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Novikoff, Andrassy et Aarify, qui étaient seuls à savoir où j étais allé, n’ont jamais révélé ce secret dont je parle ici après cinquante trois ans de silence.
À mon arrivée à Constantinople, un vieux serviteur Russe du Général Ignatieff m'attendait. Cet homme de confiance avait eu l’occasion de me voir à Moscou lors de mon passage dans cette ville au mois de février ; il me conduisit à l'Ambassade, où un appartement m'avait été préparé, et ce fut [lui qui m'y servit mes repas. L’Ambassadeur vint causer avec moi dans la soirée. Je me trouvais en face d'un homme ayant une confiance sans bornes en lui-même, convaincu de pouvoir surmonter tous les obstacles ; de réussir dans toutes les entreprises ; sa personnalité semblait dynamique. La position . qu'il occupait à Constantinople n’était comparable qu’à celle de Stratford Canning, mais avec une différence ; ce dernier ne tendait qu’à préserver l’existence de l’Empire Ottoman gouverné par la Sublime Porte ; Ignatieff souhaitait d'organiser ses populations Chrétiennes en communautés virtuellement indépendantes sous la suprématie nominale du Sultan.
Ignatieff avait gagné l'estime et la confiance des Turcs de la classe dirigeante par différents moyens : celui-ci mérite d’être cité : Dès qu’un Vizir ou tout autre homme d'Etat, tombait en disgrâce, il allait le voir en grande pompe, entouré de son Etat-Major et des gardes de l’ Ambassade, le Général quittait Péra où une foule énorme attendait son départ, arrivé à Stamboul, il prenait la tête du cortège, traversait un peuple innombrable et se rendait chez le Vizir renvoyé ; il avait
soin d’expliquer qu'ayant entretenu des relations amicales avec ce dernier lorsqu'il était en office, 1l conservait les mêmes sentiments à son égard maintenant qu'il rentrait dans la vie privée. Comme :il arrivait souvent à un Vizir disgracié de revenir au pouvoir, la conduite d’Ignatieff lui gagna de nombreux amis qui, assurés de son affection et mûs par la gratitude, appuyaient ses requêtes. Ainsi que je m'y attendais il me parla de Novikoff.
© «€ Un diplomate classique ; ses notes et mémoranda sont écrits dans un style tellement raffiné que vous pouvez les lire dix fois avec une admiration croissante sans en deviner la signification ou le mobile. Je suis un homme simple, mais, quand j'ai ur but, j y marche droit et l’atteins presque toujours ».
Le lendemain matin il me conduisit he le Grand Vizir ; nous étions attendus et on nous introduisit sans être annoncés. Après m'avoir présenté à Mahmoud Nédim Pacha, Ignatieff nous quitta en disant :
« En politique, comme en amour, trois n’est pas compagnie ». (Il était loin de prévoir le rôle que la « compagnie de trois » devait jouer dans les relations des Grandes Puissances avant: et pendant la Grande. Guerre).
L'attitude de Mahmoud-Nedim-Pacha fut toute différente de celle d'Aarify. Calme, maître de lui, 1l discuta lentement, avec clarté, toute la question de Bosnie Herzégovine, élucidant les côtés les plus délicats des projets que j'exposais. À la fin, se trouvant satisfait, il me dit avoir déjà déclaré dans une Note circulaire aux
Grandes Puissances « Chrétiennes » (une manière d’affirmer que la Turquie était elle aussi une Grande Puissance) que le Gouvernement Ottoman était prêt à ratifier « les points Wesselitsky ». À présent 1] désirait me confier « la direction et la surveillance du rapatriement des réfugiés ». Ceci accompli, on m'offrait le « poste de Gouverneur Général Ottoman du Vilarey de Sarayévo (Bosnie et Herzégovine) pour une période de cinq ans, qui pourrait être prolongée ».
ÂÀssez surpris par cette proposition inattendue, je répondis :
« Je serai heureux de veiller sur les familles que j'ai secourues lorsqu'elles rentreront dans leur patrie. Votre Altesse me fait un grand honneur lorsqu'elle pense à me confier l’admimistration du Vilayet de Serayevo, mais avant d'accepter ce poste dont les responsabilités sont particulièrement graves, je dois réfléchir afin d’être sûr de posséder les qualités nécessaires. Je remercie respectueusement Votre Altesse de la double preuve de confiance qu'elle veut bien me donner ».
J'avais déjà la main sur le bouton de la porte lorsque le Grand Vizir me posa cette question :
« L’mfluence du Général Ignatieff est-elle toujours aussi grande en Russie ? II parle quelquefois de l’opposition que ses vues rencontrent là-bas ».
— ]] y a contre lui des coteries adverses, comme 1l en existe en tout pays vis-à-vis des personnalités aussi puissantes que la sienne. Mais il est certainement l’homme le plus populaire en Russie.
— En Turquie aussi il est très populaire. Il nous
comprend mieux que ne l’a jamais fait aucun Européen ».
Je fus ramené à l’ Ambassade dans une voiture fermée ; le serviteur Russe qui avait la confiance d'Ignatieff m'accompagnait ; en fait il était mon gardien et je devais passer encore une journée à Constantinople sans voir personne, sans avoir la permission de me promener dans les rues. De nouveau, je pris mes repas seul et ce fut à une heure tardive que l'Ambassadeur vint me visiter ; j'allais lui raconter ma conversation avec le Grand Vizir, mais il ne m'en laissa pas le temps.
« Je sais ce que vous avez dit tous les deux. En somme vous avez bien parlé, seulement vous auriez dû accepter simplement, sans aucune réserve le poste de Gouverneur Général... Je vois que vous tenez encore trop à Novikoff, croyez-le, si vous voulez réussir, il vaut mieux vous attacher à moi. Au revoir ».
J'étais très heureux d’avoir fait la connaissance d'Ignatieff. À première vue, il me donna l'impression d’une personnalité audacieuse et vraiment puissante. Il possédait un magnétisme très rare chez les hommes d'Etat Russes occupant de hautes positions officielles. Ce magnétisme, je l’ai remarqué aussi chez Stolypine. D'’autres disent que Witte en était doué...
Vers 1875, personne en Russie ne comptait un si grand nombre d’admirateurs enthousiastes qu'Ignatieff. Ïl était regardé comme un second Bismarck, capable d'accomplir pour la Russie et le Slavisme plus et mieux que le premier n’avait fait pour l'Allemagne. Par contre il soulevait d’amères critiques. Les uns ne voyaient
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pas en lui cet idéalisme national si pur, dont la flamme éclairait Aksakoff et Katkoff, ces Chefs non officiels, qui, au-dessus des intérêts matériels de la Russie, plaçaient“la haute mission morale. Les autres lui reprochaient de ne pas avoir dans les relations extérieures cette impeccable correction qui distinguait les diplomates de l’école de Gortchakoff.
Personnellement la politique d’Ignatieff me parut inspirée par son patriotisme Russe qui, naturellement, faisait de lui un chaud et sincère Slavophile. Je lui étais très reconnaissant de l’appui qu'il m'avait donné près du Grand Vizir et du règlement de ia question de Bosnie-Herzégovine qui en était la conséquence. Il me paralssait un allié précieux et je me serais volontiers « aitaché » à lui ainsi qu'il me l’avait conseillé, si ses vues concernant la politique Balkanique ne me causaient quelques appréhensions. J'avais été frappé par sa connaissance de la vie et de la mentalité des Turcs, de son habileté à manœuvrer les vizirs et les pachas; mais en retour la manière dont il jugeait les diplomates européens, et dont il agissait avec eux, me semblait trop orientale.
Une chose beaucoup plus grave était la partialité d'Ignatieff pour la nationalité Bulgare. Il avait la plus grande confiance en son sens pratique aussi bien qu’en son dévouement inaltérable à la Russie; 1l voyait là une double raison d'appuyer sur elle toute la politique Russe dans les Balkans.
J'avais moi-même pris le parti des Bulgares dans la lutte qu'ils soutinrent pour que leur Eglise restât indépendante des Evêques Grecs, nommés par le Patriarche
de Constantinople, et qui s’efforçaient d’helléniser leurs ouailles slaves. Néanmoins, je ne pouvais admettre de voir placer les intérêts des Bulgares au-dessus des intérêts des autres Chrétiens d'Orient. La tradition de la Russie n'’était-elle pas de les protéger tous également? Les événements des cinquante dermières années ont suffisamment démontré l'erreur qu’Ignatieff commettait quand il faisait fond sur la constante gratitude de la Bulgarie envers la Russie. Pour ma part, je n'incrimine pas les Bulgares, ils furent très reconnaissants jusqu'au jour où ceux qui Les gouvernaïient jugèrent qu 1is trouveralent leur avantage à ne l'être plus. La méprise d'ignatieff consista à ne pas prévoir cette éventualite. Chose remarquable, son erreur fut partagée absojument par les Plénipoientiaires des Puissances qui, au congrès de Berlm, s’epposèrent à la réalisation de la Grande Bulgarie telle qu'ignatieff l’avait délimitée par le traité de San-Stéfano, et cela parce qu'ils s’imaginaïent qu'elle resterait de facto ime province Russe. Ils ne se seraient pas donné tant de mal pour la diminuer de la Roumélie onentale s'ils avaient prévu que, devenue forte, son premier soin serait de se libérer de toute dépendance, même morale, de la Russie.
Et la défaite diplomatique de la Russie à Berlm eut des répercussions néfastes sur sa politique inténeure.. . 51 la responsabilité d’Ignatieff est la plus grande à l'égard des conséquences que cette erreur de jugement | a entraïnées, 1l n'est que juste de reconnaître que ‘tous les diplomates et hommes politiques contemporams l'ont partagée.
Aucun n’imagina que les dirigeants Bulgares acquéreraient aussi vite l'indépendance du choix et celle du cœur. Ce qui démontre brillamment la nécessité d’étudier la psychologie des nations dans leurs rapports avec la politique...
Je ne puis me vanter d’avoir prévu les résultats néfastes qu’aurait la politique d’Ignatieff ; mais du premier jour je vis en elle une déviation de la ligne de conduite de la Russie à égard de tous les peuples Chré- ‘tiens d'Orient, déviation qui ne me parut justifiée ni au point de vue des principes, ni au point de vue de la nécessité. J'espère démontrer cela clairement lorsque dans le second volume de cet ouvrage j'étudierai le congrès de Berlin.