligence à paraître ne pas comprendre un mot de ce que je lui demande.

Je me surpris à croire que je perdais la tête, ou plutôt je ne me rendais pas coihpte de mon propre état. Et le dimanche précédent, j'étais si heureux et si sagel 11 y a du cauchemar et de la diablerie là-dedans. J'étais tellement agité d'un malaise rare, que la navrante mort d'Adelina, que cette agonie d'une rose blanche, me parut longue. J'avais hâte de me retrouver rue de Choiseul, et de réfléchir à mon aise dans mon fauteuil, chez moi., j'avais besoin de me rassembler, de me condenser... car on eût dit que je m'évaporais.

Cette fois, chercheur systématique de romans dans le réel, il me semble que je n'ai pas à me

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plaindre, que j*ai Timprévu dans mon jeu, et même le fantastique aussi... mes yeux affirmaient avoir reconnu Louise... cela est-il une preuve? Mais si Ton estime que le trouble de mon imagination ait suffi à me faire voir Louise là où elle n'était pas» du moins, je n'avais pas rêvé l'homme à la souveraine élégance et au front blême qui L'accompagnait.

Je passai ainsi deux heures, un livre sous les yeux, mais en réalité noyé dans mon rêve. Après la nuit étrange et douloureuse qui s'ensuivit, rien, pas même la crainte d'être indiscret ne m'eût empêché de retourner le lendemain chez Hermand... Quand je parle d'être indiscret y ii s'agit seulement de Louise, car j'étais tranquille à l'égard du père. J'arrivai rue des Vosges, à rhonneur de mes calculs, à peu près comme ils devaient avoir achevé leur dîner, sans avoir encore cependant quitté la table. Il n^ sembla que le repas de famille avait été exceptionnellement gai.

Hermand m'accueillit avec joie : Louise, plus animée que de coutume, et toute brillante d'un soupçon de rose aux joues qui la rendait divine, insista pour que je prisse du café.

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—Qu'aviez-vousdoncâvous enfuir si vite, hier, dit Hermand en roulant une cigarette, et où avezvous fini la journée?

J'imaginai que Louise en ce moment me regardait avec une sorte d'anxiété; cependant je répondis simplement, mais un peu en homme qui cherche modestement par avance une excuse dans le naturel du débit, pour le cas où il produirait trop d'effet: •

— Je suis allé aux Italiens, un peu tard il est vrai, mais j'ai pu encore, cependant, y passer deux bonnes heures.

Louise eut un geste de surprise non moins naturel que mon accent.

— J'étais moi-mênde aux Italiens, hier soir; il est vrai que j'en suis partie avant la fin du spectacle.

M. Hermand recevant celte explication comme si tout s'était passé à sa connaissance et avec son aveu, je ne commis pas la grossièreté de paraître moins satisfait que le chef de famille, mais j'étais abasourdi.

C'était toutefois une consolation de voir que l'on n'avait pas menti aux dieux domestiques. Mais néanmoins je brûlais d'apprendre encore

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de Louise, eo quelle société elle se trouvait aa théâtre. Mon parfait repos était à ce prix; aussi me restait-il toujours un fond d'inquiétude et de trouble.

Le reste de la soirée, Louise fut charmante et telle que je ne Tavais jamais vue, c'est à dire gaie, vraiment femme, en un mot, humaine...

et non plus ce sphinx au charme adorable^ msûs par trop en désaccord avec les goûts et les intelligences d'aujourd'hui. Devant cet astre ignoré et voilé, je faisais un retour involontaire sur ces guenons moins l'esprit, dont on publie chaque jour à cent mille exemplaires les toilettes et les pataquès... et je me disais : la religion delà beauté est donc morte comme les autres! Je contemplais le dessin harmonieux de cette taille jeune et flexible, les chastes séductions du corsage, et surtout les aspects ineffables de la tête, et je murmurais à part moi :

— Si elle voulait, on n'aurait pas besoin de se mettre en feu la cervelle, ni de chercher le livre impossible; elle serait vraiment la poésie de la maison et la muse de la vie!»

Ce fut sa faute si je me berçai de ces rôves^ menteurs. Ce soir, elle n'avait plus cet air de

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n'être heureuse qu'au sein des étoiles. Elle semblait faire des avances aux tendresses de l'humanité. Ah I mensonge des fronts impassibles! Si je n'avais, dès sa première vue, abandonné toute raison, est-ce qu'il n'y avait pas nne brume, un contraste qui, dès le premier jour, aurait dû me mettre en défiance et sur mes gardes, c'est à dire l'espèce de mystérieux abîme qui semblait avoir de tout temps séparé les destinées du père et celles de la fille. Ces deux êtres si proches, de par les liens sacrés... on les dirait rassemblés au hasard, comme des voyageurs sur le pont du même navire ou comme les locataires de la même maison. Il y avait une autre disparate non moins saisissante. Ainsi, bien qu'à conditions égales de naissance et de rang social, les femmes aient sur les hommes le privilège de la distinction et de la délicatesse, chez Louise cette supériorité était trop accentuée pour rendre vraisemblable une autre interprétation que la suivante : évidemment, cette jeune fille, outre qu'elle a reçu une édueatioo achevée, n'a pas cessé de vivre depuis l'enfance dans un autre milieu que son père. »

Aujourd'hui, je l'ai dit, elle avait l'air content et disposé à s'amuser de tout ce que ûoua

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S6 BUCUMIS

înagîoeri0DS fVMir passer la sobée. Prem^r èhaagemeiit, na visite loi causa on plaisir mmr fesle. Elle joua an piaoo des tragmeots d^ la Troifriata, poîa des sooveoks (ie Don Jw^n, et rimprécatioQ d*ifeest^, avec senliffleot, a^«c passion même, à ce point qu^on lai voyait ve^ir des larmes aossitiyt rentrées. Hermand éprouvât d'une toot autre façon que nous. Ce qui nous déchirait, le faisait sourire et lui semblait frivole, jetais assis près du piano de Louise, et emporté par la justesse et Tardeur de son jeu, par Tanimation de son regard, je raccompagnai d'àliord en soliste honteux, puis sa voix s*uaît à la mienne, et leur accord promettait à mon cœpr affolé, d'autres sympathies, plus solides et plus chères. Après une heure de musique, Lquise me demanda si j*aimais le thé; elle s'en faisait tous les soirs une tasse, mais M. Hermand n'en prenait pas. Naturellement je répondis : oui, aJSn d'avoir une raison d'éterniser ma visite. J'étais retenu là par dps attaches si puissantes, qu'à pi!ésent même, elles m'enchaînent encore. La boite à thé était posée assez haut sur le buffet. Louise dut monter sur une chaise pour y atteindre, n^aisle pied lui manqua,eHe poussa un petit

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cri> et si je n'eosse été là pour l'eu préserver, eïle tdfflbâii toai à fait à là renverse. Malgré rfft^yardfssëttiBûl qui devaft Tenvelopper, elle «e dégagea aussitôt de mes bras, en m*adressant on rapide merci; mais elle ne put le faire sans remarquer rûa pâleur, et elle en fut émue*

Deux minutes après, tandis (Qu'elle s'efforçait dB nobs rassurer, le timbre de sa voix s'affaiblit tout d'un coup, puiselles'évanouit complètement. Cela rendft ma présence chose assez délicate; daiïs cet intérieur,' où j'étais en somme très nouvellement admis, llermand prit sa filtedans ses bras, et la transporta chez elle, tout à fait insensible. Ses yeux de 13elle-au-bois-dormant étaïBUt tournas vers moi. Après quelques insifetnts, le màrcKand de siataes rentra pour me dire que Louise avait repris connaissance, et qu'on renai't d'envoyer *cîiericher 'le médecin, à «ause é^ k douleur très Vive qui lui testait au pied.

Probablement,j'avais>raoi-mêtnfe perdu la tête, car je demandai à M. Mermand, si ce médeoi^a était un jeune %omme. Je me repris aussitôt :

— 'Permettez-'moi de venir demain savoir ées tfouvélles,

— Unefoisipdurloutes, veneSs^sanss permisék)»*

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Le lendemain, j*appris avec joie que ce n'était pas une foulure comme je le redoutais, mais une simple contusion à la cheville. Oa voyait toutefois à Taltération des traits de cette princesse des temps chevaleresques, incapable de gémir, que ce petit accident bourgeois lui avait fait passer la nuit dans de véritables tortures. C'est Hermand qui m'introduisit dans la pièce où elle se tenait étendue sur une chaise de repos, ayant à portée de la main un guéridon chargé de livres et de nécessaires à ouvrages. A mon entrée, elle parut surprise ; je devinai au premier coupd'œil qu'elle ne trouvait pas bien que son père s'avançât autant avec moi.

Peut-être aussi je tombais en tiers assez malencontreux dans une conversation qui l'intéressait; car elle n'était pas seule à mon arrivée. La personne qui lui tenait compagnie leva la tête avec une expression très visible de curiosité, quaïïd Hermand me présenta. C'était nnedame, comme Paris seul en produit, et comme on est généralement assuré d'en rencontrer au moins une auprès de toute femme d*un talent illustre» ou tout simplement d'une grande beauté. 11 semble que les lèvres presque toujours pincées

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4e ces maigres satellites n'aient été faites que pour livrer passage à une seule espèce de paroles: € Enfant^ tu n'auras pas toujours des épaules de lys et des lèvres de roses... Songe à ton avenir!» Bref, de ce côté-là, malgré les saints polis, j'inspirais et je ressentais de la méfiance. Louise venait d'écrire; un buvard ouvert, et une plume luisante d'encre le témoignaient suffisamment; mais de ce qu'elle avait écrit on ne surprenait pas d'autres traces. Bientôt la visiteuse se retira, légèrement influencée, je suppose, par Tétrange détermination qu'elle lut dans mon attitude de me faire céder le terrain, et JQ restai seul avec la jeune fille. Pendant une demi-heure que nous causâmes en tête à tête avant l'arrivée d'Hermand, elle fut douce et très sympathique envers moi. J'étais bien un peu plus agité qu'il n'eût fallu, mais où en serions-nous si les femmes ne nous pardonnaient pas cela? Pendant cette demiheure, de quoi fut-il parlé? je ne sais... Mais elle eut des accents affectueux, et comme traversés d'une note de regret. Il n'y eut pas dans toutes nos rencontres, un moment où je fus plus près de lui dire que j'étais son bien, et que je l'adorais. Mon cœur battait avec furie... Ah ! misère !

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que ces bonheurs-là sont féroces! Et pourtant je ne trouvai rien de mieux qu'à lui répéter que je n'étais pas assuré de n'avoir pas encore tes yeux ouverts toute la nuit suivante de la peur que j'avais eue à cause d'elle.

Ses yeux brillèrent, et vivement elle m'avança la main. Je la baisai avec religion, et cette petite DourgeQisô le trouva naturel. C'est alors quelle se rejeta sur la littérature, et qu'elle me demanda à quoi je travaillais. Justement, il s'agissait d'un récit sur lequel, a tout événement, je n'eusse pas été fâché d'avoir Tavis d'une personne de son goût. J'entamai une analyse qu'elle interrompit bientôt. Elle préférait que je vinsse le lendemain, lui donner la primeur de mon œuvre. Même elle fixa son heure : < II ne faut pas, me dit-elle, que vous soyez dérangé en lisant. »

Je n'eusse pas donné cette séance pour toutes les pompes de la terre et je passai la soirée à mettre mon manuscrit à peu près en état d'être lu. Je nageais dans la folie, dans l'extase*.* plus rien n'arrêtait mon vol dans les régions de l'impossible... J'eusse dit au sens commun et à la sagesse : infirmes 1

— Cependant, objectait le bon sens opiniâtre»

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Finvincible et divia bon sens, cependant ne trouves-tu pas que cette jeune filïe se met un peu beaucoup, de son propre gré, hors de la loi commune? En un mot, ce que tu yois né té paraît-il pas Topposé de la clarté et de la simplicité?»

J'avais bien la tète à ces raisonnements I J'étais pris par tout ce qui arrache un homme à ses travaux, à ses luttes, à ses efforts antérieurs, pour le jeter dans une autre sphère. Le cœur et les sens une fois surpris, ajoutez à ce double servage les plaisirs pénétrants et subtils de rintelligence. Louise était merveilleusement spirituelle, mais d'un esprit simple et dominateur, a la grande manière française d'autrefois. )Le lendemain, j'arrivai à l'heure dite avec mon n^anuscrit.Devanttouteautrejeune personne l'idée même du récit que j'allais lire, quelque décemment et même sévèrement qu'on l'eut présentée, eut rendu cette lecture d'un goût très douteux, il s'agissait, en effet, d'un mystérieux drame de famille, où une jeune fîUe passe pourra g(Bur d'un petit enfant dont elle est en réalité la mère.

C'est vers trois heures que je sonnai chez

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Hermand^où désormaisj'avais mes libres entrées. Louise me reçut avec une expression d'intérêt ^ de tristesse. Un iastant j'aurais pu supposer que son cœur gros de douleurs secrètes ou aspirations, allait s'ouvrir à moi. Ce qui donnait un charme, une saveur étranges à la iiile d'Hermand, c'est que malgré les disparates où elle vivait, jamais elle n'avait l'air déclassé. Je l'interrogeai discrètement sur les causes possibles de ce ton mélancolique. Souffrait-elle plus que la veille? Elle se borna à me répondre que tous les jours ne se ressemblent pas. Ajoutons que les autres jours elle n'était pas bien gaie non plus. L'aprèsmidi était grise et froide, fleurensement un grand feu de bois brûlait dans le salon de Louise. On m'invita à commencer aussitôt ma lecture qui dura environ deux heures. Pendant ce temps elle faisait de la tapisserie les pieds au feu, la tête couverte d'une capeline en laine. Aux «endroits que je croyais saisissants, je la regardais pour m'assurer si nous sentions de même. Lorsque nos yeux se rencontraient dans cet élan 4' émotions partagées, je trouvais aux siens une lueur de sécurité maternelle dont j'aurais pu m'offenser, si je n'y avais lu une réelle amitié.

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Quand j'eus fini, elle-même laissa tomber sa iapisserie et resta un moment silencieuse et comme recueillie. J'allai poser un genou devant elle sur un tabouret, sa tête s'inclina vers la mienne, ^lle écarta mes cheveux, comme si elle allait me donner un baiser au front, mais se redressant aussitôt :

— Soyez bon, dit-elle, et tout le monde vous Aimera.

Et comme elle murmurait cet enfantillage, navrant comme la mélopée d'une jeune mère folle dont le premier né vient de mourir, dans le secret du sein adoré que mes lèvres venaient 4'effleurer, j'entendis un sanglot. Je me levai, n'y pouvant tenir davantage.

— C'est convenu, je ferai toujours comme vous l'ordonnez ; mais sous peine d'étouffer, il faut <iue je sorte.

11 venait de me naître cette pensée, que peutêtre l'altière Louise, par la naissance et le rang, «impie fille d'un obscur chef d'atelier, par les façons, l'esprit et la figure, princesse comme ' on ne l'est plus, pouvait me supposer capable ée prévoir à mes sentiments et à mon amour avoués pour elle, une autre issue que le dénoû-

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lïieat grave et irrévocable, et qne de de soopçdfi procédait la variabilité de son attrtûde eûverii moi. Elle devait être bientôt désabusée, car ce joar même, et avant dîner, je résolus de parleir à M. Kermand; oui, cela me prit ainsi, et je iné dis ponr m'encoorager : Alors tous les nuages se lèveront, et toutes les ombr&<( seront dissipées, quand elle verra qu'il s*agit de moù ^om et de ma vie.

iFoû que j'étais! dans le vertige de mon exaltation^ est-ce que je ne voyais pas Louise me remerciant, me trouvant généreuxl

M'ouVrir d*abord à la jeune fille, j'en eus bien la pensée ; mais cela eut choque tt^op lès règles reçues tout en étant conforme aux indications de l'équité et de la logique. Et puis j*^âurais eu quelque honte et de la gène à m'àdrefeèrr directement à Louise, tandis que j'étais sâr du &on vouloir et de l'amitié d'Hérmand. ^.ôrsque je l'allais prendre à part dans Pâtelier, il m^Hr cueillit, en effet, avec la cordtarité obligeiainté dont j'aurais cru pouvoir répoddré d'aviance.

— Pourquoi ces airs graves, -et qu'y a-t-il pour votre service, mon cher ?

'— Loin ^8'êtFe as'séz grave encore, j'^ai '4

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m^ejouser ?^\iprès de vous, moi^^^ieur He^man^, 4',^n manque de cérémonies, danç une occasion où elles sont pour ainsi dire consacrée^. Mais ce n'est pas ma faute... je n'ai point de famille ici, force m*est de faire mes affaires moi-même et d'être mon propre ambassadeur. Voyons, que répond riez- vous à quelqu'un qui viendrait vous demander pour moi la main de votre fille ?

A ce brusque assaut, le marchand de statues resta impassible et méditatif ; sa main droite tortillait la pointe de sa barbe; enfin il me répondit :

— Mon cher, vous me plaisez beaucoup, je crois vous l'avoir montré. Vous n'avez peut-être pas l'étoffe d'un martyr delà cause que j'aime, mais du moins vous êtes un homme simple et droit et un refus ne vous viendrait pas de moi, si j'étais le maître de choisir et de décider. Mais vous avez pu voir que notre intérieur ne ressemble pas à tous les autres. Ma fille a été dès l'enfance habituée au libre usage de sa volonté ; et, moins que dans tout autre sujet, ce n'est pas aa,s!ijet d'un mariage que je songerais à intervenir, à moins que le choix de Louise me parut iadiigoe, et ce n'est pas de cela que j'ai peiir.

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Si elle vous agrée, j'en serai charmé... Mais j'y pense, que ne lui adressez-vous TOtre demande vous-même ?

— Cela ne se fait pas.

—11 est vrai, cela ne se fait pas dans la sphère d'hypocrisie où se meuvent nos relations sociales, mais en stricte justice, dans un monde sain et libre, cela devrait se faire. Dans un contrat où il s'agit de la vie, les parties intéressées devraient bien prétendre à un peu d'initiative. J'ajoute que, vu les termes particuliers où les circonstances vous ont placé vis-à-vis de ma fille, l'ertibarras d'une adresse directe, surtout pour vous qui avez le don des périphrases, me paraît singulièrement diminué,

La passion m'avait trop échauffé pour que je m'arrêtasse à discuter la théorie d'Hermand, et à relever ce qu'elle me paraissait avoir d'américain et de brutal. Je me bornai à répondre:

— Vos raisons sont excellentes, mais je préfère que ce soit vous qui parliez d'abord.

— J'aurais autant aimé, moi, que ce fût vous; mais un plus long débat pourrait vous faire douter de mes sympathies... J'accepte donc malgré

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moi... C'est entendu... nous dînons ensemble», n'est-ce pas ?

— Je vous prierai de m'excuser pour aujourd'hui... je suis un peu agité, et, en outre, mon absence de ce dîner vous fournira une occasion favorable entre mille d'ouvrir le feu.

— Comme vous êtes impatient I

— J'en conviens.

— Peut-être vous faudrait-il aussi la réponse ce soir ?

— Si c'était possible, j'en serais ravi.

— Je commence par vous déclarer que moi,, j'ai besoin tout au moins de deux jours.

— Soit, et vous viendrez m'apporter des nouvelles en me demandant à déjeûner.

— C'est juré.

11 est clair que le brave homme, sous son air sceptique, me favorisait d'une réelle prédilection, et que dès le même soir il commença à travailler pour moi, car le lendemain, vers midi, je reçus sous enveloppe parfumée de Vodor di fetnina, le billet que voici :

c Monsieur, < Je suis toujours heureuse de vous voir, mais^

j'aurai un plaisir particulier à vous voir aujouF- ^d'Ilui, si vous êtes libre, vers trois heures.

« Louise Hermand. >

Cela ne disait rien, et j'eusse mis Ghampollion au défi d'interpréter cet odorant message.

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