SIXIÈME NUIT
Le bruit courait qu'Unkei!? taillait des Ni6!* à la grande porte du temple Gokoku-ji ; 4 j’y allai donc voir, chemin faisant d’une promenade, et je trouvai déjà foule assemblée avant moi, occupée à commenter ferme.
À cinq ou six toises devant la porte se dressait un grand pin rouge, dont le tronc, en oblique, masquait les tuiles du faîte et s’élançait jusqu’au ciel bleu lointain. Le vert du pin et la porte de laque rouge se renvoyaient lun à l’autre leur éclat, et c'était magnifique. La place du pin, de surcroît, était heureuse. Sans gêner l'œil, il coupait en biais le coin gauche de la porte et s'élargissait en montant jusqu’à déborder le toit ; tout cela avait je ne sais quoi d’ancien. On aurait dit l’époque de Kamakura.!
Or ceux qui regardaient étaient tous, comme moi, des gens de Meiji.!£ Les tireurs de pousse, surtout, faisaient nombre.!” Des hommes qui attendaient le client au coin des rues et s’ennuyaient, à coup sûr.
« C'est du gros ouvrage », disait Pun.
12. Unkeï (mort en 1223) : le plus illustre sculpteur bouddhique du Japon, maître de l'époque de Kamakura, auteur notamment des deux gardiens colossaux de la grande porte du Tôdai-ji, à Nara. 13. Niô : les « rois bienveillants », paire de gardiens musculeux et farouches dont les statues encadrent la porte des temples bouddhiques.
14. Gokoku-ji : temple de Tokyo fondé en 1681, proche des lieux où vécut Sôseki.
15. Époque de Kamakura (1185-1333) : premier shogunat, âge d’or de la sculpture bouddhique. 16. Ëre Meïji (1868-1912) : celle de l'ouverture et de la modernisation forcée du Japon ; celle de Sôseki lui-même.
17. Pousse : le pousse-pousse (jinrikisha), voiture légère tirée par un homme, omniprésente dans les villes de Meiïji.
Sixième nuit
« Ça doit donner bien plus de mal que de fabriquer un homme », disait l'autre.
« Tiens donc, des Niô. On en taille encore aujourd’hui, des Nio ? Première nouvelle. Moi qui croyais que les Niô, c'était rien que du vieux », disait un troisième.
« Ça a l'air costaud, dites donc. Depuis toujours, à ce qu’on raconte, question force, personne n’a jamais battu un Niô. Plus fort que Yamatotakeru-no-mikoto, qu'on dit »,'# lança encore un homme. Celui-là avait retroussé les pans de son kimono dans sa ceinture et allait tête nue. Un homme fort peu instruit, selon toute apparence.
Unkei, sans le moindre égard pour les commentaires des badauds, faisait aller le ciseau et le maïllet. Pas une fois il ne se retournait. Juché en hauteur, il dégageait coup sur coup les abords du visage du Ni.
Unkei portait sur la tête une sorte de petit bonnet eboshi!”? et, sur le corps, un grand vêtement aux manches amples, un suô? ou je ne sais quoi, noué dans le dos. Son allure était antique au possible, sans le moindre accord avec la foule bavarde qui regardait. Je me demandai comment Unkei pouvait bien vivre encore à l’heure qu’il est. Voilà un fait bien étrange, pensais-je ; et je restais là, debout, à regarder.
Unkei, lui, sans paraître y trouver ni mystère ni prodige, taillait de toutes ses forces. Un jeune homme qui contemplait, tête levée, cette attitude, se tourna vers moi et se mit à louer :
« C’est bien Unkei, ça. À ses yeux, nous n’existons pas. Le héros sous le ciel, il n’y en a que deux, le Ni et moi : voilà tout son air. Bravo. »
Le mot me parut intéressant. Je tournai un instant les yeux vers le
jeune homme, qui enchaîna sans attendre :
18. Yamato-takeru-no-mikoto : prince légendaire des plus anciennes chroniques du Japon, archétype du héros guerrier.
19. Eboshi : haut bonnet laqué de l'aristocratie et des guerriers du Japon ancien.
20. Suo : vêtement de cérémonie des guerriers, à larges manches.
« Regardez-moi cette façon de mener le ciseau et le maillet. Il a atteint la merveille de la souveraine liberté. »
Unkei taillait à cet instant les sourcils épais, en relief d’un pouce de haut ; à peine redressait-il le fer du ciseau qu’il abattait le maillet de biais. Le bois dur cédait, entaille après entaille, l'épais copeau volait au son du maillet, et déjà le flanc d’un nez courroucé, aux ailes grandes ouvertes, montait du bois. Sa manière d'entrer le fer était d’un sans-gêne accompli. Et nul doute, semblait-il, n’y trouvait place.
« Comme il use du ciseau sans façon, et il en sort les sourcils, le nez, tels qu’il les veut », dis-je, à force d’admiration, comme pour moi-même.
Alors le jeune homme de tout à l’heure :
« Bah, il ne fabrique ni ces sourcils ni ce nez avec son ciseau. Des sourcils et un nez exactement pareils gisent enfouis dans le bois, et la force du ciseau et du maillet se borne à les déterrer. C’est comme tirer une pierre de la terre : aucun risque de se tromper. »
C'est alors, pour la première fois, que je compris la sculpture : la chose était donc ainsi. Et s’il en allait ainsi, n’importe qui pouvait en faire autant. L’envie me prit aussitôt de tailler moi-même un Nio ; je laissai à le spectacle et rentrai chez moi sans tarder.
Je tirai de la boîte à outils le ciseau et le marteau, et je passai derrière la maison : le chêne abattu par la tempête de l’autre jour, qu'on avait fait débiter à la scie pour le bois de chauffage, s’y trouvait empilé en abondance, en billes de bonne taille.
Je choisis la plus grosse et me mis à tailler avec entrain ; mais, par malheur, le Ni ne s’y trouvait pas. Dans la suivante non plus, la chance ne voulut pas que je le déterre. Dans la troisième, pas de Niô davantage. Je taillai Pune après l’autre toutes les billes empilées : aucune ne cachait de Nio. Je finis par comprendre que dans le bois de Meiji, décidément, aucun Niô n'est enfoui. Et par BR je compris à peu près, aussi, pourquoi
Unkei vit encore aujourd’hui.
Septième nuit