SCÈNE XII SUZANNE, BOUSCARDIN
BOUSCARDIN, rentrant de droite, un flacon de sels à la main.
Tiens!.. Où est-il?.. Parti? Envolé?
SUZANNE
Papa vient de l'emmener dans sa chambre. Allez-y vite, parrain!.
BOUSGARDIN.
Moi?
SUZANNE
Je vous en prie !
BOUSGARDIN.
Pourquoi faire?
SUZANNE
Pour empêcher un malheur, peut-être !
BOUSGARDIN.
Un malheur?
SUZANNE
Papa a parlé de sangsues, tout à l'heure...
BOUSGARDIN.
Oui, je sais, pour sa migraine. Ça me semble idiot; mais c'est le docteur Lorimois, qui les lui a ordonnées.
SUZANNE
Justement, voilà ce qui me fait peur!.. S'il s'était trompé !
Pourquoi veux-tu que... ? Le docteur Lorimois a l'air très intelligent ; il connaît son affaire !
SUZANNE
Cependant...
BOUSGARDIN.
Et puis, songe donc, ma chérie, c'est très délicat !..
Ça ne se fait pas ! Aller dire à un confrère : « Vous avez eu tort de prescrire... »
SUZANNE
Mais il n'est pas médecin !
BOUSCARDIN.
Allons donc !.
SUZANNE
Il est avocat.
BOUSGARDIN.
Gomment ?... Ce monsieur est avocat et il se permet de... ? Mais je vais le faire arrêter !
SUZANNE, terrifiée.
Arrêter! Lui!...
BOUSGARDIN.
Et tout de suite... (solennellement)... pour exercice illégal de la médecine !...
Il se dirige vers la porte du fond.
SUZANNE, l'arrêtant.
Parrain, je vous en prie !...
BOUSGARDIN.
Hein ?... Tu le défends?... Il t'intéresse, ce docteur de contrebande ? (Suzanne baisse les yeux.) Tu le connais donc?.. Mais parle, voyons, parle!...
SUZANNE, timidement.
Parrain ?
BOUSGARDIN.
Quoi, parrain ?
SUZANNE
Il m'aime.
BOUSGARDIN, feignant une grande colère.
Hein?... Tu dis?... Ce monsieur ose...? Ce mon-
sieur a l'audace de... ? — Ah ! Je suffoque !.. — Mais toi, toi ne l'aimes pas, j'espère ?
SUZANNE
Je... je crois bien que si !. .
BOUSCARDIN.
Oui, tu crois; mais heureusement tu n'en es pas sûre!... — Je vais le faire coffrer !
SUZANNE, câline.
Oh ! Mon petit parrain ! . . .
BOUSCARDIN, inflexible.
Il n'y a pas de petit parrain!...
SUZANNE, dramatique.
Hé bien!... Soit!... Allez!... Allez le dénoncer!... Moi...
BOUSCARDIN.
Toi?
SUZANNE
Moi, je sais ce qu'il me reste à faire !
BOUSCARDIN, à part, riant.
Elle est amusante !... (Haut, dramatiquement.) Tu vas... te tuer ?
SUZANNE, énergique.
Oui!
BOUSCARDIN.
Bien !. . . — Je crois, en effet, que c'est là le seul parti
à prendre I... (il va jusqu'à la porte du fond et s'arrête; Suzanne le suit du coin de l'œil. — Il revient.) Alors, je ne
te re verrai plus?
SUZANNE, tragique.
Non!
BOUSGARDIN.
Bien !... — Laisse-moi (/embrasser pour la dernière fois î... (il l'embrasse.) Adieu donc !
Adieu !...
BOUSGARDIN, il fait quelques pas et revient.
Si encore tu m'avais pris pour confident !...
SUZANNE
Gomment?
BOUSGARDIN.
Pourquoi ne m'as-tu pas dit que ce monsieur... Polydore... César... Ambroise ? — Gomment l'appelles-tu?
SUZANNE, timidement.
Maurice, mon parrain.
BOUSGARDIN.
Ah! Maurice?... Fichu nom!...
SUZANNE, protestant.
Oh!...
BOUSGARDIN.
11 te plaît, à toi ?
SUZANNE
Beaucoup !...
BOUSGARDIN.
Enfin !... Pourquoi ne m'as-tu pas dit qu'il t'aimait, ce monsieur... Maurice?
SUZANNE, reprenant confiance et redevenant câline.
Mais je ne m'en doutais pas!... Sans cela, vous savez bien, parrain, que je n'ai pas de secrets pour vous.
BOUSGARDIN.
Tu ne t'en doutais pas?... Et maintenant tu en es * sûre?
SUZANNE
Oh ! Oui, très sûre ! . . .
BOUSGARDIN.
Alors, il te l'a avoué ?
SUZANNE
Tout à l'heure, ici même.
BOUSGARDIN.
Si je l'avais pincé, le gredinl...
SUZANNE
Figure-toi!... Il me croyait toujours évanouie et...
BOUSGARDIN.
Il t'a fait une déclaration ?
SUZANNE
Oui, pensant que je ne l'entendais pas !... C'est même ça qui lui a donné le courage de parler !... Car il n'aurait jamais osé... Il est si timide!...
Pauvre petit!...