CHAPITRE I
La théorie m'a enseigné, disait Dupuytren dans ses leçons cliniques, que les doses fractionnées agissent plus efficacement que les entières. Trente ans avant lui, Hahnemann avait senti cette grande vérité. C'est le propre du génie d'agrandir et de renouveler tout ce qu'il touche. Hahnemann a refondu complètement la pharmacologie. Il Ta purifiée de toutes les pratiques confuses dont elle était encombrée, pour lui donner des règles aussi claires et aussi précises qu'aux autres parties de son art. Il établit d'abord que le feu est le plus puissant destructeur des propriétés actives des médicaments : toutes les manipulations où cet agent est employé ont pour résultat définitif de diminuer la force pathogénétique. Deux procédés le remplacent avec avantage : la trituration et la succussion. Ils deviennent, entre les mains de Thoméopathiste, des agents non moins féconds en merveilles que le magnétisme et l'électricité ne le furent entre les mains des ph\>icienset des chimistes. Le pharmacien
homéopathiste se sert, pour les triturations, de mortiers de porcelaine polie ou de serpentine, ou simplement de verre, et de spatules d'argent ou d'ivoire pour détacher les particules adhérentes aux parois du mortier.
Pour les dilutions., il emploie des fioles de verre contenant 150 gouttes d'eau à peu près, bouchées avec des bouchons du meilleur liège que l'on peut se procurer.
De la substance médicinale que l'on doit préparer, on prend un gramme, si elle est solide, ou une goutte si elle est liquide; on l'incorpore à 99 grammes de sucre de lait, convenablement purifié , et on la triture avec soin pendant une heure, en détachant, à des intervalles réglés , les parties adhérentes au mortier. ( Voyez Organon, §271).
Un grain de la substance, ainsi préparé, est mêlé à 99 grains de sucre de lait, et, trituré avec les mêmes précautions, fournit la deuxième trituration.
Enfin, un grain de cette deuxième trituration, broyé également pendant une heure avec 99 grains de sucre de lait, fournit la troisième, dans laquelle il n'existe plus qu'un dix-millième de grain de la substance employée dans le principe.
Quelque faible que cette fraction paraisse, comme la substance médicinale acquiert, par la préparation, autant en qualité qu'elle perd en quantité, Hahnemann, qui, malgré ses efforts, éprouvait toujours des aggravations, chercha un nouveau moyen d'atténuer ses médicaments. C'est alors qu'il recourut aux dilutions que nous allons décrire.
Comme le sucre de lait se dissout mal dans l'alcool, on prend un grain de la troisième dyriamisation et on le dissout dans 50 gouttes d'eau distillée. Quand la dissolution est complète, on ajoute 50 gouttes d'alcool. On secoue avec force, un nombre déterminé de fois, et Ton a la première dilution ou quatrième dynamisation du médicament. On prend une goutte de cette préparation et on la met dans une fiole avec 99 gouttes d'alcool à 56°, on la secoue et on a la cinquième dynamisation. On prend de même une goutte de celle-ci pour la sixième, et ainsi indéfiniment, jusqu'à la trentième, la centième, la millième dynamisation.
Le nombre de secousses prescrit par Hahnemann fut d'abord de
10 ; plus lard, de 2 seulement, et enfin de 300 dans la dernière période de sa pratique.
Tel est le procédé ordinaire; niais la ténacité de quelques substances, comme la Noix vomique, la Fève de Saint-Ignace, s'opposant à leur trituration, le manipulateur fut obligé pour elles de renoncer à l'emploi du mortier et de commencer, dès le principe, la préparation du médicament par la voie humide, en mêlant une goutte de sa teinture alcoolique avec 99 grains d'alcool, qu'il secouait pour faire la première dilution, et ainsi de suite pour les suivantes.
Comme ce procédé est plus simple et moins fatigant, il a graduellement usurpé la place du premier dans beaucoup de cas où il n'était pas rigoureusement nécessaire. Le médecin par ses travaux, le pharmacien par son indifférence, sont également amenés à chercher les moyens les plus expéditifs. Aussi beaucoup de végétaux sont-ils soumis à cette préparation défectueuse.
Tel était Tétat de l'art pharmaceutique, quand nous commençâmes nos travaux de propagation en Sicile. Nous devions , en cette occurrence, embrasser également la pratique et la théorie. Livres, médicaments, enseignement oral, grâce au Ciel, rien ne manqua aux adeptes qui affluaient autour de nous.
Nous nous occupâmes d'abord de substituer un mortier mécanique au mortier ordinaire. D'autres l'avaient, avant nous, tenté sans succès ; nous fûmes plus heureux : nous inventâmes la machine décrite dans les Annales d'homéopathie de Palerme (1859), et dans le deuxième cahier delà Bibliothèque homéopathique de Genève pour 1840. Le résultat dépassa nos espérances. Un pilon cylindrique de porphyre tournant excentriquementdans un mortier de même forme et de même matière, broya, dans son double mouvement de rotation, tous les corps que nous soumîmes à son action. Quelques incrédules doutant de la perfection du mélange, nous fîmes construire un modèle en verre, et, rendant l'opération visible à leurs yeux, nous leur prouvâmes qu'en deux ou trois minutes un grain de Carmin était mêlé de la manière la plus intime à 100 grains de sucre de lait. Le Mercure, en dix minutes, était incorporé aussi intimement. Enfin la Noix vomique, la Limaille de fer, la Fève de Saint- Ignace, l'Éponge même, furent, pour la première fois, préparés par la trituration pour l'usage homéopathique.
Depuis ce moment , possesseur d'un instrument aussi puissant, nous soumîmes toutes les substances à une opération uniforme; toutes furent broyées avec du sucre de lait jusqu'à la troisième trituration, et diluées dans l'eau distillée depuis la quatrième jusqu'à la trentième.
Pour plus d'exactitude encore, nous joignîmes un compteur mécanique à notre machine: nous enveloppâmes notre mortier d'une triple boîte fermée par une serrure, et nous pûmes, en sûreté de conscience , livrer à un bras mercenaire la partie matérielle de l'opération, toute erreur étant prévenue par l'aiguille de l'indicateur.
Enfin, pour donner aux préparations liquides un pareil degré de force et de régularité, nous fîmes également construire une machine à secousses, décrite aussi dans les mêmes journaux de Genève et de Païenne , dans laquelle nous plaçâmes soixante flacons à la fois, et nous leur fîmes imprimer 35,000 secousses avec une force que le bras de l'homme est loin d'égaler.
Tels sont les procédés que nous avons employés et que nous continuons à employer, avec quelques modifications que nous allons indiquer plus loin ; grâce à eux , nous possédons des médicaments dont rien jusqu'ici n'a égalé l'efficacité.
Une des joies si rares dans la vie des propagateurs, nous attendait le jour où Hahnemann vint visiter à l'improviste le dispensaire de la rue de Laharpe, et examina avec attention ces machines de notre invention. Il était heureux lui-même de tout ce qu'il voyait, et s'enthousiasmait, avec cette simplicité commune à l'enfance et au génie, à la vue de tout ce que nous lui présentions. Puisse-t-il, du haut des cieux, continuer d'applaudir à nos efforts persévérants pour le triomphe de sa doctrine !
Nous avons veillé avec un soin égal au choix des substances que nous devions préparer. La plupart des produits chimiques furent préparés exprès. Quant aux substances végétales et animales, nous eûmes l'occasion, dans de nombreux voyages, de nous les procurer toutes le plus possible dans leur véritable patrie. L'Aconit, laPulsatille, la Bryone, l'Épine-vinette furent cueillies dans les diverses parties de la France; l'Arnica fut cueillie par nous dans une excursion à la chaîne des Vosges ; mais c'est surtout en Sicile, où une vé-
gétation plus vigoureuse semble communiquer aux plantes des vertus toutes spéciales, que nous fîmes notre plus abondante récolte : Y Arum maculatum, le Colchique d'automne, le Trèfle d'eau, nous furent apportés des riantes campagnes de Monvello ; nous ramassâmes l'Éponge à Solanto, dans un Ilot de la Méditerranée, à l'ombre des somptueux palais de la Bagueirie qui pleurent leur splendeur éclipsée. Ce n'est pas dans une boutique de droguiste, où elle a séjourné pendant des années en compagnie du Musc et du Castoréum, que nous achetâmes le Sépia ; c'est un pauvre pêcheur du Borgo, qui, par une belle matinée de printemps, nous apporta une sèche vivante dont nous ouvrîmes la vésicule pour en faire tomber une goutte dans le mortier, où elle fut immédiatement incorporéee au sucre de lait. Plus tard, le Brésil ouvrit pour nous les trésors de sa flore inépuisable. Le Jatropha curcas, l'Indigo, le Jalap, le Coffea, l'Ipécacuanha, la Brucca , l'Eugénia Iambos, Baryosma tongo, etc., etc., furent préparés dans toute leur vitalité et leur fraîcheur, sans parler du Hura, Jacaranda Tradescantia, Lepidium, Petiveria, Mimosa, Eleis, et de tous les autres éléments de la Pathogénésie Brésilienne, que nous publions en ce moment, éléments cueillis et expérimentés sur le sol qui nous les fournissait. Faune ne fut pas moins généreux que Flore; il nous livra, du sein
de ses forêts primitives, le venin de l'Elaps, de PAmphisbena, du Cascavella, du Bufo, du Jarraca, du Teridium, etc., etc., la peau du Cervus brasilicus, du Jacaré, PÉpine du Porc-épic, etc., etc.
Notre collection de médicaments a acquis une perfection dont nous sommes fier à juste titre, car elle est le résultat d'un travail long, pénible et consciencieux. Aussi, partout où elle a servi de base à la formation d'une pharmacie homéopathique, la diffusion du nouvel art s'en est ressentie heureusement. Le nombre, la rapidité des guérisons ont été augmentés d'une manière vraiment prodigieuse, et les expériences publiques ont eu le succès le plus éclatant.
Certes, Hahnemann avait guéri avant nous les maladies aiguës ; mais nous pouvons dire que le triomphe de l'homéopathie était autrefois surtout remarquable dans le traitement des maladies chroniques ; grâce à l'emploi des médicaments préparés par nos procédés, nous avons, dans les hôpitaux de Sicile et dans les dispensaires de Païenne, de Paris et du Brésil, fait des expériences publiques où
l'homéopathie défiait en promptitude et en puissance tous les moyens grossiers de la médecine matérialiste, et la laissait Lien loin derrière elle par la grandeur des résultats.
Voici maintenant les modifications que nous avons dernièrement apportées à nos anciens procédés. Elles consisent en une nouvelle machine à triturer et une machine à faire le vide, dont nous donnons ici la description et le dessin. Nous donnons également le dessin et la description de la machine à secousses, afin de donner une idée complète de tous nos moyens d'action.
Machine à triturer.
La trituration est exécutée par un mortier et un cylindre de porphyre tournant sur eux-mêmes ; le premier, placé sur un arbre vertical, est mû par un engrenage avec l'arbre d'une manivelle ; le second, pénétré par un axe fixe, reçoit le mouvement de la paroi du mortier.
Le mortier est cylindrique à fond plat, scellé sur un plateau de fonte, qui porte inférieurement, et très-exactement centré, un écrou se vissant sur la tête d'un arbre vertical, portant à sa partie moyenne une roue d'angles à 45°, s'engrenant avec celle d'un autre arbre horizontal reposant sur des coussinets fixés sur des montants, et terminé par une manivelle.
L'arbre vertical repose sur une crapaudine de bronze, et roule en haut entre deux coussinets de même métal entrant à frottement dans une boîte à trois côtés placée sous une table de fonte/. Un des côtés de cette boîte porte une vis de rappel sur un coussinet, permettant de serrer le mortier avec plus ou moins de force contre le cylindre broyeur.
La table dont il vient d'être parlé est supportée par quatre colonnes de fonte, reposant sur un second plateau formant la base de la machine; elle reçoit un compteur à deux cadrans, indiquant le nombre de tours faits par la machine, dont l'un marque les unités de 5 jusqu'à 100, l'autre les unités de 100 jusqu'à 10,000. Un petit cadran, dont l'aiguille marche à volonté, sert à marquer l'heure du compteur à laquelle commence la trituration.
Le cylindre broyeur est pressé sur le fond du mortier par un
index vertical, passant à frottement dans une traverse formant chapiteau et s' appuyant sur lui par une patte en équerre traversée par une vis et fixée par un écrou. Ce chapiteau reçoit à ses extrémités deux baguettes glissant à frottement dans deux colonnes fixes servant de montants, reposant sur la table j précédente. Deux ressorts à boudin, enroulés chacun autour d'un axe placé sous cette table, attachés en haut aux baguettes mobiles, en bas au plateau inférieur, rendent la pression élastique et empêchent des ressauts qui causeraient la destruction rapide de la machine. Un couteau de porphyre, pressé par un ressort contre la paroi du mortier, prévient l'accumulation des matières et renouvelle continuellement les surfaces de la substance en trituration.
Le ressort s'enlève à volonté et se fixe sous le chapiteau par une patte en équerre, serrée contre lui par une vis de pression. Un globe de verre, assujetti par une fermeture exacte et une clef, prévient toute indiscrétion et tout abus de confiance.
Pour mettre un médicament en trituration, l'on visse le mortier sur la tête de l'arbre vertical; puis, faisant passer l'index au travers du chapiteau, on l'introduit dans l'axe du cylindre broyeur, l'on appuie la patte en équerre au moyen de l'écrou, en serrant plus ou moins fort, suivant le degré de pression que l'on veut obtenir. On place le couteau et le ressort en fixant celui-ci au moyen de sa vis, et enfin Ton introduit la matière par un des côtés du mortier.
Pour enlever le médicament qui vient d'être trituré, l'on commence par ôter le couteau et le ressort en desserrant sa vis. On ôte également l'écrou qui serre l'index, et l'on retire celui-ci en le tirant de bas en haut; cela fait, on retire le mortier de la machine en le dévissant de la tête de l'arbre vertical.
Légende de la machine à triturer.
A. Mortier. II. Colonnes creuses recevant les ba-
guettes mobiles.
B. Cylindre broyeur. I. Ressorts.