‹ Doctrine de Saint Augustin sur la liberté et la providenceChapitre 2 sur 17 · OPINION DE S. AUGUSTIN · texte numérisé non relu

OPINION DE S. AUGUSTIN

Que sommes-nous donc, et que pouvons-nous, suivant saint Augustin ? Il ne sera pas difficile de découvrir sa pensée sur ce sujet : elle est à chaque page de ses livres , et nul plus que lui n'a été frappé de la dureté de notre condition.

Prenez les hommes k leur naissance , quelle inGrmité ! (1) Ils pleurent , ils restent un long temps muets , sans raison , sans se servir de leurs membres, accablés de maladies , mordus par les bêtes , tués par les poisons, blessés par des chutes et privés de quelque sens ou de quelque membre. (2) S'il fallait absolument qu'ils naquissent ainsi , s'il fallait qu'ils vinssent au monde chétifs, comme maintenant, qui empêchait Dieu , aussitôt après leur naissance, de les faire grandir

(1) Op. imp. 3 , cxc vm.

(2) De pccc* mer. 1 , XXXVU , 67, 68.— Op. Imp. 3, XLVm.

subitement , ou bien encore ne pouvait-il pas faire pour l'homme ce qu'il a fait pour beaucoup d'animaux qui , à peine nés , courent , connaissent leur mère et trouvent d'eux-mêmes la mamelle.

(1) Cette misère est si grande et si manifeste que certains auteurs , pour l'expliquer et justifier la bonté divine, imaginent que ces enfants ont déjà vécu et qu'ils portent ici la peine de leurs fautes. Mais quel crime ont-ils dû commettre pour mériter un pareil châtiment l

(2) Nos maux ne disparaissent pas avec l'enfance ; pendant toute notre vie, ils nous assiègent tellement qu'il n'est permis d'espérer une félicité complète qu'au delà de ce monde.

(3) Enfin , arrive la mort. Pourquoi Tenfant, dès qu'il commence à se connaître , la redoute-t-il? Pourquoi n'est-ce pajs un sommeil auquel on s'abandonne? Pourquoi donne-t-on le nom de grands aux hommes si rares qui ne la craignent point? Pourquoi l'apôtre, qui désire être délivré des désirs corporels et vivre avec le Christ , ne veut-il pas cependant être dépouillé de son corps , mais que ce qu'il y a de périssable dans cette matière disparaisse, et que le reste soit revêtu d'immortalité?

(i) Que dire aussi des monstres, et de cette foule de difformités qui dégradent le corps humain ?

Et ce n'est pas la matière seule qui est pleine d'imperfections ; l'âme a aussi les siennes.

(1) De pecc. mer. 1, XXU, 31.

(2) Op. imp. 2 , LXXXIX.

(3) Ibld.,2,CLXXXVI.

(A) Ibid., l.CXVI.

(1) L'enfant ne sait où il est , ni ce qu'il est, ni par qui il a été créé, ni par qui engendré; son intelligence est fermée à tout précepte; enveloppé des épaisses ténèbres de Tignorance , il ne peut se réveiller de ce sommeil pour connaître la vérité; il faut attendre que cette espèce d'ivresse se dissipe, non pas comme l'autre ivresse , dans une nuit , mais avec les mois et les années.

(2) Puis lorsqu'il grandit, pourquoi a-t*il besoin de verges pour être dompté et de travail pour s'instruire; pourquoi, dans un bon nombre, cette intelligence épaisse que ni fatigues ni douleurs ne peuvent corrî*^ ger ? (3) Si la science et la force sont si rares parmi nous, cette rareté ne nous fait-elle pas comprendre ce qu'il faut penser du genre humain tout entier? Pourquoi, en effet, cette race n'est-elle pas portée par un instinct naturel à développer son intelligence et son énergie? ou du moins pourquoi la meilleure part n'agit-^lle pas ainsi , en sorte que les exceptions nous frappent et nous semblent contrarier la tendance de la nature? Pourquoi nous précipitons-nous dans lés profondeurs de l'ignorance et de la mollesse, comme si nous étions sur une pente et que nous fussions accablés par quelque poids qui nous pousse en bas? Croiton expliquer l'ignorance de cette foule d'hommes en disant qu'ils fuient le travail ? il faudra expliquer cette aversion à son tour et nous dire pourquoi l'homme,

(1) De pecc. mer. 1, XXXVI , 66.

(2) Op. imp. 3, CXCVIII.

(3) Ibid., 5,1.

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dont la constitution première était si bien entendi a tant de peine, a besoin de tant d'efforts pour apprendre ce qu'il lui est utile et salutaire de connaître, et pourquoi, fuyant ainsi le travail, il se repose plus ordinairement et plus volontiers dans les ténèbres de l'ignorance. Le petit nombre des hommes intelligents et forts, c'est-à-dire de ceux qui parviennent à la science des choses divines et humaines, et la multitude, au contraire, des hommes lourds et inertes, indique assez de quel côté penche cette nature que les Pclagiens prétendent saine. Dans ce siècle plein d'erreurs et de soucis, ceux qui se distinguent le plus par leur intelligence sont encore oppressés par la masse du corps.

Il n'y a pas en nous seulement de la faiblesse , il y a aussi de la perversité, beux lois se partagent notre être : l'une qui nous porte vers la terre, l'autre qui nous porte vers ie ciel ; l'une qui nous pousse au bien, l'autre au mal : le désir et la raison, la loi de la chair et la loi de l'esprit, éternellement ennemies.

Qui ne serait touché de toutes ces misères?(l) Les païens eux-mêmes en ont élé frappés. Écoulez Cicéron : (2) La nature, plutôt marâtre que mère, ajeté l'homme dans la vie avec un corps nu, frète, débile, et avec une âme que les soucis tourmentent, que la crainte abat , que les fatigues épuisent , que les passions entraînent, mais où brille encore, à travers les léncbres, une divine étincelle de génie et d'inlelli-

(1) C. JuLpel. 4,XII,eo, 78.

(3) De Hcpub. 3, 1. Trad. de M. J.-V. Le Ckrc.

gence. (i) Ces peines, ces misères de Id vie humaine ont fait dire aux anciens prophètes , à ces interprètes chargés d'expliquer aux initiés les mystères divins , que nous n'étions nés que pour expier des crimes commis dans une vie antérieure; et il n'y a rien d'absurde dans cette opinion. Aristote aussi a raison de dire que notre supplice sur la terre est semblable à celui de ces malheureux que les brigands étrusques, entre les mains de qui ils étaient tombés , faisaient mourir avec une cruauté recherchée , en les liant face à face avec des cadavres, en forçant ceux qui vivaient encore d'embrasser étroitement ceux qui n'étaient déjà plus. Nw âmes, disait-il, enchaînées à notre enveloppe corporelle , sont des vivants joints à des morts.

Voyez l'homme à l'œuvre, consultez les faits. 8î depuis le commencement du monde lé bien l'a emporté sur le mal , si l'on a vu beaucoup d'hommes mener une vie parfaitement pure , si le désordre est exceptionneU ce sera une présomption très-grande en faveur de la nature. Mais que faudra-t-il penser si nul homme n'a vécu irréprochable ? Or, selon saint Augustin , c'est précisément ce qui est vrai. (2) Il a existé des hommes grands, justes, et sur beaucoup de points dignes d'éloges , mais pas un seul sans péché. (3) Ou bien on ne connaît pas la justice, ou bien on ne s'y plaît pas; ce sont là les deux sources d'où proviennent toutes les fautes, car notre volonté est d'autant plus forte que la

(1) Hortens. Trad. du même.

(2) De pecc. mer. 2 > XVII , 36.

(3) C. Jul. pel. 5 , XVn , 26.

notion du bien est plus claire et que nous Taimons plus ardemment. L'ignorance et la faiblesse , voilà nos deux maladies , les deux vices qui s'opposent à notre per- , fection.

Mais si telle est la condition de l'homme, est-il possible d'absoudre son créateur ? Saint Augustin du moins Fa pensé.

D'abord il ne coo&ent pas à considérer Dieu comme l'auteur 4u mal moral, de l'injustice; il a pu changer de théorie sur l'origine du mal , mais il a toujours conservé cette pensée fondamentale.

(1) Pélageprétendant que Dieu a mis en nous comme une racine féconde qui, à la volonté de l'homme, peut se parer de la fleur des vertus ou se hérisser des ronces du vice, saint Augustin lui répond ; Quelle erreur de prétendre que Dieu a mis en nous une seule et même racine qui peut produire à notre gré des fleurs ou des ronces! Non , la vertu ne pousse pas sur le même tronc que le vice; elle provient de l'amour de Dieu. Le vice vient de l'orgueil, et l'homme, lorsqu'il est sorti des mains du créateur , ne portait en lui que la racine féconde du bien; pour cette autre racine où croit le mal, c'est l'homme qui l'a implantée en lui-même , ou , si ce n'est lui , c'est son séducteur.

Le péché s'explique par la volonté de l'homme, sans remonter plus haut. Si le mal eût résidé dans notre organisation , dans le corps ou dans l'âme de l'homme, lorsqu'il sortit des mains de Dieu, il serait peut-être permis de mettre Dieu en cause; mais rien de pareil

(1) De gr. chr. XVm , 19. — XIX, 20. - XX, 21.

n'existe , et notre libre arbitre suffît à rendre compte de notre corruption. Voici comment le péché s'est in* troduit dans le monde : (1) la volonté mauvaise a précédé , puis est venu le mauvais désir. Ce n'est pas un désir quelconque qui a lutté contre une volonté quelconque , mais c'est un désir dépravé qui a servi une volonté dépravée. L*unet l'autre étaient vicieux , toutefois c'est la volonté qui a entraîné le désir, et non le désir la volonté. Le désir n'a ni devancé ni combattu le vouloir. Et si , avant la consommation du péché , la volonté s'était détournée d'une œuvre illicite , le désir illicite se fût apaisé sans aucun effort.

Enfin , il reste à savoir pourquoi notre volonté est dépravée. Ne vienl-elle pas de Dieu en effets et cette inclination au mal ne contrarie-t-elle pas la sagesse suprême? Non, répond saint Augustin, (2) et saint Âmbroise l'a bien compris, c Qu'est-ce que le mal, T» dit-il, sinon le manque du bien ? La volonté est , il )» est vrai , instrument de bien et instrument de mal , » mais instrument de bien parce qu'elle vient de Dieu, 9 et instrument de mal parce qu'elle réside dans une » créature imparfaite. » (3) Le mai étant donc un défaut, et se trouvant dans la créature parce qu'elle vient du néant, il n'y a pas lieu de chercher la cause de ce qui n'existe nas^

Mais Dieu ne pouvait-il pas enlever les mauvais désirs de notre âme? (4)11 faut, selon saint Augustin, qu'ils de-

(1) Op. imp. 1 , LXXI.

(2) C. Jul.pel.l,IX,44.

(3) Ibid, 1, VIII, 37.

ik) De nat. et gr. XXVIL, 30 et passim.

meurent dans l'homme pour prévenir l'orgueil des justes , pour qu'au milieu de leurs bonnes actions ils sentent encore leur impuissance , et renvoient à Dieu ia gloire qu'ils seraient tentés de s'attribuer.

La sagesse de Dieu est sauvée , mais sa bonté n'estelle pas compromise quand on vient à considérer la foule des maux qui nous affligent? Ici encore saint Augustin disculpe l'être parfait. (1) D'abord l'homme n'aurait pas connu la douleur s'il n'eût péché; ensuite, après que ses péchés lui sont remis , le châtiment demeure afin que cette douleur librement acceptée et vaincue donne une matière à sa vertu. (2) Personne n'est exempt de travailler : c'est le patrimoine qu'Adam a légué à ses enfants. Les riches eux-mêmes ne €onnaissent-il$ pas le travail d'esprit, plus rude que le travail manuel des pauvres? Une fois le travail introduit dans le monde comme peine du péché , il y reste comme épreuve de la foi; il faut que nous travaillions contre nos vices et que nous nous fatiguions à ce combat jusqu'à ce que nous soyons délivrés de tout ennemi. Ainsi , pour que les bons combattants gagnent le prix , les supplices sont changés en combats ; le travail , qui était d'abord un châtiment , est devenu pour nous un . secours par la bonté admirable de Dieu.

(3) La mort, de même, a été^dans le principe une punition, maintenant elle est une épreuve. (4) Dieu

{1} De pecc. mer. 2, XXXIH» 53.

(2) Op. imp. 6 , XXIX.

(3) Op. imp. 6, XXXI.

ih) De pecc mer. 2, XXXI, 50.

pouvait affranchir les chrétiens de cette mort, même temporaire, mais il n'aurait donné quelque plaisir au corps qu'au détriment de la foi, car les hommes ont une telle frayeur de la mort que les chrétiens leur sembleraient plus heureux et leur religion préférable seulement à cause de leur immortalité; et alors on ne croirait plus en Jésus-Christ, on ne recourrait plus à lui pour obtenir la vie heureuse qui doit suivre cette mort passagère, mais pour en éviter les angoisses. Combien il y a plus de grandeur, de courage dans cette foi qui , au moment de la mort, espère une vie éternelle ! La vraie foi , c'est celle que saint Paul a définie dans ces belles paroles : (1) « Elle rend présentes les choses que l'on espère^ et elle » est la preuve certaine de ce qui ne se voit point. »

Voilà ce que saint Augustin pensait de notre nature et de notre condition ici-bas. Mais il ne suffisait pas d'établir son opinion , il fallait encore combattre les opinions contraires; or il se trouvait en face de deux doctrines, opposées il est vrai, mais toutes les deux, à son sens, également dangereuses : l'une, qui exagérait la corruption de l'homme, et l'autre sa pureté, le manichéisme et le pélagianisme. Nous allons le voir successivement aux prises avec ces deux doctrines.

SECTION II

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