RETOUR A VIENNE
À mon retour, mes amis de Vienne ne me posèrent
aucune question sur ma « Cure de repos à Baden » ;
ils parlaient sans cesse de ce que j'avais déjà accompli dans l’œuvre de pacification, de mes projets, de mes futures entreprises. Au mois d’avril, la société de Vienne me prodiguait les mêmes marques de bienveillance qui m'avaient tant touché à Pétersbourg et à Moscou en janvier 1876. Mais si l'intérêt que j'excitais était aussi général, aussi intense, il ne tenait pas aux mêmes causes. Les Russes saluaient en moi le représentant des Slaves opprimés, persécutés ; celui qui avait fait entrer leur libération dans une nouvelle phase pleine de promesses. Ce qui piquait la curiosité des Autrichiens, c’est qu'en peu de mois, j'avais été successivement le Délégué d'un Comité International, l’ Agent à demi officiel d’un Gouvernement Impérial, le Représentant des insurgés et que, dans ces trois rôles si différents, j'avais obtenu l’approbation et mérité la confiance des diplomates de Russie, d'Autriche-Hongrie, de Grande Bretagne et des
hommes d'Etat de Turquie, ainsi que de leurs sujets révoltés.
Quoique personne, à l'exception de Novikoff, d’Andrassy et d’Aarify, ne put soupconner la proposition du Grand Vizir, quelque chose était dans l'air, de vagues rumeurs circulaient au sujet d'un nouveau poste, d’une élévation progressive. Ceci expliquait les nombreuses offres de service dont m'accablaient les spéculateurs commerciaux et politiques. Comme je refusais de les écouter, elles m’étaient d'ordinaire adressées par lettres ; j'en lus quelques unes dans mes rares moments de loisir, elles étaient fort amusantes. Une grande maison de vins sollicitait la permission de donner mon nom à une nouvelle marque de champagne, qui me serait servi gracieusement à tous mes repas, sans parler de la somme d’argent qui m'était offerte. Deux riches financiers désiraient me voir coopérer à l'établissement d'une maison de jeu rivale de Monte-Carlo à Sutorina ? Des femmes du monde expertes dans l’art matrimonial, rêvaient mon union avec une jeune fille très belle, de haut rang, immensément riche. Une de ces fiancées éventuelles était, m'assurait-on, la fille d’un millionnaire transatlantique ; une autre la sœur d’un prétendant à un trône européen. Si l’on cherchait dans ma correspondance de cette époque, Je crois que l’on trouverait encore quelques-unes de ces missives non décachetées.
Ces petits ennuis étaient largement compensés par le plaisir de causer intimement avec de hauts diplomates, des hommes d'Etat de différentes Nations dont j’appréciais l'intelligence et le caractère plus que la position
où l'influence. Je me sentais flatté de l'importance qu'ils attachaient à mon opinion sur la Bosnie-Hlerzégowime, de la facon libre dont ils discutaient avec moi les. éventualités multiples de la situation politique générale. Comment n’aurais-je pas été touché de leur imtérêt pour ma personne et mes travaux, de leur désir de m'aider à surmonter les difficultés de ma position ?
M. Novikoff m’appelait « son collègue » et me confait ses appréhensions de voir la Russie entraînée dans. une guerre, qui compromettrait sa situation à l'étranger et ses chances de progrès à l’intérieur. I me demanda de. diner chez lui chaque fois que je ne serais pas invité ailleurs et réunissait les personnes qu'il m'était avantageux de connaître.
J'éprouvais aussi une vive sympathie pour le Comte: Robilant, l'Ambassadeur d'Italie : cet homme d'âge moyen, grand et mince exerçait une attraction qu'on ne pouvait oublier après l'avoir ressentie. Aneien soldat, il avait perdu une main en combattant les troupes de l'Empire près duquel i} représentait actuellement son propre pays. Des liens de parenté existaient entre lux et Ignatieff, il était russophile, partisan d’un rapprochement avec. la Russie et très favorable à la libération des Slaves des Balkans. Il était, disait-on, descendant naturel d'un Roi de la Maison de Savoie, jouissait d’une situa+ tion privilégiée dans la haute société de Vienne et fit autant que Novikoff pour m'y introduire.
Le Marquis de Vogüé, Ambassadeur de France, n'était ni moins aimable à mon égard, mi moins bien disposé envers la Russie. C’est par lui que j'entendis
parler pour la première fois du grand ouvrage de son frère, le Comte Melchior de Vogüé sur la littérature Russe. En m’assurant de sa propre sympathie et de celle du peuple Français pour les Chrétiens des Balkans, 1l regrettait que la position actuelle de la France lui imterdit toute Imitiative en politique étrangère et ne lwi permit pas de prendre une attitude énergique en leur faveur. |
Si les Ambassadeurs d’Itahie et de France m'encourageaïent plus ou moins à intensifier mes efforts en vue d'assurer une indépendance virtuelle à la Bosnie et à l'Herzégovme, l'Ambassadeur d'Angleterre melouait de limiter mon action à ramener la paix dans les régions troublées Ge ka Péninsule Balkanique. Sans faire aucune allusion directe à mon rapide voyage aux rives du Bosphore, il me dit :
« Les Turcs ne sont pas aussi intraitables que beaucoup de dinlomates européens le pensent, vous le constaterez parce que vous ne leur demandez pas d’'abandonner ni une partie de leur territoire, ni ren des droits souveraius de leur Empire ».
Un jour en allant vox Sir À. Buchanan, je me heurtai presque à un jeune homme qui sortait précipitamment de Ambassade. Le portier Autrichien me dit en souriant :
« C'est le fils de l'Ambassadeur, il vient d'être attaché à l’ Ambassade et doit se hâter d'exécuter qudlque mission dont son Excellence l'aura chargé ».
Je ne me doutais guère que quarante ans plus tard, j'aurais à discuter avec ce tout jeune homme, devenu
Ambassadeur de Grande-Bretagne à Pétrograd, des questions encore plus importantes que celles que j avais à traiter avec son pêre ?.….
Chaque fois qu'Aarify Pacha me rencontrait dans une réunion diplomatique ou mondaine, il affectait de me prendre à part comme s’il avait quelque chose de particulier à me confier; 1i me dit un jour, sans nommer le Grand Vizir que lorsque ma « communication » serait prête 1l se chargerait de l’envoyer.
Néanmoins c'était le Comte Andrassy qui semblait s'intéresser davantage à mon action. Îl me pressait d'arranger le rapatriement des réfugiés et d'accepter le gouvernement de Bosnie et d'Herzégovine. Il nait de bon cœur en me peignant « le plaisir qu'éprouverait le Baron Roditch en facilitant aux réfugiés l'exode de Dalmatie et à contribuer au succès final de son « confrère » en pacification ».
En dehors de ces hauts personnages officiels, je fis dans la société de Vienne des connaissances précieuses au double point de vue de l’agrément et de l’instrucüon. Par-dessus tout, je fus heureux de retrouver la Princesse de Metternich que j'avais connue à la Cour des Tuileries lorsque son mari était Ambassadeur près de Napoléon III et elle amie de l’Impératrice Eugénie. À cette époque elle s'était surnommée le laideron le plus élégant de Paris.
Désirant avec passion une alliance Austro-Française elle avait essayé d'amener la France aux côtés de l’Autriche en 1866 et l'Autriche à se ranger près de la France en 1870. Elle souffrit jusqu’à la fin de sa vie
du double échec de ses efforts. Désappointée et sceptique comme elle l'était en 1876, elle demeurait non seulement la plus élégante, mais la plus attrayante et la plus spirituelle de ses contemporaines.
Si je m'attarde à décrire le succès de mon entreprise, et me complaît aux souvenirs agréables de cette ère de ma vie, c'est qu’une si heureuse période fut suivie d'échecs désastreux et de souffrances pénibles.
Toutefois, avant la fin de ce mois d'avril, je reçus une nouvelle qui me remplit de joie et plus tard me donna la force de supporter mes épreuves.
L'Empereur Alexandre II, après avoir passé en revue une partie des troupes de sa garde, s'arrêta devañt le deuxième Régiment de Chasseurs et après avoir adressé quelques mots au Colonel et aux officiers s’écria soudainement :
« Mais, il y a quelques années, Wesselitsky a été lieutenant dans votre bataillon. Vous devez être bien aises d'entendre le bien que tout le monde dit de votre ancien camarade. Il a accompli une belle œuvre de cuarité envers les réfugiés Chrétiens des Balkans, et maimtenant 1l sert la cause de la paix et de la conciliation dans ces pays. »
J'écnivis au Grand Vizir qu'après avoir examiné la situation sous toutes ses faces, je ne me croyais pas l’habileté nécessaire pour remplir d’une facon adéquate les devoirs d’un Gouverneur Général du Vilayet de Sarayevo. Je lui demandai la permission d'indiquer que, d’après moi, de meilleurs résultats seraient obtenus si ce poste était confié à un homme né dans le pays et
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jouissant d’une réelle popularité, surtout si les autres Gouverneurs de Sandjaks du Vilayet étaient également choisis. parmi les chefs. indigènes. |
J'osai lui suggérer comme Gouverneur éventuel du Sandiak de Mostar (Herzégovine) Lazare Sotchitsa, qui, j'en étais convaincu, était particulièrement qualifié pour cela.
Quant à moi je restais à la disposition du Graùd Vizix afin de surveiller le rapatriement des réfugiés.
Jusqu'ici je n'ai jamais suffisamment expliqué ma. décision, qui a été mal interprétée et a soulevé ge nombreuses. critiques.
Aujourd'hui, je sens qu'il est de mon st de.
parler en toute franchise sans aucune réticence.
CHAPTERE XX