VIENNE — BELGRADE
Cette nuit, étendu sur une couchette de l'express de Vienne, j'éprouvai un bien-être que je ne connaissais plus depuis longtemps, je n'étais tourmenté par aucun de mes nombreux malaises ; pourtant j'avais enfreint toutes les règles de conduite auxquelles je m’astreignais à cette époque de ma vie. J'étais sorti seul ; pendant des heures, assis dans un Café, j'avais médité une résolution extrême, puis, mon parti pris, ] aVals agi en conséquence sans m'arrêter aux difficultés, et je ne sentais nulle fatigue. |
Je n'avais pas touché aux rafraîchissements que je m'étais fait servir au Café, j'avais refusé de dîner chez . moi et Je ne souffrais pas de la faim. Quoique accoutumé à me coucher de bonne heure, je n’avais pas sommeil. Si je mentionne ces petits détails, c’est qu’ils prouvent à quel point mon être tout entier était soudainement absorbé par une idée, qui me communiquait la force physique et morale nécessaires à son accomplissement. Je jouis d’abord du bonheur si rare de se sentir pleinement
satisfait d'une action, puis je me demandaiï si je serais capable de réaliser mes projets ? Combien de temps conserverals-je cette énergie retrouvée d’une manière si imprévue ? Comment réussirais-je à mettre mon plan à exécution en dépit des difficultés, des obstacles que je ne prévoyals que trop.
Le succès de toute l’entreprise était basé sur le consentement de l’Archevêque Michel. Je ne doutais pas de sa sympathie, mais ne subirait-il pas l’influence de son Gouvernement ? Celui-ci pouvait appréhender une agitation chez le peuple serbe, voyant un Comité International venir au secours de ses frères de race opprimés ?
En arrivant à Vienne, je me hâtai d'aller m'informer au bureau de poste central si un télégramme m'attendait poste-restante. Il me fut remis immédiatement, mais je ne l’ouvris pas et retournai vers le Grand Hôtel où } étais descendu. Passant à proximité de la Burgplatz, j'y entrai et devant le Palais Impérial je me mis à arpenter l’espace compris entre les deux belles statues des grands chefs de l’ Armée autrichienne, l’Archiduc Charles et le Prince Eugène de Savoie ; les mains dans mes poches je serrais de la gauche la dépêche reçue à l'instant et de la droite — un revolver chargé.
Ma résolution était bien arrêtée : dans le cas où l’Archevêque déclinerait la présidence du Comité, il me serait impossible d’agir en qualité de Délégué ; ne pouvant même commencer l’action dans laquelle je m'étais engagé, il ne me restait qu’une alternative : une balle en plein cœur. Dans ma poche de côté se trouvaient un testament très bref et une somme importante pour les
réfugiés herzégoviniens. Après avoir parcouru trois fois l'intervalle entre les deux statues je m'arrêtai devant celle de l’Archiduc et ouvris le télégramme.
Mgr Michel répondait en ces termes :
« J'accepte la présidence du Comité et vous bénis pour votre initiative. Venez dans mes bras, mon cher fils, nous chercherons ensemble les moyens d'exécuter cette œuvre sainte et chantable ».
Mon horizon s’illuminait, Avec le Chef de l'Eglise de Serbie comme président, le Comité International existait sans aucun doute possible et je pouvais agir en qualité de Délégué. Combien j'étais heureux et fier de collaborer avec un homme d’une si haute valeur morale, l’un des meilleurs qui se puissent rencontrer. Rassuré sur la fondation de l’œuvre internationale d'assistance, je me souvins que Je l’avais entreprise sans consulter aucune autorité russe. Puisque je me trouvais à Vienne, je devais aller voir l’ Ambassadeur de Russie, lui exposer mon but et mon plan.
En Russie, il était permis aux descendants des réfugiés de race slave et de religion orthodoxe de conserver l’amour de leur patrie d’origine et de chercher à la libérer. En travaillant pour elle, ils servaient en même temps la Russie.
Désirant obtenir une audience immédiate de l’Ambassadeur je lui fis passer ma carte sur laquelle j'avais écrit au crayon : « Délégué du Comité International, etc. ». Îl me fallut attendre plusieurs minutes avant de voir apparaître un des secrétaires de l’ Ambassade, l’air embarrassé, inquiet même. Il me dit que l’ Ambassadeur
était fort occupé, puis me demanda en indiquant le mot International :
« Quel est ce Comité ? Qui est à sa tête ? Comment pouvez-vous en être le Délégué en votre qualité de Russe » »
Je lui répondis que le Président était le Métropolitain de Serbie, que les souffrances des réfugiés Bosno- Herzégoviniens excitaient une vive sympathie chez tous les Russes et que j'étais moi-même d'origme herzégovinienne. Le caractère international de ce Comité permettait d’unir dans une œuvre d'assistance charitable les chrétiens de toutes les confessions et de toutes les nations, en évitant les injustes soupçons de l’Europe Occidentale à l'égard de la Russie, si elle avait pris seule cette bienfaisante imitiative dans les Balkans.
« Le Métropolitan Michel est très influent, il a une forte personnalité, des vues politiques bien arrêtées ; il inspire au Gouvernement Austro-Hongrois une grande méfiance et cause de sérieuses appréhensions ».
Après avoir fait cette déclaration d’un ton froid et officiel, le Secrétaire s’adoucit soudainement et d’une voix devenue cordiale me demanda tout bas :
« Dites-moi, je vous prie, n’est-ce pas Mme Novikoff qui a formé ce Comité et vous a choisi comme Délégué ?
— Mme Novikoff ! Mais je n'ai jamais été présenté à l’Ambassadrice.
— Oh! Je veux dire la belle-sœur de l'Ambassadeur ; la célèbre O. K.. qui vit à Londres, c'est une amie de M. Gladstone. Quoique ultra-conservatrice quand il
s’agit de la politique intérieure en Russie, elle aime se mêler de tous les mouvements nationalistes et des tentatives de réformes. À cause de son nom et de sa parenté elle nous cause bien des ennuis ici.
— Quoique Slavophile et Slave moi-même, je ne poursuis actuellement aucun but politique. Mon unique objectif est de sauver l’existence des femmes et des enfants de Bosnie et d'Herzégovine qui ont échappé aux massacres turcs. Voulez-vous être assez aimable pour présenter mes respectueux hommages à son Excellence et mes profonds remerciements de m’avoir ménagé une conversation aussi instructive ».
Sans m'en apercevoir, par une ancienne habitude, je m'étais servi pour cette formule de congé de la langue alors seule en usage parmi les diplomates russes.
Mon interlocuteur parut surpris, ses manières changèrent brusquement.
« Son Excellence sera désolée d’avoir de votre visite », dit-il en me serrant la main et s'exprimant lui aussi en français. « Je suis convaincu qu'elle vous recevra ce soir, plus tôt même si vous le désirez ?
— Merci mille fois, je serai heureux de voir l’ Ambassadeur lors de mon prochain passage à Vienne ; aujourd’hui je dois partir sans retard pour Belgrade.
— Eh ! bien partez et revenez-nous vite ; habitué à la diplomatie vous saurez agir avec prudence. À notre prochaine rencontre, vous comprendrez mieux au milieu de quelles complications et difficultés nous avons à dé-
fendre les intérêts de notre patrie ».
= Depuis neuf ans que j'avais quitté la Carrière,
c'était la première fois que je reprenais contact avec notre corps diplomatique. Cette entrevue, peu importante en elle-même, avait l'avantage de me rappeler que notre représentation à l'étranger avait deux caractères bien tranchés.
Les diplomates accrédités près les principaux Etats de l’Europe étaient de langue, d'esprit, de manières de véritables Occidentaux, s'intéressant aux questions générales. Néanmoins ils subissaient l'influence des éléments Germano-Russes d'autant plus puissants à la Cour et dans le Gouvernement que des liens de famille, d'amitié personnelle unissaient la dynastie Russe à la dynastie Prussienne.
Îls avaient tous passé par la Chancellerie diplomatique dont les membres servaient de secrétaires au Ministère des Affaires Etrangères avant d’être envoyés dans nos Ambassades. Beaucoup d’ardents patriotes les considéraient presque comme des étrangers, les soupconnant d'ignorer les véritables intérêts nationaux, tout au moins d'y rester indifférents.
Mais au Ministère des Affaires Etrangères, à côté des diplomates assez impopulaires de la Chancellerie diplomatique, le Département Asiatique avait formé un nouveau type d'agents, ceux-ci Russes, c’est-à-dire Slaves. Ils occupaient tous les postes consulaires de l'Asie et de l’Europe Orientale du Sud, défendant avec enthousiasme, souvent à leur propre préjudice, la vie et la liberté des Orthodoxes sujets de la Turquie — depuis quelque temps ils s’intéressaient chaudement aux Slaves de l’Autriche-Hongrie. Comme leurs vues, leurs sen-
timents étaient purement nationaux, ils se servaient d’ordinaire de la langue russe. Si les diplomates russes de l'Occident suivaient une ligne politique agréable à la Cour et à la Bureaucratie de Pétersbourg, les consuls slavophiles étaient encouragés par la Presse russe et la Société, en particulier celle de Moscou.
Pendant mon voyage à Belgrade j'eus le temps de récapituler tous ces faits, de me rendre compte des obstacles que j'allais rencontrer en voulant accomplir la tâche que je m'étais donnée. À }'Occident, les diplomates russes ne verraient en moi qu’un nouvel embarras qu'il convenait d'écarter ; à l’Orient, au contraire, nos agents auraient probablement tendance à exagérer l’importance de mon entreprise, ce qui rendrait le succès encore plus douteux. Néanmoins ces appréhensions n'ébranlaient pas ma résolution irrévocable de sauver les réfugiés de Bosnie-Herzégovme des horreurs de la faim, me tenant en dehors de la politique. C’est seulement après avoir accompli ce premier devoir que je passerais au second : essayer de rendre à ces malheureux pays une sécurité suffisante pour permettre aux habitants d'y revenir.
J'atteignis Belgrade dans la soirée. Sachant combien Mgr Michel était matinal, je me contentai d'envoyer un message annonçant mon arrivée et lui demandant de me recevoir dès que cela lui conviendrait. Je réfléchis alors que si l'heure était trop tardive pour rendre visite à un haut dignitaire de l'Eglise, elle ne paraïîtrait pas telle à un ami diplomate. Je me fis conduire chez le Consul général de Russie qui remplissait en même temps les fonc-
tions d'Agent diplomatique. La Principauté de Serbie n'étant pas un Etat indépendant, les puissances étrangères ne pouvaient accréditer près d’elle des Ministres plénipotentiaires. La Russie était alors représentée à Belgrade par M.Kartzoff que j'avais connu Consul général à Corfou, lors de mes deux séjours dans cette île en 1866 et 1869 ; nous avions discuté ensemble tous les sujets politiques, prmcipalement les questions orientales.
Ïl réumissait en lui les deux types de diplomates russes ; en effet, après avoir été formé à la Chancellerie, il avait été choisi pour des postes importants en Orient. Quoique peu favorisé par la nature — ses amis le disaient d'une laideur attrayante et distinguée — 1l avait épousé une très belle personne, fille d’un Français de Syrie, qui l’aida puissamment dans sa carrière, car elle connaissait aussi bien la langue arabe que le caractère des peuples orientaux.
J'eux la chance de trouver M. et Mme Kartzoff chez eux en compagnie d'un seul ami ; leur accueil fut des plus chaleureux.
« À la bonne heure », me dit Kartzoff, « vous voici de nouveau sur la scène, je n'ai jamais cru à votre disparition définitive dans les coulisses !
« Des insurrections de Chrétiens, des massacres par les Turcs, des réfugiés qui meurent de faim ! mais, mon ami, ce sont des choses « usuelles », « normales » dans l’Empire Ottoman. Vous ne voulez pas vous mêler de politique, je me demande comment vous y réussirez ? Mais cette petite flamme allumée en Herzégovine peut gagner rapidement les contrées voisines, provinces ‘Fur-
ques ou Etats chrétiens vassaux. Quel bel incendie dans la Péninsule ! l’Europe tout entière risque de flamber ! »
En écoutant le récit de mon entrevue avec le Secrétaire de l'Ambassade de Vienne, mon hôte rit de bon cœur.
« Je crois deviner le nom de ce Secrétaire et pourquoi il fut chargé de vous recevoir. La visite du Délégué d’un Comité International aura ternifié Novikoff ; 1l a des idées assez hardies qui se combinent mal avec la timidité de son caractère. Dernièrement il a inauguré une nouvelle ligne politique. Il essaie d’édifier une entente Austro-Russe qui libèrerait l’ Autriche de l'influence germanique, ce qui fortiñierait la position de la Russie en Europe. Poursuivant ce dessein, il tourne le dos aux Slaves ; apprenant qu'une action allait être engagée en faveur de l’Herzégovine, il aura chargé son secrétaire de confiance de vous dissuader d’une telle entreprise.
« Oh ! Novikoff est un brave et honnête homme ! Seulement il oublie que l’ignoble trahison de l’Autriche pendant la guerre de Crimée a inspiré en Russie un dégoût universel ; cela le rend impopulaire. Actuellement, beaucoup de Russes placent leur confiance en un diplomate qui n’est pas de la Carrière, c’est notre Ambassadeur à Constantinople, un homme étonnant. Le général Ignatieff se déclare partisan résolu de la libération de tous les peuples chrétiens esclaves des musulmans et néanmoins il entretient les relations les plus cordiales avec la Porte ; non seulement Îles cercles officiels Turcs le respectent, mais ils ont une grande confiance en lui.
On croit en général qu'il jouera le premier rôle lors de la prochaine crise orientale,
— Mais quelle est la politique de Corhckof luimême ? Tel que je le connais, 1l n’a pas l'habitude de laisser ses subordonnés agir d’une facon indépendante.
— Notre prudent Chancelier est assez conscient de sa force pour ne pas redouter l'ambition des autres. Il tient la balance égale entre Novikoff et Ignatieff contrô- Jant l’action de l’un et de l’autre.
« Sa politique personnelle repose principalement sur l'amitié de Bismarck : il le croit dévoué à sa personne, désireux de prouver par des actes la gratitude de la Prusse envers la Russie qui l’a soutenue dans les trois dernières guerres. L'avenir seul montrera s’il voit juste ».
Kartzoff ajouta :
« Le Métropolitain vous attend avec une joyeuse impatience ; votre imtiative remplit tous les Serbes d’enthousiasme. Néanmoins vous ferez bien, mon Cher, d'éviter les réunions publiques, peut-être même les entrevues avec les membres du Gouvernement. Îls sont extrémement désireux de ne fournir aucun nouveau prétexte à l’attitude hostile de l’Autriche ou à l'attaque toujours menaçante de la Turquie.
Le lendemain matin, j'étais seul avec le Métropolitain qui me déclara solennellement que mon entreprise actuelle le comblait de joie, car elle justifiait l'affection vraiment paternelle qu’il m'avait vouée en 1867.
« À cette époque nos efforts n’ont pu aboutir, mais votre nouvelle initiative aura, je l'espère, un meilleur résultat. Avant tout il faut préserver la vie et la santé des
femmes et des enfants d'Herzégovine, ce beau rameau de la souche serbe. Récemment les massacres, les insurrections ont gagné la Bosnie, nous avons déjà de nombreux réfugiés de cette province parmi nous. Naturellement, nous pouvons compter sur laide amicale de la Russie, qui ne nous fera jamais défaut ; mas elle a besoin de paix, nous ne devons pas lui susciter des complications avec d’autres Puissances, mtéressées à soutenir la tyrannie turque envers les chrétiens.
« Au début des massacres turcs en Herzégovine, je pensai qu'il était de mon devoir, comme évêque chrétien, de faire appel à tous les évêques de la chrétienté ; s vous saviez quelles réponses j'ai reçues ?
« Deux évêques, l’un francais, l’autre itakien, me conseillèrent de profiter de cette lecon de la Divine Providence, pour reconnaître la suprématie du Pape, après quoi toutes les nations catholiques nous assureraient hberté et prospérité... ils me l’affirmaient du moins.
« Un évêque anglais m’écrivit une fort longue lettre ; il me suppliait, en termes aimabies d’ailleurs, d’enseigner à notre peuple la tolérance à l'égard des autres églises, particulièrement de « l'Eglise juive ! » Que dites-vous de cela ? Je n’ai jamais entendu mentionner cette Eglise. Nous avons en Serbie des Jurfs qui parlent un bon espagnol, des Séphardims ; ils ne sont pas détestés et ne se plaignent de personne. Quel rapport existe-t-il entre ces Juifs et les massacres des Serbes chrétiens par les Turcs ? Comment ai-je mérité ce préche ? |
« Vous avez eu raison de former un Comité Inter-
national à Paris, ville où tous les peuples du monde se rencontrent ; de là il doit être possible d’éveiller les sympathies des chrétiens de l'Europe en faveur des victimes de la cruauté musulmane.
— Je dois vous dire, Monseigneur, qu'il y a dans notre Comité un évêque catholique, je suis convaincu que vous ne ferez aucune objection à sa -présence.
— C'est l’évêque de Dyakovar.
— Strossmayer ! ah ! pas la moindre. C'est un grand patriote Croate, très bienveillant envers les Serbes. ÎIl prêche dans sa cathédrale, que la différence de religion ne doit pas être un obstacle à l’amitié, la bonne entente de deux peuples de la même race, parlant la même langue. Î serait désirabie de l’amener à travailler avec nous pour l’unité Serbo-Croate. Il faut le nommer vice-président, car des parties de l’Herzégovine et de la Bosnie sont habitées par des catholiques.
— Je lui ai télégraphié qu'il est élu vice-président, mais je n’ai pas encore reçu sa réponse.
— Vous avez agi sagement, cela peut avoir d’importantes conséquences. Essayez d'intéresser des hommes éminents de différentes religions et nationalités, faites-les coopérer au salut des Bosno-Herzégoviniens ; cette œuvre humanitaire doit réunir toutes les âmes de bonne volonté ». |
Mgr Michel me dit que M. Rüstitch, le Premier Ministre de Serbie avait la meilleure opmion de moi et de mon entreprise, mais que mieux vaudrait ne pas l’aller voir maintenant. Les diplomates Autrichiens, si soup-
conneux, pourraient mal interpréter notre entrevue. La situation serait différente lors de ma prochaine visite à Belgrade.
En terminant, le Métropolitain m’embrassa, m appela son fils spirituel, bénit ma nouvelle entreprise, m'assura de son concours absolu.
« Du fond du cœur je prierai pour que le succès couronne vos efforts ! »
Revenu à l'hôtel, je trouvai un mot de Kartzoff, m’annonçant sa visite à Z heures de l’après-midi ; il voulait me voir avant que je ne quitte Belgrade. Dans cette dernière conversation, il me dit avoir vu le Premier Ministre le matin même, désirant savoir comment il jugeait mon initiative.
« Rüstitch est extrêmement intéressé, 1l m'a fait mille questions, mais j'ai l'impression qu'il préfère ne pas vous voir, les espions Autrichiens surveillent de si près son attitude à l’égard de l'insurrection d'Herzégovine. Ah ! il m’a appris une chose dont vous ne m'avez pas parlé — l'élection de l’évêque Strossmayer comme vice-président. Rüstitch considère que ce fait est à lui seul presque aussi important que la création du Comité. Il dit que Strossmayer n’a pas de préjugés contre l'Eglise orthodoxe, qu'il préconise une entente Serbo-Croate. Sa participation à l'œuvre d'assistance Bosno-Herzégovimienne entraînera celle de nombreux Croates et pèsera sur les autorités Autrichiennes qui seront obligées de tolérer cette assistance.
« Jci nous allons suivre avec un intérêt passionné les progrès de votre belle œuvre. Vous trouverez à Raguse
notre représentant Yonine, c’est à la fois un ardent slavophile et un honnête homme d’une rare énergie. Malheureusement il est trop impulsif et pétri d'illusions. Mais je m'en rapporte à vous pour tirer parti de ses qualités, sans permettre à ses défauts de nuire à une tâche qui lui sera aussi chère qu'à vous ».