‹ Doctrine, histoire, pratique et réforme financière; ou, Exposé élémentaire et critique de la science des financesChapitre 12 sur 12 · UN DERNIER MOT · texte numérisé non relu

UN DERNIER MOT

Le but que nous nous sommes proposé en écrivant ce livre serait manqué si ceux qui ont pris la peine de le parcourir n'étaient pas parvenus à se rendre compte de la fin de l'Etat et de la fin de l'impôt. Pour peu, au contraire, que leur religion fût éclairée sous ce double rapport, il ne peut leur en coûter de se porter au secours de l'Etat dans la mesure où ils y sont à juste titre invités et de rendre ainsi à César ce qui lui appartient, alors surtout que César c'est nous tous, et qu'il ne fait que nous restituer d'une main, quoique sous une forme différente et encore en général amplifiée, ce que nous lui mettons dans l'autre.

L'honneur d'une nation, ses conquêtes de tout ordre étant le patrimoine de tous, personne ne peut non plus se refuser à y concourir pour sa part. Que chaque citoyen assure dès lors en première ligne la paix intérieure et extérieure au sein de sa propre famille, grâce à sa sage économie domestique et à la prudence de son esprit ! Qu'ensuite il prenne à cœur l'exercice de ses droits civiques, notamment celui du droit de vote qui lui compète, et qu'il s'éclaire autant qu'il lui est possible sur les conditions de la vie publique, avant de se croire autorisé à porter un jugement sur son compte !

S'il n'est pas donné à tous de s'assimiler complètement la notion et l'essence de l'Etat, rien au moins n'empêche chacun de nous de se livrer à des recherches relativement

à l'influence qu'exerce sur lui-même, sur son existence propre Tassociation des hommes en un corps public. En avançant dans cette étude, il apprendra à apprécier de plus en plus les effets d'intérêt collectif, si modestes puissent-il paraître, d'un pareil agrégat. C'est que, devant ses yeux ébahis, passeront alors les effets produits par l'ensemble organisé sur la liberté individuelle, sur la carrière même qu'il a embrassée, sur la possession paisible et sur la paix qui règne d'un bout à l'autre du pays. C'est qu'il aura pu constater les ressources que cet ensemble offre même au plus humble des hommes au cas de péril ou de détresse. C'est que, donnant des ailes à sa pensée, il se sera représenté tous les résultats, que peuvent poursuivre idéalement, dans leur fièvre du bien général, les guides et conducteurs des nations. Mais en même temps qu'il contemplera ce grandiose spectacle, qu'il savourera en fait et en imagination tous ces bienfaits, il ne devra pas perdre de vue, pour sa gouverne, et en faisant un juste retour sur lui-même, ce qu'il en a coûté, pour amener la patrie à ce degré de civilisation et de splendeur où elle est parvenue, et que nos ancêtres les plus enthousiastes n'ont même jamais pu entrevoir dans leurs rêves.

Oui, même depuis ses malheurs, peut-être surtout depuis ses malheurs, depuis l'appel désespéré fait à son énergie et à sa régénération, la France une et indivisible s'épanouit avec la majesté sereine d'une des grandes puissances de la terre, prête pour les combats, habile dans les arts de la paix, objet d'admiration, d'étonnement et d'envie ! Aussi importe-t-il que chacun de ses enfants, en éprouvant un légitime orgueil national, le ressente d'une façon avisée, ce qui n'a lieu que si les uns et les

autres nous nous employons, par un contingent d'efforls et de sacrifices personnels, à l'entretien, à la consolidation, à l'élévation de notre édifice public et si nous nous persuadons de plus en plus que non seulement le simple individu participe à la prospérité de son pays, mais aussi qu'il a la responsabilité de ses imperfections et de ses mésaventures.

Notre époque est affligée principalement de deux infirmités, la charge militaire et l'inégale répartition du revenu et de la fortune. Ces ombres à un tableau, par ailleurs suffisamment lumineux, ne paraissent guère devoir jamais se dissiper, répandues qu'elles sont par des causes qu'on découvre dans les profondeurs de l'humanité. Il n'y a pas plus possibilité d'empêcher en bien des cas un capitaliste d'encaisser des intérêts, qui ne sont pas mérités par lui, que de supprimer la crainte qu'entretient la supériorité d*un ennemi. Pour ces inconvénients, qui remontent parfois aux temps les plus lointains, force est de les accepter, sous peine de les voir remplacés par desmaux plus graves, par des maux inconnus. Seulement, en les acceptant, on peut songer à des remèdes, à des palliatifs, à des tempéraments. Parmi les encouragements et les consolations qui s'offrent nous nous bornerons à citer ceux, que l'Allemand Hinlrager libelle ainsi dans son langage vraiment un peu trop résigné. <r Chacun, dit-il, trouvera un allégement au fardeau et aux misères qu'il supporte, s'il fait effort pour occuper de son mieux le poste à lui échu par le sort et pour remplir honnêtement son devoi r. Quant à ses rapports avec ses semblables, il devra considérer, d'une part, que la félicité véritable dans la vie publique, conditionnée par les rapports entre le peuple et le gouvernement, dépend de la réalisation constante de

Ja devise : Concordia nulrix patriœ (la concorde est la nourricière de la patrie), et, d'autre part, il devra avoir égard également dans la vie publique, même si l'Etat élève des exigences d'argent, aux réflexions du grand Schiller, s'écriant :

Serre-toi contre la patrie, la chère patrie,

Attache-toi à elle, de tout ton cœur;

Là sont les fortes racines de ta puissance! »

Nous ne sommes même pas sûr, en ce qui nous concerne, que le cauchemar de la guerre dût troubler indéfiniment le repos des peuples, les maintenir sur un éternel qui vive, dans une éternelle alarme, les astreindre perpétuellement à un rigoureux service militaire, à l'impôt du sang. La longue période de paix qui se prolonge sous nos yeux n'est déjà pas un si mauvais symptôme, comparativement aux agitations ininterrompues des temps passés. Il faut même que l'amour de la paix soit étrangement chevillé dans les âmes pour avoir triomphé des excitations grisantes d'un appareil soldatesque sans précédent. L'avènement des peuples au gouvernement de leurs propres affaires accroît singulièrement les garanties d'entente internationale, d'autant plus que l'avantage attaché à l'existence de nations prospères et puissantes plutôt que misérables, la possibilité d'en tirer par des relations pacifiques meilleur parti que par la conquête tendent à prendre place dans le credo universel. Il en est de ces luttes entre peuples comme des guerres sociales, facilement prévenues par la sagesse grandissante des moins fortunés, se rendant compte de l'intérêt qu'il y a pour eux-mêmes à avoir des voisins, des compatriotes placés dans des conditions meilleures que les leurs propres.

Et puisque nous retombons dans les conditions inégales, qui alimentent tant de griefs légitimes, aussi longtemps du moins qu'on ne se résout pas à en tirer les conséquences fiscales et autres voulues, nous préférons encore aux conseils de M. Hintrager à l'adresse du stoïcisme des citoyens, ceux qui, il y a plus de cent ans déjà, étaient émis, dans un esprit plus pratique, par un ancien ministre de Louis XVI. Pendant que M. Hintrager, bourré d'aphorismes et de réminiscences, oublie le prosaïque « uhi bene, ibi patria > (la patrie est là où Ton est bien), le Genevois Necker écrivait dans l'introduction de son étude, parue en 1785, sur l'administration des finances de la France :

« Il est, sans doute, des inégalités de fortune entre les citoyens que les lois ne peuvent détruire, et que l'administration ne pourrait attaquer sans troubler l'ordre de la société, et sans arrêter les progrès du travail et de l'industrie; mais le souverain doit chercher à tempérer l'effet inévitable de ces premières institutions, en ménageant et en favorisant continuellement la classe de sujets la moins fortunée... Déjà l'on aperçoit comment dans Tadministration des finances un sentiment profond d'amour et de protection pour le peuple devient un guide fidèle. »

Mais si la sollicitude et la vigilance des gouvernements, animés d'intentions droites, ne sont pas à dédaigner, la science, au dire de certains de ses adeptes, nous ménage, dans l'ordre de notre transformation économique, les surprises les plus agréables. Voici en quels termes, pleins de promesses alléchantes, s'exprime notamment à la date du 3 octobre 1890 la Revue <( le Globe » sous la plume d*un de ses rédacteurs :

ï N'avions-nous pas raison de dire que la science est

surtout séduisante par les résultats sociaux de ses découvertes?....

(r Quand la science aura capté toutes les forces de la nature dans les vents, les cours d'eau, les marées, sans compter les innombrables sources artificielles de force dont on dispose déjà aujourd'hui et qui augmenteront encore ; quand ces forces pourront être distribuées à domicile, comme la lumière et l'eau, à Taide d'un simple fil télégraphique, quand Touvrier ou les ouvriers syndiqués pourront recevoir dans leurs ateliers, dans leur chambre, la force et la lumière nécessaires à tous les genres de travaux, que deviendront les immenses usines? Et les patrons? Quelles importantes modifications ou plutôt quelle métamorphose complète subiront les formes de la propriété, les conditions du travail et de la vie, à l'aide de l'association et de la coopération !

€ Ce jour-là, le règne de la grande industrie et du patronat touchera à sa fin. La propriété industrielle, au moins celle des instruments de travail, sera assurée au travailleur ou au groupe de travailleurs associés, alors qu'aujourd'hui ils la réclament en vain, car elle serait difficilement réalisable d'une façon générale...

<r Bref, comme le fait remarquer avec raison le D"" Bordier, dans son savant ouvrage sur la Vie des sociétés, l'état social dans l'avenir sera aussi différent du nôtre que celui-ci l'est du milieu social où vivaient nos premiers ancêtres: la puissance de l'homme, grâce aux découvertes scientifiques, ira sans cesse en grandissant, au grand profit de l'émancipation et de la liberté.

<!: La transformation qui se produira dans l'outillage et dans les modes de production, c'est à dire dans le milieu économique, aura pour conséquence forcée une transforma-

tion non moins radicale du milieu social dans toutes ses parties, sous tous ses aspects, sans en excepter les formes de la propriété, décentralisée au profit du plus grand nombre... »

Si de pareilles expectatives se convertissaient en- réalités immédiates, l'égalité relative, approximative, en laquelle celles-ci se traduiraient, apporterait certes dans la discussion des questions d'impôt un apaisement que compromettent à l'extrême des degrés trop différents d'aisance entre les hommes. Mais les miracles prédits ne peuvent pas se réaliser en un jour. Pondant longtemps encore, sans doute, nous en serons réduits à constater ou entrevoir, avec des économistes à imagination moins riche, une simple tendance à l'égalité des conditions. Dans l'intervalle, la science financière elle-même, dont nous venons de nous constituer l'humble et insuffisant interprète, pourra, on ne peut plus utilement, remplir son office de façon à attester pour sa part l'efficacité de cette science universelle, dont elle représente un fragment. H lui appartiendra dès lors, en fraternisant avec des sciences voisines, telle que l'économie politique et le droit public, en s'inspirant aux sources les plus pures, eu tenant constamment les regards fixés sur l'objectif idéal, d'assigner à tous, aux plus heureux surtout, les obligations qui leur incombent, de disposer chacun à les remplir allègrement en considération des avantages matériels et moraux qu'il verra plus clairement attachés à leur accomplissement, de bannir le plus possible des institutions fiscales, entre autres, des iniquités qui témoignent d'un état inférieur de civilisation et qui, en entretenant de sourds mécontentements, empêchent la patrie d'être aussi unie, forte et prospère que tous nous la désirons.

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