PIERROT, ISABELLE
Retour de la Doctoresse. Elle ne jette même pas les yeux sur Pierrot et, toute à ses laborieuses préoccupations, se hâte de passer un tablier, des manches et de mettre une calotte de carabin pour se replonger dans la poussière de ses livres.
Ceci ne fait pas le compte de Pierrot : la chanson de l’oiseau lui a mis du vague à lame. A l’appétit de tout à l’heure succède une autre fringale. Peu à peu, laissant ses pinceaux, il se prend à rêver.
Il va à la fenêtre qu’inonde le clair soleil : c’est le printemps : dans l’air tiède à travers les calices des roses entr’ouvertes s’envole la chanson des nids et sous les baisers de la brise les
amoureux vont, couples enlacés, chercher le mystère des grands bois.
La contagion de cette ivresse s’empare de Pierrot.
Il se retourne vers Isabelle et la considère longuement
alanguie par le travail dans une pose gracieuse, souriante à une réaction heureusement obtenue. "'u;i
C’est qu’elle est pourtant jolie malgré son affreux accoutrement. A pas de loup il franchit l’espèce de frontière qui sépare en deux l’appartement et, par derrière, détaille un à un les attraits du visage de sa femme. Nez, bouche, yeux... oh! ces yeux, deux étoiles qui font le tour de la tête. Il pousse son inventaire plus loin quand tout à coup il s’aperçoit qu’il y a du monde dans la salle et il se tait... par discrétion.
Comme conclusion, il se baisse pour imprimer ses lèvres sur la nuque d’Isabelle, mais celle-ci se retourne soudain, l’air courroucé.
Désappointement de Pierrot. Cependant il s’empare delà main de la Doctoresse et l’attire en scène.
Isabelle ne saisit pas pourquoi on la dérange.
— Que veux- tu, Pierrot, et que signifie cette tendresse ifhportune? .
— Comment, tu ne sens pas les effluves puissants du renouveau faire affluer à ton cœur un sang plus jeune, ton oreille n’entend pas la chanson des bois et le cantique d’amour qui s’échappe d,e la terré en folie. Sur l’éternel couplet, les oiseaux brodent leurs intarissables variations, la terre et le ciel ne disent-ils pas d’aimer.
— L’amour ? Ah ! mon pauvre ami, neuf mois !
Et Isabelle va se rasseoir.
Pierrot décrochant sa guitare veut essayer quelques accords; mais immédiatement la Docteresse lui impose silence :
— Finis donc, c’est exaspérant à la fin : tu veux donc me rendre folle avec ton crin-crin.
Désolé, Pierrot reprend place devant son chevalet et Isabelle se replonge dans ses grimoires.
Comme pour consoler son maître, l'oiseau se remet à . chanter . Duo avec Pierrot.
Le chant de l’oiseau fait lever la tête à Isabelle. ËTÏë cherche d’ou vient le bruit et: trouve; Gomment son mari a-fc-îl osé se procurer, sans son avis, un animal aussi gênant. Les roulades du serinja;.déç^géil;:#ï%i^ejnent, elle se coule contre la muraille, monte à la cage, saisit le canari et le jette par la fenêtre Ouverte; puis regagne sa place, enchantée d’elle-même. ; ;
Pierrot cependant siffle tout seul. Etonné de voir que l’oiseau ne lui répond plus, il tourne la tête, aperçoit la chaise et la cage vide, la fenêtre ouverte; il voit sa femme qui se tord de rire et comprenant tout, fait une scène horrible à Isabelle.
L’évasion de la bestiole l’a mis hors de lui; Il ne se connaît plus et dit à sa femme tout ce qu’une indignation trop longtemps contenue lui inspire de véhément. , Elle Ta volé, elle lui a pris tout le bleu de son existence d’artiste pour ne rien mettre à sa place qu’une science qui l’assomme. C’est au moins elle qui a ouvert la cage à i’ôiseau?
— C'est moi, répond Isabelle^, les bras croisés.
Pierrot saisit un escabeàii, et la scenë va devenir tragique, quand Isabelle exaspérée arrache le meuble à son mari, lui déclarant qu’elle aussi en a assez et qu’elle le quitte pour toujours. Cè disant elle lui jette à la tête tablier et manches, pr end l’argent du tiroir, les livres dé la .table et part la tête haute, laissant pierrot stupéfait de ce, qu’il avait osé.