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Doctrine de la connaissance d'après Saint Thomas d'Aquin

Tonte la philosophie de saint Thomas repose snr la solntion qni a été donnée par ce grand Docteur au pro^blème de la connaissance. C'est cette solution que nous avons le dessein d'exposer présentement. Nous l'acceptons tout entière et pour les plus graves raisons. La principale, à notre humble avis , c'est qu'elle maintient intactes et inébranlables les bases de la métaphysique, et par conséquent aussi le fondement de la théologie naturelle et de la théologie révélée. En outre, elle se place à une égale distance des erreurs extrêmes, soit de ceux qui nient plus ou moins la réalité des substances matérielles ou leur influence sur la production de la connaissance ; soit de ceux qui prétendent que la pensée n'est qu'un mouvement communiqué par les éléments matériels. Elle distingue de la manière la plus simple et la plus lumineuse entre le sujet et l'objet de la connaissance, entre la connaissance qui vient des sens et celle qui est acquise par l'entendement, entre le

principe connaissant clans les êtres inférieurs à l'homme et l'activité intellectuelle des intelligences supérieures ; pour elle, l'entendement humain n'est point un principe étranger à l'âme ; mais d'un autre côté, il n'est point indépendant de l'exercice des sens, ni de l'existence des objets; il n'est point une activité pure, il passe de la non-activité à l'acte ; et tout en s'élevant jusqu'à Dieu et à la connaissance des vérités éternelles, il demeure subordonné à l'entendement infini comme à sa cause première , comme au principe suprême de tout ce qui est intelligent et intelligible.

Nous sommes donc bien éloigné d'accepter la condamnation portée dans ces derniers temps contre l'ancienne métaphysique. « Il n'y a plus de métaphysique, a-t-on dit ; Kant a déraciné l'ancienne métaphysique, jusque dans ses fondements... On ne la prend plus au sérieux *. »

Notre conviction est au contraire que ni la réforme tentée par Descartes, ni la critique de Kant n'ont ébranlé ou déraciné l'ancienne métaphysique, soit dans ses principes, soit dans sa méthode, soit dans ses principaux résultats. Le problème de la certitude est résolu aujourd'hui comme il l'était à l'époque de saint Thomas, bien qu'une critique plus parfaite ait été appliquée aux différentes sources de la connaissance. Quant à la question de la connaissance, il est certain qu'elle n'a point reçu dans les temps modernes de solution plus satisfaisante que celle qui avait été donnée par saint Thomas, d'après Aristote, et qui est consignée dans les oeuvres de ce grand Docteur.

Mais avant d'entrer en matière nous devons faire connaître saint Thomas comme philosophe péripatéticien scolastique.

* Vacherot, la Métaphysique et la Science, Paris, 1859.

Trois principaux objets occupèrent l'infatigable activité de saint Thomas dès le commencement de ses études, la sainte Écriture avec les Pères, la théologie révélée et la philosophie d'Aristote. Nous n'avons point ici à nous occuper de ce qui concerne les deux premiers.

Après avoir achevé le cours de ses études à l'Université de Naples, saint Thomas vint à Paris, vers 1243, et commenta à Cologne en 1248, le livre des Sentences. Ses premiers écrits philosophiques sont deux opuscules qui contiennent en germe toute la métaphysique et toute la cosmologie. Ils sont intitulés, l'un, de Ente et essentia, l'autre, de Principiis naturœ. Vers 1252, saint Thomas, de retour à Paris, publia à l'âge de trente-cinq ans, deux autres opuscules : de Differentia Verhi divini et huniani, et de Natura verhi intellectus ; puis, un certain nombre d'autres d'une moindre importance dont nous donnons les titres : de Substantiis separatis seu de natura angelorum, ad fratrem Reginaldum, socium snum carissimum; de Sortilegio ad Dom. Jacobum de Burgos ; de Mternitate mundi; de Fato; de Essentia materiœ et suarum dimensionum; de Mottt cordis ad Philippum magistrum; de Potentiis animœ \

En l'année 1256, saint Thomas subit en Sorbonne les épreuves du doctorat, et après avoir été promu au grade

* Quelques-uns de ces opuscules sont considérés par PranU {Geschichte dCf. Logik, Leipzig, 1855), comme d'une authenticité douteuse. Nous nous en rapportons au catalogue dressé par le savant Werncr dans sou bel ouvrage intitulé : der heilige Thomas von Aquino, Ratisbonne, 1858.

de docteur, il publia les Quœstiones quodliheticœ , au nombre de douze. Chacun sait que l'on donnait ce nom à certaines questions traitées par le maître, en dehors de celles qui étaient naturellement amenées par l'exposition des textes dont il faisait publiquement la lecture. Avant 1261, il fit paraître les Quœstiones disputatœ, ou questions controversées, au nombre de soixante-trois, et qui comprennent environ quatre cents articles. Saint Thomas y traite en particulier des créatures spirituelles, de la puissance de Dieu, du mal, de l'âme, de l'union du Verbe incarné avec la nature humaine et de la vérité. Sous ce dernier titre saint Thomas a renfermé trente-neuf questions, discutées avec une certaine étendue, et parmi lesquelles plusieurs sont spécifiquement philosophiques.

Nous donnons ici les autres opuscules de saint Thomas dont l'authenticité paraît incontestable, d'abord : de Unitate intellectus contra Averroistas. De même que le Docteur angélique avait combattu le réalisme extrême des Platoniciens dans son traité de Substmitiis separatis, de même ici il combat l'erreur imputée à Aristote par Averroës, et qui n'est autre chose qu'une sorte de panthéisme. D'après le philosophe arabe, il n'y aurait pour tous les hommes passés, présents et futurs qu'un seul entendement, par l'activité duquel ils connaissent tout ce qu'ils connaissent. Le principe qui produit la pensée en nous est différent de l'âme elle-même, mais il s'unit à l'âme au moyen des images intérieures desquelles il extrait les formes intelligibles. Cet entendement est impersonnel, il est le même dans tous les hommes, en soi il est éternel et absolu. 11 suppose évidemment l'éternité du monde, la préexistence des âmes; mais il supprime la personnalité. Ce fat là l'erreur, principale que combattit saint Thomas.

Averroos jouissait d'une grande faveur dans les écoles ; il avait composé « le g-raud commentaire » d'Aristote. Ce livre contenait la doctrine falsifiée du stagirite; les Juifs, dit M. Renan, faisaient une immense réputation au philosophe arabe et répandaient partout ses erreurs. Saint Thomas s'appliqua, en se procurant les textes les plus corrects d'Aristote, à restaurer le vrai sens de la doctrine péripatéticienne. 11 contredit Averroës sur trois points : sur l'unité de l'entendement, sur l'éternité du mouvement et sur la négation de la création ex nihilo; il prouve en somme qu' Averroës n'est pas tant un péripatéticien qu'un corrupteur de la doctrine d'Aristote : Non tam peripateticus quam peripateticœ philosophiœ depravator ' .

Nommons les autres opuscules : de Principio individuationis ; de Phtralitate formarum *; de Mixtione elemeyitorum, ad magistrum Philipinim ; de occultis naturœ Operihus, ad queyndam miUteoJi; de Essentia mineralmm; de quatuor Oppositis; de Fallaciis ; de Propositionihus modalihus .

Mais les grands travaux philosophiques de saint Thomas sont ses commentaires sur Aristote et sur Boèce. Saint Thomas commenta Aristote, non point à la manière d'Albert-le-Grand, son maître, qui donnait plutôt la paraphrase que l'explication du texte d'Aristote; mais il s'appliqua d'abord à traduire littéralement le texte grec', puis

* De Unit, intellectus contra Averroistax.

' lia troisième partie de ce traité retrouvée par M. l'abbé Uccelli dans deux manuscrits de la bibliothèque du Vatican, vient d'être publiée pour la première fois, dans la revue napolitaine, la Scimza e la fede, le 30 avril 1876. Le P. Cornoldi en a donné un savant commentaire dans la revue de Bologne la Scienza italiana, au commencement de cette année 1877.

* Saint Thomas fait allusion au texte grec dans un grand nombre de passages. Ainsi Periherm., lib. I, lect. i, « haec verba in Graeco habentur." Analyt. post., lib. I, lect. vi, « in Graeco planius habetur; » Metnph., lib. FV. lect. VI, « in Graeco habetur, » etj.

à montrer la suite des pensées, le lien intime des questions traitées par le philosophe de Stagire ; enfin à donner une vue de l'ensemble en plaçant en tête des principaux traités des Prologues qui sont de véritables chefs-d'œuvre.

Ses commentaires sur les œuvres logiques d'Aristote se bornent aux deux traités de Interpretatione ou Perihermenias, en deux livres, comprenant l'un quinze, l'autre quatorze leçons, et aux Derniers analytiques ou Traité de la démonstration. Ce dernier traité est pareillement divisé en deux livres d'inégale longueur. Le premier comprend quarante-deux leçons et le second vingt seulement. Saint Thomas entreprit cet ouvrage pour un jeune gentilhomme de Louvain. Il est incomplet; mais on peut suppléer à ce qui manque par les deux opuscules : de quatuor Oppositis, et de Propositionihus modalibus. La raison pour laquelle saint Thomas ne commenta pas complètement la Logique d'Aristote est indiquée par le but général de ses travaux sur Aristote qui était de restaurer le texte et la pensée d'Aristote, falsifiés par les commentateurs arabes et en particulier par Averroës. La Logique avait échappé aux entreprises des corrupteurs de la doctrine.

Les commentaires sur la physique d'Aristote comprennent les traités de Physico auditu, en huit livres ; de Cœlo et mundo, en quatre livres ; de Generatione et corruptione, en deux livres, et enfin de Meteoris, en quatre livres. Le commentaire de Cœlo et mundo a été complété, à partir de la fin du troisième livre, par Pierre d'Auvergne, auditeur assidu des leçons de saint Thomas, au moyen de notes recueillies pendant l'enseignement du Maître. C'est à la même main que nous devons le texte du commentaire sur les quatre ou cinq derniers livres de la Politique. Ces traités sur la physique, ainsi que les

commentaires sur Boèce, appartiennent à la dernière période de la vie du saint Docteur. Les travaux de saint Thomas sur les œuvres psychologiques d'Aristote se partagent en deux parties. La première contient le commentaire sur les trois livres de Anima ; la deuxième comprend le commentaire de quelques-uns des traités d'Aristote appelés Par va naturalia. Voici les titres de ces traités : De Sensu et sensato ; de Memoria et reminiscentia ; de Somno et mgiUa; de Somniis, et de Divinatione per somnnm. Le premier livre du commentaire de Anima est attribué à Réginald de Piperno, dominicain, ami fidèle et dévoué de saint Thomas. M. Gh. Jourdain pense avec tous les critiques que le texte n'est autre que les notes mêmes recueillies pendant la leçon du Maître *.

Le commentaire sur les douze livres de la Métaphysique d'Aristote est incontestablement l'ouvrage le plus considérable de saint Thomas. Le comte de Maistre a dit avec beaucoup de raison : « Je ne crois pas qu'il existe aucun ouvrage de philosophie rationnelle, ni chez les anciens ni chez les modernes, qui suppose une force de tête égale à celle qu'Aristote a déployée dans sa Métaphysique ^ » Voici les appréciations de nos contemporains sur l'œuvre de saint Thomas. M. Jules Simon affirme que « le commentaire de saint Thomas sur la Métaphysique d'Aristote est l'un des plus instructifs et des plus profonds qu'on puisse lire '. » MM. Pierron et Zévort, traducteurs de la Métaphysique d'Aristote, vont encore plus loin. « De tous les commentaires du moyen âge, disent-ils, un

* Lecturam auppr priinuni rir. Anima F. Regiualdus de Piperuo post eum legentem collegii. (Barthélémy de Capoue.) ' Examen de la phil. de Bacon, ch. i. ' Manuel de philos., Paris, 1847, 2e édit., p. 532.

seul est resté fameux, c'est celui de saint Thomas d'Aquin. Même après Alexandre , Asclépius et Philopon , saint Thomas sert merveilleusement à l'intelligence de la Métaphysique, dans toutes les discussions subtiles où se complaît quelquefois Aristote, et qui sont le triomphe de la philosophie du moyen âge. . . Quand Aristote aborde face à face le grand problème ontologique, et établit sur les ruines de tous les systèmes la doctrine qui sera son éternel honneur, saint Thomas le met, si l'on ose ainsi parler, à notre service, saint Thomas, ce génie puissant, qui s'est avancé si loin dans les voies ouvertes par Aristote *. » Enfin l'italien Bonghi, dans la préface de sa traduction de la Métaphysique, s'exprime ainsi : « Je me suis beaucoup servi de saint Thomas... C'est un grand homme que saint Thomas ! Quel génie pénétrant et ferme ! Quelle clarté et quelle concision ! Il n'y a pas de difficulté qui le décourage, pas de question qui le rebute, pas d'obstacle qui l'arrête... Dans son commentaire sur la. Métaphysique il y a beaucoup de choses qu'il devine, plutôt qu'il ne les interprète ". » Saint Thomas commenta aussi le Liber de Çausis, mais non point comme un ouvrage d' Aristote. Il l'attribuait à Proclus. La critique a pleinement confirmé cette conjecture.

Saint Thomas a commenté encore la Morale à Nico^ maque et la Politique d' Aristote; le premier ouvrage comprend dix livres et le second huit. Nous avons dit que le texte des quatre ou cinq derniers livres de la Politique est de Pierre d'Auvergne. Enfin il a composé un traité de Regimine principum, demeuré inachevé, dans lequel nous

1 La\Métaphysique d' Aristote, Introd., p. CXH.

2 La Metafisica d'Aristotele, p. xii.

trouvons les idées d'Aristote, sur l'essence et les formes de la société politique.

En terminant cette nomenclature des œuvres philosophiques de saint Thomas, nous devons mentionner les deux commentaires sur deux des ouvrages de Boèce. Le premier est une exposition d'un petit traité de métaphysique, dont la concision n'a d'égale que la profondeur. L'auteur y examine la question de l'essence des choses et des caractères de l'essence, ainsi que le mode selon lequel les êtres existants participent à l'essence. Ce traité de Boèce est intitulé de ffehdomadibus , ou encore : Quomodo substantiœ m eo quod sunt honœ sint, cum non siint substantialia bona. Le deuxième commentaire de saint Thomas, sur Boèce, est l'un des plus beaux ouvrages que nous ait laissés ce grand Docteur. A propos du traité de Boèce sur la Trinité, saint Thomas traite en six questions les problèmes les plus élevés de la métaphysique : de la connaissance que nous pouvons acquérir des choses divines ; de la science de ces choses ; de la méthode que suit l'esprit pour s'avancer dans les sciences spéculatives, telles que la physique générale, les mathématiques et la métaphysique. Cette œuvre vraiment magistrale est demeurée inachevée. Le prologue de Boèce, le premier chapitre et la moitié du deuxième sont les seules parties qui aient été commentées par saint Thomas.

Au nombre des travaux philosophiques de saint Thomas nous n'avons compris ni les deux Sommes, ni le Compendium theologiœ, ni le commentaire sur les Sentences de Pierre Lombard, ni enfin le commentaire sur le traité de Divinis nominibus attribué à Denys l'Aréopagite. Bien que ces ouvrages soient spécifiquement théologiques, ils n'en contiennent pas moins un nombre considérable d'élé-

ments philosophiques qui se rapportent à la doctrine de la connaissance.

L'étude des œuvres philosophiques de saint Thomas fait naître dans tout esprit impartial la conviction qu'il fut un philosophe péripatéticien scolastique. Nous avons à justifier cette assertion et à montrer : 1° que saint Thomas est un représentant de la philosophie scolastique; 2° que sans avoir suivi exclusivement et aveuglément Aristote, il est péripatéticien par sa doctrine de la connaissance.

Quiconque admet, même hypothétiquement, la vérité de la foi chrétienne, doit affirmer qu'un accord est possible entre les vérités qui sont du domaine de la raison et celles qui sont contenues dans la révélation. Une vérité ne saurait contredire une autre vérité, car il y a un centre unique de toutes les vérités, qui est Dieu. Pour un chrétien la vérité de la foi n'est pas une hypothèse, mais une affirmation d'une certitude absolue. Tout chrétien est certain que la foi est selon la raison, et que la raison est pour la foi, bien que la foi soit supérieure à la raison et par son objet et par son motif d'adhésion qui est l'autorité divine et par sa perfection et par sa fin. La raison, sans rien perdre de ses prérogatives, et en restant à sa véritable place, c'est-à-dire, subordonnée à la sagesse et à la parole divines, entre au service de la foi ; elle la prépare, elle la persuade, elle la défend contre les attaques, elle la rend plus robuste. Ce sont là les propres paroles de saint Augustin acceptées par saint Thomas qui en détermine la

vraie portée *. La foi initie plus facilement, plus proraptenient, plus inébranlablement la raison aux vérités de l'ordre naturel qu'elle enseigne ; elle étend le domaine de la connaissance; elle pousse au développement de la science de la foi; d'un autre côté, la raison demeure intacte, maîtresse et souveraine, avec ses lois, ses principes, sa méthode, ses résultats.

La philosophie cultivée et maintenue dans ces conditions remonte à l'origine du christianisme ; et parce qu'elle a été de tout temps enseignée dans les écoles des chrétiens, elle a porté le nom de philosophie scolastique. On ne saurait la confondre avec la théologie, car le propre de la théologie a été dès l'origine de distinguer avec une grande précision entre les vérités naturelles et les vérités révélées, et par conséquent de réserver intact le domaine de la philosophie. « Même après la venue du Christ, disait Clément d'Alexandrie, la philosophie est utile; loin de nous détourner de la foi, elle nous aide à la démontrer \ » Elle n'est point, ajoutait-il, la philosophie des Stoïciens, de Platon, d'Epicure ou d'Aristote, mais tout ce que l'on peut recueillir de vrai parmi ces philosophes '. Ce choix, cet éclectisme n'est point abandonné au caprice ou à l'arbitraire, car la foi est un critérium et une règle ; c'est selon cette règle que l'on peut utilement critiquer les doctrines *.

' Dicendum est quod per scientiam gîgniUir fldes et nntritur, per modum exterioris persuasionis quœ fît ab aliqua scientia : sed principalis et propria causa fldei est id quod interius movet ad assentiendum. (2> 2^ , qu. 6. a. 1, ad !.)

^Strom., lib. I, c. ii.

' Philosophiam autem non scio stoicam, uec platonicam, aut epicuream et aristotelicara ; sed quodcumque ab his sectis recte dicta sunt, quae docent justitiam cum pia scientia, hoc totum selectum, touxô aufinàv ta ÈxXéxtixov, dico philosophiam. {Strom., lib. 1, c. vu.)

* Kupiwtepa ty)î i%\air\^r\^ ^ Ttierii;, xal £(ttiv aCiTfii: xpitripiov. (Strom., lib. IV. c. IV.)

Saint Augustin proclamait la même vérité, quand il disait : * Tous ces philosophes qui ont eu du Dieu suprême et véritable ce sentiment qu'il est l'auteur des choses créées, la lumière de nos connaissances, le bien qui est la fin de nos actions ; que de lui vient l'origine de la nature, et la vérité de la doctrine et la félicité de la vie ; soit qu'on les nomme justement platoniciens, ou qu'ils tiennent de toute autre secte un autre nom; que ces doctrines aient été professées par les seuls chefs de l'école ionique, ou que Pythagore et ses disciples les aient répandues dans les écoles italiques; qu'elles aient été connues et enseignées par les sages ou philosophes des nations étrangères, au delà de l'Atlas, en Lybie, en Egypte, dans l'Inde, la Perse, la Ghaldée, les Gaules et l'Espagne; ces philosophes, dis-je, nous les préférons à tous les autres, et nous confessons qu'ils nous touchent de très-près... eos omnes cœteris anteponimus et propinquiores fatemur '. »

Le docteur d'Hippone indique dans un autre passage quel sera le fond de cette philosophie : « Il s'est rencontré, dit-il, des hommes très-habiles et d'un esprit très-pénétrant qui ont enseigné que Platon et Aristote s'accordaient dans les questions qu'ils traitent, et que ceux-là seuls qui sont ou peu exercés ou distraits aperçoivent des dissentiments... De là, en combinant la doctrine d' Aristote avec celle de Platon, on a formé une véritable doctrine philosophique '\ »

Après s'être consacré à la traduction des principaux ouvrages d' Aristote, Boèce avait nourri l'espérance de réaliser l'accord entre les doctrines d' Aristote et de

1 De Civil. Dei, lib. VIII, c. via.

* Cont. Acad., lib. III, c. xix.

Platon '. La philosophie qui vient le consoler dans sa prison, et qu'il appelle « veri prsevia luminis % » « summum lassorum solamen animorum '. >• « omnium magistra virtutum *, » est exactement la philosophie que l'on a appelée scolastique, si l'on s'en rapporte à la description qu'il en donne. « Elle a, dit-il, un aspect vénérable, un teint frais, signe d'une jeunesse perpétuelle, un regard pénétrant, une taille difficile à mesurer ; tantôt elle ne dépasse pas la hauteur d'un homme; tantôt son front touche le ciel ; tantôt elle pénètre jusque dans le ciel même, et se dérobe aux regards des mortels. Ses vêtements sont d'une étoffe très-fine, d'une contexture solide; c'est elle-même qui les a confectionnés. Leur beauté n'éclate pas ; ils sont comme ces images enfamées que leur vétusté fait négliger et laisser dans l'ombre *. » Il n'est aucun de ces traits qui ne rappelle les principaux caractères de la philosophie scolastique. Est-elle platonicienne? Est-elle aristotélicienne? Ni l'une ni l'autre; ou plutôt, elle est l'une et l'autre, comme il est facile de s'en convaincre à la lecture des œuvres de Boèce.

* His (interpretatiouibus) peractis, uon contempseriin Aristotelis Platonisque sententias in unam quodammodo revocare concordiam, et in his eos, non ut plerique dissentire in omnibus, sed in plerisque qute sunt in Philosophia maxima consentire demonstrem. {de Interpret., edit. secund., lib. II, Aligne, tom. LXiV, col. 433.)

« Consol.,\y, p. 1.

3/iirf., III, p. 1.

^ Ibid., I, p. 3.

^ Mihi supra verticem visa est mulier reverendi admodum vultus, oculis ardentibus, colore vivido, statura discretionis ambigus;. Nani nunc quidem ad coramuuem sese hominum raensuram cohibebat, nunc vero pulsare cœlum summi verticis cacumiuc videbalur : (luœ cum altius caput extulisset, ipsum etiam cœlum penetrabatrespicieutiumque hominum frustrabatur intuitum. Vestes erant tenuissimis filis subtili artiiicio, indissolubili materia per-

fectœ, quas suis manibus ipsa texuerat. Quarum speciem, veluti

fumosas imagines solct, caligo quœdam neglectaî vetustatis obduxeral. (Consoi., I, p. \.)

Sans doute les Pères de l'Église sont plus inclinés vers Platon que vers Aristote. Ils trouvent dans la philosophie de Platon ce premier fond de vérités morales et religieuses sur lequel ils peuvent répandre la semence du christianisme. Denys l'Aréopagite, Justin le Philosophe, saint Irénée, Clément d'Alexandrie sont des platoniciens. Us sont persuadés que Platon a eu communication des livres de l'Ancien Testament ; que sa philosophie dirige le mouvement de l'esprit vers les choses immatérielles, vers les idées, vers Dieu, et qu'ainsi elle rapproche du christianisme. Ils n'ont point encore à systématiser les vérités de la foi, mais à réfater les athées, les épicuriens, les fatalistes; les dialogues de Platon leur fournissent des modèles parfaits de la discussion philosophique. D'un autre côté, Aristote semble admettre l'éternité du monde, la mortalité de l'âme comme forme du corps, l'entendement séparé et unique, l'action fatale des causes. Voilà pourquoi les Pères le négligent et le tiennent en suspicion.

Mais les circonstances changent. Le besoin d'un enseignement systématique des dogmes chrétiens se fait sentir ; les erreurs de Philon, d'Origène, issues directement du néo - platonisme alexandrin ramènent les esprits vers Aristote. Au rapport d'Eusèbe S saint Anatole d'Alexandrie, évêque de Laodicée, qui avait composé dix livres de Recherches arithmétiques, enseigne à Alexandrie, vers 270, la philosophie d' Aristote. Saint Augustin appelle Aristote « un génie incomparable; c'est par le style seul qu'il est inférieur à Platon ^ » Boèce traduit et commente ses œuvres. Gassiodore et Marcianus Gapella donnent des

» Hist. eccles., lib. VIII, c. xxxii.

«Aristoteles vir excellentis ingenii, eloquio Platoni impar, {de Civii. Dei, édit. Bened., col. 201.)

extraits de sa logique. Alcuin déclare ', ens'appuyant sur le témoignage de S. Augustin, auquel on attribue un ouvrage sur les Catégories, « que les questions les plus profondes concernant la sainte Trinité ne sauraient être résolues sans l'analyse subtile des Catégories et sans la dialectique. *

Entre 843 et 883 apparaît le livre étrange de Jean Scot Erigène, de Divisione naturœ. L'auteur avait beaucoup étudié Platon, il connaissait le Timée; mais il ne méprisait pas Aristote et mettait à profit V Introduction de Porphyre et les premiers livres de VOrganum. Le fond du système de Jean Scot n'était pas chrétien, mais bien plutôt néo-platonicien. Les scolastiques ne s'engagèrent pas dans cette voie. Le livre demeura comme un fait isolé, et ce ne fat qu'au xf siècle qu'il fut frappé par les condamnations de l'Eglise.

Rhaban-Maur, abbé de Fulda et plus tard archevêque de Mayence, commenta le premier dans les écoles V Introduction de Porphyre et quelques parties de VOrganum. Henri d'Auxerre (834-883) qui avait étudié à Fulda sous la direction d'Haimon, disciple d' Alcuin, enseigna à Auxerre la doctrine renfermée dans ses Gloses sur les Catégories. Un enseignement semblable était donné à Wiirtzbourg vers 935 par Réginhard, écolâtre du couvent de Saint-Burchard. Dans le même temps, Poppon prenait à Fulda les commentaires de Boêce sur Aristote pour sujet de ses leçons. Le savant bénédictin Abbon de Fleury-sur- Loire, mort en 1004, composait d'après Aristote un traité du, Raisonnement, tandis que Notker Labéon, moine de Saint-Gall, traduisait en langue allemande les Catégories d' Aristote, le traité de l'Interprétation et les Commen-

' De Fide sandse et indiv. Ti'inilatis. Prolog.

taires de Boèce. Gerbert élevé à Aurillac et qui fat plus tard le pape Sylvestre II, commença à unir la dialectique à la métaphysique, ainsi qu'il est facile de le constater dans son livre, de Rationali et ratione uti. Son disciple Adalbéron, évêque de Laon, mort en 1030, publie le traité de Modo recte argumentandi et prœdicandi dialecticam dans lequel il suit fidèlement Aristote. Survient alors la dispute de Bérenger de Tours (999-1088) sur l'Eucharistie. Il en appelle aux textes de saint Augustin et à la dialectique. Mais la dialectique entre les mains deLanfranc, abbé du Bec en Normandie, ne laisse subsister aucune des objections de Bérenger.

Nous touchons à l'époque où le nominalisme de Roscelin de Gompiègne provoque la réaction vers le réalisme exagéré de Guillaume de Ghampeaux. Les uns et les autres avaient abandonné la solution si sage donnée par Boèce à la question des Universaux. Saint Anselme (1033-1109) qui est à proprement parler le fondateur de la scolastique, en réfutant le nominalisme de Roscelin, ne dépasse pas, il est vrai, le réalisme de saint Augustin ; toutefois la preuve dite ontologique qu'il donne de l'existence de Dieu nous le montre plus incliné vers Platon que vers Aristote. Entre le réalisme et le nominalisme, Abailard essaie d'introduire son conceptualisme qui n'est qu'une forme moins accentuée du nominalisme, mais il trouve dans saint Bernard un adversaire redoutable, qui le fait condamner au concile de Sens en 1140, pour son rationalisme théologique. Abailard était platonicien, et dans ses nombreuses pérégrinations il recherchait la dispute avec les péripatéticiens *.

* Proinde diversas disputando perambulans proviucias, ubicumque hujus artis vigere studium audieram, peripateticorum œmulator factus sum. {Opéra omn., tom. I, p. 4.)

Vers cette époque, dans la première moitié du xii® siècle, l'histoire de la philosophie nous présente un certain nombre de scolastiques platoniciens, tels que Adélard de Bath , Bernai'd de Chartres , Guillaume de Gonches , Gaulthier de Mortagne, et Gilbert de la Porrée, évêque de Poitiers, dont la doctrine fut condamnée au concile de Reims en 1148. Dans la dernière partie de ce même xii^ siècle, apparaissent deux continuateurs de Scot Érigène, qui professent un panthéisme émanatiste, analogue à celui des néo-platoniciens. C'étaient Amaury de Bène, sur le territoire de Chartres, et David de Diuant. Ils furent condamnés au concile de Paris en 1209 et au concile de Latran en 1215. Peut-être avaient-ils subi l'inHuence de la philosophie arabe, soit du néoplatonisme d'Avicenne, soit de l'aristotélisme falsifié par Averroës.

Nous touchons ainsi aux grands scolastiques du XIII® siècle, Alexandre de Halès, Guillaume d'Auvergne, Vincent de Beauvais, Albert-le-Grand et saint Thomas. Ils connaissent la doctrine de Platon, mais ils s'attachent de préférence à Aristote, non point servilement et aveuglément, comme quelques-uns le leur reprochent, mais en rejetant positivement les erreurs du stagirite, en donnant le vrai sens de sa doctrine, et en introduisant dans leur système philosophique les saines parties de la doctrine de Platon.

Le rapide coup d'œil que nous venons de jeter sur la première période de la philosophie scolastique suffit pour faire justice d'un préjugé communément répandu. A partir

i8 INTRODUCTION.

de la Renaissance jusqu'au temps présent, un grand nombre de philosophes et d'écrivains répètent, sans l'établir sur de bonnes preuves, que les scolastiques et saint Thomas en particulier sont exclusivement et aveuglément péripatéticiens. Les premiers qui répandirent cette assertion furent, paraît-il. Vives, Nizole et Erasme \ Vives dit de saint Thomas qu'il est trop aristotélicien : Thomas est nimis aristotelicus ^ Nizole, qui a été édité par Leibniz, descend jusqu'à l'invective. Parlant d'Albert-le-Grand , de saint Thomas, de Scot, il ne souifre pas qu'on dise qu'ils ont philosophé sainement; il appelle leurs disciples : Imitatores, servum pecus, verveces autjuvencos, omnis judicii ac rationis expertes, philosophiœ fecem, quos nemo vere doctus, neque docti viri neque philosophi nomine dignos arhitratur ^ Luther qui vient après eux charge encore le tableau et accumule contre Aristote les plus incroyables outrages. Il l'appelle « Protée et histrion, infâme calomniateur. Cerbère à trois têtes, Gérion à trois corps, véritable Héliogabale, misérable Logomaque, ennemi public et avoué de la vérité *. » Les théologiens jansénistes firent écho à ceux de la prétendue réforme et affirmèrent que toutes les erreurs de leurs adversaires viennent en droite ligne d' Aristote, à travers les scolastiques. On connaît suffisamment les opinions professées par Bacon et par Descartes. Le premier affirme qu' Aristote a été « le dictateur des scolastiques, » et qu'ils se sont renfermés dans ses écrits.

• L'Aristotélisme de la Scolastique, par Salvator Talamo, trad. en français, Paris, 1876, p. 19.

«/ôirf., p. 21.

s Ibid., p. 23.

* Toutes ces aménités ont été recueillies dans les œuvres de Luther, par Gretzer, et publiées dans le Lutherus aatdemicus, Ingolstadii, 1510.

comme les moines dans leurs cellules '. Le second dit que la plupart des scolastiques ont suivi Aristote avec une aveugle impétuosité, qu'ils n'ont pu arriver à la connaissance des vrais principes, qu'en raisonnant d'après Aristote ils se sont écartés toujours davantage du droit sentier de la vérité et de la sagesse ^ Ces arrêts portés par les pères de la philosophie moderne ont fait autorité pendant longtemps. M. Cousin, tout en rendant justice à la scolastique et à saint Thomas, s'est plaint maintes fois de l'aveugle déférence que l'École a eue pour Aristote. Il pense qu'il s'en fallut très-peu que l'Église ne canonisât Aristote qu'elle avait d'abord condamné '. M, Gh. Jourdain, dans sa Philosophie de saint Thomas, ouvrage couronné par rinstitut de France, reproche au Docteur angélique de s'être montré trop indulgent pour Aristote, et d'avoir au contraire jugé avec une sévérité excessive les doctrines platoniciennes, croyant qu'elles menaçaient la pureté de la foi *. M. Amédée de Margerie, dans son Essai sur la philosophie de saint Bonaventure, répète la même accusation. « La philosophie de saint Thomas, dit-il, a trois défauts qui ne détruisent pas, il est vrai, la vérité substantielle de sa doctrine, mais qu'il n'a pas cependant pu éviter en suivant Aristote, autant que la foi le comportait ^ » Ainsi, d'après cet auteur, saint Thomas

* Quorum mentes conclusse essent in paucorum aulhorum prrecipue Aristotelis, rfJc/a/o?'i.s- SMJ, scriptis, non minus quam corpora in cœnobiorum oellis... (De Augment. scioit.^ lib. I, p. 34.)

î Plerique eorum qui posterioribus hisce sseculis Philosophi esse volueruni, Aristotelem ca^co impctu secuti suut ... eo longius a veritate et sapieiilite notitia abeunt. {Pvincip. philos., Epist. loc. Pra>f., Amstel., 1644.)

' « Aristote fut bientôt sur le point d'être formellement canonisé, comme arbitre souverain et infaillible en matière de philosophie. » [Manuel de l'iiist. (le% philos., Paris, 1839, tom. I, p. 365.)

* Ln philos, de saint Thomas, tom. I, p. 266. 6 Oîcvr. cité, ch. ii, p. 42, Paris, 1855.

n'aurait répudié Aristote que lorsqu'il l'aurait trouvé inconciliable avec le dogme. Un récent travail de M. Waddington, sur r autorité (ï Aristote au moyen âge, décrit avec un peu plus de vérité l'attitude des deux grands docteurs du moyen âge, relativement à celui qu'ils appellent « le Philosophe. » « Saint Bonaventure, dit M. Waddington, ne dissimule pas ses préférences pour la philosophie de Platon, et il dénonce avec vivacité certaines erreurs qu'il croit découvrir dans Aristote; quant à saint Thomas, quoique fervent admirateur d'Aristote et péripatéticien avoué, il se préoccupe avant tout de la pureté de la doctrine; il se sépare du Maître sur plusieurs points. On peut même trouver dans sa Somme des traces de platonisme. Mais quand il combat Aristote, c'est au nom des dogmes de l'Église ; il distingue nettement la raison si haute qu'elle soit, des lumières divines de la foi \ » Dans le même travail, l'auteur cité fait justice de la plaisanterie de M. Cousin relativement à la proposition de canoniser Aristote, et explique la portée des condamnations dont la doctrine péripatéticienne aurait été l'objet. Jamais l'Église n'a condamné toute la doctrine philosophique d'Aristote ^ « Les actes de rigueur paraissent avoir été dirigés non

' Mémoire ht, à l'Académie des Sciences morales et polit., le 26 mai 1877.

* On ne peut s'empêcher d'admirer la réserve dans laquelle s'est tenu saint Thomas, relativementauxerreurs attribuées à Aristote; cequijle met en parfait accord avec la critique la plus moderne. MM. Titza et Ravaisson vengent Aritote de l'accusation de polythéisme (f/e Aiist. oper. série et distinct. Lipsiae et Pragse, 1826, p. 84. — Essai sur la Métaph. d'Arist., tom. I. Paris, 1837, p. 103 et 104) MM. Cousin et Vacherot soutiennent qu'il n'a pas méconnu le dogme de la Providence {Métaph. d'Arist. Rapport sur le concours, Paris, 1838, p. 100. — Hist. de l'École d'Alex., Paris, 1851, tom. III, p. 343). M. Denis a établi que l'intellect agent d'Aristote n'est pas une substance séparée, mais uue faculté de l'âme {Rationalisme d'Aristote, Paris, 1847, p. 81). F. Brentano, professeur à l'Université de Vienne [die Psychologie des Aristoteles, Mayence, 1867), :M. Barthélémy Saint-Hilaire (L.ï Psychologie d'Aristote, Paris, 1846, p. 302-303) soutiennent le même sentiment. Le même Brentano a montré que l'être des

contre Aristote lui-niônie , mais contre ses interprètes arabes et juifs ; car dans le même temps les docteurs chrétiens les plus orthodoxes s'appliquèrent à étudier et à interpréter à leur tour les livres d' Aristote, et ils le firent avec un merveilleux succès '.* » En effet, ce fut vers 1260 ou 1261 que saint Thomas commenta à Rome, et sous les yeux du pape, différents ouvrages d' Aristote. A cette époque une triple condamnation avait déjà frappé les erreurs attribuées à Aristote \ il faut donc conclure que ces condamnations étaient dirigées contre les commentateurs et les interprètes d' Aristote et non point contre la vraie doctrine de ce philosophe. Mais nous avons à cœur de montrer en toute évidence que saint Thomas professa une entière indépendance doctrinale, soit par rapport à Platon, soit par rapport à Aristote et à ses commentateurs arabes.

« L'argument d'autorité, dit saint Thomas, a toute sa valeur dans la théologie, mais une doctrine philosophique n'est vraie que parce qu'elle est d'accord avec la raison. » « L'étude de la philosophie ne consiste pas à savoir ce que les autres ont pensé, mais à savoir comment les choses sont en elles-mêmes \ » « C'est aussi l'opinion de Platon, dit-il encore, qui ne partageant pas le sentiment de Socrate

Catégories d'Aristote n'est point l'être abstrait mais la siibstajitia prima , conformément à ce qu'a affirmé saint Thomas et contrairement au sentiment de Trendelenburg et de Brandis. Enfin M. Cousin [Hist. gén. de la Philos., Paris, Didier, 18G7, p. 156) et M. Schneider, professeur à l'assau (Ihisterhlichkeitsli'hrc drs Aristotrlrs, Passau, 1867, p. 131 et seq.), affirment qu'Aristote u"a jamais enseigné que l'âme fût une substance matérielle et par conséquent mortelle. Il ne reste donc des accusations portées contre Aristote que celles dont saint Thomas s'est fait aussi l'organe.

' Mémoire, de M. Waddimjton, cité plus liant.

'^ Au concile provincial de Paris, en 1209 ; dans le statut universitaire du légat Robert de Courcou, eu 1215, et dans la bulle de Grégoire IX adressée à l'Université de Paris, en 1231.

» I p. qn. 1. a. 8. ad. 2; 1» 2'>- qu. 98. a. l. : In lih. f de C<rlo, Icct. 22.

son maître, a dit qu'il faut plus s'inquiéter de la vérité que de qui que ce soit ; et ailleurs il ajoute : J'aime beaucoup Socrate, mais j'aime encore plus la vérité ^ »

Cependant saint Thomas cite quelquefois des autorités. Outre Aristote qu'il met au-dessus de tous les autres, il s'en rapporte encore au sentiment de saint Augustin, de Denys l'Aréopagite, de saint Grégoire-le-Grand, d'Isidore de Séville, de Boèce, du Liher de catisis, et enfin de Platon.

Quand M. Amédée de Margerie dit que « les grands péripatéticiens du moyen âge, tout prévenus qu'ils étaient par les objections d' Aristote, ont souvent platonisé sans le savoir % » il serait juste qu'il fit une exception en faveur de saint Thomas. Nul plus que le Docteur angélique, ne s'est appliqué à connaître la philosophie platonicienne, nul ne l'a critiquée avec plus de sagacité. Pendant son séjour à Paris, saint Thomas avait fait une exposition du Tiniée ', et il n'est, pour ainsi dire, aucune de ses œuvres philosophiques, où l'on ne rencontre quelque allusion à Platon. Dans son opuscule de Substantiis separatis, il désapprouve la méthode employée par Platon pour réfuter les anciens matérialistes; mais il la considère comme bien supérieure à celle d'Anaxagore \ Il parle de la double abstraction platonicienne, des formes séparées ',

i Juxta hoc etiam est seuteutia Platonis, qui reprobans opinionem Socratis magistri sui dicit : quod oportet magis de veritate curare quam de aliquo alio. Et alibi dicit : Amicus quidem Socrates, sed magis arnica veritas. {In lib. I Ethic, lect. 6.)

* Essai sur laphil. de saint Bonaventure, p. 43.

3 La Vie de saint Thomas, par le P. Tourou, Lettre des Docteurs de l'Uuiversité de Paris, édit. 1737, p. 311.

'* Unde Plato sufficieutiori via processit ad opiniouem primorum Naturalium evacuandam. (Opusc. XIV, édit. Vives, tom. XXVII, p. 274.)

* Posuit (Plato) naturas quasdam a materia fluxibilium rerum separatas, ia quibus esset veritas fixa; et sic eis iuhaerendo aaima nostra veritatem cogaosceret. [Ibid.)

du Dieu suprême, des intelligences inférieures, dii secundi, de la place de l'âme humaine parmi ces intelligences et de sa fonction de mouvoir le corps, sicut nauta in navi. Il critique chacun de ces points dans différents endroits de ses ouvrages, repousse la doctrine des idées innées *, des formes séparées ", de l'âme simplement motrice du corps ' ; il affirme la valeur de la connaissance acquise par les sens *, l'activité de l'esprit dans la formation de la connaissance intellectuelle ^ et repousse ce monde intermédiaire des idées, dans lequel le Dieu suprême prendrait sa science des choses; les idées n'existent point en ellesmêmes en dehors de l'entendement divin, mais il est nécessaire, contrairement à ce que dit Platon, de les placer en Dieu *. Il est donc inexact de dire que saint Thomas a pris dans Platon la doctrine des idées, teUe que ce philosophe l'a enseignée. Platon a affirmé la pluralité des exemplaires comme formes séparées, saint Thomas maintient l'unité, la simplicité de l'essence divine, comme exemplaire universel, et n'admet la pluralité que dans les modes selon lesquels cette essence est imitable et qui sont connus par l'entendement infini. C'est de cette manière seulement que l'on peut accepter l'opinion de Platon \ Saint Thomas rend pleine justice à Platon en raison de la

' I p. qu. 84. a. 3.

*Ibid. a. 4; Metaph., lib. VII.

3 Cont. Gent., lib. II, c. lvii.

* I p. qu. 84. a. 6.

s I p. qu. 85. a. 5.

* Cont. Gent., lib. I, c. Li.

' Augustinus dicit... rationes reruin pluraliter espe in mente devina. In quo eliam salvatur aUqualiter Platoni;^ opinio ponentis ideas, secnndnin quns formantur omuia quaî in rehus niatorialibus oxistunt. {Cont. Gent., lib. I.

c. LIV.)

pureté de sa vie ', et aussi en raison de la démonstration qu'il donne de l'unité de Dieu ^

Nous avons à signaler par rapport aux doctrines péripatéticiennes la même attitude de saint Thomas et des scolastiques que par rapport aux doctrines de Platon. Lorsqu'elles sont erronées , saint Thomas les combat ; lorsqu'elles sont conformes à la vérité et qu'il est possible de les interpréter selon la vérité, saint Thomas les accepte. Telle est la situation qu'il a constamment maintenue vis à vis d'Aristote.

Dans le commentaire sur le traité des Météores d'Aristote, saint Thomas s'exprime ainsi : « En parlant du phénomène d'Antiphont, Aristote a suivi l'opinion des anciens mathématiciens, mais il n'a pas donné la vraie explication. Ce n'est nullement par la réfraction des rayons lumineux qu'il faut expliquer le fait d'Antiphont '... » Saint Thomas relève différentes autres erreurs d'Aristote, par exemple sur la nature de l'arc-en-ciel, sur le flux et le reflux de la mer, sur la composition et le nombre des corps célestes, sur l'ordre dans lequel il faut classer les planètes, sur la voie lactée, etc. \

Mais il y a plus. Saint Thomas s'élève contre ceux qui s'efforcent d'établir qu' Aristote n'a point aflîrmé l'éternité

1 Hoc ratum erat apud antiques, ut aliquis ainore veritatis contemplando ab omni délectation e venerea abstineret : quod solus Plato legitur fecisse (2a 2a; qu. 152. a. 11. ad. 3).

* Hœc est ratio quare mundus est unus : quia debent omnia esse ordinata uno ordiae et ad unum. Propter quod Aristoteles in XII Metaph. ex unitate ordinis in rébus existeutis concludit uuitatem Dei gubernantis ; et Plato in Timœo ex unitate exemplaris probat unitatem mundi quasi exemplati. (I p., qu. 47. a. 3 ; rfe Cœlo et mundo, lib. I, lect. 19.)

3 In lib. ni Meteor., lect. 5.

^ Ibid., lect. 6 ; de Cœlo et mundo, lib. I, lect. 6 ; Ibid., lect. 4 ; Ibid., lib. II, lect. 8, lect. 17 ; In lib. I Meteor., lect. 12.

du monde. Il dit que leur argumentation est dérisoire '. Il est persuadé que la pensée d'Aristote est que le temps et le mouvement doivent être éternels * ; il lui reproche d'avoir admis des cataclysmes successifs; enfin dans plusieurs passages de son commentaire sur V Ethique et sur la Politique , il fait observer qu'Aristote s'est exprimé à la manière des païens, et qu'il a affirmé de pures hypothèses \ Mais en ne taisant pas les erreurs d'Aristote, saint Thomas se réserve le droit de venger Aristote calomnié et falsifié par les philosophes arabes. Déjà dans ses premiers écrits il avait signalé le péril que couraient l'Église et la société civile, par la diifusion du panthéisme d'Averroës. Ce fut contre cette erreur qu'il engagea vivement la lutte. L'auteur de V Histoire de la logique dans V Occident, Garl Prantl, s'efforce de nous montrer les emprunts que saint Thomas a faits à la philosophie des Arabes, soit directement, soit par l'entremise de son maître Albert-le- Grand '\ Ainsi il prétend que saint Thomas a tiré d'Avicenne, ou du moins de son accord avec lui, les principales idées qu'il a développées dans son opuscule de Ente et essentia : la définition de la nature des substances simples et celle des substances composées de matière et de forme, l'indépendance de l'essence par rapport à l'existence, les idées du particulier et de l'universel, le rapport qui existe entre les idées de genre et d'espèce ; les caractères de l'es-

* Quidam frustra conantes ostendere Aristotelem non contra fldem locutum esse, dixerunt quod Aristoteles non intendit hoc probare quasi verum quod

motus sit perpetuus quod ex ipso modo procedendi frivolum apparet.

(Physic, lib. VIII, lect. 3.)

* Patet quod Aristoteles hic firmiter opiuatus est et credidit necessarium fore, quod motus sit sempiternus et tempus similiter. {Meiapk., lib. H. lect. 5.)

^ Politic, lib. II, lect. i2; Meteot:, lib. I, lect. ^ ; Motnph., lib. XII, lect. 10. '* llist. de la log. dans l'Occident, Leipzig, 1867, tom. III, p. 90-116.

pèce, le rapport entre le genre et la différence, et enfin la doctrine de l'accident. Si les définitions d'Avicenne reproduisaient, comme cela est certain, le texte même d'Aristote, il importe peu que saint Thomas les ait tirées d'Avicenne. Ce que Prantl a négligé de nous dire, ce sont les nombreux démentis que saint Thomas inflige à Avicenne ainsi qu'à Averroës, dans un grand nombre de passages de la métaphysique ' .

Mais la principale opposition que fit saint Thomas aux doctrines des philosophes arabes est celle-là même qui est exprimée par le titre de son ouvrage contre Averroës : De Unitate intellectus, contra Averroistas. Averroës abusant d'un passage obscur du Traité de l'âme, d'Aristote, affirmait sur la double fonction de l'entendement une erreur que saint Thomas formule de la manière suivante : « Il y a longtemps qu'une erreur dont l'origine est dans les paroles d' Averroës sur l'entendement a pénétré dans beaucoup d'esprits. Averroës affirme que l'entendement appelé par Aristote « intellect possible, » et qu'il nomme lui très-

1 Notons en particulier le passage suivant : Ex quo apparet falsum esse

quod Averrois hic dicit in Commenta {Metaph., lib. II, lect. 1.) — Scien-

dum est autem quod circa hoc Avicenna aliud sensit. Dixit enim quod unum

et ens non significant substautiam rei, sed significant aliquid additum

sed in primo quidem non videtur dixisse recte. (Ibid., lib. IV, lect. 2.) Saint Thomas rapporte la division donnée par Avicenne de la cause efficiente : Sciendum est quod secundum Avicennam, quatuor sunt modi causœ efficientis ; scilicet perficiens, disponens, adjuvans et consilians. {Ibid., lib. V, lect. 2.) Mais il reprend un peu plus loin une erreur d'Avicenne : Nec est verum quod Avicenna dicit : quod praedicata quaesunt ingeneribus accidentis principaliter significant substantiam, et per posterius accidens, sicut hoc quod dico album etmusicum. {Ibu/., lect. 7.)— La même critique est répétée, liv. X, lect. 3. — Au livre VII, lect. 6, au sujet des générations spontanées, saint Thomas oppose l'opinion moyenne d'Aristote : Quod scilicet aligna possunt et sine semine genernri, et ex semine, aux deux opinions extrêmes d' Averroës et d'Avicenne. Enfin au liv. XII, leçon 6, sur la question de l'origine du mouvement, saint Thomas contredit encore Avicenne, et affirme que le premier moteur des choses corporelles est le principe même des substances immatérielles, ut sit quœdam connexio et ordo sensibilium et intelligibilium.

improprement « matériel, » est une entité substantielle séparée du corps, qu'elle s'unit au corps comme une forme, et qu'il n'y a qu'un seul entendement pour tous les hommes. J'ai déjà beaucoup écrit contre ces erreurs, mais l'impudence de ceux qui luttent contre la vérité me contraint d'écrire encore et de donner une nouvelle réfutation... J'ai donc le dessein de prouver que la thèse d'Averroës est tout à fait contraire aux textes et à la pensée d'Aristote '. »

Saint Thomas établit successivement ces différentes propositions.

Tout être mobile et imparfait qui a en partage quelque puissance ou faculté suppose un être préexistant, immobile et parfait qui possède essentiellement cette puissance. Il y a donc une intelligence supérieure qui aide à notre àme à accomplir l'acte d'entendement. Mais d'un autre côté il faut admettre dans notre âme une certaine vertu qui est participée de cette intelligence supérieure, par laquelle notre âme met en acte l'élément intelligible qui est dans les choses. Cet intellect actif n'est pas le même dans tous les hommes, parce qu'il y a dans chaque âme d'homme un sujet distinct qui possède cette faculté '.

On a discuté jusqu'au temps présent sur le fameux passage du cinquième chapitre, livre III , du Traité de l'âme d'Aristote. Or, après les savants travaux de Trendelen-

* Opusc, XV, c. I.

* Ce résumé de l'opuscule contre Averroës est donné dans deux propositions de la Somme Théologique. (I p. qu. 79. a. 4, et a. 5.) Cf. Cotit. Gcnt., lib. II, c. Lxxui, Lxxiv, Lxxv, Lxxvi, Lxxvit et LXXViii.Unde dicere oportet, quod in ipsa (anima) sit aliqua virtus derivata a superiori intollectu, per quam possil phantasmala ilhislrare. (Qu. 70 a. 4.) — Est igitnr in anima intellecliva virtus activa in phantasmata, faciens ea intelligibilia actu, et heec potentia aniraae vocatur intellectus agens. {Cont. Gcnt., lib. II, c. Lxxvii.)

burg *, de Brandis ■, de Prantl ', de M. Ravaisson *, de Zeller \ voici la conclusion de Fr. Brentano, l'un de nos contemporains les plus versés dans la connaissance d'Aristote :

« Après toutes les tentatives qui ont été faites pour expliquer le texte d'Aristote, nous avons le devoir de reconnaître que l'explication donnée par saint Thomas d'Aquin s'est approchée le plus près de la vérité. Je ne sais si je ne devrais pas dire que saint Thomas a compris la vraie doctrine d'Aristote. En affirmant que l'acte de l'entendement (réceptif) est déterminé par les images intérieures sur lesquelles l'intellect actif verse sa lumière, saint Thomas n'a pas commis la faute de faire exercer un acte intellectuel par un sujet matériel. Il est certain au contraire qu'il ne considère l'impulsion donnée par l' intellect actif comme un élément supra -corporel que pour signifier ceci : cette impulsion ne peut provenir de la partie sensitive du sujet connaissant ni d'une action corporelle quelconque *. »

Saint Thomas va même jusqu'à dire que nous expérimentons cette activité de l'esprit, quand c'est par un acte de volonté que nous appliquons notre entendement, et que nous abstrayons des choses particulières l'élément intelligible qu'elles contiennent \ Mais l'action du premier moteur de notre entendement, c'est-à-dire de Dieu, échappe à toute

• Comment, sur les trois livres de l'âme, léna, 1833, p. 433 et suiv.

2 Hist. de la philosophie gréco-romaine, Berlin, 1857, IP vol., p. 1178.

3 Hist. de la logique dans l'Occident, Leipzig, 1867, tom. I, p. 108 et suiv. ^ Essai sur la Métaph. d'Aristote, Paris, 1837, tom. I, p. 586.

' Philosophie des Gi'ecs, 2^ édit., tom. II, p. 441.

s Die Psychologie des Aristoteles, Mayence, 1867, p. 226.

'' Et hoc experimento cognoscimus, dum percipimus nos abstrahere formas universales a conditionibus particularibus quod est facere actu intelligibilia (I p. qn. 79. a. 4.).

observation '. Dieu n'est point le premier objet connu dans notre condition présente, bien qu'il soit, comme souverain bien, l'objet premier de notre désir.

En faisant sienne la doctrine d'Aristote sur l'entendement humain, saint Thomas a marqué sa place parmi les péripatéticiens. Et en effet, dans sa Métaphysique et dans sa Politique, il loue la méthode d'Aristote; il fait gloire à ce philosophe de savoir douter à propos, de commencer par rapporter les raisons des adversaires, et de donner dans ses conclusions la solution des difficultés soulevées ^ ; il loue le style d'Aristote ' ; il admire l'étendue et la variété de ses connaissances ; il approuve la méthode qu'il a suivie pour démontrer l'existence des substances immatérielles *. Gomme Platon, Aristote a affirmé la cause première, le souverain être, la souveraine vérité, le souverain bien ^ En morale, il a déterminé par une méthode sûre la fin de nos actions, distribué le domaine des vertus et décrit l'essence de l'état politique.

Dans l'acquisition de la science, saint Thomas comme

1 Omuem enim voluntatis motum necesse, est quod prœcedat apprehensio ; sed non omnem apprehensionem praecedit motus voluntatis ; sed principium considerandi et intelligendi est aliquod intellectivum principium altius intellectu nostro, quod est Deus, ut etiam Aristoteles dicit in VIT Ethic. ( Qu. 82. a. 4. ad. 3.)

- Consuetudo Aristotelis fuit fere in omnibus libris ut inquisitioni veritatis prainiitteret dubitationes émergentes. (Meiaph., III, lect. 1.) Philosophus videtur colligere solutionem suani ex tacti.»! rationibus ad utramque partem, hsec est enim consuetudo Aristotelis, cuni arguit ad alitjuam dubitationem... et sic in omnibus rationibus coUigit sentcntiam. {Poliiic, III, lect. 11.)

3 Non est consuetudo Aristotelis defectivis locutionibus uti, quamvis sit breviloquus, ut dicit Siniplicius {de Cœlo et mundo, III, lect. 17).

' Aristoteles nianifestiori et certiori via j)rocessit ad investigandum substantias a niateria separatas, scilicct per viam motus. (Opusc, XIV, c. ii.)

"* Sic igilur secundum Platonem sumnius Ucus causa est omnibus inimalerialibus substantiis. . . Et boc etiam Aristoteles posuit : quia, ut dicit, necesse est ut id quod est maxime eus, et maxime verum, sit causa essendi et veritatis omnibus aliis. {Ibid., c. m.)

Aristote prend pour point de départ la connaissance de la substance première, de laquelle sont faites toutes les énonciations qui sont l'objet des Catégories \ Cette première connaissance n'est point acquise sans une perception des sens, car tout exercice de l'entendement est postérieur à l'opération des sens ^ La métaphysique demeure la première philosophie, parce qu'elle recherche les causes les plus élevées *, Dans l'ordre pédagogique, ainsi que l'avait déjà remarqué Hugues de Saint- Victor, il faut étudier d'abord la logique qui est l'instrument de toutes les sciences *, et d'autres sciences préparatoires, comme les sciences naturelles, la physique et la psychologie, ainsi que les mathématiques. Les objets et les principes de ces sciences sont admis par supposition ^ Comme la fin de la vie humaine est la béatitude, et que cette béatitude ne peut consister que dans la connaissance des choses divines, c'est à la théologie que doivent aboutir toutes les sciences ^ Cependant ni saint Thomas ni les principaux représentants de la philosophie scolastique tels que Boèce, Alcuin, saint Anselme, Abailard, saint Bernard, Alexandre de Halès et Albert-le-Grand n'ont enseigné qu' Aristote eût

1 In prima operatione (intellectus) est aliquod primum quod cadit in conceptione intellectus, scilicet hoc quod dico ens. (I p. qu. 85. a. 5.) — Et hoc prsedicatum dicitur significare substantiam primam, quae est substantia particularis, de qua omnia praedicantur. (Metaph., V, lect. 7.) Cf. Physic, III, lect. 5.).

* Ad cognitionem rerum oportet de sensibilibus notitiam habere quia sensibilia sunt manifesta elementa materialia omnium rerum, ex quibus componuntur. [Metaph., lib. I, lect. 10.)

3 Scientia quae est de causis altissimis, scilicet metaphysica. {In Boet. de Trinit., qu. 3, a. 1.)

* Logicam, quae docet modum omnium scientiarum, débet quis ante omnes alias scientias addiscere. {IbicL, qu. 5. a. 1.)

s In scientiis praeambulis oportet quod supponantur quaedam quae in illa (metaphysica) plenius iunotescunt. {Ibid., qu. 3. a. 1.) 8 Omnium finis est cognitio divinorum. {Ibid.)

posé à la science des bornes infranchissables. Ils ont amélioré Aristote, et la philosophie de saint Thomas a bénéficié des perfectionnements apportés par ses illustres devanciers. Ce sont leurs efforts qui ont ajouté à la doctrine d'Aristote tout ce qui concerne la création et la providence, le rapport entre notre entendement et l'entendement infini, la conciliation possible entre la liberté humaine et la prescience de Dieu, la doctrine des attributs divins et la vraie méthode de les déterminer.

En psychologie les scolastiques ont perfectionné la doctrine d'Aristote sur la question de la nature de l'homme et de l'unité substantielle de son être, sur la distinction à introduire entre l'essence et les facultés de l'âme ; sur les dispositions, hahitus, états intermédiaires entre la puissance et l'acte, sur la double fonction de l'entendement dans l'acte d'entendre, sur la vraie nature des universaux, sur le principe de l'individualité, enfin sur le mode de concours que Dieu donne à l'activité des causes secondes.

Cette philosophie de saint Thomas n'est pas sans doute le dernier mot de la science philosophique, mais nous affirmons que les principes et la méthode de cette philosophie sont un point de départ sur lequel il est nécessaire de revenir se placer si l'on veut remettre la science dans la voie d'un légitime progrès.

Nous croyons avoir établi, contrairement à l'opinion commune, relativement récente, que saint Thomas est un péripatéticien scolastique, et non point un représentant servile et exclusif des doctrines du seul Aristote. Les contemporains du Docteur angélique pensaient comme nous; la preuve en est fournie par les monuments, et entr'autres par le tableau de Benozzo Gozzoli, conservé au Musée du Louvre, dans lequel saint Thomas

apparaît entre Platon et Aristote. C'est encore la même idée qui a inspiré la fresque célèbre de Francesco Traini, peintre du xv® siècle, dans l'église de Sainte-Catherine, à Pise, et dont le sujet est le triomphe doctrinal de saint Thomas sur Averroës. Au sommet est Dieu le Père, dans un océan de lumière, entouré des anges et des bienheureux. Au-dessous, dans les nuées du ciel, sont représentés Moïse, les quatre Évangélistes et saint Paul. Au milieu du tableau est le prince de la j^hilosophie scolastique, saint Thomas d'Aquin. Sur son visage plein de majesté et de sérénité respire la pleine possession du vrai. Il tient dans ses mains la Somme contre les Gentils, étincelante de rayons et sur laquelle ou lit cette parole des Proverbes : Veritatem meditàbitur guttur meum, et lahia rnea detestabuntur impium. Le peintre n'a pas seulement indiqué les Évangélistes et les auteurs inspirés comme les sources auxquelles saint Thomas a puisé la sagesse divine, mais il a dessiné à droite Aristote avec V Ethique qu'il présente aux regards du saint, et à gauche, un peu plus incliné vers lui, est Platon qui tient le Timée dans ses mains. Différents personnages placés aux alentours semblent recueillir avidement les enseignements du Docteur angélique. Entin à ses pieds, gisant à terre, le visage abattu, et comme foudroyé par les rayons de lumière qui partent des écrits de saint Thomas, est Averroës « qui a fait le grand commentaire \, » dans lequel il enseignait le panthéisme en falsifiant Aristote.

Nous sommes convaincu que la fresque de Traini est l'expression d'une pensée parfaitement vraie, et c'est dans cette conviction que nous allons exposer la doctrine de la connaissance, d'après saint Thomas d'Aquin.

' Dante, Inf., T\, v. 114.

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