‹ Dix mois de ma vie 1875-1876Chapitre 19 sur 34 · SUTORINA. — LES HERZÉGOVINIENS ME DONNENT PLEINS POUVOIRS · texte numérisé non relu

SUTORINA. — LES HERZÉGOVINIENS ME DONNENT PLEINS POUVOIRS

De Cettigné je reviens à Cattaro, au bord du golfe de ce nom, et résolus de passer la nuit à Castelnuovo, petite ville située en bordure de la Sutorina, où les Chefs des insurgés Herzégoviniens m’attendaient le lendemain, 5 avril.

En arrivant, j’appris qu’ils étaient déjà réunis dans une maison isolée que j'apercevais de Castelnuovo. Je m'y rendis seul, à pied, le sol étant uni et sablonneux. En moins d’une demi-heure j'atteignis la maison, si ce nom peut s'appliquer à un bâtiment consistant en une seule pièce, très vaste d’ailleurs. Les Chefs étaient assis autour d’une large table qui occupait la moitié de la salle ; quelques-uns achevaient leur repas, tous buvaient du vin ; il était environs trois heures et ils devaient être Rà depuis midi. |

Ils parlaient à voix très haute et ne remarquèrent pas mon entrée, ce qui me laissa la liberté de les observer. J'en comptai dix-sept ; tous débordaient de vitalité,

d'énergie, on les sentait dévoués corps et âme à la cause qu'ils défendaient. Sept d’entre eux étaient des Voyévodas, nom slave qui signifiait « Général » à l'origine, mais qui, au Monténégro et en Herzégovine voulait aussi dire « Gouverneur », titre justifié pour ceux-ci qui avaient presque entièrement libéré leurs tribus respectives ; les autres chefs locaux étaient appelés Capitaines et Commandants. Tous étaient vêtus du costume national avec une seule différence ; si la majorité ne portait que la moustache, trois avaient de longues barbes et un avait le visage entièrement rasé. Ce dernier était dom Ivan Moussitch, prêtre catholique de Popovopolie, un district dont les habitants s'étaient soulevés avant les Orthodoxes. Les trois chefs barbus étaient : Meletii Perovitch, Archimandrite du célèbre monastère Orthodoxe de Douzhi et deux prêtres Orthodoxes, Voyévodas de leurs districts.

La figure la plus pittoresque, parmi tous les chefs était leur doyen d'âge le Pope (prêtre) Bogdan Zimonitch, voyévoda de Gatsko. Très grand, de carrure massive, 1] était néanmoins aussi vif de mouvements que de réparties.

Un consul d'Angleterre s’étonnait de lui vor combmer son caractère de prêtre avec celui de chef d’une bande d’insurgés, il lui répondit :

« Ne dois-je pas veiller sur mon troupeau ?

— Mais vous n'avez ni assez d'hommes ni assez d'armes pour le défendre.

— Si je n'avais ni un soldat ni une arme, je combattrais encore.

— Et comment ?

— « Zubima » (avec mes dents) », dit Zimonitch.

Lazare Sotchitsa, voyévoda de l’importante tribu de Piva, était particulièrement remarquable par son empire sur lui-même, sa persévérance, sa réserve de manières et de langage. J'avais remarqué ces qualités avant d'aller en Russie, et lorsque le Prince Gortchakoff me demanda, qui pourrait devenir le Gouverneur national d'Herzégovine, je mentionnai son nom. J'’appris avec plaisir que le Prince Nicolas partageait cette opinion favorable à son endroit.

Personnellement, je goûtais l'esprit cultivé, les tendances humanitaires de Lioubibratitch, mais Sotchitsa était un vrai fils de sa patrie, tout à fait digne de la gouverner. Parmi ces chefs se trouvaient les voyevodas des six tribus du Sud-Est de l'Herzégovine ayant recouvré leur indépendance ; d’autres étaient à la tête des tribus luttant encore pour la liberté, mais tous représentaient réellement l'Herzégovine et avaient le droit de parler au nom de son peuple.

Ils avaient la satisfaction de se réunir sur le territoire conquis par leur valeur et reconnu indépendant de facto par les Grandes Puissances, qui arrangeaient cet armistice afin que les Chefs puissent recevoir le message du Gouvernement Russe, approuvé des autres grands Etats.

Il était difficile de mettre à la portée de ces hommes primitifs les formules compliquées du plus raffiné des diplomates. J'avais déjà discuté avec plusieurs d’entre eux ; ils avaient compris que dans l'intérêt national

il fallait accepter les avantages demandés pour eux par les Grandes Puissances et concédés par la Porte sans réclamer plus que celle-ci ne voulait réellement accorder. J’insistai sur ce point que l’avis du Chancelier, transmis par moi, était donné sur l’ordre de l'Empereur lui-même, qui jugeait absolument nécessaire pour eux de l’accepter.

J'ajoutai que le Ministre des Affaires Etrangères d'Autriche-Hongrie m'avait chargé de leur dire que son Gouvernement partageait entièrement les vues du Gouvernement Russe et conseillait aux Herzégoviniens d'agir en conséquence.

Mon bref discours fut salué d’acclamations : le vénérable Zimenitch y répondit en rappelant que, pendant des siècles mes ancêtres avaient défendu l’indépendance des Herzégoviniens, que moi-même, en venant au secours des familles fuyant les massacres Turcs, j'avais mérité leur confiance absolue et qu'ils allaient me le prouver.

Sotchitsa me demanda en peu de mots de remercier respectueusement, au nom de tous les chefs, S. M. l'Empereur et son Chancelier de leur bienveillance à l'égard de l'Herzégovine, ajoutant qu'ils étaient prêts à retourner chez eux dès que les Turcs rendraient la chose possible.

Après une courte conversation avec les chefs, je les quittai et, par un hasard singulier, dès mes premiers pas sur le territoire Autrichien, je rencontrai le Gouverneur Général de Dalmatie accompagné de son état-major militaire et civil dont tous les membres, en grand uni-

forme, étaient chamarrés de croix et de médailles. Je n'ai jamais eu la curiosité de chercher à savoir pourquoi : ils se trouvaient exactement au point précis de la frontière Dalmato-Herzégovinienne que je devais traverser en revenant de mon entrevue avec les insurgés en Sutorina.

Comme la seule route que je pouvais prendre suivait une gorge étroite resserrée entre deux murailles rocheuses, presque perpendiculaires, plusieurs cavaliers ne pouvaient y passer de front et les Dalmates devaient cheminer l’un après l’autre, formant une longue procession. Je m'’arrêtai en voyant le baron Roditch et lui dit, ce qu'il savait probablement aussi bien que moi, que je revenais d'une entrevue avec les Chefs Herzégoviniens et qu'après leur avoir transmis le message du Prince Gortchakoff je leur avais répété les paroles du Comte Andrassy. Après m'avoir écouté avec une froide courtoisie, le baron Roditch me dit que lui-même verrait les chefs le surlendemain.

Ce jour-là, 7 avnil, il fit son entrée dans la maison qui avait servi à mon entrevue. Entouré d’une brillante escorte, il adressa aux Chefs un discours éloquent par lequel il cherchait à exciter leur reconnaissance à l'égard de son « puissant Souverain qui avait la bonté de s’intéresser à eux ». Il fit ressortir combien il était important pour leur avenir d’obéir complètement et immédiatement aux désirs du Souverain qui était leur protecteur naturel,

Les Herzégoviniens avaient écouté patiemment la péroraison pompeuse de Roditch, mais cette formule

d’obéissance leur parut insulter à leur digmité nationale ». Ils répliquèrent par des sifflets. Le Gouverneur Général dut se contenter de cette réponse ironique.

À mon retour de Sutorina, j’attendis à Cattaro la réponse écrite que les Chefs devaient faire à mes propositions. Ce document unique, rédigé par les représentants de l’Herzégovine, momentanément indépendante, mérite d’être reproduit car 1l exprime les sentiments et les aspirations véritables de sa population.

Sutorina, 24 mars (vieux style) 1876 M. GABRIEL DE WESSELITSKY BOJIDAROVITCH

« Les Grandes Puissances de l’Europe ont-donné la preuve de leur sincère bienveillance pour les Chrétiens de Bosme-Herzégovine en acceptant et en obhgeant le Gouvernement Ottoman à accepter le plan de réformes élaboré par le Comte Andrassy.

« Les paroles que vous nous avez apportées de -la part du Chancelier de l'Empire Russe et celles que vous avez recueillies de la bouche du Ministre Austro-Hongrois nous font apprécier la valeur de ces réformes. Nous comprenons très bien qu'elles se distmguent de toutes celles qui les ont précédées en ce qu'elles sont octroyées sur l'initiative des Grandes Puissances qui auront le droit de veiller à leur exécution. Ces réformes constituent nos droits écrits, la Sublime Porte sera désormais incapable de nous les retirer et pour les défendre nous aurons récours aux Puissances qui nous les ont fait obtenir. De ces réformes loyalement appliquées, doit résul-

ter une administration particulière pour la Bosnie et l’'Herzégovine qui assurera l’ordre et la prospérité, tout en prévenant de nouvelles complications en Orient.

« Nous éprouvons une vive et profonde gratitude à l'égard des Gouvernements chrétiens qui s'intéressent à notre sort et des grands hommes d'Etat qui ont parlé si haut en notre faveur ; nous sommes prêts à accepter les décisions des Grandes Puissances, nous n’attendons plus que l’application de ces réformes qui ñous permettra de rentrer dans notre pays. La note Andrassy contient les conditions fondamentales acceptées par tous les intéressés, néanmoins elle ne mentionne pas leur mode d'exécution. Anxieux de voir nos luttes se terminer aussitôt que possible, nous prenons la liberté d’indiquer brièvement les conditions qui assureraient une pacification rapide et sûre,

« 1) Le peuple Herzégovinien doit posséder en toute propriété au moins le tiers du territoire. Non seulement il est mjuste et dû seulement à la violence que les Turcs soient maîtres de toute la terre, mais sans ce minimum de possession, les Chrétiens d'Herzégovine n'ont pas la possibilité de subsister et ils aimeraient mieux périr que de reprendre une existence qui n’a rien d'humain.

« 2) La Turquie devra rappeler définitivement ses troupes d'Herzégovine, laissant seulement des garnisons à Mostar, Stolatz, Trebimye, Nikshitch, Plevla et Fotcha.

« 3) La Turquie devra rebâtir les maisons détruites des Chrétiens, ainsi que leurs églises ; leur fournir des vivres pendant une année au moins, procurer des semen-

, des outils agricoles et ne réclamer aucun tribut pendant les trois années qui suivront le retour.

« 4) Les Herzégoviniens Chrétiens ne poseront pas les armes avant que tous les Musulmans aient désarmé et que toutes les réformes promises ne soient accomplies.

« 5) Lorsque toute la population Herzégovinienne sera rapatriée, ses chefs prendront de concert avec les Autorités les mesures propres à l'exécution des réformes et d'accord avec eux organiseront une administration conforme à l'esprit du projet au Comte Andrassy.

« Il est entendu que nous pourrons requérir l’application immédiate de ces réformes aux tribus de Bosnie et d'Herzégovine qui ne se sont pas encore révoltées.

« Ce serait une garantie pour nous, et d'autre part la Porte ne serait pas exposée à voir ces tribus faire la même chose que nous.

« 6) Considérant que les Insurgés ne peuvent se fier à la Porte qui n’a jamais tenu ses promesses; considérant que la Porte est à peine capable de nourrir sa propre armée et que l'argent destiné au peuple Herzégovinien tomberait probablement dans les mains de fonctionnaires Turcs qui ne le distribueraient pas ; considérant que les Insurgés savent bien qu’en ce cas une protestation des Puissances ne leur servirait de rien, en conséquence : Nous demandons au nom du peuple que tous les fonds soient placés sous le contrôle immédiat d’une Commission Européenne qui recevra les sommes destinées à réparer les maisons et les églises ainsi qu’à acheter des vivres et objets nécessaires et qu'avant le rapatriement

des familles cette Commission prépare des centres d'habitation aux endroits les mieux appropriés.

« 7) Enfin nous demandons que dans les six villes où les garnisons Turques demeureront les Gouvernements Russes et Autrichiens entretiennent chacun un agent chargé de surveiller et d'obtenir l'exécution intégralle des réformes.

« Monsieur, nous savons que vous aussi êtes le fils de notre infortunée Patrie et que vous n’avez jamais cessé de vous intéresser chaleureusement à son sort.

« Nous savons qu'au début de notre insurrection c'est vous qui avez pris l'initiative d'assister nos familles obligées de chercher un refuge sur la terre étrangère et pendant plusieurs mois vous leur avez distribué des secours. C’est ce qui vous a mis à même de mesurer l’étendue de nos malheurs et de nos souffrances.

« Aujourd'hui nous faisons appel à votre sentiment national. Nous vous supplions de présenter cette Déclaration aux Cabinets des Grandes Puissances et à la Sublime Porte et d’être près de ces Gouvernements le représentant de nos intérêts.

« Nous saisissons cette opportunité de vous exprimer toute la confiance que nous avons en vous et nous sommes certains qu'en chaque circonstance vous défendrez vigoureusement notre cause ».

Signaiures.

Voyevoda de Gatzko, Pope Bogdan Zimonitch, :

Commandant de Gatzko, Dioko Vichnitch, Voyevoda of Banya, Sime Battiovitch,

Tyelko Payov Erakovitch,

Viedak Kaprivitza,

Voyevoda de Nevesmye, Pope Pero Radovitch,

Corimandant de Nevesinye, Tripko Bona,

Ïliya Stevanovitch, |

Capitaine de Roudin, Stoyan Babitch,

Capitaine de Roudin, Chticpan Papitch,

Voyevoda Zavatzky, Gligor Milityevitch,

Capitame Zavatzky Sava Andyelitch,

Capitame Yovan Zolovitch,

Commandant Zavodski, Nicolas Vouyovitch,

Capitaine de Dougi Miko Malovitch,

Capitaine de Zezera Givko Chibahya,

Chef de Polye, Commandant Batyo Tyourititch Mytyo:novitch,,

Nicolas Stankow Nicohtch,

Dyordya Douroutovitch,

Novitza Pavitch,

Radoitza Fyourow Yovanyitch,

Voyevoda de Zoubtzi, Pripko Voukalovitch,

Commandant Tomo Tomanovitch,

Capitaine de Sutorina M. Loutchitch,

Meleti Perovitch Archimandnite du Monastère de Douzhi.

Don Ivan Moussitch R. S. |

Voyevoda de Piva Lazare Sotchitsa.

La substance, sinon les termes précis, de l’ Adresse avait été discutée et acceptée entre les Chefs et moi selon les intentions du Prince Gortchakoff et du Comte

Andrassy. Ellle aurait dû contenir mes « Quatre points » déjà approuvés par les Ambassadeurs des Grandes Puissances à Constantinople.

Au cours de mon entrevue avec les Chefs Herzégoviniens ils m'avaient promis qu’il en serait ainsi. Je fus donc péniblement surpris le lendemain en lisant leur Âdresse de voir que les Quatre Points — qui avaient été si laborieusement élaborés et qui constituaient pour la Bosnie et l'Herzégovine une véritable autonomie — avaient été remplacés par Sept Points, dont la rédaction diffuse contenait quelques exigences additionnelles plus offensantes pour les Turcs que nécessaires aux Herzégoviniens.

Quelqu'un avait dû venir vers les Chefs après mon départ et leur avait persuadé d'adopter une version « corrigée ».

Et un de ces amendements abandonnait une importante demande des Points origmaux en exigeant « la retraite définitive des troupes ‘Furques » 1l admettait « qu'elles demeurassent comme garnisons dans six forteresses ».

Un de mes Points était que les T'roupes levées dans les autres provinces Turques, seraient rappelées et que seules celles recrutées en Herzégovme et commandées par un Herzégovinien pourraient demeurer.

Par conséquent l’amendement condamnait six — c'est-à-dire toutes — forteresses d'Herzégovine à une occupation Turque perpétuelle.

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