JE ME JOINS A L'ARMÉE MONTÉNÉGRINE
Ainsi que je l’avais dit partout à Berlin et à Vienne, je me rendis à Raguse, non dans l'intention d'y demeurer, mais parce que c'était pour moi le meilleur centre d'mformation sur ce qui allait se passer en Herzégovine, au Monténégro et dans les Balkans en général. Comme il fallait s'y attendre, l’éloquence du grand homme d'Etat Anglais avait produit un effet formidable sur les Insurgés et électrisé tous les Serbes. Le Gouvernement de Belgrade et le peuple Serbe n'avaient pas cédé au désir d'aider militairement leurs frères de race qui combattaient, surtout par la crainte d'entraîner avec eux la Grande Puissance Slave en pleine période de réformes libérales, c’est-à-dire désirant la paix par-dessus tout. Mais maintenant qu'ils croyaient entendre l’Angleterre déclarer ouvertement qu’elle approuvait ce que la Russie avait toujours désiré faire en faveur des peuples Balkaniques, 1ls pensaient que la Russie ne pouvait plus hésiter.
Le Métropolitain Michel, d’autres amis de Belgrade, m’'avaient tenu au courant de la vive sympathie avec laquelle le Gouvernement et le peuple Serbes suivaient mes efforts en vue d'obtenir l’autonomie de la Bosnie-Herzégovine. Quelques hommes politiques de Belgrade, tout en ignorant mon voyage à Constantinople et l'offre du Grand Vizir, jugeaient qu'il serait désirable de me confier le soin de rapatrier les Réfugiés et d’organiser le régime de l’autonomie dans Îles deux provinces. Par la suite j'ai appris que l’un d'eux me fit le reproche de n'avoir pas su arranger les choses de cette manière.
Naturellement, l'insurrection Bulgare, la nouvelle attitude de l’ Angleterre modifiaient la situation de fond en comble. Si la Bulgarie pouvait espérer l’indépendance, comment la Bosnie et l’'Herzégovine se contenteraient-elles de l’autonomie? Déjà le Gouvernement de Belgrade avait recu de Cettigné des suggestions relatives à « la nécessité de s’entendre pour préserver les deux contrées sœurs d’influences étrangères », mais ne partageant pas les sentiments de méfiance de la camérilla Monténégrine, 1l était demeuré indifférent. Désormais une alliance de la Serbie avec le Monténégro pour libérer la Bosnie et l'Herzégovine, tandis que la Russie assurerait l'indépendance de la Bulgarie, semblait aussi naturelle qu'opportune.
En m'informant de la décision de leur Gouvernement, mes amis Serbes ajoutalent que J'étais attendu en Serbie, le neuple tout entier espérant que je prendrais part à la lutte nationale, soit dans la diplomatie, soit
dans l’armée. J'y avais pensé moi-même. Pendant que je travaillais à obtenir l’autonomie de la Bosnie et de l'Herzégovine, je ne perdais pas de vue un objectif beaucoup plus vaste. — L’Unité de toute la race Serbe. — J'étais là bien plutôt d'accord avec les Serbes qu'’avec les Monténégrins. En effet, ces derniers, surtout dans la classe élevée, caressaient l’idée d’ajouter à leur pays l'Herzégovine et le Nord de l’ Albanie de façon à à reconstituer le Royaume médiéval de Zeta. |
Ma raison me conseillait donc d’aller en Serbie, mais mon cœur souffrait à la pensée de me séparer de mon pays d’origine, avec lequel j'avais désiré combattre dès le premier moment à Paris. En le connaissant, j'avais aimé à son tour le peuple du Monténégro, et je brülais de le voir donner toute sa mesure dans cette lutte qu’il soutenait depuis des siècles pour la Foi et la Liberté...
D'ailleurs, j'étais profondément blessé par les accusations absurdes que les favoris du Prince Nicolas avaient portées contre moi, et qu'il n’avait pas repoussées. Je désirais réduire à néant toutes ces calomnies, et en appeler à la justice du Prince. C’est DORE j'allai à Cettigné.
Le Prince me reçut de grand matin; il me parut fort agité, prêt à m'accabler de reproches. Notre entrevue fut extrêmement orageuse. Dans la chaleur de la discussion nos voix s’élevèrent à un tel diapason qu’un aide de camp du Prince prit peur et vint deux fois à la porte s'enquérir, s’il n'avait pas été appelé. La première fois, le Prince le renvoya brutalement: la seconde je fermai la porte à clé, sans en demander la permission, et je
M. de Wesselitsky Bojidarovitch Octobre 1876
m'exprimai avec une telle liberté que si j'avais été arrêté et condamné à mort à la suite de cette explication, je n'en aurais pas éprouvé de surprise.
En fait, la violence avec laquelle je mettais mes ennemis au défi de répéter leurs accusations en ma présence, mon insistance à demander justice au Prince agirent sur lui mieux qu'un raisonnement calme ou une plaidoirie respectueuse.
Il s’écria soudainement :
&« Oui, vous avez raison. Je vous crois, je méprise vos calomniateurs.. Sous peu de jours nous entreprendrons une guerre décisive. Venez partager avec moi ses pénis et sa gloire... Nous serons comme deux frères, nous dormirons sous la même tente, nous mangerons le même biscuit. Nous allons combattre pour l’indépendance de tous les Serbes, de tous les Chrétiens des Balkans. »
Et 1l m'embrassa avec effusion.…
En sortant du Palais, je remarquai que je tenais mon parapluie à la main; ceci me parut tellement incongru pour un homme qui allait combattre les Turcs que je lançai loin de moi cet objet inutile et courus presque chez mon ami le Voyvoda Verbitza pour lui raconter ce qui venait de se passer.
Lorsque je lui dis que Bozho Petrovitch m'avait affirmé à Berlin que les Chefs Insurgés s'étaient plants de moi au Prince, Verbitza se montra indigné.
« Bozho est un honnête homme, comment sa conscience lui a-t-elle permis d’accepter une pareille mission; c'est une invention honteuse de ceux qui forment une
vraie clique. Ils n’ont même pas osé suggérer leurs doutes aux Chefs des Insurgés, j'en suis absolument sûr. Eux et tous les Herzégoviniens vous considèrent comme leur véritable représentant. Il y a une heure à peine, l'un d’eux est venu me demander où vous étiez maintenant et quelles étaient vos instructions.
« Oh! le voici... »
En ce moment non pas un, mais trois Chefs Herzégoviniens entrèrent et me saluèrent avec joie puis m'accompagnèrent où J'étais descendu, heureux d'apprendre que la guerre était certaine et que nous allions tous combattre ensemble.
Avant de me laisser partir, Verbitza m'avait fait promettre de revenir chez lui pour le diner de midi et il avait ajouté :
« Je vous prêterai un de mes costumes Monténégrins qu'on ajustera pour vous en attendant celui que vous allez commander aujourd’hui même. Puisque le Prince désire que vous combattiez dans notre armée, vous êtes désormais des nôtres et devez vous vêtir comme nous ».
Je suivis son conseil et, vers deux heures de l’aprèsmidi, il me conduisit à la promenade favorite du Prince Nicolas. Lorsque celui-ci m’aperçut transformé exténeurement en Monténégrin, 1l me désigna aux Voyvodas Plamenatz et Matanovitch qui l’accompagnaient en disant :
« Le voilà tel que j'ai toujours désiré le voir », et me prenant par le bras, il me fit marcher avec lui. Après cette promenade, nous revinmes vers le Palais et le Prince s’assit sous le fameux chêne où il avait l’habitude
d'écouter les plaintes de ses sujets et de leur rendre Justice.
[Il me fit asseoir à sa droite et comme plusieurs Voy-
vodas étaient venus se mêler à sa suite, il dit d’un ton
ferme :
« Voici notre véritable ami qui a mis tant de zèle à secourir nos frères de race et à attirer l'attention des Gouvernements et des Peuples d'Europe sur la situation des Chrétiens des Balkans. Il est, à la fois, un Herzégovinien et un Russe, maintenant il est aussi un V’oinik (soldat) Monténégrin et 1l vient avec nous pour combattre les Turcs. »
Ce discours fut salué par de bruyantes acclamations. Bien des années après, J’appris qu’au nombre des auditeurs se trouvait un jeune Serbe qui venait de terminer ses études à Raguse. Très intéressé depuis des mois par mon activité, et apprenant que j'étais à Cettgné, il cherchait à faire ma connaissance. Toutefois, me voyant assis à côté du Prince et l’entendant me louer publiquement, il se sentit intimidé et renonça à m'approcher.
Lui-même me raconta ses impressions en 1890 pendant ma visite à Belgrade où il était alors Premier Ministre de Serbie. Depuis Nicolas Pachitch m'’honora de son amitié jusqu'à l'heure de sa mort dont je ne puis pas me consoler.
Le 2 juillet, la guerre ayant été déclarée, le Prince Nicolas passa en revue sa petite, mais vaillante armée, puis se mettant à sa tête, prit le chemin de la frontière. Quittant la petite plaine où s'élève Cettigné, il fit rapi-
dement gravir à son cheval une première colline derrière laquelle commencent les hautes montagnes. Je galopais seul à côté de lui et me sentais inexprimablement heureux je me disais à moi-même :
— « Plus de propagande, finies les négociations ; je n'ai plus qu’à combattre notre ennemi héréditaire, je vais vivre comme mes ancêtres ont toujours vécu. Quel repos !…. |
G. DE WESSELITSKY BOJIDAROVITCH.