‹ Dix nuits de rêveChapitre 10 sur 11 · NEUVIÈME NUIT · texte numérisé non relu

NEUVIÈME NUIT

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Le monde, sans qu'on sache pourquoi, commençait à s'agiter. La guerre semblait pouvoir éclater d’un instant à l’autre. On avait le sentiment que des chevaux échappés des incendies, nus, galopaient nuit et jour, déchaînés, autour de la demeure, et que nuit et jour des troupes de fantassins les pourchassaient dans le tumulte. Et pourtant, au-dedans de la maison, tout demeurait d’un calme profond.

Dans la maison vivent une jeune mère et un enfant de trois ans. Le père est parti quelque part. C’est par une nuit sans lune que le père est parti. Assis au bord du plancher, il chaussa ses sandales de paille, coiffa son capuchon noir, et il sortit par la porte de la cuisine. La lueur de la lanterne que tenait alors la mère traça un long rai dans les ténèbres et vint éclairer le vieux cyprès, devant la haie vive.

Le père, depuis, jamais ne revint. La mère, chaque jour, demande à l'enfant de trois ans : « Et ton père ? » L'enfant ne répondait rien. Au bout d’un temps, il sut répondre : « Là-bas. > Quand la mère demandait : « Quand revient-il ? » il répondait encore « Là-bas », et il riait. Alors la mère riait aussi. Et elle lui répéta je ne sais combien de fois les mots : « Il revient bientôt. > Mais l'enfant n’en retint que « bientôt ». Parfois, quand on lui demandait : « Où est ton père ? » il répondait :

« Bientôt. »

La nuit venue, quand les alentours s’apaisaient, la mère resserrait sa ceinture, glissait à sa taille le poignard au fourreau de peau de requin, attachait l’enfant sur son dos avec une étroite ceinture d’étoffe, et sortait sans bruit par le portillon. La mère allait toujours en zôri. Et l'enfant, parfois, s’endormait sur son dos au bruit de ces sandales.

On quitte le quartier des demeures aux longs murs de terre en descendant vers l’ouest ; au bas de la pente douce, un grand ginkgo. On prend à droite à la hauteur de ce ginkgo, et à une centaine de pas au fond se dresse un torii de pierre.?7 D’un côté des rizières, de l’autre rien que des bambous nains, jusqu’au torii ; on le franchit, et c’est un bois sombre de cèdres. Vingt toises encore le long du dallage, et l'on débouche au bas des marches du vieux pavillon de prière. Au-dessus du tronc des offrandes, lavé par les ans jusqu’au gris souris, pend la corde d’une grosse cloche ; et de jour, on voit auprès de la cloche la tablette qui porte : Hachiman-gü.* Le caractère hachi, formé comme de deux pigeons qui se font face, amuse œil. Il y a bien d’autres tablettes encore. La plupart portent des cibles d'or percées par les hommes du clan, avec, ajouté, le nom du tireur. Quelques sabres offerts, de loin en loin.

Passé le torii, à la cime des cèdres, toujours, un hibou hulule. Et les zôri de pauvre claquent, flic, flac. Quand cela cesse devant le pavillon, la mère sonne d’abord la cloche, puis aussitôt s’accroupit et frappe dans ses mains. C’est l'instant, presque toujours, où le hibou cesse net de chanter. Alors la mère, d’une âme entière, prie pour le salut de son mari. Dans son idée, son mari étant samouraï, une prière ainsi portée, par détresse sans recours, à Hachiman, dieu de larc et des flèches, ne pouvait raisonnablement rester sans réponse ; et à cette seule pensée elle se tenait,

obstinée.

26. Züri : sandales plates à lanière. Celles de l'enfant du texte sont dites « de pauvre » (hiyameshizôri), sandales de paille grossières.

27. Torii : portique marquant l'entrée du domaine sacré d’un sanctuaire shinto.

28. Hachiman-gü : sanctuaire dédié à Hachiman, dieu des guerriers et de l'arc, protecteur naturel

d’une famille de samouraïs.

Neuvième nuit

Souvent l'enfant s’éveille au son de la cloche et, ne voyant que du noir autour de lui, se met soudain à pleurer sur ce dos. La mère alors, tout en murmurant sa prière, balance le dos pour lapaiser. Parfois les pleurs s'arrêtent net. Parfois ils redoublent de plus belle. Dans un cas comme dans l’autre, la mère ne se relève pas de sitôt.

Quand elle a prié tout son saoul pour la vie de son mari, elle dénoue alors étroite ceinture, fait glisser l'enfant du dos vers le devant, le serre dans ses deux bras et monte au pavillon : « Sois sage, attends un petit moment », dit-elle, et, sans manquer, elle frotte sa joue contre la joue de l'enfant. Puis elle allonge la ceinture, en lie l'enfant, et en attache l’autre bout à la balustrade du pavillon. Après quoi elle redescend les marches et, sur les vingt toises de dallage, va et vient, va et vient : les cent allers du ohyakudo.?

Lié au pavillon, l'enfant rampe dans le noir, sur la large galerie, aussi loin que la ceinture le permet. Ces nuits-là, pour la mère, comptent parmi les plus douces. Mais quand l’enfant attaché pleure à fendre l’âme, la mère perd tout repos. Le pas du ohyakudo se précipite à l'extrême. Le souffle se brise. Quand il n’y a vraiment plus moyen, elle remonte parfois au pavillon à mi-course, console l'enfant comme elle peut, puis reprend le ohyakudo depuis le commencement.

Le père, pour lequel la mère usait ainsi tant et tant de nuits sans sommeil, le cœur rongé d’inquiétude, était mort depuis longtemps déjà, tué par des rônin.*°

Cette triste histoire, c’est de ma mère que je la tiens, dans le rêve.

29. Ohyakudo, « les cent fois » : pratique votive consistant à parcourir cent fois la distance entre un repère et le sanctuaire, en priant à chaque passage.

30. Rônin : samouraï sans maître ; ici, les bandes armées des troubles qui marquèrent la fin du shogunat.

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