‹ Dix mois de ma vie 1875-1876Chapitre 1 sur 34 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Paris. — UN COMITÉ INTERNATIONAL

Au mois d'août 1875, j'étais arrivé à un tel degré de faiblesse physique et cérébrale qu’en dépit de ma jeunesse, je me sentais incapable de vivre. [ssu d'une race particulièrement vigoureuse, j'avais une forte constitution ; pendant des siècles, tous mes ancêtres avaient été des soldats renommés pour leur vigueur et leur énergie, qualités dont j'avais fait preuve moi-même, soit à la guerre, soit au cours de voyages aventureux. Néanmoins, à cette époque, je ne pouvais marcher sans être soutenu, je ne mangeais que des mets préparés d’une manière spéciale, je ne dormais qu’à l’aide de soporifiques puissants. J'avais fait de bonnes études, montré des capacités intellectuelles; maintenant je devais m'arrêter après avoir écrit quelques lignes; lire deux ou trois pages d’un auteur favori me donnait la migraine, parcourir un Journal était au-dessus de mes forces!…

Pourtant je n’avais aucune préoccupation. Mes propriétés de Russie, gérées par des intendants capables, m'assuraient de larges revenus sans me causer le moindre

souci. J'habitais avec ma famiile un appartement situé sur une de ces belles avenues voisines de l’Arc de T'riomphe, entre les Champs Elysées et le Bois de Boulogne.

Dix ans plus tôt, j'avais été attaché à l’ Ambassade de Russie à Paris, présenté à la Cour ét reçu aimablement dans la société parisienne. Revenu à Paris en simple particulier et lorsque la France était en République, j'y retrouvai beaucoup d'anciennes relations et l'Ambassadeur russe, le Prince Orloff, un vieil ami de mon père, me présenta à plusieurs personnalités marquantes.

Toutefois la perte rapide de mes forces, un besoin grandissant de repos absolu m'’avaient graduellement obligé à renoncer à la vie mondaine; mon temps se passait à suivre des traitements variés et des prescriptions souvent contradictoires. Lies différents médecins consultés étaient arrivés à ce diagnostic, je souffrais d’un manque général d'énergie. De tous les remèdes qui me furent ordonnés, je me souviens de deux : l’un était de l'or pris à doses homoœopathiques —— l’autre consistait à absorber le premier verre de sang, jailli des veines d’un bœuf qu'on venait de tuer. Je me rendis en voiture à l'abattoir et vis deux jeunes filles, l’une Anglaise, l’autre Américaine, très pâles et délicates, accompagnées de leurs parents. Elles regardèrent tranquillement tuer un bœuf magnifique et burent son premier sang avec un plaisir manifeste. Ce spectacle m’inspira un tel dégoût que je déclarai tout haut ne pas vouloir contempler deux fois une action aussi cruelle, et je remontai immédiate ment en voiture.

Depuis de longs mois, mon unique distraction consistait à m'asseoir près d’une fenêtre d’où je contemplais l'Arc de Triomphe et plusieurs des Avenues qui convergent vers li. Cette vue me ravissait, mais bientôt le mouvement perpétuel de la foule, des voitures se croisant en tous sens me fatiguait; 1l me fallait quitter mon fauteuil pour m'étendre sur ur canapé: je n’éprouvais aucune douleur aiguë, seulement une incapacité d’agir, de penser, de parler. Les yeux à demi clos, je suivais cistraitement les gestes discrets de ceux qui m’entouraient, toujours prêts à satisfaire mes moindres désirs.

De tous mes amis de Paris, un seul avait refusé de m'abandonner. C'était un jeune Français d’une intelligence vive, d'éducation parfaite; fils d’un magistrat respecté, Georges Bertrand, après avoir brillamment terminé son droit, s'était fait inscrire au Barreau; mais il avait une si haute idée des devoirs de l'avocat qu'il ne pouvait se décider à plaider dans la crainte d’être inférieur à sa tâche. Jaloux de son indépendance, il évitait les liaisons féminimes et vivait pour ses amis, mettant au service des uns sa science Juridique, à la disposition des autres sa bourse toujours bien garnie, car il avait une belle fortune et des goûts fort simples.

Avec un dévouement inlassable, une délicatesse exquise 1l s’efforçait de m'arracher à une torpeur qu'il se refusait à croire définitive, après m'avoir connu en pleine activité physique et intellectuelle.

Lorsque le temps était beau, il venait me chercher et me faisait parcourir les Champs Elysées ou l’ Avenue du Bois de Boulogne appuyé sur son bras. Tantôt il es-

sayait de me distraire par une remarque spirituelle, tantôt 1] touchait un sujet politique auquel je m'étais intéressé autrefois; heureux si j'exprimais une opinion, si pendant quelques minutes je redevenais moi-mème.

À la fin d'août, entre une cure dans une station thermale et un séjour au bord de la mer recommandé par les médecins, je passais une semaine à Paris afin de régler diverses affaires. Georges Bertrand, installé dans sa jolie villa de Montmorency, était déjà venu me promener deux fois. Je l’attendais après le déjeuner; ce fut un télégramme qui arriva : retenu par une visite imprévue, il ne viendrait que le lendemain.

D'ordinaire, je redoutais un peu ses visites : l'effort quil exigeait de moi, si léger qu'il fût, pesait à ma faiblesse; seulement, ce jour-là, le soleil brillait, une brise fraîche tempérait la chaleur, rester à la maison par ce temps radieux me parut insupportable.

J'étais déjà habillé pour sortir avec Bertrand: obéissant à une impulsion irrésistible je pris ma canne, mon chapeau et déclarai à mon valet de chambre, stupéfait, que j'allais me promener seul, Cet homme n'’osa rien dire, mais eut un tel regard d’appréhension que j’ajoutai:

« Je ne serai pas long à revenir. »

Une fois dans la rue, la sensation de me trouver seul au milieu de la foule fut si étrange que je me sentis défaillir. [nstinctivement, je quittai les avenues bruyantes, inondées de lumière et pris des rues plus étroites, offrant un peu d'ombre. L’habitude me conduisit rue Samt-Honoré où se trouvait la maison de ville de Ber-

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trand; j'eus l’idée d’aller me reposer dans son appartement, mais j étais déjà trop fatigué pour monter les étages, il me fallait un repos immédiat, comment terminer ma petite escapade? En levant les yeux, je vis que j'étais en face d’un Café élégant et tranquille, où à une époque de ma vie, j'allais souvent prendre une tasse de café et lire les journaux. J’entrai et choisissant une petite table placée dans un coin solitaire, je m'assis en habitué de la maison.

Après avoir commandé mon café, je dépliai machinalement un journal posé sur la table sans me douter qu’une action aussi simple allait changer ma destinée!

Ce n'était qu'un petit Journal de province, pourtant mes yeux se rivèrent au titre d'un article écrit en larges caractères : « Appel des Insurgés herzégoviniens ». Il décrivait le massacre systématique des hommes faits de cette province par les troupes régulières des Turcs: l'enlèvement des femmes et des enfants enfermés dans les harems musulmans; la fuite de quelques-uns de ces malheureux dans les contrées chrétiennes voisines où ils risquaient de mourir de faim; la retraite au sommet de montagnes rocheuses des jeunes gens décidés à lutter jusqu’à bout pour leurs familles, leur foi, leur patrie. C'’étaient ceux-ci qui lançaient un appel désespéré aux frères de race plus heureux, qui jouissant en sécurité des biens de la vie, n’entendaient pas leurs voix :

« Les voix de ceux qui meurent en combattant. »

Ces nouvelles me frappèrent de stupeur. Mes ancëtres avaient vécu un millier d'années en Herzégovine

et ne l'avaient quittée qu’au milieu du XVIII siècle, à l'heure où sa liberté ne pouvait plus être défendue. Ils se réfugièrent en Russie, y trouvant avec une cordiale hospitalité la possibilité d’atteindre de hauts grades dans l’armée russe, sans cesser de s'occuper de leur ancienne patrie. Je me souvenais, étant enfant, d'avoir vu mon père envoyer des croix, des icônes aux églises d'Herzégovine, s’efforcer de rebâtir un monastère détruit. J’éprouvais un tel enthousiasme pour notre terre natale, que dans ma première jeunesse, je l'avais visitée, parcourant toutes les provinces serbes, étudiant la vie et le caractère du peuple, l’aidant parfois à résister à la tyrannie turque.

Les Herzégoviniens n’avaient oublié ni notre famille, ni les circonstances qui l’avaient contrainte à chercher un refuge en Russie, ni la chaude affection qu'elle conservait pour son pays d'origine. Îl était donc très probable que cet appel, lu par hasard, m'était indirectement - adressé,

Mais dans ma condition actuelle que pouvais-je faire pour aider ces hommes courageux, accrochés à leurs montagnes, luttant jusqu’à leur dernier souffle? Absolument rien de pratique, tout au plus aller mourir avec eux. Un steamer du Lloyd Autrichien me conduirait à quelque port Dalmate, proche de la frontière herzégovinienne; de là je rejoindrais une bande d'insurgés, je marcherais à leur tête sur le poste turc le plus voisin et ne tarderais pas à trouver une mort désirée depuis longtemps. À tout le moins ce serait une fin honorable, utile peut-être, en ce qu’elle pourrait inspirer à

d’autres Slaves la pensée de combattre pour leurs frères opprimés. |

Satisfait d'avoir trouvé la solution cherchée, j’appelai le garçon :

« L'addition s'il vous plaît! »

Je me préparais à quitter le Café, lorsque une pensée plus profonde me passa par la tête.

« De quelle utilité ma fin romanesque serait-elle aux femmes et aux enfants, échappés de leurs demeures seulement pour mourir de faim sur le sol stérile de Dalmatie? Ne pourrais-je pas, ne devrais-je pas chercher un moyen de leur venir en aide avant de poursuivre un but égoiste >... »

Je retournai à la table que j'avais quittée, commandai une autre consommation et me mis à réfléchir à ce problème.

« Ces réfugiés sont au nombre de plusieurs milliers, beaucoup d’autres vont les rejoindre: les Dalmates ont bon cœur mais eux-mêmes sont si pauvres; des secours individuels envoyés de l'étranger seront insuffisants en face d’une pareille multitude. Il faut qu’un Comité de Secours d’une vaste envergure soit formé par des personnalités respectables et influentes. Aucune ville ne convient mieux que Paris, j'y connais tant de personnes généreuses, intelligentes, et le Prince Orloff ferait un admirable président.

Non! à la tête d’une œuvre charitable il serait préférable de mettre un prince de l'Eglise. Oh! Mgr Mir chel, Archevêque de Belgrade et Métropolitain de Serbie, serait le président idéal. Lui qui m'encourageait à

coopérer aux plans du Prince Michel, ne sera-t-il pas encore disposé à me seconder? maintenant J'ai abandonné la politique, je cherche seulement à sauver d'une extermination totale cette valeureuse race herzégovimienne, estimée si haut par toutes les autres branches de la nationalité serbe.

Comme la chose s’organiserait vite s’il était ici : le Comité constitué en quelques heures, les Délégués envoyés sur place avec des secours pour les fugitifs.

Une nouvelle idée! N'a-t-on pas vu des réunions politiques, des conférences, décider que le rapport d’une commission est considéré « comme lu » et passer immédiatement à l’action,

Dans ce cas, le Comité International peut être tenu « comme existant; » 1l faut en imformer Mgr Michel.

Ici, la voix de la conscience chercha à se faire entendre. Ce plan ne ressemblait-il pas à une intrigue politique basée sur un mensonge, « Cela n’est pas digne de la grande cause slave de l’'Herzégovine; que penseraient mes propres ancêtres d'une pareille supercherie? Je ne trouvais aucun argument pour justifier ce plan, j'allais l’abandonner lorsqu'un sentiment irrésistible prit possession de mon cœur. |

« Je dois sauver ces femmes et ces enfants quand je devrais y perdre ma fortune, ma réputation; si la justice humaine me condamne, j'espère être absous par le Juge Suprême ! |

Puis, au point de vue pratique, comment aller voir tous mes amis de Paris, leur persuader de former ce Comité; décider les rédacteurs de journaux à faire de

Ja propagande en faveur de l’Herzégovine, Que de temps perdu! que de démarches harassantes alors que ma vitalité, presqu'éteinte, pouvait m’abandonner brus-

quement.

Je me fis apporter des formules télégraphiques, du papier à lettre et commença à écrire. — Avant tout à

Mgr Michel : « Le Comité International de secours pour les femmes et les enfants de Bosnie-Herzégovine, constitué à Paris, demande à votre Eminence de vouloir bien en accepter la présidence. Je pars moi-même distribuer des secours sur place, comme Délégué du Comité. Ayez la bonté de télégraphier la réponse à mon nom, Poste Restante, Vienne. » (J'avais ajouté « Bosnie » parce que l’ Appel des Herzégoviniens mentionnait le nom de cette province, plus importante, que les femmes fuyaient également).

Une nouvelle idée. En Dalmatie et en Croatie la majorité de la nation est catholique. Un Evêque catholique doit faire partie du Comité. Heureusement, Mgr Strossmayer, Evêque de Dyakovar, le grand patriote Croate, est partisan d’une union harmonieuse entre les Croates et les Serbes en dépit de la différence de religion. Je lui adressai un télégramme lui demandant d'accepter la vice-présidence du Comité.

Ces deux dépêches écrites, je respirai plus librement. Maintenant que le Comité était formé, 1l convenait de mettre le public européen au courant par la voix de la Presse. J’écrivis immédiatement en anglais au « Times » ; en russe au « Goloss », le principal organe de Saint-Pétersbourg ; en français au « Journal des Dé-

bats » ; en allemand à la « National Zeitung » de Berlin et à la « Neue Freie Presse > de Vienne ; en italien à la « Gazetta d'Italia » de Rome et à la « Tribuna » de Florence ; en serbe au « Glas Tcher gortza » de Cettigné et à un journal de Belgrade dont, à à mon grand regret, j'ai oublié le nom.

Je consultai ma montre : il était six heures. du soir; il y avait donc plus de quatre heures que j'étais dans ce Café. Je le quittai enfin, expédiai lettres et télégrammes, m'informai du train de nuit pour Vienne et rentrai chez moi.

Même après tant d'années, il me serait pénible de décrire l’état d'alarme, d’anxiété dans lequel je trouvait tous les miens, un accident seul pouvant expliquer cette longue absence. Et au lieu de les rassurer en reprenant l'existence tranquille que je menais alors, je devais leur annoncer la résolution irrévocable de partir pour Vienne une demi-heure plus tard...

Raisonnements, prières, larmes, la conscience de ma cruauté qui me faisait sacrifier à une idée le bonheur et l'avenir de ma famille, il me fallut tout supporter. Pouvais-je renoncer à une initiative que je venais d'annoncer au monde entier ? D'ailleurs, ayant promis à des milliers de réfugiés de les aider, avais-je le droit de leur manquer de parole 2?

Par bonheur cette situation extraordinaire me laissait parfaitement calme, dans un. état d’insensibilité physique presque absolue.

Je dis qu'une affaire imprévue, extrêmement urgente m appelait à Vienne et que me sentant mieux, grâce aux

bons soins de mes médecins français, j'en profitais pour entreprendre ce voyage qui serait court. Si, par aventure, J'étais retenu à Vienne, j'y consulterais mon vieil ami, le D' Benedict. Seulement je devais partir seul, je n’emmenerais même pas mon valet de chambre. Je désirais dépenser le moins possible pour mes besoins personnels.

Une heure après, l’express de nuit m'emportait à Vienne.

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