CONSTANTINOPLE
Ma première journée à Vienne fut bien employée. Je réussis à voir les représentants de toutes les Grandes Puissances, l'Allemagne exceptée.
À 10 heures, j'étais à l'Ambassade de Russie avec M. de Novikoff qui, après un court entretien, m'invita à dîner pour le soir même à 7 heures.
À 10 heures 30, le Comte Andrassy me recevait à la Ball Platz et me gardait une heure. En le quittant, j'allais à l'Ambassade d'Allemagne ; on me dit que l'Ambassadeur était sorti. Je me fis alors conduire à l'Ambassade d'Italie, où je fus recu de la façon la plus aimable et retenu au lunch. À quatre heures, j'avais une entrevue avec l'Ambassadeur d'Angleterre, et à cinq avec celui de France ; après quoi j'allai diner chez M. et Mme Novikoff. Tous ceux que je vis approuvèrent sans restrictions les résultats de ma mission ; mais leurs points de vue différents caractérisaient la politique des Gouvernements qu'ils représentaient. L'Italie, étant encore à cette époque désireuse de libérer toutes les natio-
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nalités d’un joug étranger, son Ambassadeur me félicita chaudement des progrès que je faisais faire à la race
Serbe vers l'indépendance. L'Ambassadeur de France :
ne se montra pas moins sympathique, quoiqu'en termes plus réservés ; son pays souffrait encore des suites d'une catastrophe presque récente, ce qui ne permettait pas au Gouvernement de s’engager à fond dans une question de politique étrangère.
M. Novikoff se montra très satisfait de la modération dont je ne m'étais pas départ.
« Vous avez eu du mérite à résister à l’ardeur nationaliste des Slaves des Balkans et au fanatisme des Russes slavophiles. Vous avez contribué à développer les bonnes relations de la Russie avec l’Autriche-Hongrie et à diminuer les soupçons de l'Angleterre à notre endroit ».
Ces derniers mots de M. Novikoff me furent entièrement confirmés par Sir Andrew Buchanan. Il me dit positivement la satisfaction de son Gouvernement de voir que, grâce à mes efforts, la condition des Chrétiens de Bosnie-Herzégovine serait améliorée, sans porter la moindre atteinte à l'intégrité de l’Empire Ottoman. Ceci avait toujours été un principe de la politique anglaise.
Mais ce fut le comte Andrassy qui se montra le plus enchanté ; le succès de ma mission rendait plus difficile, sinon impossible, cette réunion de la Bosnie- Herzégovine à la Monarchie des Habsbourg, désirée par les Allemands et les Slaves d'Autriche, redoutée par les Magyars.
Ï1 me répéta que la politique, conseillée par Roditch et ses protecteurs, conduirait à une guerre Balkanique ; sans doute Européenne, et qu’il fallait y mettre fin.
Andrassy me remit un mémorandum de son Minis- tère, critiquant sévèrement les Sept Points soutenus dans l’Adresse des Chefs ; mais si les réclamations étaient blamées, la teneur générale était approuvée. Le Ministre n'attachait pas grande importance à des critiques qu’une Chancellerie Diplomatique devait naturellement formuler. À ses yeux, les fautes de rédaction de ces points étaient contrebalancées, et au delà, par la déclaration des Chefs qu'ils se soumettaient à la décision des Grandes Puissances et qu'ils me donnaient pleins pouvoirs pour représenter le peuple d'Herzégovine près des Grandes Puissances et de Ila Porte.
À présent je vous conseille de faire usage de ces pouvoirs et au lieu d'écrire, d'aller sans retard faire une visite à l'Ambassadeur de Turquie. Il sera peut-être un peu rude au début, mais je ne doute pas que vous ne sachier l’apprivoiser et lui démontrer qu'il est de son intérêt de s'entendre avec vous ».
Le lendemain matin, je me rendis à |’ Ambassade de Turquie et fis passer ma carte avec cette mention : « Représentant des Bosniaques et des Herzégoviniens ». écrite sous mon nom. On me fit entrer dans une pièce de réception où jJ'attendis environ dix minutes; alors un valet de chambre Autrichien, s’efforcant d’une manière visible d’adoucir le refus de l'Ambassadeur, me dit que Son Excellence était dans l'impossibilité de me recevoir. Je me dirigeais vers la porte par laquelle j'étais entré,
lorsque derrière moi, j'entendis la voix agitée d'Aarify Pacha qui m’apostrophait : |
« Comment un philanthrope connu tel que vous peutil favoriser une révolte qui entraine fatalement la ruine et verse le sang ? Comment pouvez-vous imaginer que le représentant de l'Etat que vous insultez ainsi va vous recevoir et causer avec vous ? Mes collègues d'Occident vous ont trop encouragé en vous recevant et en vous traitant comme si vous étiez accrédité par un REUTERS ment légal, mais moi... »
J'interrompis les Et JE de l’ Ambassadeur en
disant :
« La Cour de Vienne convoite la Bosnie et l'Her-
zégovine ; voulez-vous l’aider à s'emparer de ces pro- .
vinces en les obligeant à vous résister, ou voulez-vous déjouer ce plan en accordant à la Bosnie et à l'Herzégovine une administration similaire à celle que la sublime Porte a déjà octroyée à ses autres provinces ?
« Lisez les Adresses que les Chefs m'ont envoyées, elles ne contiennent pas un mot contre la souveraineté du Sultan. Ces hommes désirent rester les sujets de Sa Majesté ; ne les forcez pas à devenir ceux de l'Empereur d'Autriché ».
Aarify-Pacha comprit la force de mon argument. Il passa son bras autour de mes épaules en s’écriant :
« Vous êtes notre ami, venez dans mon bureau, nous parlerons de la question en toute franchise ».
Le résultat de notre conversation fut qu'il accepta comme la meilleure solution de la crise l’ Administration
provinciale particulière et déclara qu'il allait rendre compte de notre entrevue au Grand Vizir.
Deux jours plus tard 1] me convoqua et me dit :
« Le Grand Vizir approuve votre programme dans son ensemble, mais certains points de détail ont besoin d'être élucidés ».
Le même jour je reçus la visite d'un homme d'Etat Russe en retraite, appartenant à l’aristocratie et très slavophile : il était ami intime de notre Ambassadeur à Constantinople. Il me montra un télégramme du Comte Ignatieff, rédigé dans un code qu’ils employaient entr’ eux et par lequel l'Ambassadeur lui demandait de me transmettre de sa part le conseil d’aller d'urgence à Constantinople, où je trouverais l’appui nécessaire pour que ma mission obtienne un succès définitif.
Je me sentais fort embarrassé. L'influence prépondérante d’Ignatieff près de la Porte m'étais connue et j'avais un extrême désir de profiter du soutien qu'il m'offrait. D'autre part, je ne pouvais entreprendre un pareil voyage à l'insu de M. Novikoff qui, sous le double rapport diplomatique et social, m'avait tant aidé à Vienne. Or je savais qu'il était en désaccord absolu avec la politique d’Ignatieff. Je fus donc très surpris, lorsque j’allai le consulter, de ce qu'il me dit :
« Ignatieff avec la mentalité d’un réactionnaire et l'énergie d’un révolutionnaire, est actuellement anxieux de vous faire jouer ses cartes ; il me demande dans un long télégramme de vous décider à partir sans retard pour Constantinople. Sa politique n’est favorable ni à la paix, ni aux relations amicales avec les voisins de la Rus-
sie ; évitez avec le plus grand soin de vous laisser mêler à ses combinaisons. Néanmoins, je ne me reconnais pas le droit de vous dissuader de répondre à son appel. Vous avez jusqu'ici si bien mené vos relations avec Andrassy et Buchanan que je vous crois capable d'utiliser le concours d’Ignatieff pour le règlement de la question Bosno-Herzégovinienne sans tomber dans ses pièges dangereux.
« Mais, continua Novikoff, votre voyage à Constantinople doit rester un secret pour tout le monde à Vienne ; les imaginations en seraient frappées et les commentaires n'auraient plus de fin ».
Je suivis le conseil de l Ambassadeur à une exception près. J’allai voir Andrassy, qui désirait connaître le résultat de mon entrevue avec Aarify-Pacha, et je lui dis qu'il avait été si favorable que je me décidais à aller terminer dans la capitale de la Turquie un accord déjà en très bonne voie (naturellement je ne prononçai pas le nom d’Ignatieff). Le Ministre approuva chaudement ce voyage, m'assura que Je pouvais compter sur le concours de l'Ambassadeur de la Monarchie en Turquie, et m'offrit de prendre avec les chemins de fer Austro- Hongrois les arrangements nécessaires pour m’assurer, tant à l’aller qu'au retour, le maximum de rapidité et de confort.
Il fallait expliquer un: nouvelle absence si peu de temps après mon retour de Sutorina. Le concierge du Grand Hôtel, où j'habitais, apprit à tous les visiteurs que les médecins m'avaient envoyé à Baden près de Vienne, prendre une semaine ou deux de repos absolu.