‹ Dix mois de ma vie 1875-1876Chapitre 27 sur 34 · LES ALARMES DE BISMARCK · texte numérisé non relu

LES ALARMES DE BISMARCK

En décrivant l’aimable accueil de la société de Vienne, particulièrement celui du corps Diplomatique, j'ai glissé sur une exception digne de remarque; pourtant j ai mentionné qu'à chacun de mes retours à Vienne tous les Ambassadeurs m’avaient recu officiellement, sauf celui d'Allemagne. Il était toujours « sorti » ou « souffrant », ou « extrêmement occupé ». Invariablement ces réponses m'étaient faites avec une exquise politesse; les deux dernières fois on y ajouta : « Les sincères regrets de Son Excellence ». Peu de temps avant mon départ pour Sutorina, un journaliste Allemand, qui représentait un journal officieux de Berlin, vint me voir. Après m'avoir parlé de l’amitié que l’ Allemagne portait à la Russie, de ses sympathies pour la politique Russe dans le Proche-Orient, il ajouta :

« Lorsque vous transmettrez aux Chefs insurgés l'avis du Prince Gortchakoff et celui du Comte Andrassy, le Prince Reuss (l’ Ambassadeur d'Allemagne) serait bien aise que vous mentionniez son nom en disant qu'il est d'accord avec eux.::

Je le remerciai de cette information que j’allai immédiatement vérifier à l'Ambassade d'Allemagne.

L'Ambassadeur étant « sorti » selon l'usage, je fus reçu courtoisement par un secrétaire. [l me dit que le journaliste avait exprimé exactement les sentiments de l’Allemagne à l'égard de la Russie; néanmoins, en ce qui concernait le désir du Prince Reuss de voir mentionner son nom à Sutorina, le secrétaire n’en savait rien. Je considérai l'incident clos et en fus bien aise; en admettant que l’allégation du journaliste eût été confirmée, je n'aurais guère pu joindre à l'avis de deux Ministres des Affaires Etrangères celui de l’ Ambassadeur d'un troisième Gouvernement à moins qu'il ne fût chargé de le donner par son propre Ministre des Relations Extérieures.

Même après la création de l’Empire d'Allemagne sous le sceptre des Hohenzolern, les petits Etats Allemands continuaient à avoir des représentants dans la capitale de l'Autriche et ceux-ci jouissaient d’une plus grande popularité que celle accordée à l'Ambassadeur de la nouvelle Allemagne. Je connaissais intimement

eux d’entr’eux, le Ministre de Wurtemberg et celui de Brunswick. Naturellement, leurs fonctions n’étaient plus qu'une question de forme, mais l’un et l’autre, grands favoris de la société Viennoise observaient de près les évènements politiques. Tous les deux avaient épousé des Russes et étaient en fort bons termes avce le Prince Reuss, membre de la plus petite maison régnante d’Allemagne.

Plusieurs fois, le Baron Baur, ministre de Wurtemberg, avait essayé sans succès de me ménager une entrevue avec le Prince. A la suite d’une longue conversation

à mon sujet, Baur me dit que Reuss avait de moi une opinion très favorable et aimerait me voir, mails qu'avant il avait besoin de mieux comprendre les instructions recues récemment de Berlin.

Le Chancelier de l'Empire (Bismarck), avait-il dit à Baur, souhaite un pleim succès à l’Agent envoyé par son collègue Russe (Gortchakoff) et espère qu'il obtiendra de sérieuses garanties de sécurité et de liberté pour les protégés de la Russie dans les Balkans.

À mon retour de Sutorina, l’atmosphère politique de Vienne me parut changée. Tandis qu'en général ma mission était jugée avec plus de faveur que Jamais et qu'on exagérait beaucoup trop les conséquences probables de cet « étonnant succès », le point de vue allemand évoluait d’une façon perceptible de l’expectative à la critique non déguisée,

Je remarquai un certain embarras chez les amis Allemands dont j'ai déjà parlé. Ils répétaient encore que l'Allemagne était une amie sincère de la Russie et que la personnalité du Prince Reuss méritait une haute estime, mais ils ne me donnaient plus aucune indication sur la manière de prouver par ma conduite que j'étais bien convaincu des faits qu'ils m'affirmaient.

De nouveau l’Ambassadeur était « fort souffrant » et les Secrétaires plus vagues que jamais.

Après avoir à Cattaro communiqué la nouvelle de mon entrevue de Sutorina aux correspondants des journaux de toutes les nations, je me crus obligé de donner des interviews aux journalistes de Vienne afin de prévenir ou de rectifier leurs commentaires imprudents. Un

journaliste Allemand vint me voir et me fit comprendre les nouvelles tendances Germaniques. C'était toujours la même sympathie pour ma mission pacificatrice, mais on concevait des doutes sur l’efficacité des garanties que j'avais obtenues pour la Bosnie-Herzégovine.

D'abord cela m’amusa de penser que les Allemands ne me trouvaient pas assez Slavophile. Bientôt je pris cette critique plus au sérieux en lisant deux journaux Austro-Allemands, édité l’un à Vienne, l’autre à Prague, et qui, au vu et su de tout le monde, recevaient leurs inspirations de | Ambassade d'Allemagne à Vienne. Ils insinuaïent que, chargé d’améliorer la situation des Chrétiens Turcs, mon plus grand succès consistait à avoir noué avec le Gouvernement Ottoman des relations fort amicales.

Quelques jours après, je lus dans plusieurs feuilles de Berlin, dont l’une était officieuse, l’éloge ironique de l'habileté Britannique, qui excdllait à influencer l'opinion et la conduite des hommes politiques du continent fussent-ils des idéalistes professionnels. « Il n’y a pas de meilleur exemple de cette habileté que le changement amené dans la conduite d'un enthousiaste Slavophile bien connu. Parti avec l'intention de libérer les Slaves Turcs opprimés, il a embrassé la doctrine Anglaise os l'intégrité de la Turquie ».

La St Pétersburger Zeitung, principal organe 7 Allemands en Russie et qui jouissait d’une liberté refusée aux journaux Russes, fit un pas de plus en insinuant que « Le Ministère des Affaires Etrangères se relächait de la politique traditionnelle de la Russie de protéger

les Chrétiens de Turquie, affaiblissant ainsi le prestige de la Russie en Orient. N’étant pas surveillés, les diplomates Anglais avaient réussi à exercer une influence déterminante sur les agents du Gouvernement Russe ».

Tous ces symptômes d’une désapprobation Allemande des efforts que je faisais pour restaurer la paix au Nord-Ouest des Balkans et amener une entente entre le peuple Bosno-Herzégovinien et la Porte, excitaient naturellement un vif intérêt en Austro-Hongrie; comme simultanément la froideur mutuelle qui caractérisait les relations éntre la Cour des Habsbourg et celle des Hohenzollern depuis 1866 semblait fondre peu à peu, on pouvait supposer que la perte de la popularité dont je jouissais à Vienne serait l’une des conséquences de ces variations politiques. Il n’en fut rien, bien au contraire, et ceci mérite une explication.

Vers 1875, la mémoire de Sadowa était encore fraiche en Autriche ; la Prusse et son grand chef y excitalent une haine profonde ; qu’un simple particulier osât agir- en contradiction manifeste avec le Chancelier du Gouvernement devenu si puissant, cela excitait l’admiration, l’ardente sympathie de la société Viennoise.

Cette société se composait de la vieille aristocratie Autrichienne, des Maisons Allemandes Médiatisées et de quelques petits Princes Allemands encore régnants. Tous étaient passionnément dévoués à l'Empereur d’Autriche qu'ils espéraient parfois restaurer comme Empereur de Germanie. Ils étaient destinés à voir avec le temps l'Autriche tomber de plus en plus sous l’influence de l’Allemagne au point de devenir sa vassale, Visitant

Vienne dans les premières années de ce siècle, je fus peiné de voir à quel point cette aristocratie avait été abaissée et je compris ce que sa fierté eut à souffnir Mais en avril et en mai 1876 la vieille ardeur existait encore et ne craignait pas de se manifester.

L’amabilité croissante que je rencontrais dans le monde n’était pas démentie par la façon dont j'étais traité par le Gouvernement Austro-Hongrois.

Le Ministre des Affaires Etrangères, à chacune de nos rencontres, ne perdait pas une occasion de me témolgner son estime et sa sympathie. Mon antagonisme avec le Prince de Bismarck était un des topics de la conversation journalière à Vienne et donna naissance à un mot attribué à la Princesse de Metternich : « C’est un duel entre un lPPygmée et un Géant ».

À ce moment, le dit Pygmée se creusait la tête afin de découvrir quels étaient les plans du Géant. Et voici ce qu 1l trouva.

Ïl est nécesaire de rappeler ici qu'exactement douze mois avant, en avril 1875, l'Europe entière avait été alarmée par le ton belliqueux de {la presse Allemande contre la France et par les préparatifs militaires du gouvernement Allemand. Le rapide relèvement économique de la France avait inspiré en Allemagne le regret de n'avoir pas exigé dix milliards au lieu de cinq et le désir de réparer cette erreur par une nouvelle guerre qui, cette fois, paralyserait la puissance Française. |

À cette époque, Îles Gouvernements Britannique et Russe étaient dans les meilleurs termes avec Berlin, tandis que leurs relations mutuelles n'étaient rien moins que

cordiales. Pourtant ils obéirent simultanément à la même impulsion et adressèrent au gouvernement Allemand l'avis amical et confidentidl de ne pas se laisser entraîner par le courant qui le poussait à la guerre.

L'empire d'Allemagne, né en 1871, n’était pas encore consolidé ; ses petits Etats supportaient impatiemment la domination de la Prusse. L’Autriche était loin d'être réconciliée, la Dynastie, la Cour, l'Armée, l’Aristocratie avaient soif de revanche. L'Empereur de Russie était le seul ami de la Prusse et l’avait prouvé. Son attitude envers elle avait été bienveillante en 1866 lorsqu'elle attaqua l’Autriche et il avait empêché l’ Autriche de se joindre à la France en 1870.

Son Chancelier, le Prince Gortchakoff, était ami intime du Prince de Bismarck. La Cour et la haute Bureaucratie considéraient la Prusse comme le modèle d'une Monarchie bien ordonnée. Les Barons Baltes et les Germano-Russes jugeaient qu’en loyaux sujets de l’Empereur, ils devaient préconiser une alliance avec l’Allemagne prussianisée.

Bismarck savait tout cela mieux que personne, aussi son étonnement fut-il extrême lorsqu'Alexandre IT demanda à son oncle de mettre un frein aux propensions guerrières de son Gouvernement, et ce qui lui parut encore de plus mauvais augure c’est qu’un autre appel, identique quant au fond, fut adressé en même temps par la Reine Victoria, la propre belle-mère . fils de Guillaume I°,

On devine les appréhensions de Bismarck. La Rus- : sie et l'Angleterre s’unissant pour défendre la France, :

l'Autriche guettant l’heure d’entrer en coalition avec elles et fomentant un mouvement anti-Prussien dans l'Allemagne du Sud. L'unité de l'Allemagne, la position prépondérante de la Prusse étaient en jeu. Naturellement Bismarck se vit dans la nécessité de démentir sans retard les « fausses rumeurs » de la préparation Allemande à la guerre et d'appuyer ses dénégations en indiquant de quelle manière ces rumeurs avaient pris corps.

Dans sa communication à la Russie, 1l accusa la perfide Albion d’avoir créé ces alarmes sans fondement, parce qu’elle gardait une dent à la Prusse à cause de son dévouement à la Russie. Il s’efforca de persuader à l'Angleterre que les bruits d'armement de l’Allemagne étaient dus à une agitation panslaviste tendant à la conquête de Constantinople et à une attaque sur l'Inde.

Les partisans de l’ Allemagne aussi bien en Russie qu'en Angleterre furent touchés de la pureté de ses intentions et très heureux d'y croire.

Néanmoins, Bismarck savait Gortchakoff trop avisé et expérimenté pour être si aisément aveuglé. Il admit, dans une lettre confidentielle, l’existence des préparatifs belliqueux qu’il niait dans ses notes officielles, disant à Gortchakoff que le comte Moltke, Ministre de la Guerre, désirait réellement une nouvelle guerre avec la France : il assurait à Guillaume 1° qu’elle était nécessaire parceque Bismarck n'avait pas suivi son avis, à lu Molike, qui voulait faire de la cession de Metz et d’autres points stratégiques, une condition sine qua non de la paix de

Les Germanophobes de divers pays n’ont jamais cru

à ces dénégations de Bismarck et ont persisté à voir dans les préparatifs d’une seconde guerre contre la France au printemps de 1875, un effet de sa politique personnelle. Je pense qu’en cette circonstance, une distinction doit être établie entre le Gouvernement de l'Empire d'Allemagne et son Chancelier. Son omnipotence n’était pas ce qu'on imaginait à l'étranger.

L'empereur Guillaume ne lui permettait pas de s'immiscer dans les affaires militaires, tandis que les avis de Moltke dépassaient souvent les limites du Ministère de la Guerre et touchaient à Ia politique étrangère. De plus, les hauts dignitaires de la Cour haïssaient Bismarck et se montraient parfois insolents envers lui dans les cérémonies officielles. Les Junkers, dont il avait été l’idole tant qu'ils avaient cru lui voir conquérir la Germanie au bénéfice de la Prusse, étaient désappointés par son respect des lois et institutions des petits Etats. Beaucoup Jui reprochaient à lui, ancien Junker Prussien, d’être devenu simplement un pangermaniste.

La modération de Bismarck dans la victoire l’avait mis plus d’une fois en opposition directe avec son Souverain. Âu cours des négociations qui suivirent Sadowa, il résista si âprement au désir de Guillaume 1°’ d’annexer le royaume de Saxe à la Prusse qu’il en souffrit au physique et au moral. Les nerfs de Bismarck subirent une telle tension qu'il passa plusieurs nuits en pleurs et en gémissements.

Pour toutes ces raisons, je ne puis croire qu’en 1875, il désirait vraiment une guerre avec la France. Gortchakoff me fit lire deux des lettres que Bismarck lui écrivit

cette année-là, comme une preuve de sa « trahison » ; (c'était lorsque le congrès de Berlin lui eut fait perdre toutes ses illusions, sur l’amitié de Bismarck), mais Je demeurai convaincu de sa sincérité car il avait en horreur guerres inutiles et actions superflues. Il était trop intelligent pour ne pas se rendre compte qu'en attaquant la France déjà affaiblie, l’ Allemagne s'aliènerait ses meilleurs amis.

À lui seul, il aurait probablement ruiné les plans de Molitke et des Junkers, mais les avertissements de la Russie et de l'Angleterre assurèrent son succès tout en blessant sa fierté d' Allemand. Cette blessure d’amourpropre fut rendue plus cruelle par l'attitude indiscrète de Gortchakoff qui se posa en homme d'Etat d’une sagesse supérieure, auquel on était redevable de la paix. Le ressentiment de Bismarck explique en partie sa conduite au Congrès de Berlin. Il aurait été plus digne de sa puissante personnalité d’avoir pris en considération qu'en agissant comme 1l l'avait fait Gortchakoff n'avait : pas uniquement cédé à la vanité, mais aussi à la nécessité de montrer aux Slavophiles et Nationalistes de Russie qu'il n'était pas, selon leurs accusations, un instrument docile entre les mains de Bismarck. Celui-ci aurait dû aussi se souvenir du concours fidèle et précieux que lui avait prêté Gortchakoff dans les trois guerres qui lui. avaient permis de fonder l’empire d'Allemagne.

Néanmoins, il est très compréhensible que le danger d'un encerclement éventuel de l’ Allemagne ait paru si redoutable au Chancelier en avril 1875 qu'il chercha

dès lors le moyen efficace de l’en préserver à l’avenir.

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