COMPARAISON DE SAINT AUGUSTIN ET DE SES ADTERSAIRES
Après avoir discuté les doctrines de Pelage et de saint Augustin, arrêtons-nous un moment aux personnages. Les écrits de saint Augustin ne montrent pas seulement un profond penseur, à chaque page ils révèlent un homme qu'on ne peut se défendre de respecter et d'aimer. A-t-il affaire à Pelage, longtemps il reprend ses doctrines sans le nommer, ou s'il le nomme.
c'est pour rendre honneur à ia capacité de son esprit et à la pureté de sa vie; il ne recherche pas avidement ses erreurs pour l'accuser; loin de là, s'il trouve de saines doctrines, il tressaille de joie; puis la pensée de Pelage devient-elle douteuse, il poursuit avec angoisse ; enfin n'y a-t-il plus moyen de se faire illusion,, loin d'en triompher, il est saisi d'une amère douleur.
Célestius n'a ni l'âge ni l'autorité, ni la réserve captieuse de son maître, aussi saint Augustin est plus à Taise avec cet adversaire, et lorsqu'il l'a réfuté, lorsqu'il a renversé Tartiflce de ses syllogismes , il le corrige légèrement par ces piquantes paroles : vois combien tu as mis de dialectique pour ne rien dire : vide quam dialectice nihil dixeris.
Mais quand Julien , cet homme quMl avait chéri enfant avec une prédilection particulière, vient à son tour dans le débat, après s'être épuisé à discuter sa doctrine, son ancien amour comprimé avec peine s'échappe enfin par ces paroles touchantes : (i) « par la tendresse que je ressens pour toi, et Dieu veuille qu'aucune de tes injures ne l'enlève du plus profond de mon cœur, Julien, mon fils, je te prie d'employer la force de ton âge à te corriger. Cette ardeur ( et n'est-ce pas une ardeur tout humaine) qui te fait mettre ta pensée, parce qu'elle est tienne, au-dessus de toutes les autres pensées qui ne viennent pas de toi, je te conjure de l'employer à te vaincre. Comme autrefois Polémon détacha peu à peu et arracha enfin de sa tête les couronnes delà débauche, prit une attitude, un langage
(I) C. Jul. Pel., VII , 35.
et une figure modeste, et enfin se livra tout entier à celui qu'il était venu pour bafouer; toi aussi, à la voix de tant d'hommes vénérables, et entre tous, de l'évèque Ambroise,, ce représentant de l'orthodoxie, que le démon lui-même , ton maitre fatal et ton séducteur , a loué par la bouche de Pelage; à la voix de saint Baëile, de saint Jérôme dont tu admires toi-même la science et la vertu , rejette loin de toi ces éloges des Pélagiens, ces couronnes de l'ivresse, ces honneurs qu'ils te rendent comme à un habile défenseur, adoucis ton style, et remets ton esprit, non pas comme Pplémon au Platonicien Xénpcrate , mais à ces prêtres chrétiens, ou plutôt au Christ lui-même qu'ils représentent, afin qu'il le remplisse de vérités. »
Telle était l'âme de saint Augustin : par là il tient le premier rang sur ses adversaires , il le conserve par la largeur de son esprit.
Pélâge sait décomposer, définir ; mais il lui manque ce que saint Augustin a possédé au plus haut degré, le sentiment de la vie. Qu'est-ce, en effet, que la liberté pour lui? une force qui se meut d'elle-même. Une fois qu'il a trouvé ce caractère essentiel, il ne de* mande rien de plus. N'y a-t-il pas des influences qui énervent cette force, des obstacles qui la ploient, une main qui la roidit et la redresse? Il n'en sait rien, il ne s'en enquiert pas, il se tient à sa définition. Lui demande-t-on comment il se fait que nous tombons dans le mal ou accomplissons le bien? Il a déjà répondu : rhomme est libre ; tout est là. Mais, en vérité, cette réponse ne suffit pas ; ce n'est pas tout de savoir que
nous possédons telle ou telle organisation y telle ou telle vertu ; nous voulons connaître encore le jeu de cette organisation, et le milieu où cette vertu s'exerce, ce qui la seconde et ce qui la combat.. Noù6 sommés libres sans doute, et il faut appuyer sur cet attribut, le mettre à l'abri de toute attaque ; mais cette conscience ne nous suffît pas , et nous tenons à savoir si nous sommes aussi indépendants , si nous ne relevons que de nous-mêmes, ou si notre pouvoir personnel est accommodé à des desseins supérieurs. De même , nous, avons à cœur d'apprendre si cette force libre est purement indéterminée , et , dans quelque moment qu'oh la prenne, indifférente et également flexible en toi» sens. On peut supprimer ces questions dans ses ouvrages , mais non les enlever de l'esprit humain , qui les reproduit avec constance et avec empire. Il est permis, il est bien de faire l'anatomiede l'homme morale de l'étudier en lui-même, de constater ses facultés; mais il faut aussi le voir vivre , et si Ton s'obstine à isoler ces diverses puissances les unes des autres, la volonté, par exemple^ delà raison et des instincts, et l'homme tout entier de l'être iùûni dans lequel il vit et se meut, on se flattera vainement de le connaître, et l'on n'obtiendra , pour unique résultat de ses travaux, qu'une abstraction.
Saint Augustin n'a pas péché par ce défaut : il ne s imagine pas avoir embrassé l'homme, parce qu'il l'a enfermé dans une définition. Il est vrai qu'il a donné dans le vice contraire ; que, préoccupé des influences qui entourent et modifient la volonté , il a méconnu
peu à peu la réalité de cette force et sa spontanéité; mais, pour le lui reprocher durement, il faudrait avoir un triste courage, et ne pas comprendre combien il est ftisé que l'intelligence se trouble quand elle descend d.ans les profondeurs de l'âme humaine*
En résumé , à qui appartient le beau rôle dans cette lutte ? Sans contredit , à saint Augustin : possédant tous les avantages d'une position franche, appuyé d'un côté sur la longue tradition du Mosaïsme , de l'autre côté sur la tradition des Apôtres, moins vieille, il est vrai , mais plus présente et plus vivante ; soutenu par les conciles, s'effaçant derrière une autorité supérieure dont il se borne à dicter les arrêts; tranchant y sans pouvoir être soupçonné de présomption , au contraire, d'autant plus humble qu'il est plus dogmatique^ qu'il est un écho plus fidèle des Écritures ; champion de Dieu contre l'homme , de la puissance infinie contre l'orgueil d'une chétive créature; joignant à ces avantages immenses de sa cause , ces avantages personnels qui, tout seuls, au besoin, décideraient de la victoire : un grand génie, cet élan de l'intelligence qui tend toujours en haut, ou ai l'on veut, cette disposition et cette aptitude particulières à trouver partout la main de Dieu ; une dialectique large et pressante qui reconnaît toute l'étendue d'un sujet, sous une question unique distingue les questions qu'elle embrasse, les parcourt, et résout chacune d'elles en vue du tout et pour le besoin de la solution générale; cet instinct secret et inflexible de logique qui souvent égare, mais toujours au profit de l'unité ;
une dureté pour la doctrine, quil combat et une tendresse pour rhomoie , qui se relèvent réciproquement ; une éloquence de feu, avec cette pointe pénétrante , . ^
par où se trahissent et se sentent les âmes qui ont souffert; en un mot, admirable défenseur d'une admirable cause , il devait y paraître dans toute sa gran- "^ deur.
En face de saint Augustin^ qu'est-ce que Pelage?
Auteur d'une doctrine hétérodoxe, il n'avait que deux « partis à prendre. Il pouvait, par exemple, se plaçant en dehors du catholicisme, opposer à la traditi^ la ^'
raison, condamné par la première en appeler à la aè- ^ '
conde, contre l'autorité de l'Église se couvrir d'uttè autorité étrangère. Il pouvait encore se donner edmme le soutien de l'orthodoxie; et c'est à ce dessein qu'il s'arrêta. Dès lors sa marche est toute tracée , car il i^y .^.
a pas plusieurs moyens de soutenir ce rôle : s' éloignant de la tradition il tâche de l'amener à lui ; il met en relief les témoignages qui semblent combattre pour ; >§;.
son opinion, supprime les témoignages contraires ou -"^^
les interprète. Est-il forcé de faire une profession de foi devant les évêques assemblés ou devant le pape , nul n'accepte avec une soumission plus profonde les ^ décisions des Écritures, et n'anathématise avec plus de force ceux qui tenteraient de les méconnaître; mais au moment même où sa bouche répète la formule prescrite, son esprit fait ses réserves et l'explique en son sens et pour son usage; tranchons le mot, il ment, car le mensonge n'est pas dans ce qu'on dit, mais dans ce qu'on fait ou qu'on laisse entendre. A Texlérieur, il
se re^êt d'orthodoxie, comme d'une espèce d'armure défensive^ mais aussitôt que le danger passe^ il se met à Taise^ et le vrai Pelage parait.
On ne peut soutenir qu'il se soit fait illusion sur le caractère de sa doctrine ; ses protestations de fidélité au catholicisme intervenaient donc uniquement pour le besoin de la cause; or, si nous les examinons seul^ ment comme procédé, il est au moins douteux que ce fût là le meilleur* Qu'on en juge par le résultat, l'événement le condamne; le Pélagianisme , après avoir jouî d'une certaine faveur que lui conciliait sa nou*veauté, lapart de vérité qu'il renferme ^ l'attitude d'abord plus décidée de son auteur, est bientôt étouffé par la polémique toute^puissante de saint Augustin : et il doit en être ainsi , car Pelage a pris la position la plus fausse et la plus compromettante, il n'aura pour lui ni la raison à laquelle il ne s'adresse point, ni l'autorité qui le repousse, et qui , dans tous les cas, prétendant à la domination absolue des intelligences , ne saurait se contenter d'une obéissance pleine de réserves et toute dans Tappàrence ; forcé en vertu môme de son principe d'abjurer une doctrine proscrite, et persistant néanmoins dans cette doctrine malgré l'anathème, sans renier et sans changer le principe qui lui impose une soumission passive , à une hérésie il joint une contradiction. Ce n'est pas tout encore : de même que la logique, l'éloquence qui peut quelquefois la sup* pléer, lui est défendue , car elle n'aime et ne favorise que la conviction et la loyauté.
Ainsi , même à ne considérer que son inléi^èt, Pelage
n'eût jamais dû employer l'hàbileié, qui n'est pas de mise dans une question si claire, ou du moins, s'il l'employait d'abord pour sonder le terrain , il devait y renoncer à temps, abandonner une tactique qui ne donnait le. change à f)ersonne, renoncer à des ruses éventées > à des artifices démasqués, qui perdent d'abord leur séduction , puis laissent dans tous les esprits une impression fâcheuse, y jettent la méfiance, et retranchent aux arguments même les plus solides quelque chose de leur poids. Il est un parti qui dispense de toute cette habileté et vaut mieux qu'elle^ la franchise. Par elleseule, indépendamment de la valeur delà cause, elle nous prévient et s'empare de nous; par son autorité propre elle fortifie les preuves douteuses; elle est, à son insu, une merveilleuse res^ source pour donner aux esprits la première atteinte ou pour porter le coup décisif, et singulièrement pour conserver ce qu'elle a conquis.
Mais la franchise n'est pas seulement un moyen de succès; l'envisager ainsi serait la faire descendre du haut rang qu'elle occupe, elle est un devoir. 11 faut regarder la vérité en face , et habituer les hommes à en porter la vue , acquérir pour soi et communiquer aux autres la sagacité, la rectitude d'esprit, le courage et la loyauté.
Ici se termine ma tâche. J'ai cherché dans saint Augustin une juste conciliation entre la liberté et la Providence, et ne l'ai point trouvée : le retranchement de la liberté est un vice essentiel que rien ne saurait
racheter, ni les plus hautes vues, ni les réflexions les plus profondes, ni les mouvements les plus hardis de l'éloquence ; mais en revanche j'y ai trouvé ce que je ne cherchais pas , une règle de vie , et cette découverte a 4)ien son prix. On se fait illusion je crois, et je le dis avec la conviction la plus sincère , quand on prétend rendre des hommes vertueux en leur prêchant uniquementlamorale, sans les entretenir de Dieu. Bayle soutenant qu'une société d'athées est possible, et Voltaire proclamant sa maxime célèbre :
Soyez juste , il suffit , le reste est superflu ,
onteu, ce me semble, letortdenepasconnaitreriiomme assez complètement. Oui, sans doute, il suffit d'être juste, si l'on entend largement ce mot; autant vaudrait affirmer qu'il suffit de remplir sa destinée , d'atteindre le but que la raison nous propose; mais où puiserai-je la force nécessaire pour y parvenir? Voilà ce dont on ne parle pas , et pourtant j'ai grand besoin de le savoir. Eh bien! saintÂugustin me l'apprend, et de plus il fait passer cette force en moi; il m'enseigne que pour pratiquer la justice , il faut s'attacher par l'amour à l'idéal du bien, et combattre les inspirations d'en bas autant par la prière que par son énergie. D'autres connaissent l'essence de la justice, mais saint Augustin en possède le secret; j'emprunterai à d'autres des systèmes et des préceptes de morale, mais j'irai demander à saint Augustin le sentiment religieux qui est l'âme de la vertu.