SCENE IV MAURICE, SUZANNE
SUZANNE
Vite, monsieur, partez, je vous en prie!... Mon père est très violent et, s'il venait à apprendre... s'il se doutait que vous n'êtes pas médecin, mais avocat...
MAURICE, surpris.
Gomment?
Secrétaire de maître Leborgnard...
MAURICE
Mais... comment savez-vous, mademoiselle?... Qui vous a dit?...
SUZANNE
Vous-même, monsieur, là, tout à l'heure!...
MAURICE
Moi?... Mais... mais alors... vous n'étiez donc pas évanouie ?
SUZANNE, souriant.
Peut-être pas tout à fait !
MAURICE,, très ému.
Mais alors... vous avez entendu aussi... vous sa-
vez... vous savez?... — Ah! Mademoiselle, qu'avezvous dû penser...? Croyez bien que,, si j'avais pu me douter...
SUZANNE
Je vous en conjure, monsieur, partez!...
MAURICE, transporté.
Oui, oui!... Alors vous ne m'en voulez pas? Vous savez que je vous aime et vous ne m'en voulez pas?.. Ah! Que je suis heureux!... Et combien je bénis ce petit accident...
SUZANNE, souriant. - Vous l'avez déjà dit !
Oui, c'est vrai!... Pardon» je suis stupide!... Mais vous ne pouvez pas savoir à quel point la joie, le bonheur. .. — Depuis un mois, que je vous vois, que je vous connais, je vous aime chaque jour davantage... Et, si je devais maintenant renoncer à vous, s'il me fallait vous perdre... Ah! Non, non, je neveux pas y penser!... — Alors, vous aussi, vous m'aviez... vous m'aviez remarqué?...
SUZANNE
Remarqué?
MAURICE
Oui, chaque matin?
SUZANNE
Dame!... Je ne pouvais guère faire autrement!...
MAURICE, joyeux.
Ah! Mademoiselle!...
SUZANNE
Malgré soi... quand on rencontre quelqu'un tous les jours... C'est comme le facteur!
MAURICE
Le facteur?
SUZANNE
Et le sergent de ville de la rue!... A force de les voir, on finit par les- remarquer!
Vous vous moquez de moi, mais ça m'est égal!... Tout m'est égal, maintenant que je vous ai dit... maintenant que vous savez que je vous aime !
SUZANNE
Malheureusement, lorsque mon père apprendra la vérité...
MAURICE
Oui, ce sera terrible!.,.
SUZANNE
Quand il verra que vous vous êtes moqué de lui...
MAURICE
Moi?... Jamais!... Jamais l'idée ne m'est venue...
SUZANNE
Pourquoi dire à tout le monde que vous êtes médecin?
MAURICE
Mais je ne l'ai dit à personne!... C'est une fatalité!... Ils s'obstinent tous à m'appeler docteur !... C'est votre gouvernante, qui a commencé, à la pharmacie.
SUZANNE
Il fallait protester!
MAURICE
Ah ! Si vous croyez que j'y ai pensé, au moment où je vous voyais pâle, sans mouvement, sans con-
naissance... me demandant anxieusement s'il ne s'agissait que d'un léger malaise... ou Lien si vous n'alliez pas mourir, là, sous mes yeuxl... (il s'attendrit en pariant) Ah!... Ç:i m'était bien égal, les noms, qu'on me donnait !... On pouvait bien me traiter de médecin... ou de n'importe quoi!... Je vous jure que j'avais plutôt envie de pleurer que de protester!...
Il pleure.
SUZANNE, à part.
Pauvre garçon! Mais... il pleure... vraiment!
MAURICE
Heureusement, le pharmacien était là... et il m'a rassuré... en m'appelant docteur, lui aussi!...
SUZANNE
Vous auriez dû le détromper!...
MAURICE
Impossible! J'étais en train de vous dégrafer... alors, si je lui avais dit, il m'aurait demandé...
SUZANNE
Gomment, monsieur, vous vous êtes permis de...?
MAURICE
Sans doute !... Vous étouffiez!
SUZANNE
Il fallait me laisser étouffer !
MAURICE
Par exemple !
Il me semble d'ailleurs, que ce soin regardait mademoiselle Anaïs!...
MAURICE
Elle était plus morte que vive, la brave femme, et en train de boire un cordial !
SUZANNE
Mais le pharmacien?
MAURICE
Il vous faisait respirer des sels. J'étais seul pour vous rendre ce service... nécessaire : car on suffoquait dans cette pharmacie!... Quelle chaleur, grand
Dieu!... Quelle température!... (Courbezon rentre de
droite.) Au moins cinquante degrés!...