‹ Dix mois de ma vie 1875-1876Chapitre 20 sur 34 · PLEINS POUVOIRS DE LA BOSNIE · texte numérisé non relu

PLEINS POUVOIRS DE LA BOSNIE

Toute une matinée, passée tranquillement à Cattaro, me fut nécessaire pour calmer l'irritation que me causaient ces malheureux changements apportés au précieux document. À force de réfléchir, je me rendis compte que les conditions auxquelles les Herzégoviniens rentreraient chez eux, étaient modifiées non dans le fond, mais dans la forme. Comme 1ils m’'avaient donné pleins pouvoirs, c'était à moi de rassurer les diplomates, qui au premier moment, seraient déçus, puis de trouver une formule moyenne, satisfaisant les deux côtés. En somme, c'était une simple affaire de rédaction.

Ayant accompli la mission que le Gouvernement Russe m'avait confée, je devais en rendre compte par un rapport détaillé, adressé soit par écrit au Chancelier à Samt-Pétersbourg, soit de vive voix à notre Ambassadeur à Vienne, peut-être même sous les deux formes. Déjà, j'avais télégraphié à l'Ambassadeur que j'avais transmis le message et reçu la réponse.

J'avais une autre raison de retourner rapidement à

Vienne. Là seulement, je pouvais ouvrir avec les Grandes Puissances etila Porte les négociations qui régleraient définitivement la situation du peuple Herzégovinien dont j'étais le représentant. Mais cette qualité me faisait un devoir d’aller, avant tout, remercier le Prince et le peuple de Monténégro de l’assistance en hommes et en armes qu'ils avaient donnée aux Herzégoviniens et grâce à laquelle ils avaient été reconnus comme bélligérants, après avoir affranchi une partie de leur territoire.

Je demandai donc un cheval et un guide pour me rendre ce jour même à Cettigné. Nous n'étions qu'au début d'avril, mais dans ce coin méridional de la Dalmatie, 1l faisait déjà un temps d'été et les repas étaient généralement pris dans un jardin.

Au moment où je m’asseyais à mon « dîner » de midi, de la table voisine partirent des voix Joyeuses me demandant de m'’attabler avec mes « collègues ».

En me retournant, je vis une demi douzaine de journalistes étrangers qui évidemment arrivaient de Raguse, ayant flairé qu'il se passait des choses importantes à Sutorina.

Lorsque j'étais délégué du Comité International, surchargé de travail pour assister des milliers de réfugiés, ls respectaient mon besoin de solitude, maintenant qu'ils me savaient le correspondant au Goloss, ils affectaient de me traiter plus familièrement, espérant peutêtre m entraîner à révéler quelque chose de mon activité politique qu'ils soupçonnaient sans rien savoir de positif.

Je m'’assis à leur table, les remerciai de leur cordiai

accueil, mais me déclarant très affamé, je dépêchai mon repas sans prendre part à la conversation.

Monteverde, le seul Russe présent, m'avait imité,.

devinant probablement que j'aurais besoin de lur ; je dis tout haut en français :

« Puisque les Russes mangent plus vite que les Européens d'Occident et que M. Monteverde a fimi son diner, je lui demanderai de faire un tour de jardim avec moi et quand nous reviendrons, d'ici quelques FARIES nous causerons tous ensemble ».

Dès que nous fûmes assez loin pour ne pas être entendu, Monteverde demanda :

« Allez-vous voir les Chefs insurgés, ou les avezvous déjà vus ?

— Je les ai vus et leur ai transmis le message du Chancelier. Îis consentent à cesser les hostilités dès que la Porte commencera à appliquer les réformes demandées par les Puissances. Ils m'ont demandé de les représenter près de tous les Gouvernements et d'agir au nom de leur peuple. J'aimerais que vous informiez de cela vos amis qui sont ici ».

Monteverde eut un sursaut d’étonnement et voulut me mettre en garde.

« Quoi, vous voulez livrer à la presse, exposer à des rumeurs ignorantes et malveillantes votre vie et votre caractère d'homme privé ?

— Mais, depuis septembre dernier, mon nom n’at-1l pas été souvent mentionné dans les journaux ?

— Certes, mais vous n’étiez alors aux yeux du pu-

blic de tous les pays, qu’un philanthrope au cœur ten-

dre, auquel allaient l'admiration et la sympathie universelles. Le fait d’avoir accepté une mission politique du Gouvernement Impérial a déjà partagé l'opinion. Les uns ne voient dans vos efforts de pacification que la conséquence de votre sollicitude à l'égard des familles Her zégoviniennes ; les autres veulent y voir des plans d’ambition personnelle.

« Que vont-ils penser et dire en apprenant que vous êtes devenu le représentant officiel d’une province Turque révoltée, avec pleins pouvoirs de négocier son avenr >

« Croyez-vous que nos diplomates régulièrement accrédités vont contempler avec égalité d'âme les succès de « notre Âgent officieux » qui a réussi là où ils ont échoué? Vous croyez que Gortchakoff a réellement désiré cette rencontre avec les Chefs, mais Yonine trouvera-t-1l cette solennité à son goût ? On a déjà trop écrit, trop parlé de votre habileté, de vos exploits. L’autre jour en allant voir Yonine j'attendais au salon tandis qu'il était retenu dans son bureau, je pris un journal Russe sur la table. — « Il tira une feuille de sa poche — yet je lus cette lettre de Raguse qui vous porte aux nues et dit que vous avez éclipsé notre Consul Général. Dans l'intérêt de l'harmonie qui doit régner entre vous deux, je me suis permis de m’approprier le journal et je vous engage vivement à éviter avec lu: un nouveau conflit qui serait fatal à la cause que nous servons tous.

« Si la prudence, la patience sont recommandables à l'égard de Yonine elles sont encore plus nécessaires envers le Prince Nicolas. Lui et ses courtisans favoris

vont-ils accepter sans protestations que les chefs Herzégoviniens vous aient choisi, au lieu de lui, comme leur représentant national ».

Je remerciai avec effusion Monteverde de parler et d'agir comme un véritable ami et un bon Russe.

« J'attache une grande importance à vos précieux avis. À vous dire vrai, je n'ai Jamais été un vague philanthrope, mon « assistance aux réfugiés >» a été inspirée par l'amour que je porte à ma patrie d'origine, et c’est ce sentiment qui m’a fait entreprendre ma mission de pacification, comme j'accepte aujourd'hui de représenter les Herzégoviniens quand il s’agit de discuter leur future destinée. En tout cas, ma conduite est en parfait accord avec les intérêts de la race Serbe et les sentiments du peuple Russe. Et c'est parce que je ne veux pas laisser amoindnir par les diplomates l'importance de la position internationale que la valeur de ses fils a acquise à l'Herzégovine, que je désire que l'opinion publique en soit informée dans l'Europe entière.

« D'ailleurs le bruit de mon entrevue avec les Chefs Herzégoviniens se répandra certainement ; n'est-il pas préférable que l'information en soit correctement communiquée par les correspondants dignes de foi des grands journaux qu’un heureux hasard a réunis ici ? »

Monteverde convint que j'étais dans le vrai: dès que nous eûmes repris nos places à table 1l dit :

« Messieurs, je suis en mesure de vous apprendre un fait dont, je suis sûr, vous apprécierez toute l’importance ».

En termes mesurés et concis, il exposa la situation de l'Herzégovine : les succès des insurgés, l'intervention des Grandes Puissances, leurs conseils que les chefs avaient acceptés, enfin les pleins pouvoirs qui venaient de m'être donnés en vue d'arriver à une pacification complète.

Les correspondants écoutèrent avec une attention concentrée, faisant parfois quelques remarques, désireux de bien comprendre la suite des événements. Je répondis moi-même à ces questions indirectes et, par la suite, Jj'eus la satisfaction de voir la cause de l’Herzégovine exposée clairement et impartialement dans les journaux représentés à ce diner improvisé.

Immédiatement après, je montai à cheval et j'atteignis Cettigné très tard dans la soirée. Je mis pied à terre à la porte du Voyevoda Verbitza et fus charmé de pouvoir causer à cœur ouvert avec ce vieil ami. I me dit que le texte primitif de l’ Adresse avait été altéré par deux officiers subalternes des insurgés appelés &« Commandants ». Ils avaient précédemment servi sous les ordres d’un voyevoda Monténégrin qui jugeait que l’Herzégovine ne réclamait pas assez et avait suggéré les malencontreuses additions. Je lui montrai l’adresse en {lui demandant si les Chefs ne l’auraient pas signée sans lire le texte, Il me dit que pareille chose arrivait parfois en cette partie du monde.

Probablement le secrétaire avait fait à haute voix la lecture du brouillon que tous avaient lu et approuvé et les Chefs signèrent sans vérifier la conformité de la

copie définitive. Verbitza lui-même ne voyait pas grande différence entre les deux textes.

Passant à une question plus urgente, 1l me dit que 3e faisais bien de venir à Cettigné après la conférence de Sutorina. Si, en général, Îles Monténégrins avaient de la sympathie pour moi et considéraient mon imitiative utile à leur pays, 1l y avait à la Cour une coterie qui prenait ombrage de ma « renommée » grandissante et s’efforçait d’insinuer au Prince qu'il ferait bien de ne pas se fier à mol.

« Pourtant Voukotitch (le père de la Princesse Miléna), Matanovitch et moi-même sommes pour vous, et le Prince vous est plus favorable que jamais ».

Sur le moment, j’acceptai l'explication de mon ami Verbitza dont la sincérité ne pouvait être mise en doute. Plus tard, j’appris d’une source autorisée que cette substitution avait été une tentative sérieuse de prévenir l’accord entre les insurgés et la Porte; elle était l’œuvre de cette coterie dont Verbitza m'avait parlé. Le Prince n'avait rien su et manmifesta son mécontentement lorsque le fait lui fut commu.

Bien des années après, je découvris par chance que le véritable instigateur de cette manœuvre traïîtresse n'était pas un Slave, mais un fonctionnaire du Ministère des Affaires Etrangères Austro-Hongrois, qui espérait gagner amsi la faveur de l'Empereur; cette histoire curleusement compliquée est trop longue pour être racontée

Néanmoins cette intervention d’un facteur hostile n'eut pas de suites réellement fâcheuses; les insurgés ne

surent jamais que les termes de leur acceptation de l'avis donné par les Puissances avaient subi un changement, ils restèrent fidèles à leur représentant et si les diplomates critiquèrent cette rédaction imprévue, ils attachèrent plus d'importance au fait que des pleins pouvoirs m'avaient été solennellement conférés. Chose encore plus importante, la Porte qui avait déclaré accepter les points Wesselitsky ne fit aucune allusion aux autres. :

Le lendemain matin de bonne heure, le Prince Nicolas me reçut de la manière la plus aimable: il me dit :

« En secourant les Herzégoviniens, vous avez agi dans notre propre intérêt; maintenant, en servant leur cause, vous faites progresser celle du Monténégro. En vérité, tous les peuples de langue serbe sont les branches de la même race et ont un droit égal à être libres et indépendants, ce que nous désirons à tous les Chrétiens des Balkans.

« Je sais que vous êtes un véritable idéahiste et je désire que vous travailliez avec moi à atteindre nos buts communs... Il est si rare de rencontrer des hommes qui restent fidèles aux principes qu'ils professent. Certains ont un véritable enthousiasme pour notre cause, mais ils obéissent à des sentiments susceptibles de se modifier sous l'influence d’une nouvelle impression.

« Je constate avec regret que depuis quelque temps, j'ai des raisons de penser que Yonineest de ce nombre. I] s’est montré alternativement l’ami et l'ennemi de plu-

sieurs hommes qui jouissent de ma confance, et il a essayé de peser sur mes décisions. »

Sans un moment d'’hésitation je pris chaudement la défense de Yonine.

« Comme tous les hommes, 1l peut se tromper dans ses jugements, mais je suis absolument sûr qu'il aime sincèrement le Monténégro et qu'il a pour la personne de Votre Altesse un sentiment qui touche à l’adoration ».

Le Prince parut satisfait et me dit que mon opinion lui faisait plaisir.

« J'espère, reprit-il, que vous allez poursuivre le cours de vos brillants succès et que vous m’annoncerez bientôt que votre tâche est complètement achevée ».

Il appela un aide de camp et lui donna l’ordre de mettre à ma disposition pour retourner à Raguse, un de . ses plus beaux Arabes.

Je le quittai fort attristé. Comment pouvait-il douter de l'attachement ardent, presque romanesque, auquel Yonine avait souvent subordonné ses devoirs officiels. Etait-il donc incapable de croire à la loyauté d’un homme ? Ce qu'il disait des brusques changements d'idées et de sentiments de Yonine me semblait s’appliquer encore mieux au propre caractère du Prince Nicolas. |

Ce qui me surprenait par-dessus tout, c'est qu'il m'eût parlé, à moi, qu’il connaissait si peu, de ses doutes sur un homme qui depuis longtemps était avec lui sur un pied d'intimité.

En revenant à Raguse je trouvai au milieu de beau-

coup d’autres, une lettre de Korniloff, le président du Comité Slave de Pétersbourg, qui me recommardait un membre de ce Comité, slavophile enthousiaste; ce jeune homme ayant entendu parier de ma laborieuse entreprise, offrait de m'aider en qualité de secrétaire. [1 vint me voir le lendemain pendant que je déjeunais, et la bonne impression qu'il me fit justiflait la recommandation de Korniloff. Je l’acceptai comme secrétaire, en lui disant que je partais dans quelques heures pour Vienne avec l'intention de revenir à Raguse deux semaines plus tard. En attendant je lui demandai de s'installer dans mon appartement, et lui donnai de éourtes lettres d'introduction près de Yonine et de Gondola. Je lui dis de me tenir au courant à Vienne de tout ce qui arriverait à Raguse et de ce qu'il apprendrait concernant le Monténégro et l’Herzégovine. À peine m’avait-il quitté, qu'un autre visiteur se présenta, sans donner son nom, mais en insistant sur l’urgence de l’affaire qui l’amenait. C'était un mystérieux Allemand de Transylvame qui servait d’agent secret au comte Andrassy. Il me montra deux télégrammes chiffrés qu’il m'assura être signés par le Secrétaire particulier du Ministre. Le premier, daté du 6 avril, le lendemain de mon entrevue de Sutorina, était ainsi conçu d’après sa traduction :

« Félicitez ami, son succès assure la paix ». Il me lut en ces termes le second en date du 8 avril : « La défaite de l’ennemi est une autre garantie de paix ». Ceci était évidemment un commentaire de l’avamie que les chefs Herzégoviniens avaient infligée à Roditch. Je n’ai jamais rien su de ces télégrammes d’au-

cune autre source et, même en causant confidentiellement avec Andrassy, je n’y fis pas allusion. Si j'en parle ici, c’est parce que leur contenu était en accord complet avec les vues que le Comte lui-même m'avait exposées. Dès mon arrivée à Raguse, j'avais envoyé, malgré l'heure tardive, un message au Consulat Général Russe, informant M. Yonine de mon retour et le prévenant que j'irais le voir le lendemain à onze heures du matin. À mon vif désappointement, j’appris qu'il était absent de la ville, mais attendu d’un moment à l’autre. Ainsi que je l’ai dit, il m'était impossible de différer mon départ pour Vienne, je devais m’embarquer dans l’aprèsmidi à Gravosa, le port de Raguse, sur un steamer du Lloyd qui me conduirait à Fiume. J'écrivis à la hâte quelques mots sur ma carte exprimant à Yonine mes * regrets de ne pas le rencontrer et lui promettant de lui écrire de Vienne. Sur la route de Gravosa, ma voiture croisa celle de M. Monson. Il me félicita cordialement de mon entrevue de Sutorina et me dit qu'il s'attendait à être rappelé par son Ambassadeur, puisque je quittais Raguse, sa mission n'ayant d'autre but que de rendre compte de mon activité en Dalmatie.

À peine sur le pont du bateau, je vis Yonine à cheval, traversant au grand galop les rues de Gravosa jusqu'au port; il me rejoignit vingt minutes avant le signal du départ.

« Je regrette qu'une telle publicité ait été donnée à votre rencontre avec les Chefs des insurgés. Je suis sûr que ce n'était pas dans les intentions de votre Mr nistère des Affaires Etrangères; on ne prévoyait de votre

part qu’une simple visite à quelques uns de ces Chefs pour leur donner le conseil d'accepter les Réformes et de déposer les armes ».

Ce furent ses premiers mots ; sans lui répondre, je pns dans mon portefeuille la lettre de Novikoff, reproduite plus haut, et je lui tendis. Il la lut avec une extrême attention et me la rendit en disant d’un ton grave :

« J'ignorais qu’il en fut ainsi, ils ne m'ont pas révélé leurs plans. Mais les Monténégrins vous ont-ils dit ce qu'ils pensent ? Quelle est l’opinion du Prince ?

— « Le Prince m'a recu plus aimablement qu'il ne l'avait fait entendre. Il m’a demandé de travailler avec lui à la libération de tous les Serbes et de tous les Chrétiens du joug Turc. M m'embarrassa même, en me confiant qu'il ne pouvait compter sur uné nombre suffisant d'hommes capables de résister à leurs impressions momentanées, qui les faisaient passer de la sympathie à l’antipathie à l’égard d’autres hommes qu’il aimait et estimait aussi. Soudainement, la pensée m'est venue qu'il pouvait être lui-même versatile, comme ceux dont il se plaignait. I[ faut être prudent avec lui, surtout si l’on est originaire d'un pays très différent du sien ».

Yonine parut extrêmement troublé ; après être resté un moment silencieux, 1l murmura d’une voix presqu’indistincte :

« En est-il ainsi ? I[ faut me rendre compte ».

Le steamer allait lever l’ancre ; il me serra longuement la man, me remercia de ce que je lui avais dit et me quitta.

Arrivé à Fume je pris immédiatement un chemin de

fer local qui me conduisit à la grande ligne Tnieste- Vienne. Depuis ma conversation avec Ÿonine à Gravosa, je ne parlais à personne, me contentant de saluer les voyageurs qui me connaissaient personnellement, ou de réputation, et qui cherchaient à se rapprocher de moi. La pensée de ce qui m’attendait à Vienne, m'absorbait complètement. En prenant ma place dans le train qui allait m'y conduire, je ne remarquai même pas si un autre voyageur partageait mon compartiment, mais bientôt je sentis l'influence de deux yeux qui me regardaient attentivement. Leur propriétaire était assis dans un com sombre et je distinguais mal, mais ces yeux brillaient comme s'ils étaient du métal en fusion. Il semblait désireux d’entrer en relation avec moi. Je le regardais plus attentivement et reconnus un visage souvent reproduit par les journaux illustrés. C'était celui de Gambetta... Ïl avait un œil de verre, pourtant les deux yeux sem blaient avoir la même puissance. |

J'ouvrais la bouche pour lui parler lorsque le train s'arrêta brusquement à une station, un homme inconnu courut à la fenêtre de notre compartiment et me cria en Serbe :

« Vous êtes Wesselitsky-Bojidarovitch, je vous apporte un message des Chefs insurgés Bosniaques. Venez avec moi dans le compartiment voisin que j'ai retenu pour y causer tranquillement ».

Je ne pouvais faire autre chose que de le suivre. Je saluai l’homme d'état français en exprimant le désir de le rencontrer à Vienne. Ce souhait ne devait pas être exaucé. Gambetta voyageait pour son plaisir; il fut

rencontré dans les musées et galeries de Vienne en compagnie de deux amis, mais il ne fit pas de visites à l’Ambassade de France. Je fus désappointé, quoiqu’assez content d’avoir pu entrevoir cet homme dont l'énergique personnalité était si marquante.

Le Bosniaque était le secrétaire du « Groupe des Chefs unis des insurgés de Bosnie ». Il me présenta er leur nom une adresse presque semblable à celle des Chefs d'Herzégovine. Elle était signée de Voyevoda Goloub Babitch, principal Chef de tout le mouvement et de dix-neuf autres, parmi lesquels étaient cinq popes et un hégoumène (supérieur d’un monastère). Le Secrétaire, Petar Ouzelatz, me donna tous les renseignements sur l'insurrection de Bosnie qui était beaucoup moins connue que celle de l’'Herzégovine. Son centre principal était dans la Kraina (nom d’une province frontière en Serbie, comme l'Ukraine en Russie) partie de la Bosnie entourée de trois côtés par des territoires Croates. Le bruit courait que des bandes d’Insurgés étaient entretenues par le Prince Pierre Karageorgevitch (le Roi Pierre de Serbie depuis 1903) et que lui-même, sous un autre nom, commandait une de ces bandes.

Ouzelatz avait été élevé dans une école Germano- Autrichienne et possédait une connaissance de la vie et de Ja politique européenne, supérieure à celle de la plupart de ses compatriotes. En même temps il avait conservé intactes les qualités de sa race ; il était parfaitement désintéressé, patriote enthousiaste et toute sa vie fut consacrée à la cause nationale. Dès cette première rencontre dans un train de chemin de fer, il devint mon plus

fidèle ami et collaborateur, et le resta jusqu’au début “ de la Grande Guerre, où 1l eut l’imprudence d’aller à Vienne : il fût arrêté et depuis, nul n’en a entendu parler. On a suposé qu’il était tombé victime de la po- “ lice Autrichienne, ou d’une cour martiale.

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