CHAPITRE VI
Les doutes laissés dans les esprits sur la question des maladies chroniques, malgré les magnifiques travaux de Hahnemann, ont nécessité dans l’école de Rio un nouvel examen de ce grave sujet. D'un côté, le besoin senti d’une théorie plus large, d’un enseignement plus systématique, et d’une coordination logique avec notre théorie des doses nous y obligeait ; d’un autre, notre profonde vénération pour la mémoire du maître nous défendait contre le soupçon d’une attaque malveïllante pour son œuvre, que nous avions mission de compléter et d'étendre, mais non d’amoindrir ou de calomnier.
Ce que nous entendons par maladies chroniques est évidemment différent de ce que Hahnemann a entendu lui-même. Nous aurions donc pu, notre définition étant différente, éluder toute difficulté en inventant des mots nouveaux pour exprimer les deux points de vue nouveaux sous lesquels nous considérions la maladie prise en elle-même, et nous évitions ainsi une apparente contradiction avec la pensée émise par Hahnemann ; mais, après de nombreuses tentatives, nous avons dû renoncer à cet expédient. La notion attachée aux mots aigu et chronique est tellement inhérente à l’esprit même du langage, que nous n’avons pu disjoindre le Fe um l'idée, et qu’il nous a paru plus facile de modifier le langage e de Hahnemann, que de détourner l'expression vulgaire de son sens habituel.
Ceci admis, nous devons répéter que notre théorie n’est nulle-
La
ment en contradiction avec celle de Hahnemann. Elle s'occupe d’une matiére que ce grand homme n’a pas traitée. Elle ne peut donc être opposée à son idée, sur laquelle elle ne préjuge rien. Elle est obligée d'employer dans un sens différent des mots destinés par Hahnemann à un autre usage. C’est, il est vrai, un inconvénient que nous n’avons pas été le maître d'éviter; mais ceci n’est point une difficulté de fond, c'est une pure affaire de forme. Plus loin nous indiquerons le moyen que nous avons imaginé pour y remédier.
La distinction des maladies en aiguës et en chroniques remonte à la plus haute antiquité. Elle n’offre rien de précis, comme cela est naturel en l'absence de la vraie doctrine médicale; mais son universalité, sa persistance à travers le changement de tous les systémes, tout prouve qu’elle repose sur quelque chose de réel. Hahnemann lui-même, après avoir fait table rase de toutes les hypothèses pathologiques, est revenu, sur la fin de sa carrière, à cette classification binaire, et à donner le premier exemple de systématisation, après avoir lui-même proscrit toute généralité et tout système.
Il est, dit-il, des maladies qui, traitées homéopathiquement, ont résisté au traitement le plus suivi et le plus consciencieux. Ces maladies ont donc une nature différente des maladies ordinaires, et doivent être traitées par des agents spéciaux. Par d'immenses recherches d’érudition, par une pratique énorme, Hahnemann trouve que toutes ces maladies ont été précédées, à des époques antérieures, par une éruption psorique. Il faut donc, pour les déraciner, trouver non-seulement un médicament qui réponde au symptôme présent, mais qui puisse aussi neutraliser ce virus psorique latent dans l’organisme, depuis la répercussion fortuite ou volontaire de l’éruption cutanée. Là-dessus Hahnemann publie vingt-deux pathogénésies admirables de nouveaux médicaments, qu’il affirme être propres à guérir la maladie psorique, et qui en effet, entre les mains de ses disciples, deviennent un admirable instrument de salut pour l’'humanité souffrante.
Maintenant, un mot de réflexion là-dessus. Chargé d’une mission de fondation et d’enseignement, nous ne pouvions, sans abdiquer notre qualité d'homme pensant, fonder ou produire que ce que notre esprit concevait en totalité et admettait sans réserve. Voici donc nos objections : ou la loi des semblables doit toujours être
consultée, et alors la théorie de la psore est oiseuse et par conséquent nuisible; ou bien il suffit de distinguer une fois pour toutes le caractère d’une maladie psorique, et de la combattre par un médicament spécifique qui aura le pouvoir de la détruire dans son germe. En tous cas, si l’on admet plusieurs antipsoriques au lieu d’un, nous demandons à quel signe nous distinguerons cette classe de médicaments. Nous avons cru entrevoir dans l’ouvrage des maladies chroniques, que par celles-ci on entendait celles qui peuvent être guéries par les médicaments antipsoriques, et par médicaments antipsoriques ceux qui guérissaient les maladies chroniques. Ce paralogisme, s’il n'existe pas dans la pensée, existe dans la forme. Nous désirerions que quelque partisan de la théorie de la psore de Hahnemann éclaireit ce point complétement. Il rendrait un service immense à des milliers d’homéopathistes qui, non plus que nous, n’ont pu se faire une idée claire de la pensée intime du maitre sur ce point. | |
Quoi qu’il en soit, le traité des maladies chroniques de Hahnemann n’en n, restera pas 2 moins Fame, une œuyre de génie, ke Choix des jours d'être se en considération dans les cas embarrassants. Il nous paraît, de plus, que dans le choix du remède on devra, outre la similitude des symptômes présents, chercher avec soin à PARTS aussi la similitude des symptômes antérieurs. Enfin, dans les prodigieux travaux de Hahnemann sur les conséquences de la gale répercutée, nous voyons le germe d’une classification naturelle entre les maladies simples et les maladies miasmatiques.
Ces dernières appellations nous paraissent seulement devoir être substituées à celles d'aiguës et de chroniques, qu'une tradition séculaire nous à transmises avec un sens un peu obseur, mais Cependant réel, que nous allons tâcher d’en dégager. D'après Hahnemann, une maladie psorique est chronique par elle-même, elle est chronique dés le premier instant de son inoculation dans l'individu. | Les maladies apsoriques, au contraire, sont toujours aiguës, même quand elles auraient duré plusieurs années. Ces épithètes n’ont pas rapport au temps et à la durée, mais à la qualité morbide. Or, évidemment, parler ainsi c’est faire violence à l’étymologie et à la tradition humaine, et comme nous croyons impossible de modifier -
-en.ce sens le langage courant, nous prenons linitiative d’une réforme, qui ajoute à la clarté des idées et qui aurait eu lieu tôt ou tard. Si, en cela, nous manquions au respect dû à la mémoire de Hahnemann, nous serions évidemment justifié par la pureté de notre intention, qui est bien éloignée d’un pareil dessein.
Pour nous, une maladie aiguë est celle qui a lieu pendant la période régulière de chaque agent toxique. La maladie aiguë de Coffea, Aconit, Ipécacuanha, est de 2% heures; celle de Belladonna, Sulphur, Sepia est de 40 à 50 jours; celle de Chamomille est de 6, celle d'Élaps corallina est de 60. Elle est généralement produite par un seul fait d'intoxication. Chez un homme robuste et énergique, elle a une durée presque constante. L'homme normal succombe si l’action est trop violente, ou s’il ne meurt Pa il réagit en peu de jours.
Parfois cependant, soit par l’effet d’une dose énorme, soit plutôt
par une répétition funeste, la réaction ne peut pas s'établir d’une
manière franche. La santé reste chancelante après la période naturelle de l’action toxique. La force vitale est vaineue. Elle se relève et retombe tour à tour. La vie est lésée dans son principe et ne se débarrassera plus par elle-même de l'ennemi qui l’étreint et l’altére. Le malade est en proie à une maladie chronique (Xpoves, temps), dont la durée est viagère ou illimitée.
Qu'on ne dise pas que cette vue, purement théorique, est fausse au point de vue médical. La période des maladies naturelles a été tout aussi bien fixée, que celle des maladies pathogénétiques, dont elles ne différent en rien. Ne sait-on pas que la rougeole dure 7 jours, la variole 15? Le chancre vénérien, dans des circonstances heureuses, ne disparait-il pas après 40 jours, etc.?
. Enfin, l'esprit d'observation des anciens, cette sagacité presque divinatoire, n’a-t-elle pas énoncé un fait d’une portée immense, en disant que les maladies devenaient chroniques quand elles avaient duré plus de 40 jours? Or, nous sayons, par les expériences pures, que la plupart des agents toxiques ont une durée d'action de 30, 40 ou 50 jours. L’intuition instinctive ne peut pas approcher plus près de la science.
Telle est l’idée que nous avons cru devoir donner des maladies
k aiguës et chroniques; nous la croyons plus conforme à la nature A 2
des faits, et à l'essence du langage qui ne se laisse pas non plus modifier, dans certains cas, même par le génie. Nous avons, du reste, un motif et une preuve de plus en faveur de notre opinion, c’est que la nouvelle nomenclature s'adapte mieux à la théorie des doses, et que cette dernière serait mal interprétée, si on ne l’entendait pas dans ce sens.
Quant aux maladies que Hahnemann nommait chroniques et que nous nommerons miasmatiques, nous ajouterons que la syphilis et la sycose ne sont pas les seules affections que l’on doive ajouter à la psore. Il est d’autres agents, entre autres les morsures de certains serpents, qui produisent une affection destinée dés le principe à devenir chronique. Dans l’état de dégradation auquel tant de siècles de misères, et des médications si funestes ont réduit la santé humaine, elle est d'avance condamnée à succomber à des atteintes que l’homme normal aurait surmontées en quelques jours. Mais cet état est exceptionnel. Il y a de nombreux exemples d’individus qui ont guéri, sans traitement, de la gale, de la sycose et de la morsure des serpents. La syphilis, qui était si éminemment incurable dans ses débuts, se guérit aussi assez fréquemment sans aucun traitement. J’en dirai autant de la phthisie, cet autre écueil de l’art, cet autre effroi des familles. De meilleurs jours peuvent donc luire pour l'humanité, et l'homéopathie est le divin instrument qui hâterait leur venue, si on savait recourir à elle.
À présent que nous avons une notion claire de ce que nous définissons par les mots miasmatiques et chroniques, je crois devoir y ajouter quelques mots sur un nouvel aspect de la maladie, qu'il importe aussi de connaitre exactement, pour un emploi raisonné de la théorie des doses. Nous voulons parler des diverses formes que peuvent revêtir les maladies chroniques, et que l’on peut appeler primaire, secondaire, tertiaire, quaternaire, etc., etc.
Une maladie, passant à l’état chronique, a pour caractère spécial de ne plus pouvoir guérir par les propres forces de la nature. Si un agent homéopathique fourni par un hasard heureux, l'emploi d'eaux minérales, l'invasion d’une maladie similaire, ou un traitement scientifique, ne.vient y mettre un terme, elle vous accompagne jusqu'au tombeau. Mais, dans cette longue torture, elle peut revêtir diverses formes. Elle peut garder d’abord son aspect pri-
mitif ; puis, lorsque le temps semble avoir émoussé la sensibilité d'un tissu ou d’un organe, elle disparait de. ce point sous l’influence la plus légére. Ainsi la syphilis attaque successivement le tissu cellulaire, les glandes, les os, la peau, etc., etc. Or, si la maladie perd quelquefois un peu de sa violence et de ses douleurs dans ces transmigrations, elle n’en devient que plus tenace et plus incurable. Son traitement exige un examen de plus en plus minutieux des symptômes présents et des symptômes antérieurs, et la dose choisie doit être de plus en plus haute.
Pour nous résumer, nous pensons que la maladie doit être considérée sous plusieurs aspects, que nous classons comme il suit :