Shimada : chignon haut des jeunes femmes et des geishas
Huitième nuit
Le teint si terne qu'il faisait peine. Elle saluait, disait je ne sais quelles politesses ; mais l’interlocuteur, lui, refusait obstinément de paraître dans le miroir.
Alors un grand homme en blouse blanche vint derrière moi et se mit, ciseaux et peigne en main, à considérer ma tête. Je tortillai ma maigre moustache et je demandai : alors, qu'en dites-vous, est-ce que cela peut devenir quelque chose ? L’homme en blanc, sans un mot, tapota légèrement ma tête de son peigne couleur d’ambre.
« Voyons, la tête, soit ; mais dites, est-ce que cela peut devenir quelque chose ? » redemandai-je à l’homme en blanc. L’homme en blanc, toujours sans répondre, fit chanter ses ciseaux : tchaki, tchaki.
J'avais les yeux grands ouverts, décidé à ne rien perdre des reflets du miroir ; mais à chaque morsure des ciseaux des mèches noires volaient vers moi, et, la peur venant, je finis par fermer les yeux. Alors l’homme en blanc dit ceci :
« Monsieur a-t-il vu le marchand de poissons rouges, devant la boutique ? »
Je dis que non. L’homme en blanc s'en tint là et continua de faire chanter ses ciseaux. Quand soudain quelqu'un cria à pleine voix attention ! D’un sursaut j'ouvris les yeux : sous la manche de l’homme en blanc je vis une roue de bicyclette. Puis le brancard d’un pousse. Mais déjà l’homme en blanc me prenait la tête à deux mains et la tournait de force sur le côté. Bicyclette et pousse disparurent tout à fait. Les ciseaux chantaient : tchaki, tchaki.
Bientôt l’homme en blanc passa de mon côté et se mit à tailler autour de l'oreille. Les mèches ne volaient plus vers le devant : je rouvris les yeux, rassuré. Mochi de millet, mochi, mochiii,® criait une voix toute proche, avec le petit pilon qu'on battait exprès en cadence contre le mortier. Je
n'avais plus vu de marchand de mochi de millet depuis l'enfance, et
23. Mochi : pâte de riz gluant pilé ; le marchand ambulant battait le mortier en cadence pour annoncer son passage. Celui-ci vend des mochi de millet (awæmochi), friandise populaire d'autrefois.
j'aurais bien voulu y jeter un œil. Mais le marchand de mochi se garda toujours de paraître dans le miroir. Seul le bruit du pilon battait.
Je glissai tout ce que j'avais de regard vers l'angle du miroir, à le forcer. Et voilà que derrière la caisse grillagée une femme était assise, installée là je ne sais depuis quand. Une grande femme au teint brun, aux sourcils épais, les cheveux relevés en ichôgaeshi, # vêtue d’un kimono sans doublure au col de satin noir ; un genou dressé, elle comptait des billets. Des billets de dix yens, semblait-il. Les longs cils baissés, les lèvres minces serrées, la femme comptait les billets de toute son âme ; et son compte allait d’une vitesse prodigieuse. Pourtant, le nombre des billets paraissait ne devoir s'épuiser jamais. Sur son genou n’en reposaient guère qu’une centaine ; et cette centaine, comptée et recomptée tant qu’on voudra, restait une centaine.
Je contemplais, hébété, ce visage de femme et ces billets de dix yens. Alors, tout contre mon oreille, l’homme en blanc dit d’une voix forte : « On lave ! » L'occasion tombait trop bien : à peine levé du fauteuil, je me retournai vers la caisse grillagée. Mais derrière le grillage, plus rien : ni la femme, ni les billets, rien ne se voyait plus.
Je payai mon dû et je sortis : à gauche de l'entrée, cinq petits baquets en forme de koban s'alignaient,” et dedans, des poissons rouges en quantité, des rouges, des tachetés, des maigres, des gras ; et le marchand de poissons rouges se tenait derrière. Le marchand, les yeux fixés sur les poissons alignés devant lui, le menton dans la main, restait là, immobile, sans presque un regard pour le mouvement de la rue passante. Je restai un moment debout à contempler ce marchand de poissons rouges. Mais tout le temps que je le contemplai, le marchand ne bougea pas d’un che-