C. Revenons à notre point de départ
a. — Par la proposition A est A, on porte un jugement. Mais, suivant la conscience empirique, un jugement est un acte de l’esprit humain ; car il a toutes les conditions que l’action réunit dans la conscience empirique, conditions qui, pour faciliter la réflexion, doivent être admises d’avance comme connues et accordées.
b. — Or, cet acte, c’est-à-dire X”= je suis, ne repose sur aucun principe plus élevé.
c. — Donc il est le principe posé absolument et étant à soi-même son fondement, d’un certain acte de l’esprit humain (on verra par l’ensemble de la science de la connaissance, qu’il faut dire de tout acte de l’esprit humain), son vrai caractère est le pur caractère de l’activité en soi, abstraction faite des conditions empiriques qui lui sont particulières.
Ainsi, pour le moi, se poser soi-mêmeestee qui con-, slitue la pure activité. — Le moi se pose soi-même, et
D£ LA SCIENCE
il est, eo vertu de celte simple action ; et réciproquement, le moi est et il pose son être, simplement en vertu de son être. — Il est en même temps l’agent et le produit de l’action ; ce qui agit et ce qui est produit par l’action; en lui l’action et le fait sont une seule et même chose; c’est pourquoi : Je suis, est l’expression d’un acte, mais aussi du seul acte possible, comme on le verra par toute la doctrine de la science.
7. =■ Examinons encore la proposition : Moi suis moi ( Je suis moi ).
a, — r Le moi est posé absolument ; si l’on admet que le moi , qui occupe dans la proposition précédente la place du sujet formel, désigne le moi posé absolument, et que le moi, qui se trouve à la place du prédicat, désigne le moi existant, le jugement qui a une valeur abr solue affirme qu’ils sont complètement tous deux une même chose, ou posés absolument ; le moi existe, /Mirce
qu’\{ s’est posé lui-même ^ \
b. — Le moi de la première acception et celui de la seconde , doivent être posés comme absolument identiques l’un à l'autre. On peut donc aussi renverser la
' Il en est de même relativement à la forme logique de toute proposition. Dans l’équation A A, le premier A est ce qni est posé dans le moi, soit absolument comme le moi lui-même, soit sur un fondement quelconque, comme tout non-moi déterminé. Le moi joue en ceci le r6le de sujet absolu; et c’est pourquoi on nomme le premier A sujet.
Le second A désigne le moi se faisant Ini-méme l’objet de la réflexion, comme posé en soi, parce qu’il a d’abord posé cet objet en soi. Le moi jugeant fait un prédicat de quelque chose, non proprement de A, mais de soi-même, puisque c’est en lui qu’il trouve un A : c’est pour cela que ie second A est appelé prédicat. — Ainsi , dans la proposition A=B, A est ce qui est posé au moment où la proposition est énoncée, et B, ce qni était posé antérieurement ; le mot exprime le passage du moi de l’acte de poser il la réflexion sur ce qui est posé.
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proposition précédente , et dire : Le moi se pose luimême absolument parce qu’il est, il se pose lui-même par le simple fait de son existence, et il est simplement parce qu’il est posé.
Ces observa lions éclairent complètement le sens dans lequel nous employons ici le mot moi, et nous fournissent une explication nette et lucide du moi comme sujet absolu. Le moi, sujet absolu, est cet être qui est simplement parce qu’il se pose soi-même comme étant. En tant qu’il se pose, il est, et en tant qu’il est, il se pose. Le moi existe donc absolument et nécessairement pour le moi. Ce qui n’existe pas pour soi-méme n’est pas moi.
— Éclaircissement. — Qu’étais-je, demandera-ton, avant que je ne vinsse à avoir conscience de moimême? La réponse est toute naturelle : Je n’étais pas ; car je n’étais pas moi. Le moi n’est qu’autant qu’il a conscience de lui-même. — Faire cette question , c’est confondre le moi comme sujet avec le moi comme objet de la réflexion du sujet absolu , et c’est une inconséquence. Le moi se pose soi-même ; il se perçoit, dans ce cas, sous la forme de la représentation, et seulement alors il est quelque chose, un objet; sous cette forme, la conscience perçoit une subslract, qui est, bien que sans conscience réelle , et qui de plus est conçu sous forme corporelle. C’est celte manière d’être que l’on considère, et l’on demande ce qu’est le moi, c’est-à-dire cc qu’est le substract de la conscience. Mais alors aussi , sans y prendre garde, on conçoit le sujet absolu, comme ayant l’intuition de ce substract. Ainsi, presque sans s’en douter, on a en vue cela même dont on disait avoir fait abstraction, et l’on se contredit. On ne
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DE LA tClENCE.
peut rien penser, sans penser son moi comme ayant conscience de lui-méme. On ne pent jamais faire abstraction de sa conscience : par conséquent on ne saurait répondre à de semblables questions, car on ne peut les supposer lorsqu’on s’entend bien avec soiméme.
8. — Si le moi n’est qu’autant qu’il te pose , il n’est anssi que lorsqu’il se pose, et il ne se pose que lorsqu’il est. — Le moi est pour le moi. — Mais s’il se pose luiméme absolument, en tant qu'il est; il se pose nécessairement, et il est nécessairement pour le moi. Je ne suis que fwur moi; mais pour moi, je suis nécessairement. (En disant : pour moi, je pose mon être.)
9. — Se poser soi-méme et être, sont en parlant du moi complètement identiques. La proposition ; Je suis, parce que je me suis posé moi-même, peut donc s’exprimer ainsi : Je suis absolument, parce que je suis.
Le moi se posant et le moi étant, sont complètement identiques , sont une seule et même chose. Le moi est ce en qualité de quoi il se pose ; et il se pose ce qu’il est. Ainsi : Je suis absolument ce que je suis.
10. — L’expression immédiate de l’acte que nous venons de développer serait la formule suivante : Je suis absolument, c’est-à-dire, je suis absolument parce que je suis pour moi, et je suis absolument ce que je suis pour moi.
Si l’on voulait faire précéder la science de la connaissance de l’énonciation de cet acte, voici à peu prés les termes dans lesquels il devrait être présenté : Le moi pose primitivement et absolument son propre être.
Nous sommes partis de la proposition : A — A, non que nous prévissions que la proposition : Je suis, pût en
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être déduite, mais parce que nous voulions partir d’un fait quelconque, fourni comme certain par la • conscience empirique. Or, il résulte de notre discussion que la proposition : A — A , n’est pas le fondement de la proposition : Je suis, mais qu’au contraire celle-ci est le principe de celle-là.
Si, dans la proposition : Je suis, nous faisons abstraction du contenu déterminé du moi, pour ne considérer que la simple forme , qui est donnée avec ce contenu : La forme du rapport du fuit d'étre posé à l’être, comme cela doit avoir lieu au point de vue de la logique (voy. notion de la doctrine de la science, § 6), on obtient comme principe fondamental de la logique, la proposition : A — A , qui ne peut être démontrée et déterminée que par la science de la connaissance : il est démontré que A — A, parce que le moi qui a posé A est identique à celui dans lequel il est posé; il est déterminé, parce que tout ce qui est n’est qu’en étant |H)sé dans le moi, et que hors du moi il n’y a rien. Aucun A possible dans la proposition précédente ( aucune chose ) , ne peut être quelque chose que posé dans le moi.
De plus, si l’on fait abstraction de tous les jugements comme actes déterminés, et si l’on ne considère que les modes d’activité de l’esprit humain en général, fournis par cette forme, on a la catégorie de la réalité. Tout ce à quoi la proposition A — A est applicable a de la réalité. Par la simple action de poser une chose quelconque, tout ce qui est posé d’une chose posée dans le moi est réalité en elle, est son essence.
— Le scepticisme de Maimon repose sur la question de savoir si nous avons la faculté d’appliquer la caté-
gorie de la réalité. Cette faculté ne peut être dérivée d’aucune autre; nous la possédons absolument. Toutes les autres facultés doivent plutôt en être déduites, et le scepticisme de Maimon la suppose lui>même sans y prendre garde, puisqu’il reconnaît la justesse de la logique générale. Mais on peut indiquer un fondement d’où toute catégorie peut être dérivée ; c’est le moi sujet absolu. Quant à toutes les autres, auxquelles 'cette faculté peut être appliquée, il faut montrer que leur réalité est être, si le moi est.
Dans la déduction sur. notre proposition, comme principe absolu de toute connaissance ; mais il ne l'a jamais désignée d’une manière précise comme principe. Avant lui. Descartes avait énoncé une proposition analogue : Cogilo, ergo suni , qui ne peut être précisément la mineure et la conséquente d’un syllogisme , dont la majeure serait : Quodcumque cogitât^ est, mais aussi, qu’il peut trèsbien avoir regardée comme un fait immédiat de con-. science. Elle équivaut en effet à celle-ci ; Cogitans su/Hy ergo surn ( comme nous dirions surn ergo sum ). Du reste le corollaire cogitans est tout-à-fait superflu , on ne pense pas nécessairement si on est ; mais on est nécessairement si on pense. La pensée n’est pas l’essence : elle est seulement une détermination particulière de l’être qui en a encore plusieurs autres. — Reinhold pose la représentation pour principe, ce qui dans la formule de Descartes s’exprimerait ainsi : /?epresento, ergo sum, ou plus exactement : Représentons • sum, ergo sum. Il fait un pas de plus que Descartes, et un pas plus important, mais qui ne suilit |)as s’il veut
empruntée du moi : — Cela doit des catégories, Kant s’est expliqué
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établir le principe même de la science et non se borner à en présenter seulement la propédeutique. Car la représentation n’est pas l’essence de l’être; elle n’est que l’une de ses déterminations particnliéres ; notre être a encore d’autres déterminations que celle-là , quoique, pour arriver à la conscience empirique, elles doivent toutes traverser la représentation.
Spinoza s’est écarté de notre proposition, dans le .sens que nous lui avons donné. Il ne nie pas l’unité de la conscience empirique , mais il nie entièrement la conscience pure. Suivant lui, toute la série des représentations d’un sujet empirique se rapporte à l’unique sujet pur , comme une représentation à la série. Pour lui le moi ( ce qu’il nomme son moi , ce que je nomme mon moi) est absolument, non parce qu’il est, mais parce qu’il existe quelque chose autre. Suivant lui, il est vrai , le moi est pour le moi , — moi, et il demande ce que serait ce qui existe hors du moi. Ce « hors du moi » serait également un moi , dont le moi posé (mon moi ) et tous les moi que l’on peut poser seraient des modifications. Il distingue la conscience pure et la conscience empirique. Il place la première en Dieu, qui n’a jamais conscience de soimême, puisque la conscience pure n’arrive jamais à avoir conscience d’elle-même ; et la dernière, dans les modifications particulières de la divinité. Ainsi exposé, son système est conséquent et irréfutable , parce qu’il se trouve sur un terrain où la raison ne peut le suivre ; mais il est sans fondement ; de quelle autorité, en efiet, a-t-il dépassé la conscience empirique ? Il est aisé de voir ce qui le pousse à son système : c’est «ne tendance fatale à produire l’unité la plus haute dans la
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conscience humaine. Cette unité est dans son système : il se trompait seulement en croyant tirer ses conclusions de principes fondés sur la raison théorique, tandis qu’il n’obéissait qu’à une nécessité pratique, — en croyant exposer une donnée réelle, lorsqu’il ne présentait cependant qu’un idéal qu’il se proposait et qu’il est^ impossible de jamais atteindre. Son unité suprême, ^ nous la retrouverons dans la science de la connaissance, non comme quelque chose qui est, mais comme quelque chose qui doit et ne peut être produit par nous.'* — J’observe encore que l’on doit arriver nécessairement au spinozisme, si l’on dépasse la proposition :
Je suis; (Salomon Maimon montre dans son excellent Mémoire sur les progrès de la philosophie, que le système de Leibnitz, rigoureusement développé, n’est autre chose que le Spinozisme), et qu’il n’y a que deux systèmes entièrement conséquents : le criticisme qui se borne à cette proposition, et le spinozisme qui la franchit.
§ 2. Second principe, conditionnel quant à son contenu.
Par la raison que le premier principe ne pouvait être ni démontré ni déduit , le second ne peut l'èlre davantage. C’est pourquoi, pour celui-ci comme pour le premier, nous partons d’un fait de la conscience empirique, et nous agissons à son égard avec la inéme autorité, et de la même manière.