‹ Dix mois de ma vie 1875-1876Chapitre 31 sur 34 · ENTREVUE AVEC BISMARCK · texte numérisé non relu

ENTREVUE AVEC BISMARCK

L'événement qui, en vingt quatre heures, allait absorber l'attention des politiciens, inquiéter l’opimion publique, même dans les pays qui, comme l’Allemagne, n'avaient aucun intérêt du côté des Balkans, et modifier de fond en comble toute la situation de l'Europe était une insurrection en Bulgarie, suivie naturellement par des massacres. Sur le moment, il m'était impossible d’en prévoir les conséquencees lointaines, mais il y avait si longtemps que l'extension des soulèvements Chrétiens de l'Ouest à l’Est des Balkans me paraissait inéluctable, qu'il me fut aisé de saisir quels en seraient les effets immédiats.

Le centre de gravité de la question des Balkans allait se déplacer; de Bosnie-Herzégovine il passait en Bulgarie, pays plus vaste, ayant une bien autre importance stratégique et commerciale. Puis, la Bulgarie n’était séparée de la Russie que par l’étroite bande de la Bessarabie Roumaine, ce qui rendait une intervention Russe infiniment plus facile que lorsque les provinces

Occidentales de la Turquie étaient en cause. Les Slavophiles ardents auraient beau jeu pour s’agiter en faveur d'une intervention immédiate, ce qui augmenterait les appréhensions de l’ Angleterre et stimulerait les ambitions de l'Autriche en conformité avec le plan de Bismarck.

Et c'était précisément aujourd'hui qu'il désirait me voir.

O1 l’entrevue avait eu lieu un jour ou deux plus tôt, j'aurais tenté de plaider la cause de la paix des Balkans au moyen d'un accord entre la Porte et les Insurgés.

Maintenant, on ne pouvait plus espérer voir la Turquie accorder l'autonomie à deux provinces qui s'étaient soulevées contr'elle, alors que la révolte d’une troisième Ja menaçait. Et n’était-il pas probable que la Bosnie et l’'Herzégovine se joindraient à la Bulgarie sous la pression du Monténégro, qui offrirait peut-être d’unir ouvertement ses forces à celles des Herzégoviniens. ‘T'outefois 1l existait des questions plus importantes en Europe, pardessus tout, celle des relations entre l’Allemagne et la Russie ; 1l y avait là matière à un entretien avec le Chancelier de l’Empire Allemand.

Il me reçut immédiatement sans aucune cérémonie, comme une simple connaissance, me rappelant notre rencontre à Biarritz. Il loua ma « bonne œuvre » en faveur des Réfugiés, le « zèle » avec lequel j'avais rempli ma mission paciñicatrice.

— « Personne n'aurait pu s’en acquitter mieux que vous et vous n'êtes pas responsable d’un événement qui se produit en dehors de votre sphère d'activité ». Puis

il commença à parler de l’amitié de l’ Allemagne pour la Russie.

— 4 Nous n'avons aucun intérêt en Orient ; nous n’avons qu'à y soutenir ceux de notre amie traditionnelle. Je vous le dis franchement, en ce qui concerne les Balkans, je suis Russe.

Il y a de dangereux problèmes dans la Ÿ elipolité.

le meilleur moyen de les résoudre pour la Russie et l'Allemagne est de ne faire qu’un ».

— « Permettez-moi, mon Prince,de vous remercier respectueusement de cette déclaration si nette. En soutenant la Russie en Orient, l’ Allemagne prouve qu’elle apprécie à sa valeur l’appui que la Russie a donné à l'unification nationale de l'Allemagne. La Russie ne cherche pas une extension territoriale dans les Balkans, mais elle poursuit la libération graduelle des Peuples Balkaniques. |

La réforme politique et sociale, maugurée par notre Empereur, exige une paix prolongée dont le maintien est le principal souci du Gouvernement Russe. Cette li-

gne de conduite va devenir malaisée à suivre, en raison «

des sympathies ardentes des Russes pour leurs frères de

race et de religion ».

— « Pourtant la guerre, qui ne peut être que triom-

phale, donnerait à la Russie Constantinople et les Dé- «

troits ?

Est-ce que la perspective de restaurer la Croix sur le dôme de Ste Sophie ne fait pas battre le cœur de tous les

Russes à »

% e A GE | 2. TER 4 LA « — « Il est vrai ; moi-même j'ai été ému à cette

pensée ; néanmoins — je ne parle ici qu'à titre personnel — en y réfléchissant, je suis arrivé à conclure que la possession de Constantinople serait nuisible à la Russie. La ville peut-être occupée provisoirement, la liberté des Détroits doit être assurée, mais si la Russie s’an- : nexait Constantinople, elle commettrait une erreur politique dont les suites lui seraient fatales.

Si je vous exposais mes raisons, je craindrais d’empiéter sur votre temps qui est précieux. (Je ne les ai jamais expliquées à Bismarck, mais plus tard à Isvolsky, lorsqu'il était Ministre des Affaires Etrangères ; 1l les adopta et les mentionne dans ses Mémoires).

— « Oh !.. comme c’est intéressant. Vous me ferez grand plaisir en me les développant lors de votre prochaine visite. Allez-vous retourner à Vienne ? J’aimerais vous voir fixé à Berlin ».

En 1885, le Prince Bismarck me demanda formellement de venir à Berlin « travailler à resserrer l’amitié entre les Nations Russe et Allemande ».

Nos relations privées, connues seulement du Comte Herbert, se continuèrent lorsqu'il n’était plus Chancelier et même après que j'eus quitté la Prusse,

Dans la seconde partie de mes Mémoires, j'aurai beaucoup à dire là-dessus. Parlant ici d’une entrevue, qui a été la cause initiale de nombreuses conversations dont je conserve le précieux souvenir, je ne veux pas laisser passer l’occasion de noter le caractère très particulier de ces entretiens.

Comment le Prince Bismarck, dont tous les instants étaient pris par les affaires de l'Etat et des visiteurs du

plus haut rang, a-t-1l pu me consacrer une si large part de son temps et de son attention ? Cela m a souvent intrigué.

Jamais il ne me demanda de le renseigner sur la Russie, car il connaissait la Russie et ses affaires infiniment mieux que moi; il n'essaya pas davantage de modifier ma ligne de conduite sachant que ce serait tout à fait inutile. [Il me dit une fois :

— « C'est un agréable changement pour moi de causer avec un homme appartenant à un Weltanschauung entièrement différent, quoiqu'aussi familier avec la culture allemande qu’un véritable Allemand. »

Il avait posé à nos entrevues une condition absolue — non la discrétion, il savait qu'elle allait de soi — mais que j'exprime mes vues personnelles avec une entière liberté sans tenir compte des siennes. Jamais il n'y eut de discussion entre nous; généralement, il donnait son opinion sur un sujet et alors j’exposais la mienne. La fois suivante, si ses idées s'étaient modiñées, 1l le mentionnait comptant que j agirais de même.

Souvent, je me suis étonné de voir qu'il ne me tenait pas rancune lorsque je m'opposais à plusieurs de ses plans, ce qu'il savait parfaitement. Je finis par comprendre que s’il refusa toujours d’entraver mon activité en Allemagne, ce que d’autres lui conseillaient, c’est qu'il“ voyait clairement qu'un Russe d’origine Yougoslave ne pouvait agir d'une manière différente. |

De plus, une raison puissante l’inclimait à l’indul-“ gence : sa profonde conviction que l’amitié de la Russie pour l’Allemagne avait une importance primordiale lui ë

faisait souhaiter de rester en contact personnel avec un Russe Nationaliste dont la sincérité ne lui était pas douteuse.

Les Allemands sont persuadés en général qu’ils comprennent mieux Shakespeare que les Anglais. Peut-être me pardonneront-ils si je dis que je crois comprendre Bismarck mieux que beaucoup de ses compatriotes.

Après avoir été longtemps adoré par eux, il demeure une des grandes figures de leur histoire nationale; mais je ne crains pas de dire qu’ils n’ont jamais bien compris, ni apprécié à leur juste valeur, quelques-unes de ses qualités les plus remarquables. Je classe, parmi elles, sa grande modération, l'équilibre de son esprit et l’art d'éviter d’une façon absolue tout ce qui était inutile et superflu.

L'expérience m'a enseigné combien cet art est difficile à acquérir.

Au début de ma vie à Londres, j'éprouvais une grande difficulté à lire le nom d’une station de chemin de fer ; ma vue s'égarait sur les nombreuses annonces qui encadraient ce nom de tous les côtés. Il me fallut des mois pour ne plus apercevoir ces avertissements superflus et concentrer du premier coup mon regard sur le nom de la station. En avançant en âge, j'ai aussi essayé d'écarter tout ce qui est sans rapport avec mes occupations personnelles et je n'y ai pas encore entièrement réussi.

Eh! bien, Bismarck semblait être né avec cet aveuglement pour tout ce qui ne lui était pas essentiel de voir ou de savoir; il ne distinguait que ce qu’il avait be-

soin de connaître. Il évitait automatiquement de dire

ou de faire ce qui n’était pas utile.

Si je parle longuement de l’impression que le Chancelier fit sur moi, c’est que notre entrevue fut le seul souvenir agréable de cette visite à Berlin, qu m'en laissa tant de pénibles, et marqua lä fin d'une activité heureuse jusque là depuis Août 1875.

J'avais à peine quitté le palais du Chancelier, ma voiture suivait encore la Wilhemstrasse, lorsque je croisai le Comte Andrassy allant à son tour chez Bismarck.

Dès qu'il me vit, il arrêta son cocher et fit un signe impératif au mien; puis il descendit de voiture et vint à moi. Il appuya la main gauche sur mon épaule, m'empéchant ainsi de me lever; alors étendant la main droite, il saisit la mienne, la secoua fortement et la conserva tandis qu'il me regardait jusqu'au fond des yeux avec une expression de bonté et de tristesse. Après un long moment, il me serra de nouveau la main, me quitta et remonta en voiture, sans qu'un mot eût été échangé entre nous.

Je compris qu'il désirait m'exprimer son chagrin d’avoir à briser l'espèce d'alliance que nous avions contractée relativement à la question de Bosnie-Herzégovine. Îl ne s'y résignait qu'en raison de circonstances plus fortes que sa volonté. Ses sentiments à mon égard

ne changèrent jamais et il saisissait toutes [les occasions

de me témoigner sa sympathie.

Ce fut Bismarck qui lu apprit moyennait quelles conditions la Bosnie et l’Herzégovine passeraient sous -

Ja domination des Habsbourg. Elles ne devaient pas

être annexées, mais seulement occupées et le Gouverneur Général nommé par l'Empereur serait un Hongrois. Roditch ne recevrait aucun poste important et ne jouerait aucun rôle de premier plan. Bismarck avait accompli de tels progrès dans ses relations avec François Joseph qu'il put garantir à Andrassy qu'il continuerait à jouir de la faveur Impériale pourvu qu'il conformât sa conduite à la nouvelle politique.

Cette nouvelle politique exigeait naturellement qu'il me mit de côté; mais Je compris si bien qu'en agissant ainsi Andrassy ne faisait qu’obéir à la nécessité que son attrayante personnalité conserva le même charme à mes yeux. J'ai aussi gardé le meilleur souvenir de plusieurs Hongrois de la haute aristocratie avec lesquels je m'étais lié. Quelles que divergences qu'il y eut dans notre manière de voir, j'ai toujours admiré leur dévouement à l'intérêt de la Hongrie et apprécié le charme de leur courtoisie à l'égard d’un adversaire politique. Après avoir été éliminé d'une entente avec le Ministre des Affaires Etrangères d’Autriche-Hongrie, je perdis bientôt ma situation d'Agent officieux du Ministère des Affaires Etrangères de Russie.

Lorsque le Prince Gortchakoff quitta Berlin, j'étais parmi ceux qui allèrent lui dire adieu au chemin de fer. Ïl nous apercut, Yonine et moi, nous fit signe de venir à lui et, pendant un moment, arpenta le quai de la gare entre nous. Après nous avoir conté une ou deux anecdotes, 1l se tourna brusquement vers moi :

« Où allez-vous maintenant ?

— À Raguse.

— Pourquoi faire?

— Continuer à prendre soin des Réfugiés.

— Ah! »

Ïl n’ajouta rien. C'était une façon courtoise et élégante de me faire comprendre que ma mission- politique était terminée; mais que, néanmoins, 1] entendait conserver des relations personnelles avec moi.

À mon retour à Vienne, je n'étais donc plus qu'un:

simple particulier et je n’avais nulle intention de m'in:

poser aux personnalités éminentes, qui s'étaient montrées si bienveillantes pour moi, lorsque je remplissais une mission politique considérée comme importante; je ne leur fis donc aucune visite. À mon vif étonnement, les quatre Ambassadeurs qui avaient bien voulu traiter presque sur un pied d'égalité le Représentant des Ir

surgés, n apportèrent aucun changement extérieur à nos relations. Ils vinrent me voir « pour s'informer de ma santé » et, sans faire la moindre allusion à mon changement de position, continuèrent à discuter librement avec moi les principales nouvelles politiques et, avant tout, les événements de Bulgarie. Au début de juin, la saison était terminée à Vienne, mais beaucoup de mes amis Viennois vinrent aussi me voir et m'invitèrent à aller passer quelque temps dans leurs châteaux.

Au contraire, les politiciens et les financiers, qui

avaient compté tirer de gros bénéfices de mon élévation supposée, changèrent complètement d’attitude vis-à-vis de moi. Îls n'avaient pas su que le Poste de Gouverneur Général m'avait été offert :seulement le bruit s'était ré-

pandu, je ne sais comment, que par vanité j'avais refusé |

une très haute situation. Quelques-uns d’entre eux se plaignirent que, par ma faute, ils subissaient des pertes matérielles considérables.

Les événements de Bulgarie prirent une ampleur que je n'avais Jamais envisagée. Tandis qu’il avait fallu des mois d'’active propagande à moi et à mes amis, pour éveiller dans le public et les milieux politiques quelqu'intérêt pour les souffrances des Bosno-Herzégoviniens, les nouvelles de Bulgarie mirent vite l’Europe moralement en feu.

Et ce fut la nation, qui, quoique extrêmement philanthrope et charitable en général, était restée jusque là pour des raisons historiques, la moins émue de l’oppression des Chrétiens d'Orient, qui s’enflamma davantage, l’Angleterre…

Cette fois ses sentiments humanitaires furent portés à un degré d'enthousiasme 1rrésistible par le plus éloquent de ses hommes d'Etat. Au moyen de discours se succédant presque quotidiennement, M. Gladstone donna à l'opinion publique la force d’un volcan en pleine éruption.

L'effet de cette éloquence fut presque aussi grand sur d'autres pays, mais nulle part autant qu'en Russie. Les Russes furent stupéfaits de voir un Anglais se montrer plus ardent qu'eux en faveur d'un peuple Slave et Orthodoxe. De plus, ils étaient honteux de l'entendre proclamer comme l'unique solution de la question des Balkans, ce que beaucoup d’entr’eux gardaient au fond du cœur sans oser le dire tout haut. La formule de Gladstone : « Les Turcs doivent partir avec armes et

bagages » devint immédiatement le mot d'ordre des Russes patriotes. Sur ce point les sentiments du peuple étaient si unanimes et si forts que la bureaucratie ne” put réprimer dans la Presse Russe l'expression indignée du blâme, encouru par la politique du Gouvernement.

Les lettres envoyées de Londres par Mme Novikoff précipitèrent le mouvement ; elle écrivait à ses amis :

« Maintenant que le véritable chef du peuple Anglais a prouvé la nécessité d'expulser les Turcs d'Europe, c’est l'Angleterre qui va libérer les Chrétiens d'Orient, à la honte de la Russie qui n’a su précomiser que des réformes illusoires. »

A la vérité de sages Anglais, hommes d'Etat et diplomates, prévinrent loyalement leurs amis Russes qu'il ne fallait pas attacher une trop grande importance au mouvement populaire en Grande Bretagne.

Sir À. Buchanan m'expliqua que les applaudissements des auditeurs de M. Gladstone ne signifiaient pas : le moins du monde la volonté du peuple Anglais d’exécuter son programme, n1 même de le laisser exécuter par d’autres? Il existait différents courants d'opinion non moins forts, et qui à l’occasion se > manifestaient avec encore plus de violence.

Je vis par la suite combien 1l était dans le vrai. La Nation et le Gouvernement Britanniques ne pouvaient être tenus responsables des accès d’éloquence d’un chef de parti enthousiaste, Néanmoins, il est impossible de nier que, plus que tout autre facteur, les discours de Gladstone poussèrent la Russie à faire la guerre à la Turquie.

Le jour même où les premières nouvelles de l’insurrection Bulgare parvinrent à Londres, M. Gladstone répondit à la lettre concernant les atrocités Turques en Bosnie-Herzégovine que je lui avais adressée au mois de septembre précédent. Il me remerciait des détails que je lui avais donnés et me demandait des informations sur les massacres de Bulgarie. Il arriva que le matin où je recus cette épître, deux Représentants de la Bulgarie, T'sankov et Balabanov vinrent me voir. Je leur parlai de . l'intérêt que M. Gadstone prenait à leur nation et leur conseillai de lui communiquer toutes les informations qu ils recevralent. J'ai contribué de cette façon indirecte au célèbre pamphlet de M. Gladstone.…

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