LV.e LECTURE
Des Jugcmens téméraires.
Xoliic judicarè , et nonjudkabimini ; nolitc condemnare , et iiott condemnabimini.
Ne jufrez point, et vous ne serez point jugés; ne condamnez point , et vous ne serez point condamnes. Luc. 6.
Dieu nous défend non-seulement de parler mal de notre prochain , mais encore d'en penser désavantageusement , d'en avoir mauvaise opinion sur de légères raisons. « Ne jugez point sur de fausses apparences , nous dit Jésus- Christ , mais jugez selon la justice. » Il n'est donc pas permis de juger son prochain sur de foibles indices , sur des apparences équivoques : croire sans preuve qu'il a fait une faute , c'est une injuste témérité , puisque par là , on s'expose à condamner un innocent. Il a droit à notre estime tant qu'il n'est pas convaincu ; la lui retirer sans aucune raison suffisante , c'est lui faire tort. Le jugement téméraire est donc contraire à la justice : il ne l'est pas moins à la charité. Celte vertu qui nous est si fort recommandée dans l'Evangile, nous porte à penser avantageusement de nos frères , à interpré-
ter favorablement leurs actions, à excuser tout ce qui n'est pas manifestement mauvais. La charité , dit saint Paul , ne pense point le mal ; elle ne voit le crime que lorsqu'il est évident ; elle ne le croit que lorsqu'il est prouvé. En effet, quand ojî aime quelqu'un , on est bien plus disposée le croire innocent que coupable; nous devons aimer notre prochain comme nous-mêmes. Mettons-nous donc à sa place; voudrionsnous que sans des raisons suffisantes , on nous jugeât coupables d'une mauvaise action , ou sujets à quelque défaut ? Non , sans doute ; ne faisons donc pas aux autres ce que nous ne voulons pas qu'on nous fasse. Ce seroit un jugement plus téméraire encore , et beaucoup plus criminel , d'attribuer de mauvaises intenlions à des actions bonnes et louables par elles-mêmes , et de supposer des motifs vicieux dans ceux dont la conduite extérieure est régulière et édifiante. Rien n'est cependant plus commun que cette malignité qui cherche à répandre son poison sur des actions vertueuses. Un jeune homme fait-il une profession ouverte de piété ? le voit-on fréquenter les sacremens ? ceux qui n'ont pas le courage de l'imiter ne le regardent que comme un hypocrite, qui joue le personnage de la vertu , pour se concilier l'estime et la faveur de ceux dont il dépend. .Mais juger ainsi des intentions et des pensées qu'on ne voit point, n'est-ce pas usurper l'autorité de Dieu, à qui seul il appartient de pénétrer le fond des cœurs, et d'en connoître tous les mouvemens ? D'ailleurs , quel caractère que celui d'un homme qui soupçonne tant de noirceur et de corruption dans les autres ! Il n'y a qu'un mauvais
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crrnr qui puisse supposer une telle dissimulation. Oui , ce fooda de malignité , qui ^it le vice à travers les apparences de la vertu , ne peut partir que d'uni- ame noire et corrompue. Les gens de bien jugent des autres par euxmêmes; comme ils sont droits et sincères , ils se persuadent aisément que les autres le sont aussi ; ils sont édifiés d'un extérieur qui convient à la vertu , et il ne leur vient pas dans l'esprit que ces dehors puissent cacher le vice. Occupés de leurs propres défauts , dont ils doivent rendre compte, il ne font point attention k ceux des autres; et par celle conduite charitable envers le prochain , ils se préparent à eux-mêmes un jugement favorable au tribunal de Dieu ; car Jésus-Christ nous a promis de nous juger de la même manière que nous aurons jugé les autres. Celte pensée rassuroit autrefois un solitaire à l'heure de la mort ; il n'avoit pas édifié sa communauté pendant sa vie; élant sur le point de paroilre devant Dieu , il et oit fort tranquille. Son supérieur craignit que ce ne fut une fausse confiance , et le lui représenta : « Ma tranquillité , lui dit le mourant , esl appuyée sur la parole de Jésus-Christ; je n'ai jamais jugé ni condamné personne, et Jésus-Christnous assure que nous ne serons point jugés ni condamnés , si nous ne jugeons point les autres. »
Hélas ! Seigneur , comment oser ois- je juger mon prochain , moi qui ai tant de défauts a me reprocher? Vous ne me demanderez compte que de mes propres fautes ; je ne dois songer qu'à m'en corriger, et à me rendre votre jugement favorable. Voudrois-je en condamnant mes
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frères , m'exposer à être condamné moi-même? J'ai besoin de miséricorde, et vous me présentez un moyen de l'obtenir ; ce moyen c'est de ne pas juger les autres. Mon salut est donc entre mes mains ; je veux employer ce moyen , ô mon Dieu ! indulgent pour mes frères , je ne serai sévère que pour moi-même ; j'aurai les yeux ouverts sur mes défauts , et je les fermerai sur ceux de mon prochain ; j'excuserai leurs fautes : loin de leur prêter de mauvais motifs dans les bonnes actions que je leur verrai faire , je m'édifierai de leurs exemples , et je tâcherai de les imiter.
Pratique.
Prendre en bonne part ce que disent ou font les autres.
LVï.e LECTURE.
Des mauvais Désirs.
Omni cusiodiâ serva cor luum... Beati mundo corde, quotwain ipsi Deum videbunt.
Gardez avec soin votre cœur... Heureux ceux qui ont !e cœur pur , parce qu'ils verront Dieu. Prov. 4- Mat th. 5.
Xmeu , après avoir défendu , par le sixième commandement, toutes les actions extérieures de l'impureté , en défend , par le neuvième , tous les désirs et toutes les pensées. Notre-Seigneur a renouvelé et expliqué ce commandement en ces termes : « Vous avez appris qu'il a été dit aux anciens : vous ne comme It rczpoint
DÉCALOGUE. a~)\
d'adultère ; et moi je vous dis que quiconque regarde une femme avec un mauvais désir pour elle , a déjà commis l'adultère dans son cœur. » Ne croyez donc pas , mon cher Théophile , qu'il suffise pour accomplir la loi de Dieu , de s'abstenir de l'action criminelle ; non , cela ne suffit pas ; le désir seul est un crime. Dieu qui sonde le cœur et les reins , ne se contente pas d'une pureté extérieure : il veut que notre cœur soit pur; il ne permet pas de désirer ce qu'il défend de faire. La pensée même du mal nous rend coupables à ses yeux, quand elle est délibérée et consentie ; c'est-à-dire , quand on s'y arrête avec réflexion , et qu'on prend plaisir à s'en occuper. « Les mauvaises pensées , dit l'Ecriture , séparent de Dieu. » Elles donnent donc la mort à notre ame, si l'on n'a pas soin d'en détourner son esprit , et de les rejeter aussitôt qu'on s'en aperçoit : ainsi , la loi de Dieu va jusqu'à la racine du mal; elle l'étouffé dans son principe. On n'en vient pas tout d'un coup à des actions criminelles ; ce n est que par degré qu'on s'y abandonne. Le mal commence par une pensée que l'on écoute, et à laquelle on s'arrête volontairement; delà pensée nait le désir ; et du désir , on passe aux effets extérieurs. « C'est du cœur , dit Jésus- Christ , que sortent les mauvaises pensées les lornications, les adultères , les homicide -Notre-Sei-neur met les mauvaises pensées à , [ete de tous les crimes , parce qu'elles en sont le principe et la source. Le vrai moyen de prévenir le désir du mal , c'est donc d'en rejeter la pensée; et celui d'empêcher la mauvaise action , c'est d'en étouflêr le désir. Mais me
sôa Doctium: Chbétiênné.
dircz-vous , mon cher Théophile , comment se garantir des mauvaises pensées! Vous ne pouvez pas, h la vérité , vous garantir de toutes les mauvaises pensées , mais vous pouvez n'y pas consentir ; il ne dépend pas de vous de ne pas en avoir , mais il dépend de vous de ne pas y donner occasion , et de n'y pas prendre plaisir. Remarquez bien ; je vous ai dit que la pensée du mal est un crime a mais c'est lorsqu'elle est libre , et lorsqu'on s'y arrête volontairement : si vous n'y donnez pas occasion , ou par des lectures dangereuses , ou par des conversations trop libres , ou par des regards indiscrets ; si vous la rejetez aussitôt que vous vous en apercevez , vous n'êtes pas coupable. Il n'y a point de péché sans liberté ni consentement ; c'est une tentation , mais la tentation n'est pas un péché. Il ne faut point espérer dans cette vie une paix qui soit exempte de combats : la vertu ne consiste pas h n'être point attaqué; mais clic consiste à résister avec courage à tous les assauts que nous livrent nos passions. Retenez donc bien cet avis , mon cher Théophile ; ne donnez jamais occasion à de mauvaises pensées : si , malgré votre vigilance , il s'en présente à votre e prit , détournez aussitôt votre attention ; élevez votre cœur à Dieu , appliquez-vousà quelque occupation honnête. C'est un grand remède contre ce vice , que de s'appliquer sérieusement a, quelque travail utile , et de ne jamais rester oisif. Que le démon vous trouve toujours occupé , et ses traits seront impuissans. Cet avis est de saint Jérôme , qui l'a pratiqué lui-même. Voilà tout ce que Dieu vous demande ; soyez-y fidèle , et ne craignez rien. Si le démon vous
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importune et cherche h vous effrayer , ne l'éeoutei pas , cl vous l'aurez vaincu : allachez-vous à Dieu , il ne permettra jamais que vous soyez tenlé au delà de vos forces. Alors la tentation que vous aurez combattue , loin uV vous nuire, deviendra la matière de voire triomphe , et votre fidélité méritera une récompense éternelle. Vous voyez , ô mon Dieu ! les combats que j'ai à soutenir; des pensées que votre loi condamne ,se présentent malgré moi à mon esprit; des senlhnensqiie je déleste s'élèvent dans mon cœur : je rejette toutes ces misères , et elles renaissent sans cesse. L'ennemi de mon salut ne se lasse point de me livrer des assauts. Ah ! plutôt mourir, ô mon Dieu ! que de donner occasion à ces mauvaises pensées; plutôt mourir que de m'y arrêter avec complaisance : je suis bien résolu d'y résister toute ma vie ; mais , Seigneur , vous connoissez ma foiblesse et la force de mes ennemis; je crains de succomber à tant d'attaques réitérées. Mon Dieu ! je vous en conjure , ne vous éloignez pas de moi; dites à mon ame que vous êtes sa force et son salut; vous seul pouvez dissiper ces fantômes qui me mettent en danger de me perdre : levez-vous , Seigneur , et mes ennemis disparoilront comme la fumée qui se dissipe; commandez, et le calme renaîtra dans mon ame. Vous l'avez promis; vous ne permettrez pas que je sois tenté au-dessus de mes force.- : je suis sûr de vaincre , pourvu que je sois fidèle ù votre grâce.
Pratique.
Dès qu'on s'aperçoit d'une mauvaise pensée, en détourner son esprit.
254 Doctrine Curétiexxe.