Doctrine de la science
L'École Philosophique, connue sous le nom d'Êcole Allemande , a eu en France une singulière destinée. Que beaucoup d'excellents esprits aient contre elle la
plus fâcheuse des répugnances, celle qui naît du dé-
dain, jusqu’à un certain point je n’en suis pas surpris, puisqu’on a voulu la juger avant de l’étudier; et que, n’ayant aucune idée précise de son point de départ et de son but, des caractères essentiels de sa méthode et du rigoureux enchaînement de ses déductions, on lui a souvent attribué des idées fausses, sur des expressions * qui, arbitrairement détachées et perdant leur signification spéciale, paraissaient en effet vides, ridicules, quelquefois même insensées. Mais lorsqu’on examine de près la philosophie allemande, on tarde peu à s’apercevoir que si jamais prévention fut injuste, c’est celle au nom de laquelle on l’a repoussée. On la représentait comme perdue dans de vaines subtilités ou obéissant aux caprices les plus déréglés de la fantaisie, et poursuivant dans les régions nébuleuses de l’abstraction les plus ridicules chimères. Gens ratione ferox et vanis posta chimæris, disait-on avec la légèreté prétentieuse et l’orgueilleuse sécurité de l’igno-
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PRÉTACE
rance. D’ailleurs, les philosophes allemands n’ont pas été les seules victimes de ce préjugé. L’esprit général de la nation allemande était lui-même mis en cause. On lui reprochait des tendances vagues, indécises : on lui refusait cet indéfinissable achèvement des facultés intellectuelles, que l’on appelle goût, esprit, jugement, sens pratique, suivant que l’on parle des arts, de la conduite ou des affaires. Mais à l’impertinente et spirituelle question du père Bouhours> si souvent posée depuis deux siècles, l’Allemagne elle-même n’a-t-elle pas péremptoirement répondu ? N’est-il pas douteux aujourd’hui qu’écrivain ni poète puisse jamais avoir plus d’esprit et de goût que Goethe? Que dans la critique historique, il soit jamais déployé plus de jugement, je ne dis pas plus d’érudition, que n’en révèlent les travaux de Savigny, de Muller et de ce Niebuhr, à qui sa merveilleuse intelligence des choses romaines a donné une place à côté même de Machiavel et de Montesquieu ? Dans tout ce qui demande ce que l’on appelle un esprit positif, a-t-on vu l’Allemagne nous être inférieure ? Dans les plus délicates parties de la politique , la diplomatie, par exem- •ple, n'a-t-elle pas produit les hommes les plus éminents? et sur le terrain môme des intérêts purement matériels, ne nous montre-t-elle pas su£Bsamment aujourd’hui qu’elle ne le cède, en esprit pratique, à aucune autre nation ?
DU TRADUCTEUR
Cependant on ne se doute pas en France que si la philosophie allemande se distingue par quelque qualité particulière, c’est précisément par des tendances pratiques, par un esprit positif. Qu’était la philosophie au moment où Kant voulut en prendre la direction ? qu’est-elle encore, peut-on dire, aux yeux du plus grand nombre, sinon une sorte de Babel où toutes les contradictions s’entrechoquent : triste monument de l’impuissance humaine, où tant d’efforts inutilement dépensés n’ont semblé aboutir qu'à la confusion des intelligences ? Choqué des vacillations de cette faculté avec laquelle nous croyons nous emparer de la certitude, un homme de sens. Hume, se prit à élever des doutes sérieux sur l’autorité à laquelle la raison ne cesse de prétendre malgré ses mécomptes. Kant s’émeut de ces doutes; ils sont pour lui comme une révélation : il comprend que, pour faire de la philosophie une science positive, il faut d’abord mesurer les forces et la portée de l’organe intellectuel qui lui sert d’instrument. 11 entreprend cet examen avec une largeur de pensée et une sévérité logique à laquelle rien n’échappe dans la sphère qu’il s'est donné la mission d’explorer. 11 vérifie les doutes du scepticisme. Géographe de la pensée, si l’on peut s’exprimer ainsi, il trace autour de la raison les limites hors desquelles elle ne peut que se perdre, au-delà desquelles il n’y a qu'inconciliables contradictions où elle irait vainement
PRÉFACE
se briser. Depuis l’époque où Aristote conçut la pensée de donner aux lois de la logique des formules éternelles, a-t-on jamais eu en vue, je le demande, un résultat philosophique plus positif, plus pratique, que celui que Kant se proposait ?
Du point de départ qu'il avait choisi, Kant avait poursuivi une route certaine et avait atteint des conséquences inattaquables. Mais, dans l’étude qu’il avait voulu faire de l’organe de la connaissance, était-il parti réellement des premiers principes de la science ? Il avait étudié Torgane de la connaissance , tout formé pour ainsi dire, et bien plus à son point d'arrivée qu’à son origine. Mais pour l’embrasser dans son ensemble, ne faliait-il pas étudier l’intelligence dans sa formation, et marquer la série des opérations par lesquelles elle s’engendre? Conséquente et vraie dans la sphère où elle s’était placée, la philosophie dé Kant ne pouvait prétendre néanmoins à être définitive , parce qu’elle n’était pas complète. Si, d’ailleurs, elle était arrivée, par exemple, à des conclusions négatives, si elle n’avait dégagé des problèmes philosophiques, que des équations insolubles, ne pouvait-on pas l’attribuer légitimement à ses omissions dans les principes ? N’était-ce donc pas dès-lors, je le demande encore, une entreprise éminemment logique, et d’une portée vraiment pratique, de revenir sur les pas de Kant et de faire l’exploration qu’il avait négligée, pour donner enfin à
DU TBADUCTEUil.
la philosophie une unité réelle, et une indestructible continuité ?
Telle est l’entreprise tentée par Fichte dans la Science de la Connaissance, ouvrage connu jusqu’à présent chez nous sous le nom impropre de Doctrine de la Science.
La connaissance est le caractère essentiel de la nature humaine ; elle est le milieu dans lequel l’homme fait mouvoir tous les ressorts de son être. Tour à tour l’homme sent, réfléchit, veut, réalise dans le monde extérieur les décisions de sa volonté; mais c'est dans le milieu constant de la connaissance. Il ne sentirait, ni ne réfléchirait, ni ne voudrait, ni n’agirait extérieurement, s'il ne savait en même temps qu’il sent, qu’il réfléchit , qu’il veut, qu'il agit; en un mot, il n’existerait pas s’il ne se savait pas exister, ou, pour parler la langue scientifique de Fichte, s'il ne posait pas son existence, s’il n’existait pas pour lui-même. Si l’homme veut s’expliquer à lui-même, s’il veut s’expliquer tout ce qui peut entrer dans le domaine de la connaissance, il doit donc commencer par s’expliquer la connaissance elle-même, c’est-à-dire, par en rechercher les données fondamentales, et en découvrir les lois nécessaires. La première affaire de la philosophie est donc d'établir la Science de la Connaissance.
Toutes les sciences sont obligées de partir de notions
PREFACK
qui leur sont fournies par des connaissances plus élémentaires dont elles n’ont pas à présenter elles-mêmes l’explication. La Science Je ta ('onnaissance devra partir, elle aussi, de propositions qu’elle n’aura pas à démontrer ; mais ces propositions devant être les fondements de toute-connaissance, ne pourront se démontrer que par elles-mêmes, elles devront être d’une évidence absolue, d’une certitude inconditionnelle.
Parmi les données absolues, Fichte prend d'abord la proposition A ■— A ou A est A. En disant que A est A, j’affirme l’existence d’un rapport, d’une relation nécessaire entre un A quelconque et la connaissance que j’ai de cet A. Mais où se trouve ce rapp ort nécessaire ? en moi, évidemment, puisque c’est moi qui connais, qui juge dans cette proposition. Mais les deux termes ( A tel qu’il est connu par moi et A tel qu^ëxlste, le sujet et le prédicat) unis dans le rapport d’identité, sont nécessairement aussi dans le moi , puisque le rapport exige que A soit posé comme existant à condhion qu’il soit posé comme connu : A est posé ou connu, s’il est posé en moi, ou connu par moi. 11 est donc établi par moi, en vertu de la nécessité du rapport d’identité, que A est absolument pour moi en tantque je juge, parce qu’il est posé en moi en général ; — c’est-à-dire, qu’en moi, en quelque fonction que j’agisse, soit que je pose ou que je connaisse simplement, suit que je juge ou. que
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DU IHADLCTEUn. ' VII
je réfléchisse sur ce que je connais^ il y a une chose toujours une, toujours identique à eile-méme, toujours la même, un rapport d’identité nécessaire, qui peut fort bien être exprimé sous la formule. Moi — moi, laquelle, en langage ordinaire, signifie. Moi — je suis
— moi, ou je suis.
Le rapport nécessaire dont la proposition je suis est l'expression, est un fait de la conscience ; il en est le fait le plus élevé. La proposition A .— A était inférieure à la proposition je suis, car elle était conditionnelle, elle équivalait à celle-ci : Si A est posé, il est posé avec le prédicat de A; mais elle ne décidait pas qu’il fût posé, pac conséquent qp’uQ prédicat quelconque pût lui être attribué. Au contraire la proposition : Moi — je suis — moi, a une valeur inconditionnelle et absolue ; car, identique à La loi du rapport nécessaire , elle a de plus un contenu , le moi posé en elle , non^sous condition, mais absolument, avec le prédicat de l’identité avec soi-méme ; c’est donc le fondement de tous les faits de la conscience, qu’avant que rien soit posé dans le moi, il faut que le moi lui-même soit posé.
Mais la proposition : Je suis, est plus qu’un fait, elle est un acte : en formulant la proposition A=-A, ou|Moi
— je suis — moi ; je porte un jugement, et juger c’est agir. Le rapport d’identité ou la proposition : Je suis, est donc le fondement absolu d’une activité de l’esprit humain. (La science de la connaissance prouvera
PBEFACE
qu’elle est le fondement de l’activité toute entière ). Cette proposition exprime l’activité pure, c’est-à-dire dégagée de toutes les conditions particulières auxquelles elle est soumise dans ses fonctions empiriques. Se poser soi-méme , avoir simplement conscience de soi-méme, constitue donc pour le moi l’activité pure. Le moi se pose, et il existe en vertu de la simple conscience qu’il a de lui-même ; réciproquement, il existe, et il a conscience de son existence simplement en vertu de son existence : en tant qu’il est, il se pose, et en tant qu’il se pose, il est; ou bien, il est, parce qu’il agit; il agit, parce qu’il est : l’activité et le produit de l’activité sont en lui une seule et même chose. On peut donc définir le moi sujet absolu ( c’est-à-dire sans autre prédicat que son identité avec lui-même) : un être qui existe simplement , parce qu’il se pose luimême comme existant ; le moi existe donc nécessairement ponr le moi. Se poser et être étant pour le moi une seule chose, de la proposition : Je suis, parce que je me suis posé, il peut tirer la proposition : Je suis absolument, parce que je suis. En vertu de la même identité, il est ce en qualité de quoi il se pose : Je suis absolument ce que je suis ; et en résumant ces deux corollaires : Je suis, peut-il dire, absolument parce que je suis pour moi, et je suis absolument ce que je suis pour moi.
Le rapport nécessaire du fait d'étre posé, de la con-
DU TRADUCTEUR
science simple, à Vétre, donne le pr^ie^'fondamental de ta logique dans la follnufe^— labcflidoilliè toute chose à la loi saprèmTé de l’identité du' moi : Une chose n’existe pour le moi, qu’en étant posée dans le moi. De là aussi est dérivée la notion générale ou la * catégorie de la réalité. Tout ce qui est posé d’une chose dans le moi en constitue la réalité. 11 n’y a de réalité que relativement au moi : telle chose doit être si le moi est.
La proposition : Je suis, est donc la proposition fondamentale, absolue et inconditionnelle de la connaissance humaine
Il est une proposition non moins certaine que la proposition A — A, c’est celle-ci : — A n’est pas égal à A ; cette proposition ne peut être démontrée par la première, car elle lui est absolument opposée. Dans la première , une chose était posée absolument. Dans la seconde, une chose est o/'/’o.ree absolument comme contraire à celle qui était d’abord posée. Aussi certainement que la proposition : — A n’est pas égal à A, se rencontre parmi les faits de conscience, il y a donc parmi les actions du moi une opposition. Le moi pose un contraire absolument. Quant à sa forme, en tant qu’elle est une
' PiEMiiiE PAiTiB, Prindpes de la Science de la Connaissance. $ t ; — l” Principe abiotument inconditionnel, pp. 1-13.