CHAPITRE II
RÈGLES DE L'EXPÉRIENCE PURE
Nous possédons enfin des médicaments aussi parfaits que l'art et la science modernes peuvent nous les fournir. Il s'agit maintenant de connaître leurs propriétés avant de les employer à la guérison des maladies; et le moyen d'y arriver, c'est, comme nous avons vu, l'expérience pure. L'œuvre du manipulateur est accomplie. Ici commence, non pas seulement la tâche du savant, mais aussi le devoir religieux. L'expérience pure est, nous ne craignons pas de le dire, obligatoire pour tout homme qui porte le nom de chrétien. Elle, devrait, aujourd'hui que l'Evangile tend à descendre dans la pratique, figurer ta la première page de l'Imitation moderne de Jésus- Christ. C'est l'une des injonctions que les prêtres pénétrés d'une charité véritable devraient faire du haut de la chaire à leurs auditeurs, ou du fond du confessionnal à leurs pénitents. Ce ne sont pas de vaines formules que le Verbe divin est venu nous apporter, c'est l'esprit qui vivifie, c'est la foi confirmée par les œuvres; et quelle œuvre peut être plus agréable au Rédempteur des hommes que cette
pure imitation de son sacrifice , que cette substitution d'une victime volontaire aux milliers de victimes gémissantes de la maladie et de la douleur, qu'une seule expérience pure rachète d'avance, que ce dévouement du médecin pour ses malades? Ce n'est pas par des formes mystiques que le christianisme a étendu son empire dans le monde, c'est en le transformant effectivement par des actes et des usages. La fraternité n'était point un vain mot chez les premiers chrétiens, elle rendait possible parmi eux tout ce que les utopistes de nos jours ont rêvé de plus hardi ; et à présent même, n'est-ce pas encore par des réalités que le nom de Jésus se fait chérir et adorer parmi nous ? N'est-ce pas en enseignant les enfants, en consolant les mourants, en rachetant les captifs, en sauvant les voyageurs égarés sur le sommet des Alpes, que la tradition chrétienne se rattache vivace et indissoluble à celle des temps apostoliques ? 0 saintes sœurs de saint Vincent de Paul ! ô vous qu'une affinité secrète, mais puissante, semble rattacher aux progrès de l'homéopathie, vous qui, a l'Orient et à l'Occident, en Autriche et au Brésil, avez été appelées par les disciples de Hahnemann pour travailler avec eux à pratiquer son art régénérateur, une nouvelle occasion de dévouement, une nouvelle forme de la charité se présente à vous ! Il ne suffit plus de panser les plaies des blessés et de passer les nuits au chevet des mourants, il faut vous-mêmes prendre les douleurs des malades, afin que la maladie elle-même disparaisse de la terre, et que la Rédemption descende du domaine métaphysique dans celui de la chair qu'elle doit régénérer !
Et vous hommes de tous les pays, de tous les âges et de toutes les conditions, que l'homéopathie a sauvés, c'est non une simple prière, mais une injonction formelle que nous vous adressons de coopérer à sa diffusion. Vous devez, comme nous l'avons fait nousmême, vous dévouer, au besoin, tout entiers pour elle ; et en le faisant, vous n'aurez fait qu'accomplir un devoir .Vous devez vous pénétrer, selon vos moyens, des principes encore trop méconnus de cette belle science, pour les répandre autour de vous ; vous devez lui trouver des adhérents et des disciples ; enfin vous devez, à votre tour, vous offrir pour ajouter au trésor des expériences pures, sans lequel votre guérison aurait été impossible!
Du reste, que l'on ne s'effraye pas de ce nom d'expérience pure, et
RÈGLES DE L'EXPÉRIENCE l'URE. 45
de ce fantôme de maladie volontaire. Il est fort rare qu'on voie apparaître à leur suite d'incommodité sérieuse. Les symptômes éprouvés sont en général si fugitifs; c'est bien plus à la patience et à l'attention des expérimentateurs que nous devons faire appel, qu'à leur dévouement et à leur courage. Le Christ n'avait-il pas dit en effet : Mon joug est léger? et cette aumône féconde, ce partage que l'on fait de sa santé et de sa vie, n'est-elle pas en général aussi salutaire à celui qui la fait, qu'au prochain qu'elle doit soulager un jour ?
Les doses employées pour l'expérience pure sont en général si faibles, qu'elles affectent moins la santé que le plus léger écart de régime. Un petit verre de liqueur, quelques grains de poivre, des boissons frelatées, les émotions de la colère et du jeu , sont certes des agents plus nuisibles qu'un globule de chamomille et d'aconit, et cependant le hasard ou la moindre sollicitation nous entraînent à mépriser les conditions hygiéniques, quand il s'agit de notre agrément personnel. Ne ferons-nous donc rien pour nos semblables, rien pour nos frères?
Il ne s'agit pas, nous le répétons, d'une maladie véritable. Un expérimentateur peut aller, venir, faire ses affaires, et ce n'est qu'à force de soins et d'assiduité qu'il pourra recueillir les symptômes qui se produiront en lui, et après quelques semaines de ce léger travail, il se trouvera non-seulement aussi bien qu'auparavant, niais encore plus vigoureux, plus capable de résister aux iniluenees atmosphériques et aux miasmes d'une épidémie. Ce n'est pas en effet par le repos, mais par l'action que la force vitale se développe, et elle doit trouver constamment et partout, les agents de réaction qui lui sont nécessaires : la pensée, la sociabilité pour le cerveau, la lumière pour l'œil, les sons pour l'oreille, l'air pour le poumon, les aliments pour l'estomac. Serait-ce donc pour rien que Hahnemann a ouvert pour nous tout un nouveau monde, celui des forces dynamiques? Ou ne devrions-nous y chercher que le moyen de combattre la maladie? Non, nous pouvons y trouver aussi celui de conserver la santé, en stimulant la force vitale par une lutte salutaire et par l'habitude du triomphe sur les agents infinitésimaux, cause de nos maladies naturelles qui ne nous sont si nuisibles que faute de nous être exercés convenablement à les vaincre.
46 DOCTRINE HOMEOPATHIQUE.
Si donc il nous a convenu de présenter d'abord l'expérience pure comme une sainte obligation de dévouement et de sacrifice, si nous avons vu d'abord dans son accomplissement le devoir du chrétien, nous pouvons maintenant la proclamer sans crainte comme aussi salutaire dans ses résultats, qu'elle est sainte dans son principe. Elle seule peut compléter l'œuvre de la régénération de l'espèce, en généralisant les effets des doses infinitésimales, en tuant dans son germe le mal qui pourrait nous atteindre plus tard.
Nous ne citerons qu'un exemple à l'appui de nos paroles. Ilahnemann, l'inventeur de l'homéopathie, a été dés ses plus jeunes ans voué à une mort presque certaine. Atteint de consomptiou, il fut, à l'âge de treize ans, sauvé par les remèdes d'une bonne femme qui, seule, ne l'avait pas abandonné. La misère et le malheur raccompagnèrent pendant le cours de ses longues études. Il n'eut qu'un instant de bien-être, lorsqu'il commença sa brillante carrière d'allopathe; mais lui-même en borna le cours, en renonçant à la pratique d'un art mensonger pour obéir à sa conscience. Depuis lors sa vie est un combat cruel contre la mauvaise fortune. Il passe trois nuits par semaine livré à d'ingrats travaux, et ce n'est qu'à la fin de sa carrière, qu'auprès d'une compagne que le Ciel lui avait prédestinée, il retrouve à la fois le repos du corps et les plus douces joies de l'âme. Comment a-t-il résisté à tant de maux du corps et de l'âme? En faisant cent vingt expériences pures dans un espace de trente ans. Passons aux régies pratiques de l'expérience pure.
L'expérimentateur devra d'abord se soumettre au régime que nous prescrivons aux malades dans le prochain paragraphe.
Il se munira d'un carnet et d'un crayon, qui ne le quitteront pas, et commencera à noter toutes les sensations, même les plus fugitives, qu'il ressentira. Au bout de quelques jours d'attention soutenue, il verra avec surprise qu'il est peu d'instants dans la journée ou notre santé ne présente quelque léger désordre, que nous laissons, faute d'examen, passer inaperçu. Lorsque ces symptômes ne feront plus que se répéter successivement, c'est-à-dire en général après huit ou dix jours, il sera temps de prendre une dose de médicament.
Cette dose sera une goutte de la quatrième ou de la cinquième dynamisation. En ne pas la répétant, on aura la faculté de pouvoir suivre l'ordre chronologique des symptômes produits, et dont l'appât-
RÈGLES DE L'EXPÉRIENCE PURE. 47
rition coïncidera avec la cessation de ceux que Ton a notés antérieurement à l'expérience. On continuera de noter avec soin la succession de tous ceux qui se présenteront, en tenant compte des jours, des heures et de toutes les circonstances, et en continuant aussi longtemps que possible, afin de pouvoir déterminer la durée d'action du médicament.
Si, par extraordinaire, après une ou deux semaines, le médicament ne développait pas son action propre et que l'on tînt absolument ù. en découvrir les effets, on pourrait en reprendre une goutte d'une sixième ou neuvième dynamisation ; mais nous attachons une telle importance à Tordre chronologique, qui alors deviendrait doul eux, que nous conseillerons toujours, dans ce cas, de laisser passer un intervalle prolongé, pour recommencer une expérience sur une autre substance.
Autant que possible les expériences doivent être faites sous la direction d'un homéopathiste instruit et par plusieurs personnes d'âge, de sexe et de tempérament différents, qui ignorent le nom du médicament et ne puissent se communiquer les effets respectivement observés.
Quant à la rédaction, le seul soin à avoir est de noter chaque symptôme à la suite les uns des autres, sans se préoccuper d'aucune théorie. La subordination des caractères d'une même pathogénésie, ou le classement des substances par groupes ou familles, foi ment l'objet d'une nouvelle étude, à laquelle l'expérimentateur doit rester complètement étranger.
Enfin, les régies que nous donnons plus loin pour l'interrogation du malade s'appliquent très-bien, de même que le régime, à l'expérience pure, et nous y renvoyons nos lecteurs pour ne pas faire double emploi.
Régime à V usage des malades et des expérimentateurs.
L'heure la plus favorable pour prendre le médicament est celle où, après un premier sommeil, tous les sens se trouvent dans un relâchement complet, et l'estomac complètement libre. Le malade doit n'avoir pas soupe le jour précédent, ou pris simplement une légère collation deux heures avant de se coucher; il aura soin, après avoir pris sa dose, de ne pas parler, de ne pas cracher, de ne faire
aucun mouvement violent ; mais il fermera les yeux et cherchera à s'endormir de nouveau, pour que l'action médicale se répande sans obstacle dans toutes les parties de l'organisme.
Dans les cas urgents riioméopalhiste indiquera les exceptions à cette régie.
Si le médicament est donné en poudre, il sera dissous dans deux cuillerées d'eau bien pure quelques heures d'avance.
Le matin il faut se lever de bonne heure, se laver le visage avec de l'eau pure, nettoyer les dents avec du pain brûlé, ne mettre aucune pommade ni essence dans les cheveux, mais seulement un peu d'huile d'olive, et faire une promenade au grand air, si le temps le permet, après avoir pris une bouchée de pain.
Le travail est un des besoins de notre nature. On doit se livrer à une occupation régulière, suivie et proportionnée aux forces du malade. On devra la suspendre avant le repas, ne se mettre à table que bien reposé, et on attendra également quelque temps après avant de travailler de nouveau.
On mangera lentement, en bien mâchant ses aliments, et les plats devront être presque froids. On pourra mettre un sixième de bon vin dans son eau, si l'estomac en réclame l'emploi ; mais l'eau pure serait bien préférable.
Le régime de l'esprit n'est pas moins important que celui du corps. Les soucis, la haine, le jeu, les représentations théâtrales qui amènent des émotions trop violentes et qui finissent trop tard, la colère, les discussions, sont des infractions plus nuisibles que toute autre, et l'obstacle le plus réel à un bon traitement.
La soirée doit être consacrée a la lecture, à une conversation amicale ou à quelque autre distraction innocente, pour que le sommeil trouve l'esprit aussi disposé que le corps à participer au bienfait d'un repos réparateur.
Les bains ne seront pris que du consentement d'un homéopathiste. Les parfums, les odeurs de toute espèce devront être évités avec soin.
L'usage du tabac devra être supprimé , ou au moins considérablement réduit, si une habitude invétérée rendait trop pénible sa suppression immédiate.
Les médicaments domestiques, vomitif, purgatif, tisane, sirop, lavement, sont absolument défendus.
REGLES DE L EXPÉRIENCE PURE
Du choix des aliments.