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Me voilà embarqué, je ne sais comment, sur un grand navire.
Ce navire, jour et nuit, sans le moindre répit, crache une fumée noire et avance en fendant les vagues. Le bruit en est formidable. Mais où va-til, nul ne le sait. Seulement, du fond des vagues monte le soleil, pareil à un tisonnier rougi au feu. Il vient se suspendre un moment juste au-dessus du grand mât, puis, sans qu'on sache quand, il dépasse le grand navire et le laisse derrière lui. Et à la fin, pareil au tisonnier rougi, il s'enfonce en grésillant au fond des vagues. À chaque fois, les vagues bleues bouillonnent au loin d’une couleur de bois de sappan.?! Alors le navire, dans son bruit formidable, se lance à sa poursuite. Sans jamais l’atteindre.
Un jour, j'arrêtai un homme du bord et je demandhai :
« Ce navire va-t-il vers l’ouest ? »
L’homme du bord prit une mine intriguée, me dévisagea un moment, puis demanda : « Pourquoi ? »
« Parce qu’il a l'air de courir après le soleil qui tombe. »
L’homme du bord partit d’un grand rire. Et il s’en alla vers l'avant.
« Le soleil qui va vers l’ouest, finit-il à l’est ? Est-ce bien vrai ? Le soleil qui sort de l’est, son pays est-il à l’ouest ? Est-ce vrai aussi ? Le corps sur la
vague. La barre pour oreiller. Vogue, vogue ! » scandait-on quelque part.
21. Bois de sappan (50) : bois de teinture donnant un rouge sombre, tirant sur le violet.
J'allai à la proue : des matelots en nombre, assemblés, halaient une grosse drisse.
Je me sentis infiniment seul. Quand pourrait-on remonter à terre, nul ne le savait. Ni vers où l’on allait. Une seule chose était sûre : la fumée noire crachée, les vagues fendues. Ces vagues étaient d’une étendue immense, bleues à perte de vue, sans limite. Parfois elles tournaient au violet. Seul, tout autour du navire en marche, l'écume gardait sa blancheur parfaite. J'étais infiniment seul. Plutôt que de rester sur un tel navire, autant me jeter à l’eau et mourir, pensais-je.
Les passagers étaient nombreux. La plupart semblaient des étrangers. Mais les visages étaient de toutes sortes. Un jour de ciel couvert où le navire roulait, une femme appuyée au bastingage pleurait sans fin. Le mouchoir dont elle s’essuyait les yeux paraissait blanc. Mais elle portait une robe qui semblait d’indienne. À voir cette femme, je compris que je n'étais pas seul à porter de la tristesse.
Un soir que j'étais monté sur le pont et regardais, seul, les étoiles, un étranger s’approcha et me demanda si je connaissais l'astronomie. L'ennui me rongeait au point de songer à mourir. À quoi bon connaître l'astronomie. Je me tus. Alors cet étranger me conta l’histoire des sept étoiles qui couronnent le Taureau. Puis il dit que les étoiles, la mer, tout était l’œuvre de Dieu. Enfin il me demanda si je croyais en Dieu. Je regardais le ciel, muet.
Une fois, entrant au salon, je vis une jeune femme en toilette éclatante qui, tournée vers le fond, jouait du piano. Auprès d'elle, debout, un homme grand et de belle prestance chantait. Sa bouche paraissait immense. Mais ces deux-là semblaient parfaitement indifférents à tout ce qui nétait pas eux deux. Ils paraissaient avoir oublié jusqu’au navire qui les portait.
Mon ennui ne fit que croître. Je résolus enfin de mourir. Un soir donc, à l’heure où personne n#tait alentour, je sautai d’un coup de tête
dans la mer. Or, à l'instant même où mes pieds quittèrent le pont, où le
Septième nuit
lien avec le navire fut tranché, la vie, soudain, me redevint chère. Du fond du cœur, je pensai : j'aurais mieux fait de m'abstenir. Mais il était déjà trop tard. Bon gré, mal gré, il me fallait entrer dans la mer. Seulement le navire, à ce qu’il faut croire, était bâti très haut : mon corps avait quitté le bord, mais mes pieds n’atteignaient pas l’eau de sitôt. Faute pourtant de rien à quoi me retenir, l’eau se rapprochait peu à peu. J'avais beau replier les jambes, elle se rapprochait. L'eau était noire.
Pendant ce temps, le navire, crachant comme toujours sa fumée noire, passa son chemin. Mieux valait y rester, füt-ce sans savoir où il allait : je le compris alors pour la première fois ; mais de cette sagesse je ne pouvais plus rien faire, et, portant un regret et une épouvante infinis, je
tombais sans bruit vers les vagues noires.