ESSAI DE COIICILIATIOII ENTRE LA PROVIDENCE ET LA LIEERTÉ
Jusqu'ici nous avons étudié séparément Dieu et l'homme; nous avons trouvé que la Providence et la liberté suivent chacune leur loi ; mais il reste à sa-
voir comment en faisant ce que nous voulons, nous faisons aussi ce que Dieu veut, comment par notre liberté nous réalisons le dessein de la Providence ; par quel secret ce pouvoir indépendant qui parait ne suivre que ses propres inspirations, et devoir déconcerter tous les plans arrêtés par un autre être, devient un instrument docile entre les mains de Dieu, et tout en gardant sa spontanéité, en demeurant affranchi de toute contrainte, sert cependant des projets déterminés et invariables? C'est ici qu'éclate la sagesse de Dieu. La difficulté est digne de lui : établir l'ordre dans le monde physique , diriger où il veut la course d'astres inertes est une chose aisée; mais conduire au but fixé un pouvoir libre et capricieux ^ 6e servir d'instruments qui cèdent ou résistent selon leurs dispositions présentes , et réaliser son projet à l'aide de cette soumission et de cette résistance alternatives , voilà ce qui est admirable et vraiment divin ^
Or, si d'un côté notre constitution et le milieu o.ù nous sommes placés permettent de prévoir le rôle que nous jouerons ici-bas; si de l'autre il est au pouvoir de Dieu de nous donner cette constitution et de nous placer dans tel milieu qu'il lui plaît, tout en maintenant notre liberté, il dispose donc de nous pour l'emploi qui lui convient , disons mieux , il lious crée pour cet emploi. Et n'y a-t-il pas, en effet, une sorte d'élection? Les uns meurent avant d'avoir acquis la conscience d'euxmêmes; d'autres commencent l'épreuve, mais cette épreuve commencée ne se prolonge pas pour tous également. Prenons que sa durée soit uniforme, concevons
deux hommes qui aient vécu le même espace de temps, ont-ils été pareillement éprouvés? L'épreuve, c'est la lutte ; et il en est de plus ou moins rudes , il est des victoires plus ou moins difficiles à gagner. Quelle que soit la cause de la différence des natures que les hommes apportent au monde, qu'elle réside dans la constitution de l'âme, ou dans ta conformation du corps, ou dans les deux à la fois , cette différence a' est-elle pas incontestable ? Notre intelligence possède originellement certaines aptitudes et à certains degrés : la raison, la mémoire, le sens du beau, éminents chez des individus, sont ailleurs comme endormis; puis entre ces deux termes extrêmes ^ il y a toutes les nuances de la médiocrité. A leur tour, ces facultés : raison, mémoire, sens du beau, s'ébranchent et se diversifient; nous ne naissons pas artistes, mais peintres, ou sculpteurs, ou poètes, ou musiciens, etc.; de même nous ne naissons pas savants, mais naturalistes, mathématiciens ou philosophes, etc. Il en est de la sensibilité comme de l'intelligence : étudiez les passions, vous les verrez différemment réparties entre les hommes et différemment mesurées. ÂvanX que nous ayons subi aucune influence , ou même sous des influences qui tendraient à nous donner une direction contraire, la nature parle en nous, notre caractère se dessine, et se révèle par des mouvements énergiques. Telle est , pour nous borner à ces indications sommaires , la puissance si souvent observée et décrite des tempéraments; il est permis, il est sage de la restreindre, comme il est défendu de la nier. Si nous de-
vons réprimer nos passions pour bien mériter , nous n'avons donc pas tous les mêmes ennemis à combattre, et le triomphe est inégalement disputé. Que sera-ce , lorsque l'éducation aura laissé sdn empreinte sur nos âmes, et cette éducation que nous recevons de nos parents et de nos maîtres , et cette autre éducation qui se continue toute la vie, ces leçons que nous donnent la société qui nous entoure, et les événements auxquels nous sommes mêlés ou dont nous sommes les témoins! Enfin, pourra-t-on passer sous silence l'action lente et insensible , mais soutenue et efficace du régime et du climat ? Sous ces impressions, qu'on le veuille ou qu'on résiste , notre esprit et notre caract^ se modifient inévitablement : des principes et des passions disparaissent, d'autres passions et d'autres principes naissent et se développent; et ainsi, par un travail caché, mais réel, de jour en jour,, d'heure en heure , nous nous renouvelons. Vienne maintenant le libre arbitre , toujours le même , il ne trouve plus le même homme, et pour établir son empire, il lui faut d'autres moyens et d'autres efforts.
On voit , on devine au moins , pour quelle part le milieu où nous vivons, sans l'avoir choisi , contribue à nous former. Mais je n'ai encore parlé que de la volonté , des instincts qui la poussent, et de l'intelligence qui l'éclairé ; or ce n'est là que notre arme et notre disposition pour soutenir l'épreuve. Qui pourra dire combien cette épreuve à son tour varie , combien varient les douleurs qu'il faut supporter et celles qu'il faut s'imposer? Qu'on se représente l'infinie diversité
des circonstances où la fortune nous place , et l'on se fera une idée de l'infinie diversité des épreuves réservées aux différents membres de cette même famille qui est l'humanité.
C'est là un fait évident et qui nous touche d'assez prés pour éveiller notre attention. Saint Augustin y saint Paul, avant lui, l'ont observé eten ont cherché la cause. Que pouvaient-ils répondre^ sinon que , pour nous placer dans une condition ou une autre, Dieu n'a pris conseil que de lui-même ; qu'il ne saurait faire acception des personnes alors que nous n'existons pas encore et que nous sommes tous égaux dans le néant ? Ils sont allés plus loin : enfermés dans la tradition , qui seule enseigne à l'homme le péché originel, et seule circonscrit l'épreuve dans les ^ limites de cette existence terrestre , ils ont eu à montrer que, malgré l'inégalité des épreuves, l'équité de Dieu est maintenue, et qu'il a le droit de rétribuer pareillement des travaux divers ou de rétribuer diversement de pareils travaux. Saint Augustin devait arriver là , il y était porté nécessairement par la logique. Mais si l'on ne consulte que la lumière naturelle, en est forcé d'être plus réservé ; elle nous enseigne seulement que nous devons subir l'épreuve, et que l'épreuve n'est pas la même pour tous ; elle ne nous dit rien de la faute primitive, qui donne à l'épreuve le caractère d'un supplice ; elle ne nous apprend pas non plus qu'au bout de notre existence terrestre ^ la carrière est fermée et l'épreuve à sa fin. Le problème , aux yeux de la seule raison, n'est donc pas si déterminé; l'esprit a plus de
latitude. Lies uns s'abstiendront prudemment ; redou-^ tant de se perdre dans des questions si vastes et si obscures, ils se réfugieront dans la perfection de Dieu, n'osant ni disculper ni expliquer sa justice, et au sortir de ce monde, se remettront avec confiance entre ses mains. D'autres sont plus hardis, peut-être plus téméraires. Ils veulent justifier Dieu , mais ils ne regardent pas la distribution des rôles id-bas comme définitive ; . ce que quelques-uns prennent pour la vie tout entière n'est , à leurs yeux , qu'un épisode d'un plus long poème qui y commencé dans un certain temps et un certain lieu, se continue à d'autres moments de la durée infinie, et sur d'autres points de l'immensité. Selon eux , la mort est un incident , non un dénoue-* ment ; il n'a pas été donné au corps , substance grossière et périssable, d'entraîner dans sa chute sa Com-pagne immortelle, d'abattre pour jamais l'essor sublime de l'âme, de condamner au repos une puissance essen-tiellement active ; il n'a pas été donné à la mort la vertu singulière de suspendre à son début notre pénible pè^ lerinage vers Dieu; de nous transporter subitement, en franchissant tous les intermédiaires, jusqu'en la présence de cet Être infini; d'ouvrir, en face de ce soleil des esprits, nos yeux qui n'ont pu encore s'exercer à en supporter l'éclat, et n'ont pas saisi et reconnu dans le monde créé ses rayons et son image. C'est l'idée qui a frappé Pythagore , Platon et tant d'autres philosophes , et leur a fait admettre la doctrine de l'épreuve continuée à travers une série d'existences, doctrine fondamentale, indépendante
— Modes accessoires dont Ta enrichie leur imagination. Sielon ces philosophes , nous travaillons sans doute, mais sur un fonds qui nous est donné ; et ce fonds, qui est tel pour moi , n'est plus le même pour mes voisins : ici du sable, là de l'argile; d'un autre côté, les mains qui remuent l'instrument ne sont pas toutes aussi fortes : ceux-ci, heureusement doués de la nature et préparés par un bon régime, le soulèvent aisément; ceuxlkj de constitution faible, allanguis par un régime énervant, le soulèvent à grand' peine , et le lats^ sent retomber aussitôt ;' enfin , les uns n'ont qu'un instant , les autres ont la journée tout entière pour avancer leur tâche. De toutes parts s'élèvent des accusations, chacun se plaint d'être traité moins favora^ blement que ses compagnons , et taxe d'injustice le maître commun. Ne pourrait-il pas leur répondre : Où est en moi l'injustice? Je juge chacun selon ses œu^ vres ; et je n'estime pas les œuvres par la grandeur da résultat, mais par la bonne volonté qui les produit. Je mets au même rang l'enfant qui a déplacé un caillou et l'homme mûr qui a déplacé un bloc , car ils ont fait pareil effort. Quant à vous qui vous plaignez que le temps vous fait défaut, savez-vous ce que je vous réserve? Ma conduite antérieure n'est-elie pas là pour garantir ma conduite future ? Laquelle de mes œuvres avez-vous vue qui soit incomplète et manque par quelque endroit ? Abusés par les apparences, vous croyez que le jour finit quand le soleil se couche ; oui, H finit pour vous, mais il se lève ailleurs; la lumière est interceptée quelquefois , elle ne s^éteint jamais.
Ainsi Dieu a déjà une puissante action sur nous en nous donnant une certaine constitution et nous plaçant dans un certain milieu ; mais, si je ne me trompe, ce n'est pas tout encore.
Je conçois que , pour réunir des hommes en un certain point, on s'en empare, on les pousse de vive force, et qu'au moyen d'une contrainte matérielle, on les amène où l'on a dessein de les amener; mais c'est là une conduite violente et brutale, et celui qui agit ainsi ne respecte pas la nature humaine. Mais supposons un architecte habile qui veut , lui aussi , amener en un même point un certain nombre d'hommes ; il construit un labyrinthe ingénieux , il en dispose . adroitement toutes les parties , les communications sont parfaitement combinées ; dès qu'un voyageur s'y trouve transporté, il se dirige où il veut , il prend librement le chemin qui lui plait ; mais tel est l'artiâce de ce labyrinthe, qu'à travers tous ces détours, on arrive nécessairement au point voulu par l'architecte.
N'est-ce pas là l'image de notre condition? Si nos actes nous appartiennent, les conséquences de ces actes ne dépendent pas de nous. Nous poursuivons des buts différents, qui souvent nous échappent, souvent aussi se laissent atteindre; les avons-nous manques, nous croyons avoir agi en vain ; sommes-nous parvenus à les saisir, nous croyons que nos actions ont reçu leur plein effet ; dans un cas comme dans l'autre, nous nous trompons. Une fois produits, nos actes tombent sous des lois nouvelles , ils se mêlent et se combinent avec d'autres événements, et concourent ainsi à former un tout au-
quel nous n'avons pas songé, et que nous ne connàt<Â irons peut-être jamais.
Un exemple d'un autre genre nous fera comprendre encore comment Dieu dirige l'univers. Lorsque Magellan partit de l'Espagne pour atteindre les lies M6luques, il dirigea librement son vaisseau vers l'Ouest; était-il libre également d'arriver au point qu'il se proposait? Non, s'il y parvint, c'est que la terre est ronde; le résultat de son action dépendait , non de sa volonté , mais de la forme du corps sur lequel il voyageait.
Nous pouvons encore nous former une idée, quoique bien grossière, du gouvernement de Dieu, en considérant la politique de la terre. Nous croyons avoir vraiment inventé l'art de gouverner les peuples , et peut^ être n'avons-nous fait que copier , que traduire à notre usage cet art supérieur qui gouverne toute l'humanité. La politique qui travaille sur des éléments divers et même opposés, a depuis longtemps renoncé à les réduire , à les identifier pour les traiter plus aisément ; l'uniformité absolue des hommes et des conditions est désormais rejetée parmi les utopies. Puisque cette diversité a été enfin reconnue comme naturelle et indestructible , que restait-il à faire ? Changer de plan , se proposer un nouveau système de gouvernement , accepter comme condition du problème ces diversités, renoncer à gouverner malgré elles, et viser enfin à gouverner avec elles, et par leur moyen. N'est-ce pas en effet ce qui est arrivé ? Et de nos jours ne cherchetonpas à coordonner les intérêts, les opinions divergentes , à faire concourir toutes les forces vives, comme
on dit , au progrès général ? Celles qui favorisent le plan arrêté, on les accueille; celles qui le contra rient ^ on les accualle encore ; elles sont nécessaires les unes aux autres , elles se contre-pèsent ; les unes tendent à précipiter, les autres à retarder la marche; aucune ne réussit pour son compte , et toutes contribuent à imprimer un mouvement lent, mais continu.
Eh bien I cette comparaison donnera une idée de l'action de Dieu sur ce monde. On a cru d'abord , et c'est en eflfet la première explication qui se présente , que pour conduire l'humanité à un but fixé, il fallait absorber toutes les causes dans une ; c'est ainsi que saint Augustin a compris la Providence ; il ne voyait du libre arbitre que son indocilité, il n'était touché que de ses écarts ; mais à mesure que l'humanité a pris conscience d'elle-même, qu'elle a recherché son passé, et que s'est développé le sentiment historique , il a fallu reconnaître entre les événements de ce monde un rapport, une filiation; on s'est aperçu que le genre humain avait grandi, qu'il avait marché, et que cependant il avait porté dans son sein des éléments divers, dans une lutte continuelle, et que ces luttes elles-mêmes avaient été fécondes. De ce moment, l'action de Dieu a été plus manifeste et mieux appréciée : on a reconnu ce fait admirable que , tout en restant libres, nous accomplissons ce que Dieu veut, que pour la Providence tout est moyen, même l'obstacle.
Ainsi nous sommes tous des ouvriers qui croyons agir pour notre propre compte, et qui agissons, en définitive, pour le compte de Dieu ; nous nous proposonis
un dessein à accomplir, et nous croyons que notre an^ tivité aboutit à cette œuvre individuelle et s'épuise dans son achèvement ; mais quand nous Tavons éla* borée , elle nous échappe pour tomber entre les mains de l'artisan suprême qui emprunte à chacun de nous son œuvre et la fait entrer dans une œuvre plus vaste où elle se confond ; nous travaillons ainsi à retracer un modèle inconnu, et le secret de Dieu, c'est, en respectant notre nature et notre liberté , en nous laissant guider notre main suivant nos vues, d'inven(er et d'imposer au monde de telles lois que rien de ce qui se fait ne se perde, que nous choisissions et que nous exécutions de jnotregré et à notre insu, le travail qu'il lui faut pour rentrer dans le plan que sa sagesse a déterminé. En un mot, nous ramons, et Dieu gouverne.
Dieu , pour réaliser le plan qu'il a conçu en créant le monde, dispose donc de ressources infaillibles. Nous devrions maintenant déterminer ce plan ; mais telle n'est pas notre prétention : c'est une entreprise trop relevée, qui demande d'autres talents et d'autres efforts. On se contentera ici de présenter à ce propos quel- <iues considérations.
La tendance des historiens est de tout rapporter à un fait auquel le reste concourt , et, dans cette idée, ils nous montrent comment tout converge vers ce fait unique. L'histoire, ainsi composée, possède une parfaite unité ; tout se lie, tout se coordonne, et le plan de la Providence parait d'une merveilleuse simplicité. Cette idée est-elle fausse? Je ne le crois pas. Puisqu'un •certain fait s'est produit , il a ses racines dans le passé ;
et s'il est vrai que tous les événements soient liés, que leurs contre-coups se fassent ressentir à de grandes distances , on peut montrer avec raison que cet événement particulier, sur lequel on a les yeux , a été préparé de longue main , que le monde entier a été en travail pour le produire.
Cet événement est donc un terme réel où aboutissent les efforts de la nature et de l'humanité ; mais la question est de savoir s'il en est le terme unique. Or l'expérienee a été déjà faite. Un historien, préoccupé d'un événement , y voit-il le but vers lequel ont tendu tous les événements antérieurs , d'autres historiens , à leur tour, prennent ce fait comme point de départ, et ne le regardant plus comme un résultat, mais comme un principe, montrent dans ce grand fait un des antécédents de révolutions politiques, morales, en un mot , d'une civilisation.. Les vues de la Providence dépassent les différentes limites que nous prétendons lui assigner. Tous les événements ne sont que des intermédiaires , et tendent vers un but définitif, ignoré peut-être , mais, sans contredit , plus éloigné et plus grand que chacun d'eux.
Mais ce n'est pas tout : à un moment donné, considérez les événements qui s'accomplissent, puis prenez-les successivement , et faites pour chacun d'eux le même travail , recherchez les causes qui l'ont produit, il vous faudra autant de fois développer l'ensemble des événements écoulés. Et il en doit être ainsi ; car tous les faits ontleur raison d'être, celui d'où l'on part d'abord, puis sa cause immédiate, puis la cause prochaine.
et ainsi de suite jusqu'à l'origine première des choses.
li n'y a donc pas une seule série de faits , mais il en existe un nombre très-grand : au lieu que le développement des causes et des effets s'opère suivant une ligne droite unique , il s'opère dans tous les sens ; les événements ne forment pas une chaîne, mais une trame, et on peut appliquer encore à cet ensemble ce qui a été dit de Tunivers matériel , et que nous avons déjà transporté à Tensemble des créatures : ie centre est partout, la circonférence nulle part.
Cette modification apportée à la conception de Fhistoire générale est grave; mais ce n'est pas tout : il est besoin encore de déterminer dans quel sens précis nous entendons que chaque événement est le centre de tous les autres.
On peut comprendre que nul fait n'est insignifiant ; que tous, si minces qu'ils semblent , ont des résultats considérables. Quand on se demande, par exemple, par quel concours de causes ont été préparés la naissance, le caractère, l'élévation de ces hommes qui ont eu une si grande influence sur leur pays et sur leur siècle entier ; par quel concours de causes également a été amenée l«ur mort ou leur disparition de la scène , et que l'on vient à considérer qu'une seule de ces causes manquant, la chaîne est rompue, et que les événements prennent un autre cours, on voit que tous ces moyens ont été combinés , que tous ces faits ont été disposés pour une fm certaine , quelquefois pour la réformation d'un seul individu , d'autres fois pour la
chute d'un peuple ou son agrandissement ; dès lors des
faits, qui auparavant étaient regardés comme insignifiants, se relèvent; puis^ concluant, par analogie, des rapports saisissables à ceux qui nous échappent , on établit celte proposition générale que nul fait, quelque petit qu'il nous paraisse , n*est sans importance ; que nous ne saurions en mesurer la portée , et que , par leurs résultats , tous les événements sont également essentiels à l'ordre du monde.
Mais n'est-ce pas exagérer l'importance d'un nombre infini de faits et renverser nos idées les plus familières, de dire qu'il en est de ce monde comme d'un océan où le moindre mouvement se communique aux extrémités les plus reculées? En effet , qu'une feuille tombe sur la mer, ce petit mouvement n'est-il pas éteint aussitôt? Mais, dira-t-on , pour l'éteindre il a fallu qu'un autre mouvement opposé le rencontrât et perdît luimême quelque chose d'une énergie qu'il ne devait plus retrouver. Par conséquent, les objets qui avoisinent le corps ainsi porté en sens contraire, et qui devaient être modifiés par lui dans une certaine mesure, en éprouveront une moindre influence , et à leur tour ils feront subir aux objets environnants une moindre action ; et en continuant on parviendrait jusqu'aux limites du monde , et on verrait qu'après la chute de cette simple feuille, ce monde n'est plus ce qu'il était auparavant. Non; toutes choses sont remises bientôt à leur place par cette force centrale qui, constante et inépuisable , rétablit l'équilibre un instant rompu ^ et restitue aux mouvements contrariés leur première énergie. Qu'un grain de poussière soit déplacé par le vent ,
qu'une fourmi meure, qu'un oiseau tombe des air$, qu'une fleur se flétrisse dans une ile déserte ou dan$ des forêts impénétrables, le monde ne sera ni accéléré ni retardé dans sa marche , Tordre des choses n'j^ est 'point engagé; à côté de ces événements indifférents se formel la trame des faits qui servent à la destinée de l'univers ; c'est ici seulement que tout a son utilité , et que rien ne peut être retranché impunément.
Si donc on ne reconnaît la Providence que dans la liaison des événements , dans leur action réciproque, il faut avouer qu'il en est d^indiflerents et de superflus, car il en est de stériles ; mais à un autre point de vue, ces faits, qui nous^ont paru méprisables, reprennent leur valeur : car supposez qu'un seul soit supprimé, la lot en vertu de laquelle il a été produit n'existe plus, elle est remplacée par une autre, et cet unique changement nécessite tous les changements correspondants, jusqu'à ce que le plan de l'univers soit entièrement bouleversé. En ce sens, tous les événements ont leur importance, et Fénelon a pu dire avec raison (4) : Le moindre atome de cette machine , qui viendrait à se déranger, /lémonterait toute la nature.
Soyons donc plus circonspects dans les jugements que nous portons tous les jours sur la création. Sommes-nous tentés de supprimer quelque fait, pour la rapprocher davantage de la perfection idéale, songeons que ce fait a été produit par une force providentielle. Nous ne la saisissons pas, elle n'en existe pas moins, et c'est notre vue qu'il faut accuser. Quand , après avoir
(1) Existence de Dieu ,1,1.
divisé la malière, elle se refuse à ia division, nous ne pensons pas qu'elle ne soit plus divisible ; nous croyons qu'avec des sens plus subtils et des instruments plus délicats nous la diviserions encore; et quand il s'agit, non plus delà divisibilité de la matière, mais de l'ordre du monde , l'ordre ne serait pas où nous -ne l'apercevons pas ! Ce qui échappe à notre intelligence aurait échappé à la puissance divine ! Quand il faut prononcer entre Dieu et l'homme , c'est l'homme que l'on absoudrait pour condamner Dieu ! Nous sommes toujours à réformer l'univers ; on ajoute , on retranche, on déplace ; mais tandis qu'avec nos courtes vues, nous croyons ne corriger qu'une seule pièce de cette machine immense, toutes les autres se changent et s'adaptent à celle-là, et la création primitive tout entière s'évanouit entre nos mains. Que si Dieu ouvrait alors nos yeux , et nous donnait de voir ce que nous avons fait, nous verrions un de ces mondes imparfaits, qui n'ont pas mérité l'existence.
SECTION VIII