‹ Dix mois de ma vie 1875-1876Chapitre 25 sur 34 · L’UNITÉ DE LA SERBIE EST MON SEUL BUT · texte numérisé non relu

L’UNITÉ DE LA SERBIE EST MON SEUL BUT

Lorsque: je commençai à m'’intéresser d’une manière spéciale à l’histoire du: peuple Serbe, dont mes ancêtres avaient partagé le sort pendant des siècles, je fus frappé d’un fait historique. Au XIV° siècle, 1l avait existé un grand Empire Serbe, plus puissant que la plupart des autres Etats contemporains, et après la bataille de Kossovo, cet Empire s'était effondré. si complètement que les Serbes avaient été réduits à la condition d'esclaves ou de fugitifs. Aucun historien n'a attribué cette catastrophe au manque de courage où de patriotisme: il faut en trouver la cause dans une absence d'unité, conséquence de lintroduction du système féodal, qui ne s'adaptait pas aux peuples slaves.

Plus tard, parcourant les différents territoires Serbes, je constatal qu'ils étaient partagés entre six Gouvemmements : Serbie, Monténégro, Furquie, Hongrie, Croatie et Frontière Autrichienne. En 1867, la forte personnalité du Prince Michel de Serbie semblait représenter l'unité morale du peuple Serbe et permettait d'espérer la res- ‘

tauration de son unité politique. Les circonstances paraissaient favorables, tout au moins à la réunion des Serbes de Turquie à la Principauté, et plusieurs Bulgares désiraient voir leur pays se joindre au nouveau royaume. Dès mon arrivée à Belgrade je fus accueilli avec une extrême bienveillance par des Serbes distingués, en particulier par le Métropolitam Michel qui me présenta au Prince Michel dans les termes les plus aimables. Celui-ci m'honora de sa confiance, me communiqua son plan d'action et me fit promettre de prendre une part active à la campagne .qui était fixée à l'été 1868. J'étais absorbé par mes préparatifs, lorsque toutes ces espérances furent ruinées, le Prince Michel tomba victice d’un assassin et j'éprouvai une telle douleur, un découragement si complet, qu'abandonnant la vie politique, je résolus de me consacrer aux études scientifiques. Mais cette existence ne convenait pas à ma nature, ma santé s’altéra graduellement au point de me rendre mcapable de tout effort. J'ai raconté dans le premier chapitre de ce livre comment un appel des combattants Herzégoviniens me rappela à la vie active.

On aura remarqué, je l’espère, que depuis le mois d'août 1875, toutes mes initatives, en dehors d’un secours immédiat, tendaient au même but : l’unité nationale Serbe que j'aurais voulu élargir jusqu’à l’unité Yougoslave, en y faisant entrer les Croates. Chaque pas en avant me révélait à quel point la perte du Prince Michel était irréparable; son successeur Milan, longtemps mineur, ne possédait aucune des qualités d’un héros national. Sous beaucoup de rapports ce rôle au-

rait mieux convenu au Prince Nicolas de Monténégro, mais j'étais convaincu que le consentement et la volonté du peuple de la Principauté de Serbie, la branche la plus importante et nationalement organisée de la race Serbe, devaient servir de base fondamentale à l'unité nationale Serbe.

Malheureusement il n’y avait peut-être pas au Monténégro un seul homme comprenant cette vérité. Les Monténégrins, ayant réussi pendant cinq siècles à défendre leur indépendance contre les Turcs, étaient persuadés qu'ils étaient seuls capables de conduire leurs frères de race sur le chemin de la liberté. Je fus surpris de voir le Prince Nicolas, qui se donnait tant de peine pour attirer et charmer Îles visiteurs Dalmates, Albanais, Italiens, ne jamais inviter à Cettigné des Serbes de Shoumadia (c'était ainsi qu’alors et souvent on appelait la Principauté). Peut-être était-ce la faute des flatteurs qui l’entouraient, mais d’autre part les hommes influents de Belgrade ne semblaient pas comprendre l'utilité de se rapprocher du Monténégro.

J'espérais qu'ayant obtenu sous le nom d’Administration provinciale particulière une autonomie virtuelle pour la Bosnie et l’'Herzégovine, ces deux pays deviendraient un lien entre la Shoumadia et le Monténégro préparant ainsi l'existence d’une Serbie unifiée. Mon intention était de profiter de l’appui que ma politique avait trouvé près des Gouvernements, opposés jusqu'ici à l'indépendance des Peuples Balkaniques, pour aider à faire naître cette idée dans ce qui s’appelait encore le Vilayet de Sarayévo et, comme la préservation de la

paix était une condition essentielle de mon programme, je pouvais compter sur d'approbation du Gouvernement Russe

Je voyais un élément de succès de cette unité nationale dans le caractère particulier des habitants de Bosnie et d'Herzégovine.

Tandis que la Bosnie était appelée « Glorieuse » (Bosna ponosna) en raison de ses plaines fertiles, des nichesses minérales de ses montagnes, des traditions de son puissant royaume au Moyen Age ; l'Herzégovine portait le surnom de « Rocheuse » (Krshna Herzégovina) parce qu'à l'exception d’une vallée, celle de la Neretva, seule rivière navigable, le sol n’est constitué que de rochers. Les conditions géographiques et historiques des deux provinces sœurs se reflètent dans le caractère des habitants. Celui des Bosniaques se distingue par la force de résistance, une solidité, une fermeté, inébranlables. Absolument décidés à réaliser l’unité nationale de la race Serbe, ils souffraient de deux maux en apparence inguérissables : leur sol n’opposait aucun obstacle naturel aux mouvements des armées Turques; ils comptaient parmi eux une minorité importante convertie à l’Islamisme.

De plus, la Krayina, la seule province de Bosnie qui s'était soulevée, se trouvait dans la partié nord-ouest du pays, séparée de la Serbie par la masse de la Bosnie où m1 armes, m volontaires ne pouvaient pénétrer, de sorte que des insurgés Bosniaques ne recevaient pas de Serbie l'assistance que les Herzégoviniens avaient reçue du Monténégro. Le fait que les insurgés aient pu se

maintenir dans des conditions si défavorables en disait long sur la valeur des Bosniaques.

De leur côté, les Herzégovmiens brillaient par l'imagmation, l'esprit d'entreprise, leur facilité à s'adapter à d’autres coutumes. La pauvreté du sol d'une grande partie du pays, les abus du régime Turc les poussaient à émigrer et partout où ils se fixaient, soit chez des frères de race, soit au milieu d'étrangers, 1ls se faisaient estimer pour leur amour du travail et la dignité de leur vie. Justement fiers de ces qualités, ils aimaient à répéter le dicton populaire : « Herzégovina say svivet nasel, a sebe ne raseli >» (Herzégovine peuplera le monde sans se dépeupler elle-même).

J'ai connu bien des hommes originaires de cette petite patrie qui se sont élevés à de bnllantes situations parmi les Serbes et les Russes. Le général Russe Miloradovitch, l’un des principaux héros de la guerre de 1812, était Flerzégovmien, comme le général Preradovitch et bien d’autres chefs qui ont commandé au cours de différentes campagnes. Tous les Herzégoviniens, sans exception, comprenaïent la nécessité vitale de l'unité de la Serbie, de sorte qu’en travaillant pour l’autonomie de l'Herzégovine, je travaillais iso facto à cette unification de toutes les contrées Serbes que les Russes considéraient si importante à l'intérêt même de la Russie.

Surveiller le retour des Réfugiés dans leurs foyers après avoir pris soin d'eux pendant leur exil me semblait l'accomplissement naturel de la tâche entreprise.

Mon séjour chez eux me permettait de conseiller le

Gouvernement autonome, tout en répandant parmi le peuple de Bosnie et d'Herzégovine l’idée d'une préparation pacifique à l’Union Nationale Serbe-Yougoslave.

Mais je fus surpris et déconcerté par l'offre d'un Gouvernement général.

Jamais pareille idée ne m'avait effleuré, je ne voyais pas ce qui avait pu déterminer cette proposition. Je l’attribuai à l'influence du général [gnatieff sur Mahmoud- Nedim-Pacha, mais leurs motifs m'échappaient. Il me semblait qu’on m'offrait de jouer un rôle dans ure pièce dont je ne connaissais pas le premier mot. Naturellement j'étais convaincu que le sentiment patriotique guldait le général Ignatieff et je ne mettais pas en doute la sincérité de ses sympathies slaves; mais comment oublier le conseil de Novikoff : « Ne vous laissez pas entraîner dans des plans aventureux ». Puis je me souvenais de propos entendus à Pétersbourg. On disait que, si Gortchakoff accordait une grande liberté de mouvements en Îurquie à Ignatieff, en raison de sa faveur à la Cour et de sa popularité parmi le peuple, il le surveillait de très près et l’arrêterait au moment opportun. Pouvais-je calculer l’effet que ces divergences diplomatiques auraient sur mon œuvre en Bosnie et en Herzégovine.

Si l'on m'avait proposé leur administration parce que j'avais pris soin des réfugiés et immédiatement après mon organisation des secours à Raguse, j'aurais pensé que la confiance qui m'était témoignée s’adressait au philanthrope; mais, depuis, j'avais reçu une mission semi officielle, j'avais représenté les insurgés, négocié

avec la Porte. Mes relations avec les Ambassadeurs et les Ministres des grandes puissances, les commentaires dont ma personne avait été l’objet dans la presse, qui . avait loué mes capacités outre mesure et amplifié mes perspectives d'avenir, tout cela compliquait la situation à l'extrême. :

S1 tant d'importance avait été attachée à mes premiers actes, que n imagineralt-on pas si Je devenais Gouverneur d'une contrée autonome? [ous ces aventuriers politiques, ces spéculateurs financiers qui m’ennuyaient à Vienne, ne viendraient-ils pas m’assaillir de leurs projets à Sarayevo?

Mes efforts pour alléger les souffrances des réfugiés et améliorer la condition des provinces Bosno-Herzégoviniennes avaient éveillé la sympathie de tous les pays Serbes et Slaves. J'avais reçu des encouragements des principaux hommes politiques de Serbie, mais Je n'étais pas retourné à Belgrade depuis septembre 1875 et n'avais aucune communication avec le Gouvernement. Est-ce que la confiance qu’on m'avait témoignée lorsque je dirigeais à titre privé un mouvement serbophile s'étendrait au Vali Turc de deux provinces Serbes ? Et ces provinces avaient une population plus nombreuse que la moitié de la population de Serbie à cette époque (1876).

Le nombre des habitants du Monténégro ne dépassait pas le huitième de celui des Bosno-Herzégoviniens. Parmi eux j'avais d'excellents amis, mais quelques cour- ‘tisans et favoris du Prince étaient mes ennemis. Îls s’efforçaient de me nuire près de lui, insinuant que Je

cherchais à obtenir sur les Herzégoviniens une mfluence supérieure à la sienne et en me voyant occuper le poste de Sarayevo ils diraient que leurs soupçons étaient Justifiés.

Le Prince Nicolas m'avait témoigné de la confiance, il pensait que je lui serais utile dans la réalisation de ses projets, mais dans ma nouvelle position ne lui apparaîtrais-je pas au contraire un obstacle à leur succès?

Si j'avais eu personnellement l'ambition de m'élever à cette situation, il n'y aurait eu qu’une voie à suivre. Immédiatement après avoir recu l'offre de Mahmoud-Nedim, il fallait aller à Belgrade et parler en toute franchise aux ministres Serbes. S'ils avaient approuvé mon programme de travailler à l'unité de la nationalité Serbe en qualité de Vali de Serayevo exactement comme je l'avais fait jusque-là à titre privé, J'aurais pu accepter ce poste et réussir à rassurer le Monténégro. Mais à mon propre point de vue J'avais de fortes objections contre l'offre Turque.

Si j'avais rencontré de si chaudes sympathies, un soutien si puissant en diverses contrées, c’est que J'étais considéré comme un idéaliste dénué d’égoïsme.

Quelle désillusion pour mes amis connus et inconnus de voir cette œuvre désintéressée aboutir à une élévation personnelle; tous les doutes des sceptiques paraîtraient légitimes. |

Je savais, même en ce cas, pouvoir compter sur des amis éprouvés qui me défendraient: soutenu par eux et par la conscience de la pureté de mes intentions J'aurais peut-être réussi, grâce à ce Gouvernement

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