CONVERSION DE BROUSSAIS A L'HOMÉOPATHIE
A Monsieur le docteur Mure.
Paris, 20 janvier 18i0.
Mon cher complice en homéopathie,
Vous qui vous êtes entièrement consacré à la propagation d'une vérité, comme tant d'autres se consacrent entièrement aussi à l'utilisation d'une erreur ou d'un mensonge, vous paraissez stupéfait de ce qu'en France l'homéopathie rencontre infiniment plus d'obstacles qu'en Sicile, où vous l'avez si courageusement et si vite implantée, puis vous me demandez, à moi qui connais le terrain, la raison de cette différence. Sans préambule, je vais vous la dire : c'est qu'à Palerme, s'il y a des savants, il se trouve sans doute fort peu d'académiciens ; tandis que dans notre antique Lutèce, les académiciens et les savants pullulent.
Or, actuellement il faut que vous sachiez d'une part que, quelque importante que soit une vérité, on ne l'accueille en ce pays, les yeux fermés, que quand elle est admise par les corps savants ; et d'autre part, que ces mêmes corps savants ne vivent guère que de vieilles idées, surtout de celles qui sont lucratives. Leur mission semble être toute conservation de ce qui est déjà, et toute répulsion de ce qui n'est pas encore; de sorte qu'il est vrai de dire, et l'histoire nous le prouve, que ce n'est qu'après de pénibles luttes qu'une vérité, si elle ne succombe pas à la peine, pénètre dans les Académies. Mais qu'arrive-t-il quelquefois à la longue de tout cela? C'est que de guerre lasse
A L HOMEOPATHIE. XLV
la vérité se fraye uno route en dehors des sociétés savantes, se rit de leur insouciance, méprise leur colère , et renvoie à sa source leur dédain.
L'injustice à la fin produit l'indépendance !
Pourtant, quelque hostiles que soient les Académies aux idées nouvelles, quelque encroûtées qu'elles paraissent, dans les membres qui les composent, il faut l'avouer, de temps en temps on en voit qui cherchent à s'éclairer, et qui finissent même quelquefois par se convertir in petto un peu plus ou un peu moins aux doctrines proscrites. Je dis in petto, car jamais un véritable académicien, un académicien pur sang, n'abandonne ostensiblement la bannière de sa corporation. La peur de ce qu'ils appellent le ridicule arrête les plus téméraires; et c'est ainsi qu'en toute chose la vanité sans contre-poids empêche le bien et cause le mal. Et pourtant encore, comme il faut rendre justice à tous, on doit en citer un, le plus grand, le seul grand de son époque, qui, après avoir été opposé à la phrénologie, est devenu ardent phrénologiste; qui, après avoir nié le magnétisme, a cru au magnétisme; et qui enfin, après s'être un peu moqué de l'homéopathie, s'est livré, lui malade, aux soins d'un homéopathe ; cet homme, c'est ce puissant génie qui, pendant quinze ans, a remué le monde médical ; c'est cet athlète infatigable qui si longtemps a fait trembler son ennemi intime et fidèle, la vieille école d'alors. C'est le créateur de la médecine physiologique, en un mot, c'est Broussais. Que si ces messieurs les académiciens m'accusent d'être peu soucieux de sa gloire, de la gloire de mon maître, que les uns sachent et les autres se souviennent que pendant dix-huit ans j'ai été l'ami de son foyer domestique, et que si, partant, quelqu'un doit s'intéresser à sa gloire, c'est moi. Ce n'est donc point parce que l'homéopathie a besoin de Broussais que je viens revendiquer pour elle son suffrage, la vérité n'a pas besoin d'un homme pour triompher : c'est au contraire dans l'intérêt de la gloire même de Broussais et surtout dans celui de l'équité, puisqu'en effet Broussais a concédé une part de son suffrage à l'homéopathie. D'ailleurs, puis-je me taire lorsqu'on nie ce que