‹ Dix mois de ma vie 1875-1876Chapitre 28 sur 34 · DECISIONS DE BISMARCK · texte numérisé non relu

DECISIONS DE BISMARCK

En poursuivant ma téméraire analyse de l’état d’esprit du Chancelier Allemand lorsque pour la première fois la politique qu'il dirigeait subit un échec, je pense que le meïlleur moyen de consolider l’unité de l’Empire d'Allemagne et de faciliter son développement ultérieur dut lui paraître d’attiser l’antagonisme Anglo-Russe qui depuis quelque temps devenait moins ardent.

La source de cet antagonisme était la croyance répandue en Angleterre que les efforts de la diplomatie Russe tendaient à la possession de Constantinople et des Détroits, avec des visées ultérieures sur l'Inde. Bismarck avait appuyé sur cette corde lorsque, pour démentir les intentions guerrières de son pays contre la France, il en avait attribué la rumeur à une agitation panslaviste en faveur de la conquête de Constantinople et de l'Inde.

S1 cette insinuation fit quelqu'impression dans les cercles anti-Russes en Angleterre, elle n’eut aucun effet sur le Gouvernement Britannique et l’opinion publique. Pour devenir un facteur politique utile, cet antagonisme

avait besoin du stimulant d’une guerre Russo- 'urque. Bismarck savait positivement que rien n'était plus contraire aux intentions d'Alexandre II qu'une guerre, dont le résultat inévitable serait d'apporter un retard à ses grandes réformes libérales. Il savait aussi qu'en général Îles guerres Russo-Turques ne résultaient pas des plans du Gouvernement Russe, mais d’une irrésistible impulsion du peuple Russe voulant défendre et libérer les Chrétiens de Turquie. Pour faire naître cette impulsion, 1l failait soulever de pitié les cœurs Russes par l'oppression, surtout par les massacres de ces Chrétiens par les Turcs.

Insurrection des Chrétiens, massacres ['urcs, guerre Russo-Turque, tels furent [les trois actes du scénario qu'imagina Bismarck pour intensifier l’antagonisme Anglo-Russe et rendre désormais impossible toute coopération de Londres et de Pétersbourg contre Berlin.

Je ne me souviens que trop du choc que je ressentis lorsque je compris à quoi tendait sa politique et résolus de m'y opposer par tous les moyens que me fourniraient mon esprit et ma volonté, sans tenir compte d’aucun risque personnel.

Naturellement, il fut vainqueur dans cette lutte trop inégale, mais j'ai, grâce à Dieu, vécu assez longtemps pour assister à la libération des peuples des Balkans et avoir vu l’antagonisme entre la Grande-Bretage et la Russie Nationale faire place à une alliance amicale.

Néanmoins, écrivant après plus d’un demi siècle, je puis, sinon approuver, du moins comprendre les raisons qui ont conduit Bismarck à adopter une politique aussi néfaste. L'homme d’Etat qui a unifié une grande nation,

fondé un grand Empire, avec d'immenses possibilités de développement pour sa puissance et sa prospérité, et qui voit son œuvre à peine achevée non consolidée, en danger d’être compromise, peut être tenté de recourir à des moyens qu'il n’eût jamais employés en d’autres circonstances,

Dans les conversations que j'ai eues dix ans plus tard avec le Comte Herbert de Bismarck, fils aîné du Chancelier, et avec le Prince de Bismarck lui-même, j'ai trouvé souvent la confirmation des conclusions auxquelles j'étais arrivé par l'étude minutieuse des événements, ainsi que par ma psycho-analyse.

Ayant adopté le plan indiqué ci-dessus, Bismarck eut à choisir le point de la l'urquie où l'insurrection se produirait plus aisément.

Dans ce but, il interrogea des spécialistes sur la situation des provinces ['urques en Europe, et demanda s'il y avait « à craindre » des désordres de nature à compromettre la paix internationale. On lui répondit en général que, si partout les Chrétiens étaient mécontents, ils craignaient, en se soulevant, de s’exposer aux massacres L'urcs habituels. Pindter, un journaliste Autrichien, fixé en Allemagne et devenu rédacteur en chef d’un journal gouvernemental officieux Vorddeutsche Allgemaine Zeitung » lui fit une réponse différente. Il dit au Chancelier qu’une province Turque, l’Herzégovine, était toujours prête à s’insurger. En 1862 la Porte n'avait pu venir à bout de la révolte qu’au prix des plus grands efforts et seulement après que l’armée Autrichienne eut démoli les fortifications des insurgés à Sutorina. Une autre

insurrection était sur le point d’éclater en 1868, elle ne fut prévenue que par la mort du Prince Michel de Serbie, sur l’appui duquel les Herzégoviniens comptaient.

Cette information plut à Bismarck ; elle lui permettait de combiner deux plans qui mis en œuvre simultanément assureraient le succès de ses projets.

Il savait que l'Empereur d'Autriche regrettait moins la Présidence de la Confédération Germanique que la perte de ses deux provinces Italiennes, et qu'il désirait avec ardeur une compensation dans les Balkans. Lui offrir l'appui de l’Allemagne pour l'acquisition de la Bosnie et de l’Herzégovine, quoique ses provinces ne puissent se comparer à la Lombardie et à la Vénétie en population et en richesse, serait l’incliner à ne plus revendiquer pour l'Autriche son ancienne position en Germanie et à cesser de soutenir les petits Etats Allemands contre la Prusse. De plus, 1l était facile de prévoir que tout en désirant ces deux pays Slaves, François Joseph ne s'en contenterait pas; qu'il ne serait même pas sûr de pouvoir les conserver. Par conséquent, il aurait besoin de s'appuyer de nouveau sur l’ Allemagne pour résister à la Serbie, soutenue par la Russie, peutêtre même par l'talie. Tout ceci devait placer l’Autriche-Hongrie sous l'influence, sinon même, sous la dépendance de l'Allemagne,

Les événements ont entièrement justifié mes Prévisions concernant les plans de Bismarck à l'endroit de l'Autriche et la façon dont il les a réalisés.

Les hommes politiques Russes soupçonnaient ces plans d’être spécialement dirigés contre la Russie et de

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former une partie della politique générale anti-Russe. Ce point de vue était le mien en 1876 ; depuis, connaissant mieux Bismarck et ses visées, mon opinion s’est modifiée. Dans l'intérêt de l’histoire et par souci de la justice envers un adversaire, je crois qu’il est de mon devoir de dire ici ce que Je crois être la vérité.

Bismarck ne connaissait que trop par expérience, l'immense valeur de l’amitié Russe pour l’ Allemagne. Sans son appui moral et diplomatique, 1l n'aurait jamais pu faire ses trois guerres. Quoique la Russie n’exerçât pas toute sa puissance, faute d’une direction habile, Bismarck fut toujours convaincu que son amitié était une nécessité vitale pour l'Allemagne et, jusqu'à sa mort, espéra la reconquérir.

En poussant indirectement la Russie à la guerre avec la Turquie, 1l n'avait pas l'intention d’affaiblir la principale alliée de l’ Allemagne, mais il pensait plutôt à lui ouvrir une voie d'expansion territoriale et d'influence politique dans le Proche Orient. Sa conception était de partager la Turquie d'Europe entre l’Autriche-Hongrie et la Russie ; la première recevant la partie occidentale "la moins importante, tandis que l’autre partie plus vaste, d'une valeur économique et stratégique infiniment supérieure, tomberait sous la domination russe.

Il avait dû, pendant son séjour à Pétersbourg en qualité de Ministre de Prusse, apprendre à bien connaitre la mentalité du peuple Russe, car il comprit la suprême attraction qu'’exerçait sur lui l’idée de replacer la Croix sur la Cathédrale de Sainte-Sophie, et il la fit entrer dans son plan.

RL RS TE A EAP OT ER do LU DS

Naturellement, il prévoyait l'opposition de l’Angleterre, mais son intention était d'agir comme médiateur et de prévenir une guerre Anglo-Russe, en persuadant à la Russie d'accorder à l’ Angleterre des avantages sur les Détroits.

La Dreikaiserbund (l'alliance des trois Empereurs) deviendrait une entité politique toute puissante sous la direction de son créateur. Je n’a jamais entendu dire que l’Allemagne dut tirer un profit direct de cet arrangement.

Bismarck désirait concentrer ses efforts immédiats sur la consolidation et le développement économique de l'Empire. Evidemment il prévoyait qu’en essayant d’assimiler leurs nouvelles provinces, la Russie et l’Autriche- Hongrie rencontreraient de grandes difficultés et que leur politique étrangère deviendrait absolument dépendante de l’ Allemagne.

De quelle manière Bismarck comptait-il employer Ja puissance des Trois Empires à l’avantage spécial de l'Allemagne ? Je ne l’ai jamais su et ne cherche pas à le deviner. Mon devoir est de raconter comment ce plan si vaste ne fut réalisé qu’en partie.

ÏIl pensait avec raison qu’une insurrection en Herzégovine devrait être organisée du territoire Autrichien et par des agents Autrichiens; la première chose à faire était d'obtenir le consentement de l'Empereur d’Autriche. Tout en croyant qu’il serait accordé sans diffcultés, Bismarck ne pouvait le demander par les voies officielles. Le ministre Austro-Hongrois des Affaires Etrangères était absolument opposé à l'introduction de

Slaves dans la Monarchie et, en cela, il était fortement soutenu par le Gouvernement et [Île peuple Hongrois. Une Maison princière Allemande Médiatisée avait une de ses branches fixées en Prusse, tandis que l’autre résidait en Autriche.Bismarck confia son désir au chef de la branche Prussienne en lui demandant de faire transmettre cette offre à Francois-Joseph par son cousin de Vienne.

Ce cousin déclara que ce projet li plaisait infiniment, mais qu'il lui était impossible de servir d’intermédiaire. Il suggéra qu'il fallait charger de cette mision un membre d’une petite Maison régnante d'Allemagne, grand propriétaire et ami intime de l'Empereur.

(Cet exposé s'appuie sur des faits incontestables, mais je préfère ne pas donner ici les noms et prendre toute la responsabilité sur moi ; j'évite ainsi aux descendants de ces trois Princes, morts aujourd'hui, la peine de justifier la part que leurs pères ont prise à cette transaction objectionnable).

Cette suggestion ne fut transmise à Bismarck qu’au bout de plusieurs jours ; il envoya immédiatement son approbation, qui fit le même voyage en trois étapes, les lettres étant portées par des courriers spéciaux. Lorsque l'offre fut enfin soumise à qui de droit, François-Joseph étonna les intermédiaires, et même Bismarck, en l’acceptant sans réserve, instantanément. Il s’écria :

— « S1 la Prusse m’assure la Bosnie et l'Herzégovine, Je crolerai en sa sincérité, et nous marcherons la main dans la main ». |

En vrai Habsbourg, il convoitait sans cesse l’acqui-

sition d’un nouveau royaume, quelle qu'en fut la situation ou la nationalité, pourvu qu'il puisse le traiter comme ses autres Etats, c’est-à-dire comme une propriété de sa Maison, et 1l prit sur lui de faire le premier pas nécessalre.

Organiser l'insurrection.

Il fit appeler le baron Roditch, Gouverneur Général de la Dalmatie, un Serbe orthodoxe, qui désirait ardemment unir tous les Serbes sous le sceptre des Habsbourg. Chargé de fomenter une révolte en Herzégovine, Roditch garantit le succès et recut la promesse d’être nommé « Ministre de la Maison Impéniale et des Affaires Etrangères », à la place d’'Andrassy.

Les Herzégoviniens n’avaient pas confiance dans les fonctionnaires Autrichiens ; en juillet 1875, Roditch, de la même race et de la même religion que la majorité d’entr'eux, n’eut guère d'influence ; il ne fit soulever que le petit district de Popovopolye, et encore simplement parce que ses habitants étaient des Catholiques protégés par l'Autriche.

Pour différentes raisons, la majorité Orthodoxe ne désirait pas se joindre à eux, elle serait restée tranquille, et la tentative Autrichienne de soulever une insurrection aurait complètement échouée, si les Turcs, après avoir réprimé la faible rebellion Catholique, ne s'étaient mis selon leur habitude à massacrer indistinctement tous les Chrétiens d'Herzégovine, outrageant les femmes, brû- Jant les villages.

Mon organisation d'assistance aux réfugiés en Dalmatie et au Monténégro, ma propagande en leur faveur

dans la presse Européenne furent très bien vues de Bismarck et de François-Joseph ; ils pensaient qu'inconsciemment, je servais leurs projets. C’est pourquoi mon initiative ne fut pas contrecarrée en Autriche et fut louée si chaudement par les journaux Allemands et Autrichiens.

Vers 1886, le comte Herbert de Bismarck me dit que son père lisant mon nom dans les feuilles de 1875, se souvint que Napoléon III m'avait présenté à lui à Biarritz en octobre 1865, 1l dit à son fils :

« Un jeune homme intéressant ce Wesselitsky, capable de prendre seul une initiative, il faudra voir jusqu'où celle-ci le conduira ».

(Naturellement le Comte Herbert ne me répétait que la partie flatteuse des réflexions paternelles).

J'ai appris d'autre source que, même ma visite en Russie, et la chaude réception que les cercles Slavophiles et anti Allemands m'y avaient faite, ne déplurent pas à Ja Wilhemstrasse. Les diplomates Allemands disaient entr'eux :

« Tout ce battage ne signifie rien ; la Russie est poussée à une guerre avec la Turquie. Elle verra alors combien l’amitié de l’ Allemagne lui est indispensable ».

Ce fut la manière dont je fus accueill à Vienne, et ma soudaine intimité avec le comte Andrassy, qui donnèrent à réfléchir aux hommes politiques Beïlinois ; ils éprouvèrent de sérieuses appréhensions en suivant mes démarches. Lorsque bientôt après l’entrevue de Sutorina eut lieu, ce ne fut pas mon élection comme représentant des insurgés qui déplut au gouvernement Allemand,

mais la grande modération de mon discours et de toute ma conduite, qui tendait vraiment à ure paciñcation et écartait les menaces de guerre.

Ce fut bien pis lorsque mon programme recut la pleine approbation de la Porte, fut communiqué par le Grand Vizir aux Puissances et commenté favorablement par les Ambassadeurs Britanniques.

Alors, et seulement alors, la Wilhemstrasse donna à la presse Allemande le signal d’une attaque générale contre moi et ma politique. Cela devint un thème quotidien pour la plupart des feuilles allemandes, de montrer que j'agissais d’une façon contraire aux intérêts de la Bosnie et de l’'Herzégovine, que je prétendais défendre, et à ceux de la Russie, en tant que protectrice historique des Orthodoxes et des peuples Slaves.

Une administration provinciale particulière n'offrait pas de garanties suffisantes contre [l'oppression Mahométane; une véritable indépendance était nécessaire. Evidemment, j’agissais d'accord avec le Comte Andrassy et les nationalistes Hongrois, qui n’aimaient pas les Slaves. Chose plus grave, je paraissais être tombé sous l'influence de l’ Angleterre, j'étais devenu partisan de l'intégrité de la Turquie; on disait même que je passais au service des Turcs, et ainsi de suite.

Dans mon désir d’être loyal envers un adversaire hautement admiré, j'ai exposé ici ce que j'ai cru être les motifs véritables de la politique de Bismarck. Naturellement, son but principal était l’avantage de l’Allemagne, mais aucune hostilité ne le poussait contre la Russie, qu'il désirait garder comme alliée la plus sûre

de son pays. Néanmoins, certains de ses calculs étaient faux, ainsi que j'eus l’occasion de le lui expliquer personnellement quelques années plus tard.

Mes relations avec le Comte Herbert de Bismarck étant devenues très cordiales, il me dit un jour que son père désirait causer avec moi sur le « maintien et la consolidation de l’amitié entre la Russie et les Peuples Allemands ». Le lendemain, je me rendis sur rendez-vous dans le cabinet du Comte Herbert où je vis soudainement apparaître le Chancelier.

Dès que nous fûmes seuls, il me dit brusquement :

« Comment se peut-il que vous, qui m'avez connu personnellement en 1865, qui depuis lors avez toujours suivi ma politique, avez pu la croire dirigée contre la Russie? »

Insistant sur ce que je parlais seulement au nom du peuple Russe, je répondis qu'il lui était impossible de donner son agrément à un plan dont l'essence même consistait à livrer à l'Autriche deux provinces Slaves, qui avaient recu l'autonomie pour laquelle elles s'étaient battues, et à mettre en danger deux états Slaves indépendants.

« Mais toute la partie orientale de la Péninsule, et Stamboul, seraient passées sous l'influence Russe... »

« Le peuple Russe n’est pas assoiffé de conquêtes et de domination, il désire par-dessus tout la libération des populations de même croyance et de même race que Jui. Si le peuple Allemand avait consenti à cela, il eût acquis sûrement la sincère amitié de tous Îles Russes ».

Je reviendrai dans ce livre à mes conversations avec

RE be DIX MOIS DE MA VIE

le Prince de Bismarck. Je n'ai cité celle-ci que pour montrer qu'avec tout le respect et l'admiration que m'inspirait le grand homme d'état Allemand, je ne pouvais travailler au succès de ses plans. Et il y avait d’autres raisons que je ne lui mentionnai pas.

Dans l'alliance des trois Empereurs, la Russie ne se serait pas trouvée sur pied d'égalité avec l’Allemagne. Cette dernière aurait toujours eu le soutien de l'Autriche, si bien que la Russie aurait été seule contre deux. En dehors de cela, tout en désirant paix et bons rapports entre la Russie et l’ Allemagne, je ne souhaitais pas voir la Russie entravée dans ses relations avec les Puissances Occidentales.

Bismarck a pu être sincère dans ses désirs de paix, mais derrière lui étaient les militaristes, dont 1l était le premier à se plaindre, et les pangermanistes qui ne dissimulaient pas leur soif d'expansion et de domination mondiales. Une alliance Anglo-Franco-Russe était le remède nécessaire à une maladie si dangereuse.

Enfin j'avais une autre raison qu'à mon étonnement Bismarck ne devina pas. Comment pouvait-il espérer que moi, un Russe d'origine serbe d'Herzégovine, je puisse coopérer à placer la Bosnie et l’'Herzégovine sous un joug, plus dangereux pour leur nationalité que celui même de la Turquie, et à mettre toute la race Serbe dans la dépendance de l’ Autriche ?

Il y avait à un manque étrange de psycho-analyse de la part de ce juge expérimenté de l’humanité.

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