DE LA METHODE PHILOSOPHIQUE DE SAINT THOMAS
C'est une opinion très -répandue parmi ceux qui ont étudié les procédés de la recherche philosophique pendant le moyen âge, que les docteurs scolastiques ont appliqué à la philosophie la méthode dont ils se servaient pour cultiver la science théologique '. Il eût dû pourtant sembler étrange
* Ch. Jourdain, La Philosophie de xai7it Thomas, tom. III, Paris, 1858 : << Saint Thomas ne pouvait pas suivre, et il n'a pas suivi d'autre procédé que celui qui va du général au particulier, à savoir la déduction » (p. liOG). — << Les philosophes scolasti(pies n'observent pas, ils argumentent » (p. 317). — « L'abus du syllogisme entraîna... plus tard la ruine de cette philosophie. La chute fut si profonde que tout le génie de saint Thomas put à peine préserver sa gloire » (p. 316). — Alfred Fouillée, Hist. de la Philosophie, Paris, 1875 : « Au moyen âge, on argumente, on tire à l'infini des conséquences sans vérifier les principes, qui demeurent au-dessus de l'examen... On néglige l'induction et l'observation. Le dogme tliéologique étant alors le fond des spéculations philoso]>hi(pies. . ., la philosoiihie du moyen Age manque de ce qu'il y a de plus essentiel à toute science : la liberté » (ii. 197 et 198). Cf. Diction, des sciences philosoph., art. Sculastifjur, p. liGi, Paris, Hachette, 184t.
que les scolastiques, qui ont constamment et nettement distingué le domaine des vérités naturelles du domaine des vérités révélées, eussent confondu deux objets très-divers en leur appliquant le même procédé. « Les sciences philosophiques, dit saint Thomas, partent de principes connus par la lumière naturelle... ; la théologie procède des principes d'une science supérieure, qui est la science de Dieu et des bienheureux \ » Or il est certain qu'il n'y a pas pour chacune des sciences un mode unique de manifester la vérité, et nous n'établissons pas avec la même certitude les conclusions de nos entretiens et celles de nos raisonnements ^. La méthode d'une science est donc dépendante de son objet, et elle n'est autre chose que la marche suivie par l'esprit pour saisir cet objet de la manière la plus intime et la plus étendue ^
Mais tout objet de connaissance et de science est-il également apte à être connu? Tout sujet connaissant est-il doué d'une faculté de connaître proportionnée à toute espèce d'objet*?
La principale difficulté pour acquérir la connaissance et la science n'est pas dans l'objet. Il y a en effet des choses trèsconnaissables , parce qu'elles sont très-immatérielles , par exemple, notre âme, Dieu, les idées des choses, et qui pourtant nous sont au commencement les plus inconnues. Ce n'est donc point de l'objet que vient la principale difficulté de connaître. Mais cette difficulté est dans le sujet ^
1 I p. qu. 1. a. 2.
2 Modus manifestandi veritatem in qualibet scientia débet esse conveniens ei quod subjicitur sicut materia in illa scientia {hi Ub. I Ethic, lect. 3).
* Posterior investigatio veritatis nihil aliud est quam solutio prius dubitatorum... sicut terminus vise est illud quod intenditur ab ambulante, ita exclusio dubitationis est finis qui intenditur ab inquirente veritatem. (Metaph., lib. II, lect. 1.)
* Quamvis difficultas cognoscendae veritatis forsan possit secundum aliqua diversa esse dupliciter, videlicet ex parte nostra, et ex parte rerum, non tamen principalis difficultatis causa est ex parte rerum, sed ex parte nostra. (Metaph., lib. II, lect. 1).
s Si difficultas esset principaliter ex parte rerum, sequeretur quod illa
DOCTRINE DE l.A CONNAISSANCE. 35
Le sujet doit mesurer par la réflexion la vraie portée de ses facultés, et ne point se placer au-dessous ou au-dessus du degré de connaissance qui est assigné à sa nature. Ainsi il n'est pas exact de dire que nous sommes en présence des intelligibles comme le hibou devant le soleil'. En eti'et, notre entendement est fortifié et réjoui, tandis qu'il acquiert et augmente sa connaissance. D'un autre côté, il n'est pas plus vrai de dire que nous connaissons les choses dans leurs raisons éternelles, comme si nous étions de purs esprits, comme si nous voyions toutes choses en Dieu ^ Nous devons com-^ mencer par savoir que notre âme intellective est naturellement unie à un corps, qu'elle a bien la faculté de connaître les intelligibles, mais qu'elle ne peut connaître ces intelligibles que dans les choses sensibles et matérielles, par une opération qui lui est propre. Or ces choses sensibles et matérielles sont moins connaissables, en raison de leur natm'e matérielle ; et d'un autre côté, notre âme étant naturellement unie à un corps, n'est point, dans la condition présente, un sujet connaissant proportionné aux essences , aux idées pures, aux substances immatérielles. Elle ne les saurait con- \ naître que d'une manière imparfaite '.
magis cognosceremus, quse sunt niagis coguoscibilia secundum suam uaturam : sunt autem maxime cognoscibilia secundum suam naturam quœ suut maxime in actu, scilicet entia immaterialia et immobilia, quœ tamen sunt maxime uobis ignota. Unde manifestum est quod difficultas accidit in cognitione veritalis maxime propter defectum intellectus nostri. {Ibid.)
» Sed videtur haec similitude non esse conveniens... Intellectus cum non sit poteutia alicujus corporel, non corrumpitur ex excellenti intelligibili. Unde post appreheusionem alicujus magni iutelligibilis, non minus iutelligimus minus intclligibilia, sed magis... {Ibid.)
2 Sicut aliquis videt in speculo ea quorum imagines in speculo résultant, et hoc modo anima in statu prfEseutis vitiB non potest videre omnia, in rationibus œternis ; sic in ratiouibus aiternis cognoscunt oniniaBeati qui Deum vident cl omnia in ipso. (Ip. qu. 84. a. 5.) Cf. de Verit., qu. 10. a. 6;
OpUSC, III, C. LXXXI, LXXXII.
' Impossibile est quod anima humana, hujusmodi corjiori unita, appréhendât substantias scparatas cognoscendo de eis quod quid est, {Metopli., lib. Il, lect. 2.)
^ i. Du point de départ de la connaissance.
Bien que notre connaissance soit limitée et imparfaite, nous avons naturellement le désir de connaître ; nous sommes naturellement inclinés à connaître ; nous savons que la connaissance nous perfectionne et nous rapproche du premier principe de toute connaissance, de l'auteur de notre entendement ; voilà pourquoi c'est dans l'acte de connaître que consiste la suprême félicité de l'homme '.
L'étonnement que nous éprouvons devant la production d'un phénomène, l'ignorance de la cause nous portent à la recherche. Cette recherche est une espèce de mouvement. Ce mouvement a son terme dans la connaissance et la science ^ On a donc comparé les opérations de l'entendement pour arriver à connaître aux mouvements que nous voyons se produire hors de nous ^ Tout mouvement a un point de départ, une cause, un milieu, un terme. On a appelé principe de la connaissance le point de départ du mouvement de l'esprit vers la connaissance \ Ce principe est-il unique ? N'y a-t-il qu'un seul point de départ pour arriver à la connaissance? Telles sont les questions que nous devons examiner.
1 Omnibus hominibus naturaliter inest desiderium ad sciendum, .. Unaquseque res naturaliter appétit perfectionem sui... Uniuscujusque rei perfectio in hoc consistit ut suo principio conjungatur. . . et in hoc ultima hominis félicitas consistit. {Metaph., lib. II, lect. 1.)
2 Cum aliquos manifestos effectus videamus, quorum causa nos latet, eorum tune causam admiramur... Cum inquisitio sit motus quidam ad scientiam, oportet quod terminetur ad contrarium ejus a quo incipit. {Metaph., lib. I, lect. 2.)
3 Ad similitudinem ordinis qui motibus exterioribus consideratur, attenditur etiam quidam ordo in rerum cognitione ; et praecipue secundum quod intellectu» tioster quamdam similitudinem motus habet, discurrens de principes in conclusiones. {Metaph., lib. V, lect. 1.)
* Dicitur principium unde res primo innotescit ; sicut dicimus principia demonstrationum esse « suppositiones », id est dignitates et petitiones. {Ibid.)
« Il faut savoir, dit saint Thomas, qu'il y a une double opération de l'entendement pour connaître. L'une qui saisit d'une manière indistincte, implicite ce qu'est l'objet connu ; l'autre qui connaît d'une manière distincte et explicite, en ajoutant et séparant. Dans l'une et l'autre opération il y a un premier, in utroque est aliquid primum, par conséquent l'une et l'autre peuvent s 'appeler /7rmcï))es de la connaissance. Ainsi le principe de contradiction : Il est impossible qu'une chose soit et ne soit pas en même temps, est naturellement premier dans la seconde opération de l'entendement \ »
Une fois le point de départ bien déterminé, nous pouvons décrire exactement la suite des mouvements de l'esprit pour connaître.
Comme il y a une dépendance naturelle entre la connaissance intellectuelle et la connaissance sensitive , puisque c'est un fait certain que là où un sens fait défaut, là aussi manque la science des choses sensibles qu'il saisit *, il faut dire que notre première connaissance commence par l'exercice des sens '. La première connaissance intellectuelle saisit ' la nature d'une chose particulière et matérielle. Cette première connaissance est un point de à.ê^3iVi, principium a quo; elle est la connaissance d'une nature universelle, et non d'un objet particulier, car l'objet propre et premier de l'entende-
' Sciendum est quod cum duplex sit (intellectus) operatio ; una quac cogQOScit quod quid est, alia quae componit et dividit, in utroque est aliquid primum. In prima quidem operaiione est aliquid primum, quod cadit in conceptione iutellectus, scilicet hoc quod dico eus. Et quia hoc principium : impossibile est esse et non esse simul, dependet ex intellecta entis, idée hoc etiam principium est naturaliter primum in secunda operatione intellectus, scilicet componeutis et dividentis. (Metnph., lib. IV, lect. 2.)
* Est dependeutia necessaria inter cognitionem mentis humanœ et virtutes sensitivas... hoc manifeste apparet, tum ex hoc quod déficiente sensu déficit scientia de suis sensibilibus ; tum ex hoc quod meus nostra non potesl actu considerare etiam quai habitualiter scit, nisi formando aliqua phantasmata ; unde etiam laeso organo phautasiœ impeditur consideratio. (Do Vrrit., qu. 10. a. 6.)
' Cum copnitio intellectus nostri tota derivetup a sensu, id quod rogjwsrihile n nabis a sensu est primo nohis notum quani id quod est cognoscibilc ab jntellectu. (Optisc, LXIII, a. 3 ; cf. 1 P. qu. 81. a. 3.)
ment est de saisir l'universel, dans les conditions particulières et matérielles qui sont connues par les sens *. En outre, cette première connaissance n'est pas celle d'une faculté qui atteint dans son premier acte une connaissance parfaite, distincte, scientifiquement certaine. Au contraire, dans cette première connaissance, l'objet est connu d'une manière un peu confuse, indistincte, res sciuntur indistincte, sub quadam confusione. Mais si le mouvement de l'esprit se continue, nous finissons par connaître d'une manière plus parfaite, en distinguant les principes et les éléments des choses, posterius autem cognoscimus distinguendo principia et elementa *.
§ 2. Le premier principe.
Le premier principe, ainsi que nous venons de le dire, est celui qui est formé dans la deuxième opération de l'entendement qui définit et juge. Ce principe est celui qui est appelé principe de contradiction : Il est impossible qu'une chose soit et ne soit pas en même temps. Il est formé à la suite de la première connaissance de ce que nous appelons « l'être. » L'entendement commence par saisir l'être, puis il connaît qu'il connaît l'être; et en troisième lieu il connaît qu'il désire l'être. C'est là l'ordre de ses mouvements ^ La connaissance réfléchie de l'être lui donne le premier principe qui dépasse la sphère de l'existence du particulier, du relatif,
' Quia sensus est singularium, intellectus autem universalium, uecesse est quod cognitio singularium quoad nos prior sit quam cognitio universalium. (I p. qu. 85. a. 3.) — Primum autem quod intelligitur a nobis, et secundum statum praesentis vitae, est quidditas rei materialis, quae est nostri intellectus objectum. (I p. qu. 88. a. 3.)
* I p. qu. 83. a. 3. Oportet considerare quod intellectus noster de potentia in actum procedit. Omne autem quod procedit de potentia in actum, prius pervenit ad actum incompletum, qui est médius inter potentiam et actum, quam ad actum perfectum.
* Intellectus per prius apprehendit ipsum eus, et secundario apprehendit se intelligere ens, et tertio apprehendit se appertere ens. Unde primo est ratio entis, secundo ratio veri, tertio ratio boni. (I p. qu. 16. a. 4. ad JLJ
pour s'imposer à l'essence même des choses, et introduire dans la connaissance une relation nécessaire et absolue. C'est à ce premier principe que se ramènent tous les autres : le principe d'identito, le principe- du tiers ou du milieu exclu, le principe de substance, le principe de causalité, en un mot tous les points de départ des démonstrations '.
Cependant, l'on s'abuserait complètement sur la nature des mouvements de l'esprit pour démontrer la vérité, en affirmant qu'il n'y a qu'une seule manière de l'établir scientifiquement, à savoir, la manière syllogistique. Ceux qui ont soutenu cette erreur, ce sont ceux qui comme Platon ont confondu les principes appartenant à des ordres différents. Ainsi il faut se garder de confondre les principes de la con- " naissance avec les principes de la démonstration, les principes constitutifs des choses, la matière et la forme, avec les principes de la production des êtres ou les causes. En effet « nous connaissons quelquefois la cause par l'effet et la substance par les accidents ^ » Dans l'acquisition de la science les principes et les éléments ne passent pas toujours les premiers. C'est quelquefois par les effets sensibles que nous nous élevons à la connaissance des principes et des causes ; mais quand la science est complète nous procédons en allant des principes à des effets et à des phénomènes encore inconnus et nous expliquons par ces principes ces effets et ces phénomènes ^ Nous sommes maintenant en possession des éléments
' Omues deraoustrationes reducunt suas propositiones in liane propositionem (simul idem esse et non esse), sicutin ultimam opinionem omnibus communem : ipsa enim est naturaliter priucipium et dignitas omnium diguitatum. (Metaph., lib. IV, lect. 2.)
2 Non autcm est necesse quod omne quod est principium <'.ognoscendi sit principlum essendi, ut Plato existimavit ; cum quandoquc cognoscamus causam per effectum, et substautiam per accidentia. (1 p. qu. 85. a. 3.)
' In accipiendo scientiam, non semper principia et elemeuta sunt priora; quia quandoque ex effectibus sensihilibus dcvenimus in cognitionem principiorura et causarum in[elligibilium. Sed in complemento scientia? semper scientia effectuum dependet ex cognitione principiorum et elenientomm. (I p. qu. 85. H. 8. ad. 1.)
constitutifs de la méthode suivie par saint Thomas. Le point de départ est une connaissance première obtenue par la simple perception de l'entendement, après un exercice préalable des sens. Puis, vient une deuxième opération de l'entendement qui ajoute et sépare, pour former le premier principe \ L'un et l'autre de ces deux actes sont premiers, l'un dans la connaissance, l'autre dans la démonstration de la vérité ; tous les deux sont les points de départ du raisonnement, soit inductif, soit déductif. Ainsi se trouvent rattachés Tordre des idées et l'ordre des existences; ainsi est évité le péril du subjectivisme, et à l'extrémité opposée l'écueil du réalisme exagéré duquel saint Thomas s'est toujours écarté.
§ 3. Reproches adressés à la méthode de saint Thomas.
On a reproché pourtant à notre Docteur d'expliquer le mystère de la connaissance en jetant en avant quelques principes pris en dehors de toute observation ^. Nous voyons au contraire qu'il nous montre l'origine de la première connaissance dans une perception des sens, qui suppose une action de l'objet extérieur sur nos organes. Dans cette première connaissance l'entendement saisit l'être, non point une pure abstraction, un être de raison, mais une nature universelle, très-réelle , qui a son fondement dans l'objet \ Ainsi se tiennent rattachées par un indissoluble lien l'idée et la réa-
* iQtellectus humanus necesse habet intelligere componendo et dividendo...
non statim in prima apprehensione capit perfectam rei cognitionem Et
secundum hoc necesse habet unum apprehensum alii componere etdividere, et ex una compositione et divisione ad aliam procedere, quod est ratiocinari. (Ip. qu. 85. a. 5.)
* Tota S. Thomae de origine idearum disciplina paucis quibusdam effatis, citra omnem observationem constitutis, inniti videtur. (D. Delaunay, p. 11.)
*Humanitas est aliquid in re, non tamen habet ibi rationem universalis, cum non sit extra aniinam aliqua humanitas multis communis ; sed secundum quam dicitur species. Similiter est de tempore... similiter dico de veritate quod habet fundaynentum in re, sed ratio ejus completur per actionem Intellectus. (I Seni., Dist. 19. qu. 5. a. 1.)