SCÈNE XIV
SUZANNE, MAURICE, BOUSCARDIN, GOURBEZON.
COURBEZON, à Maurice.
Docteur, vous êtes un maître!... — A la bonne heure, voilà un médecin, un vrai 1 (a Bouscardin.) Ce n'est pas comme toi, charlatan, qui me drogues sans résultat, depuis dix ans!... Lui, du premier coup, v'ian !... Ça y est!...
BOUSCARDIN.
Tu es guéri?
GOURBEZON.
Complètement.
BOUSCARDIN.
Plus de migraine ?
GOURBEZON.
Pas l'ombre!... La tête libre, légère!... C'est admirable !
Ah!... Papa, quel bonheur!
MAURICE
Certainement, capitaine, je suis on ne peut plus heureux...
GOURBEZON.
Pas tant que moi, allez!... Vous m'avez rendu un de ces services! Cristi!... Si jamais je puis vous prouver ma reconnaissance !...
BOUSGARDIN.
Tout de suite !
GOURBEZON.
Hein?
BOUSCARDIN.
Tu peux la lui prouver tout de suite, ta reconnaissance f
GOURBEZON.
Gomment cela?
BOUSGARDIN.
C'est bien simple!... 11 aime ta fille et ta fille l'aime...
GOURBEZON.
Bah! Mais ils se connaissent donc?
Oui, depuis quelque temps déjà !... On te racontera cela plus tard !... Tu consens au mariage?
GOURBEZON.
Mais je crois bien que j'y consens !
SUZANNE, l'embrassant.
Ah! Papa, que tu es gentil!
"TVIAURICE.
Ah! Capitaine!... Je ne trouve pas d'expression pour vous dire à quel point...
GOURBEZON.
Je serai très fier de vous avoir pour gendre!... Un médecin comme vous, avec l'avenir, qui vous attend !
BOUSGARDIN, à part.
Aïe!
GOURBEZON.
Car je vous l'ai dit., rappelez-vous : vous avez l'œil!... Vous irez loin !... Topez là, docteur I
MAURICE
Capitaine, je voudrais d'abord...
GOURBEZON.
Vous ne voulez pas toper?
Si... mais pas avant de vous avoir fait un aveu... nécessaire.
GOURBEZON.
Quel aveu?
' MAURICE
Je ne suis pas médecin.
COURBEZON
Hein?... Vous?... Vous n'êtes pas?... (Riant.) Ah! La bonne plaisanterie !
SUZANNE
C'est la vérité, papa !
GOURBEZON.
Allons donc !
BOUSCARDIN.
L'absolue vérité.
MAURICE
Je suis avocat.
GOURBEZON.
Avocat?...
MAURICE
Oui.
Oui.
BOUSCARDIN.
Oui.
GOURBEZON, furieux.
Mais alors, monsieur, depuis une heure, vous vous fichez de moi?
SUZANNE
Oh! Papa!
GOURBEZON.
Vous vous payez ma tête!...
MAURICE
Je proteste énergiquement!...
GOURBEZON.
La tête du capitaine Gourbezon!
BOUSCARDIN.
Mais non !
GOURBEZON.
Gomment, non? Il me ta te le pouls, il me fait tirer la langue, il m'écorche les jambes et il me pose des sangsues!... Et il n'est pas médecin?...
MAURICE
Pardon, capitaine, je...
Il m'extorque des confidences personnelles...
MAURICE
Permettez!... Je...
GOURBKZON.
Et, quand je lui demande depuis combien de temps
il est docteur, il a le toupet de me répondre : « Depuis un an ! »
BOUSGARDIN.
Ça, il a eu tort!,..
MAURICE
Mais du tout!... Je suis, en effet, docteur depuis un an... docteur en droit!
BOUSGARDIN.
En somme, que ce soit en droit ou en médecine...
COURBEZON
Ce n'est pas la même chose!... Je n'aime pas les fumistes !
SUZANNE
Ecoute-moi, papa...
GOURBEZON.
Et il a eu l'audace de soigner ma fille... de lui prendre sa température!...
Il m'a sauvé la vie !
GOURBEZON.
Vraiment?
MAURICE
Je vous jure, capitaine...
COURBEZON
Serviteur, monsieur !
SUZANNE
Papa, je t'en prie...
COURBEZON
Laisse-moi, ma fille I (il vient à l'avant-scône, leur
tournant le dos.) C'est trop fort, par exemple!
MAURICE
Adieu, mademoiselle!
SUZANNE
Adieu,, monsieur !j
BOUSCARDIN, bas, à Suzanne et à Maurice.
Evanouissez-vous !
SUZANNE, bas.
Gomment?
BOUSCARDIN, bas.
Je vous dis de vous évanouir, l'un à droite, l'autre à gauche.
GOURBEZON, le dos toujours tourné, — à part.
A-t-on jamais vu!... Ce petit monsieur, qui se permet...
SUZANNE, poussant un léger cri.
Ah!...
Elle tombe évanouie sur un siège.
MAURICE, même jeu.
Ah!...
BOUSCARDIN, frappant sur l'épaule de Courbezon.
Tiens, regarde, imbécile!
GOURBEZON, se retournant.
Quoi?
BOUSCARDIN.
Ton ouvrage !
COURBEZON
Suzanne!... (n va à elle.) Ma chérie!... Mon enfant!... Ma petite Suzanne!...
BOUSCARDIN.
Adieu!..
Il va vers la porte du fond.
Gomment, tu t'en vas?... Tu la laisses dans un état pareil?
BOUSCARDIN.
Que veux-tu que j'y fasse?
GOURBEZON.
Ranime-la ! Fais-lui reprendre connaissance !
BOUSCARDIN.
Pour qu'elle se rappelle ta dureté, ton égoïsme?... Je m'en garderai bien!... Comme ça, au moins, elle ne souffre pas!... (Montrant Maurice.) Et l'autre, qui se pâme, lui aussi!
COURBEZON
Oh! Lui! — Suzanne... ma mignonne!...
BOUSCARDIN, revenant en scène.
Laisse-la : il n'y a pas de danger!... — Voyons... ! Ça te fait donc bien plaisir de causer le malheur de
Ces deux jeunes gens?. . (il l'amène, en parlant, à l'avant-
scône.) Gomment?... Voilà un homme, qui secourt ta fille, qui la soigne, qui la ramène ici... et qui te guérit, toi, par dessus le marché... sans le faire exprès, je le veux bien, mais enfin, il t'a guéri !... Et tu le flanques à la porte?...
Suzanne et Maurice, ouvrent les yeux, derrière Courbezon et Bouscardin, et se penchent pour mieux entendre.
GOURBEZON.
Il s'est moqué de moi !
BÛUSCARDIN.
Mais ne répète donc pas toujours la même chose !... C'est agaçant!... Tout le monde le croyait médecin; il n'a pas osé dire la vérité... et c'est même fort heureux pour toi...
courbezon.
Gomment?
BOUSGARDIN.
Dame ! Si tu avais su qu'il était avocat, tu ne lui aurais certainement pas parlé de ta migraine, et tu souffrirais toujours !.. .
COURBEZON, faiblissant.
Oui, je ne dis pas !..
BOUSGARDIN.
Qu'est-ce que tu dis, alors ? — Il a l'air d'un charmant garçon...
COURBEZON
Je ne le connais même pas !
BOUSGARDIN.
Hé bienl Vous ferez connaissance!... Tu prendras des renseignements, des informations !... Je ne te dis pas de les marier ce soir !
Suzanne et Maurice, penchés l'un vers l'autre- se font des signes d'espoir. — Courbezon et Bouscardin se retournent. Suzanne et Maurice, surpris, restent dans la même position, mais ferment les yeux.
COURBEZON
Tiens! Qu'est-ce qu'ils font là?
Toujours évanouis !... Et vois un peu ce que c'est que l'amour!.... Quoique sans connaissance, ils sont
invinciblement attirés l'un vers l'autre !... — Ça fera, un joli couple, hein?... Allons, c'est dit?... Tu consens?...
GOURBEZON.
Mon Dieu, si les renseignements sont exce-llents 1
BOUSCARDIN.
Naturellement ! (Lui donnant le flacon de sels.) Tiens, prends ce flacon et réveille ta fille!... Moi, je me charge du jeune homme!...
courbezon fait respirer les sels à Suzanne qui feint de se ranimer peu à peu. 7— Bouscardin va chercher, sur la cheminée, la petite boîte, où est la sangsue, et vient l'ouvrir sous le nez de Maurice, j
SUZANNE
Ah! Papa!... Mon cher papa!...
MAURICE, poussant un cri et se levant d'un bond.
Ah!...
GOURBEZON.
Qu'est-ce que c'est?
BOUSCARDIN.
Rien !... Monsieur a le réveil un peu brusque !
SUZANNE
Hé bien!... Papa?
GOURBEZON, souriant.
Hé bien! Ma lille... nous verrons ! (a Maurice.) Dans huit jours, monsieur, vous aurez ma réponse !
Il lui serre la main.