II.® SECTION
Comparaison de la Philosophie médicale de
V École de Montpellier ^ ai^ec celle des autres.
Écoles , anciennes et modernes^
Le meilleur moyen pour étudier un objet ^ est de le comparer avec tous les autres , avec ceux qui lui sont analogues, comme avec ceux qui eu diffèrent plus oa moins. On trouve obscure la philosophie de Montpellier; pour réclaircir, nous
la mettrons en parallèle avec celle des autres Ecoles; à force de revenir , en divers sens, sur les mêmes idées , nous parviendrons sans doute à les faire comprendre. Si nous entreprenons un travail de ce genre , c’est moins dans rintention de relever la doctrine de notre École , que dans le désir de.* la faire connaître avec précision. Nous ne voulons, ni ne pouvons être juges dans notre propre cause, nous nous proposons seulement de présenter à notre siècle, et à la postérité elle-méme , nos titres bon.^ ou mauvais ; c’est à lui ou mieux encore à elle à les examiner et à en fixer la valeur. Nos réÜexioiis critiques, sur une opinion quelconque , ne doivent être prises que dans ce sens.
D’ailleurs , nous sommes persuadés que la médecine est une , considérée dans rensembie des siècles. Celui qui se donne pour l’avoir créée de toutes pièces , ou pour lui avoir imprimé une réforme entière , par cela seul décrédite lul-mém3 sa doctrine. La médecine d’observation suppose
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tant de notions différentes ; le système qüi IcB embrasserait serait si étendu et si compliqué , qu'il est impossible qu’un seul homme, de quelque génie qu’il fut doué, qu’une seule génération même , quelque nombreuse qu’elle fût, qu’un seul peuple, par quelques circonstances heureuses qu’il fût favorisé , pût parvenir à un tel résultat. Ainsi, un système de médecine dans lequel on se proposerait d’approcher du degré de perfectionnement que comporte l’époque actuelle , devrait nécessairement réunir les travaux de tous les temps, s’enrichir de toutes leurs découvertes successives , donner une place commode à ce que chacun d’eux a de vrai et d’utile , se constituer , en un mot , le représentant fidèle de l’expérience de tous les siècles, îl devrait sur-tout se rattacher à Hippocrate et à son École, hors de laquelle, j’ose le dire, il n’y point de vérité en médecine, et' qui est , en quelque sorte , la véritable Église , puisque l’histoire atteste que tous ceux qui ont fait schisme avec elle se sont bientôt égarés et perdus. C’est de ce point de vue que l’on doit examiner tout système nouveau, pour l’apprécier convenablement ÿ et c’est dans de pareilles notions que l’on doit chercher le critérium des opinions différentes. Tel est le but que doit se proposer désormais Thistoir^ de la médecine, pour être aussi utile que possible, et vraiment digne du titre de pragmatique. Quand on juge une doctrine, trop souvent on la considère en elle-même et isolément des doctrines qui l’ont précédée. Elle n’est cependant 'qu’une pierre du
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grand édifice, et souvent même une pieri peut nullement servir à la construction ci; D’après ces principes, et l’idée que nous nous faisons de la doctrine de l’École de Montpellier, nous avons du suivre son histoire dans la succession des divers âges de la science elle-même , et chercher à donner une nouvelle garantie de sa vérité, par l’énumération des élémens qui la composent , et rétendue des travaux, que suppose sa formation.
Nous comparerons toujours , moins les opinions particulières de chaque École , que la philosophie qui lui est propre et les dogmes fondamentaux qui en sont la conséquence immédiate. Nous étudierons l’arbre de la science plus par les racines et par le tronc qui sont permanens , que par les fleurs et par les fruits qui sont passagers.
Nous fixerons notre attention sur les idées premières , sur les problèmes dont la solution renferme celle de tous les autres , comme un germe contient une plante , un œuf l’animal entier.
Nous nous convaincrons bientôt que la philosophie médicale est une dans la suite des temps comme le système médical lui-même; nous verrons l’esprit , qui anime la science , se fortifier de jour en jour, conserver quelque chose de sa vigueur, lorsqu’il paraissait être détruit par des méthodes vicieuses, et développer jusqu’à nous une énergie toujours croissante. Les sciences ont donc , eu quelque sorte , un principe de vie , susceptible d’uu développement progressif ; ce principe n’est points
c.omme celui des êtres animés , soumis à une dégéuération permanente et à une décrépitude irrévo*» cable. Elles partagent l’immortalité de l’esprit qui les a créées et qui les enrichit , et le sage ne se permettra jamais d’assigner des limites à leur dernier perfectionnement. Nous apprécierons mieux jusques à quel point notre École a contribué à maintenir et à étendre cette chaîne qui lie les opérations légi^ times de l’intelligence , et combien peu elle a rompu cette unité de la philosophie médicale.
L’empirisme fut la première méthode que Fou suivît en médecine; l’esprit humain a pu, dans la suite, méconnaître la véritable origine de ses notions ; il a pu croire qu’il les tirait d’une fécondité qui lui est propre et non communiquée. Il n’en est pas moins incontestable que toutes les sciences ont commencé par l’observation, cj[ue sans celle-ci nous n’aürions même eu aucune idée de leur objet, et que l’imagination la plus active n’aurait pas pu se donner les matériaux des rêves les plus absurdes de son délire.
Les malades furent les premiers médecins, ils s’étudièrent avec le plus grand soin , et recontuireut bientôt ce qui leur était favorable ou funeste , ce qui diminuait ou augmentait leurs souffrances. Celui qui avait été malade une fois , profita , pour son propre compte , de ce qu’il avait déjà remarqué. Il invoqua le secours de ses parens, de ses amis ,• de ses voisins , de ceux sur-tout qui avaient eu occasion de voir des cas analogues , ou que l’on croyait tels. Peu à peu on étendit le
V ^liaiiip de rexpérience -, on exposa les malades suf les places pulaliques , et là , chacun s’empressait dé donner son avis sur le cas qu’il avait sous les yeux. Certaines personnes avaient observé plus attentivement y OU avaient recueilli un plus grand ‘nombre de faits : le préjugé ou la justice leur accorda de la supériorité en ce genre. Leurs enfans durent hériter de cette confiance. Il y eut donc des médecins , à proprement parler, ou des individus qui prenaient ce titre et qui le méritaient tant bien que mal. D’abord on s’occupa des plaies et des maladies externes j on examina ensuite les maladies internes..
A cettç époque , îl n’était nullement question de théorie j ou n’avait d’autre guide que l’observation et l'expérience; cette observation était grossière et rétrécie , cette expérience souvent aveugle et mensongère. A chaque instant , les faits ou les moyens manquaient ; mais on n’en suivait pas moins la bonne route , la seule qui put conduire à la vérité; aussi quelles découvertes ne fit-on pas î On employa les médications les plus hardies , celles qui paraissaient le moins à la portée de l’esprit humain. Nous ignorons aujourd’hui comment on parvint à reconnaître l’action des émétiques , des purgatifs , de la saignée , etc. ; on ne peut pas #oncevoir comment on fit des progrès si rapide^ dans un si court intervalle. On a même eu recours , pour expliquer cette fécondité de l’empirisme, à l’intervention céleste. On n’a pas assez fait attention a rtastrumeut qu’on mettait alors en usa^é.
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Une reflexîon très-importante a faire à ce sujets c’t st que l'on a retrouvé les mêmes découvertes chez tous les peuples, chez ceux qui étaient à peine sortis du dernier degré de barbarie, ou qui Il avaient eu aucune communication avec les autres. La médecine serait donc indigène chez ces divers peuples, et l’heureux fruit de l’expérience qui leur était propre.
Arrêtons-nous quelques instans à des considérations qui donnent tant à penser au médecin philosophe ! Les médicamens dont s’honore notre thé- 3’apeutique, nous viennent des peuples ignorans, et de cet empirisme que nous nous plaisons si souvent à humilier. Il faut en convenir , le dogmatisme n’a prescjue trouvé aucun remède. Quelle École scientifique peut opposer une découverte analogue à celle des émétiques, des purgatifs, de la saignée, du quinquina, de riiiociilation de la vaccine , etc. 2 et qu’on ne s’imagine point que les premiers médecins ne sussent pas manier les agens qu’ils connaissaient. Le même esprit d’observation qui les leur avait indiqués, leur apprit à s’en servir. Il lie s’agissait pas alors d’expliquer le mode d’action d’un médicament, ce qui sera toujours la source de mille méprises funestes: il était question d’étudier les circonstances sensibles qui indiquaient ou qui contr’indiquaient son emploi, ce qui est l’origine de la vraie thérapeutique.
Si nous recueillons, dans Ihlstoire des premiers âges de la médecine , les lambeaux épars qu’elle Î5LOUS fournit , nous pourrons aisément nous cou-
vaincre que les indications majeures étaient connues; qu’on savait assez bien émétiser, purger, saigner, etc. Il faut même le dire à notre honte , on ne voit pas qu’il, y eût alois de ces erreurs qui déshonorent la médecine des siècles les plus éclairés , et de ces préventions absolues, favorables ou opposées à un remède c|uelconque : ces préventions viennent toutes d’idées théoriques. Je ne pense pas que l’on puisse croire que je veuille rappeler aujourd’hui la médecine à l’empirisme primitif dont je venge la cause, et que je méconnaisse les avantages que celle-ci doit à une théorie sage et réservée; je me propose seulement d’établir une vérité qVii nie paraît de la plus haute importance pour les destinées ultérieures de la science ; c’est que les découvertes vraiment utiles ont été faites en très^ peu de temps, et qu’elles l’ont été par des hommes îgiiorans ; que la réunion d’un très-grand nombre de siècles éclairés et de nations civilisées , ne donne pas résultats aussi avantageux que celle de quelques peuplades barbares et de quelques siècles grossiers. P’oû il faut nécessairement conclure, que la méthode que l’on suivait dans ces premiers âges , malgré ses imperfections , est préférable il celle que l’on a adoptée dans la suite ; et que si on avait continué de marcher dans les mêmes voies et sur la même ligne, la médecine-pratique aurait fait d’autres progrès que ceux qu’elle croit pouvoir exalter aujourd’hui. On aurait rapproché et distingué les faits, en ne les comparant jamais qu’à eux-mêmes , et non pas d’après des notions
vagues et etrangetes *, on serait ainsi arrivé peu à peu aux vrais principes de la science ÿ on aurait' sur-tout déterminé y avec plus de précision, toutes les indications ^ on aurait découvert de nouveaux remèdes , et mieux encore de nouvelle» associations des remèdes connus. La pratique de l’art serait devenue plus facile ^ et les grands artistes plus' communs.
Nous avons signalé Fesprit de la première École empirique , si toutefois le dogmatisme nous permet de donner ce titre imposant à une École modeste , la mère légitime , la nourrice secrète d^ toutes les autres , et qui , sans doctrine proprement dite y sans temple particulier, sans prêtre spécial, sans culte avoué et public, peut être comparée à la religion naturelle, qui a été obligée de se cacber dans les temples de toutes les autres religions, pour tempérer les écarts auxquels elles ne SP montrent que trop disposées.
Montrons les titres de filiation de notre École avec l’empirisme. Cette noblesse d’origine n’est point à dédaigner. Nous avons prouvé , dans la première section , qu’à Montpellier on avait commencé par l’empirisme , et que des circonstances particulières conservent encore aujourd’hui le goût épuré de cette médecine primitive. Nous, avons établi que nous avions eu toujours des praticiens qui oubliaient toute espèce de théories , même celles de notre École Si l’on nous pressait sur ce point, nous pourrions citer quelques-uns de ces f îauds maîtres ^ qui ne brilleraient pas trop peut-
être dans une discussion théorique, qui n’écrivent pas , ou qui écrivent assez mal , ce dont ils se moquent 5 mais qui répandent au loin Féclat de leur renonaméepar rinveiitlon de nouveaux remèdes, comme les premiers empiriques , ou par des cures miraculeuses , comme eux-mêmes le disent , et le» malades après eux.
Nous verrons même , dans la suite , que le système sclentiüque de notre École ne tend qu’à réunir , sous une forme théorique , les résultats de l’expérience , et à réaliser ainsi le plan d’empirisme raisonné dont nous venons de faire entrevoit les avantages. Nous avons déjà prouvé que la doctrille de l’Ecole de Montpellier fournissait un cadre capable de comprendre dans son ensemble et dans ses divisions , artistement multipliées , tous les phénomènes physiologiques, ainsi que toutes les indications thérapeutiques; que tel était le but définitif de ses efforts : et nous avons indiqué les heureux essais qu’eile avait déjà faits en ce genre. Je n’insiste pas davaj;itage sur ce point, j’y reviendrai assez souvent. /
Jusques à présent nous avons vu que les médecins n’étaient point sortis des faits; ils ne remontaient point encore à la cause des phénomènes ; ils cherchaient , par l’observation seule , à constater les symptômes des maladies , et les effets des agens qui les modifient. Le premier pas que les hommes firent hors de cette enceinte sacrée, fut dirigé vers le mysticisme ; la première cause qu’ils proclamèrent fut la divinité : ils crurent concevoir comment celle-ci
peut produire les alFectio ns morbides par sa puissance suprême. La même erreur fut commise dans les autres sciences, INous nous moquons aujourd’hui de ces explications ; nous oublions trop aisément qu’elles prenaient leur source dans la même logique, qui nous égare trop souvent encore , c’est-à-dire , dans la nécessité dans laquelle nous nous croyons de nous élancer hors des faits, et de les rattacher à des causes déterminées , positives , substantielles, placées hors de ces faits mêmes, ou des déductions immédiates qui en dérivent. Dififéraient-ils d’opinion, autant qu’on pourrait le penser d’abord, ceux qui rapportaient les phénomènes de l’état de santé et de maladie à la divinité, et ceux qui les attribuent à la puissance supposée de l’âme , d’un archée, d’un svop/7.wv et d’autres êtres métaphysiques ou physiques, dont le mode d’action est aussi imaginaire, ou l’existence aussi chimérique ? Pour peu qu’on y reOéchIsse , tous ces systèmes sont identiques dans leur point de départ, des causes hypothétiques j analogues dans leurs conséquences ultérieures , des explications forcées ou arbitraires *, également funestes dans leurs résultats définitifs , la ruine entière de la science médicale. Tous reposent égale*? ment sur une doctrine vicieuse de la causalité , par laquelle on croit qu’elle doit avoir pour but d’expliquer les phénomènes , à l’aide d’une cause dont on prétend déterminer la nature et le mode intérieur d’action.
Le mysticisme scientifique ne fut pas seulement l’opluioa du peuple crédule ou du prêtre intéressé',
il fut soutenu et développé par un très - grand nombre de philosophes. Il réparait souvent même partni nous sous différentes formes, et avec des modifications plus ou moins sages ou adroites. Il n’est donc point aussi puérile, aussi facile à éviter que le croient ses adversaires. Que peut-on faire de mieux, quand on est décidé à aller au-^delàdes faits, que d’avoir recours à une cause dont on ne peut pas plus contester l’action en général , que la suivre dans les détails particuliers? Grimaud l’avait saisi avec génie ; les médecins , comme les autres savaiiS dans tous les genres , se partagent en deux sectes; en théistes et en matérialistes ou atomistes Les uns rapportent tous les phénomènes du corps vivant à une sagesse prévoyante ou instinctive; les autres, aux résultats accidentels de la combinaison des élémens. Encore aujourd’hui, à le bien voir , nous ne connaissons pas d’autres sectes. Nos vitaliste s- or ganicient, nous présentent les derniers restes de l’antique matérialisme; nos vitaliste s -animiste s y ceux du théisme (i). Les uns et les autres, comme
(i) J’entends par me'decins matérialistes , cens qui ont voulu , expliquer les phénomènes du corps vivant par les propriéte's de la matière qui sont l’objet des sciences physiques et chimiques; comme par l’impulsion, le mélange, les agens iinponde'rables , etc. Les médecins qui rapportent les phénomènes ’ vitaux à la matière qui seule nous les présente, mais qui ne cherchent pas le lien de cette union et qui admettent franchement les propriétés vitales d’après les effets qui leur sont propres , ceux-là ne sont pas matérialistes , ils n’expliquent rien. Tous les jours ©n confond à tort ces deux opinions j qui différent beaucoup l’une de l’autre.
leurs premiers maîtres, abandonnent les sensations et les phénomènes, pour se perdre dans les raiôonnemens et les hypothèses. Ils recherchent ou ils établissent le mode supposé d’action d’une cause qui ne l’est pas moins j aussi , dans ces systèmes, tout est-il également arbitraire. Et quel point d’appui, en effet, offrent-ils à la réflexion? Quelle prise peut avoir celle-ci sur ccs illusions fantastiques ? Quelle faculté avons-nous qui nous mette en rapport avec elles ? Ainsi, l’on a fait dépendre le sort définitif de toutes les sciences, de la solution hasardée d’une question impossible à résoudre ; d’une question qui, pour le moins, devrait être la dernière , et que l’on place cependant à la tête de^ toutes les autres , comme pour les obscurcir à jamais; tandis qu’il est démontré que, si nous avons quelque moyen pour arriver à une vérité quelconque , il consiste à se rapprocher de plus en plus des phénomènes, à embrasser leur collection systématique, à s’élever, enfin, à la notion abstraite des forces ou des causes expérimentales que les eifets repré-
J’entends par médecins organiciens , mot barbare que j’ai cre'é par nécessité J ceux qui expliquent les phénomènes vitaux par l’organisation , les fonctions vitales des organes par la texture des tissus simple*, et par la combinaison de ces tissus qui les composent (Bichat). Cette secte de médecins n’est qu’une division de* mé>. deciiis matérialistes. Je n’appelle pas médecins organiciens ceux qui rattachent les phénomènes vitaux aux organes qui en sont; le théâtre , et qui craignent, en isolant les phénomènes des organes, de les voir se perdre dans les abstractions de l’esprit, ils prennent ceux-ci pour point d’appui , mais non pioiit d’explication , ce qui n’est |>aS \h même chose.
Sentent ou supposent immédiatement et nécessairement.
Le mysticisme régla la thérapeutique , comme l’ont fait toutes les hypothèses. Les remèdes doi~ vent être en rapport avec les causes réelles ou présumées des maladies. L’on pensait que celles-ci étaient produites par la colère du ciel ; l’on devait en conclure que les moyens que l’on imaginait être propres à l’apaiser , composaient la matièrfe médicale. Il ne serait pas injuste de dire que ce système fit moins de mal que beaucoup d’autres, 11 ne nuisait guère que par les craintes supersti»lieuses qu’il inspirait ; il laissait à la nature celte liberté et cette force que les autres hypothèse^ ont si souvent détruites ou dirigées d’une manière si funeste : je le déclare franchement, j’eusse mieux^ aimé être traité par un prêtre d’Esciilape, que par un de ces mécaniciens toujours prêts à répandre le sang , par un de ces purgeurs impitoyables ou de ces chimistes incendiaires. Si le sage faisait comparaître toutes les sectes devant son tribunal, et qu’il écoutât avec impartialité les raisons de chacune d’elles , et sur-tout leurs accusations réciproques , les médecins mystiques auraient peut-être à se reprocher le plus de sottisses, mais le moins de crimes 5 et si les malades étaient appelés comme témoins, ils s’élèveraient moins contre eux que contre les autres.,
Ne pourrait - on pas même donner au mysticisme une forme plus raisonnable , propre à le réconcilier avec l’expérience la plus sévère, et d’après laquelle il consacrerait , en quelque sorte , les,
résuitats de celle-ci , et arrêterait les élans d^une fatale curiosité. Selon ce nouveau système , la provi« dence divine aurait tout déterminé, tout arraiif^é ; elle aurait établi des lois que le pliilosophe ne saurait franchir , parce qu’elles ne reconnaîtraient d’autre cause que la volonté suprême. Pourvu que ces lois fussent constatées par l’observation , et qu’on n’arrivât à elles qu’en passant par les détails particuliers , cette manière de raisonner n’aurait aucun inconvénient. Ne pourrait-elle pas même rendre de grands services à la science de l’homme , en formant une digue contre ce torrent d’explications ^ qui a si souvent tout entraîné, en corrigeant cette manie par laquelle on se charge de rendre raison de tout, d’expliquer la mécanisme des fonctions et de l’organisation même du corps, et en retranchant delà science ces questions insolubles, dans lesquelles on recherche la formation et la génération des choses, tandis qu’il est démontré que nous ne pouvons en connaître que les effets (i)?
(i) Signalons quelques-uns de ces problèmes qui sont , seîoa lions, horsde la science; nous pourrions citer la physique entière des anciens, qui se proposa toujours pour but d’expliquer la formation de l’univers et la ge'ne'ration des êtres. Ainsi Galien affirmait que les organes sexuels de la femme avaient ètè faits sur le modèle de ceux de l’homme , mais qu’ils avaient été retenus par la froideur d’un tempérament trop faible pour les pousser au-debors. Un trés-gr\’S}d nombre d’auteurs anciens et modernes ont expliqué la formation de tous les organes en général, ou de quelques-uns en particulier, et la régénération partielle de ceux qui jouissent de cette prérogative; les premières inspirations de l’enfant qui vient de naître; la faim , la soif e$
K’était“Ce pas en partie dans ce sens que Bàrihes admettait des lois primordiales , auxquelles il rap-* portait, en dernière analyse , tous les phénomènes vitaux*, et que le fougueux Van -Helmont reposait
les appétits appropriés à chaque espèce d’animal , et même îî leurs difFérenS états de santé et de maladie ; les désirs vénériens et les notions instinctives destinées à les satisfaire; l’alternative des mouvemens de systole et de diastole du coeur , ou les variations des autres mouvemens , toujours modifiés selon le but qu’ils remplissent ; les différences génériques qui distinguent les sens les uns des autres ; la soumission de certains organes aux ordres delà volonté, l’indépeadance absolue de beaucoup d’autres ^ l’état mixte de certains; les synergies dont le concours admirable assure l’exercice des actes de l’économie vivante ; les forces médicatrices et leurs opérations aussi compliquées dans leur multiplicité selon les besoins, et dans leurs variations flexibles, qu® simples dans leur harmonie et constantes dans leur régularité, etc. Il est aisé de voir que toutes ces circonstances tiennent à la formation première des choses ; quelles ne peuvent pas être cousidérées comme une dépendance et une suite du mécanisme et des qualités de la matière en général, et même de la matière vivante en particulier, en tant que simplement vivante j î|.u’elles tendent vers un but déterminé et plus ou moins compliqué , qu’elles doivent être, par conséquent, le résultat do l’intelligence divine, ou, pour mieux dire, des lois auxquelles elle a soumis les êtres vivans.
Dans cette manière de philosopher , l’on verrait bientêt qu’une foule de problèmes , dont on prétend donner la solution , sont absurdes par eux-mêmes. Dès-lors , le champ de la science esS changé , il est transporté dans l’étude des phénomènes let des lois générales et secondaires; ces lois sont prises elles-mêmes pour les dernières limites des notions quç nous avons des choses. On ne cherche pas comment le coeur , par exemple , se contracte et se dilate, mais quels/ sont le^. phénomènes de ces deux mou-» "sont également actifs; quel est leur ordre et leur enchaînement ; à quelles conditions physiques ils se montrent soumis; quelle est l’influence du cerveau, 4c la «avdUl« épiaiér©
quelquefois son imagination ardente , toujours prêté k pénétrer dans les causes premières , lorsqu’il reconnaissait que les propriétés fondamentales des êtres étaient les ordres de Dieu ? Je me garderai bien de vouloir donner au système physiologique
et des nerfs sur leur force , leur dure'e et leur régularité', ainsi que celle de tous les autres organes éloigne's ou rapprochés ; quelles sont les causes physiques et morales qui les modifient , etc. On ne se propose pas d’expliquer comment les organes de la yie extérieure et de relation obéissent à la volonté , tandis que ceux de la vie intérieure résistent à ses ordres , par la nature différente des esprits animaux , par le point de départ des nerfs , par la distinction des deux systèmes nerveux de la vie animale et de la vie organique (Bichat) j mais l’on établit , d’après l’expérience , quels sont les organes soumis ou rebelles à la volonté, quelles sont les lois de ces rapports , leurs conditions , etc.
Quant à la pathologie , prenons pour exemple les forces médicatrices : il ne s’agit pas de rendre raison de leurs merveilles , en les rapportant à l’action d’une âme prévoyante , d’un archée, d’un principe vital qui agirait automatiquement et par instinct, OU à des circonstances mécaniques et organiques, toujours imaginaires ou accidentelles. Il faut les recevoir comme un fait primitif, comme une loi de la nature vivante, imprimée au corps par le Créateur qui a voulu conserver son ouvrage; constater, d’après les observations , leurs conditions et leurs effets variés : sur les connaissances de ce genre repose toute la médecine naturelle. Cette nouvelle manière de raisonner tendrait à prouver que la plupart des questions médicales ont été mal posées , et cela n’expliquera it-il pas déjà pourquoi elles ont été mal résolues ? L’on voit donc que cette philosophie , que je nommerai théologique, conduit au même résultat définitif que la philosophie raétaphysique , dévoilant les facultés de l’entendement , leur puissance et leurs limites, que l’histoire des erreurs et des vérités de la science, de ses dogmes et de ses hypothèses, et sur-tout de leur origine première, qu’elle trouve constamment dans les prétentions ambitieuses de l’esprit d’explication.
une tournure mystique. Proclamant riiidépendaiicu de la science médicale , je ne la rattacherai point à la théologie : je veux seulement indiquer les rapports d’amitié que l’une peut entretenir avec l’autre; faire voir que les sciences , quoique indépendantes ^ ne sont pas destinées à une guerre perpétuelle , et qu’il existe pour elles une sorte de droit public , qui maintient leurs liaisons réciproques, comme un droit intérieur qui garantit leur liberté particulière (i).
(i) Les sciences ne sont pas soumises les unes aux autres ; cha-=*, cune d’elles doit reposer sur les faits qui lui sont propres, puisqu’une science n’est, comme nous l’avons déjà dit plusieurs fois , que la collection systématique des faits qui lui appartiennent. Cette loi conservatrice de leurs droits respectifs a été x’iolee presque dans tous les temps j et c’est à cette circonstance qu’il faut rapporter la plus grande partie de» erreurs qui ont arrête leurs progrès.
Les sciences physiques doivent avoir pour base les faits du même ordre. Tant qu’on les a e'tudie'es dans la têle'ologie mystique ^ dans l’ontologie et dans la me'taphysique , elles n’ont pas même existe'.
Les sciences me'taphysiques reconnaissent pour fondement les faits idéologiques. C’est à tort qu’on les a rapprochées et qu’oa les rapproche encore de la science de l’homme vivant, ou pour mieux dire de la physique , par le mélange le plus bizarre et le plus monstrueux.
Les sciences morales ont pour matériaux les affections morales primitives, simples, et en quelque sorte instinctives , telles que le sentiment delà pitié, de la reconnaissance , etc. , qui constituent le sens intérieur ou la conscience. On les a confondues avec les calculs de la raison qui les consacre , de l’égoïsme qui en profite , et d’un légitime amour-propre qui les approuve, toutes choses qui n’en comprennent qu’une partie très-resserrée 3 avec les craintes et les espérances religieuses qui ajoutent une sanction, puissadte aux lois de la morale, et un nouveau prix à ses sacrlâees, mais qui ne peuvent donner au coeur humain un seul
Je veux faire soupçonner qu'une science , qui ss déclarerait en opposition foruielle avec toute autre , doit être sortie des faits par quelque point. La vérité se concilie tous les intérêts ; elle n’est que paix et harmonie dans le monde intellectuel. Ainsi, je ne crains pas de le dire à l’éloge de la doctrine
nouveau sentiment j avec les préjugés utiles qui les favorisent , avec les lois écrites qui les appliquent aux besoins du corps social.
Les sciences politiques ont pour véritable aliment les faits qui dévoilent les circonstances capables d’assurer le plus grand bonîieur possible d’une réunion d’hommes formant une société.' On les a transportées dans la morale , qui le plus souvent s’accorde avec elles, mais ne peut leur fournir leurs principes et leurs lois ; dans' la science de certains droits de l’homme , qui reste toujours dans la région même des abstractions où elle est née ; dans la religion qui sanctionne le contrat des peuples avec les gou vernemens , comme tous les antres contrats, mais qui ne peut ni ne doit en fixer les conditions.
Les sciences religieuses se divisent en science de la religion naturelle, et en science des religions révélées. La rejfigion natuyelle a pour point d’appui la connaissance des rapports de toute» les parties de l’univers , et de leur tendance vers un but déterminé. Les religions révélées, qu’on proscrit à tort du nombre des sciences , puisqti 'elles doivent être l’objet de l’examen, lors même qu’elles ne seraient pas celui de la croyance, ont pour sujet de leurs méditations les faits qu’elles invoquent à leur, appui. Elles se sont perdues dans les discussions métaphysiques sur possibilité ou l’impossibilité des choses.
Les sciences médicales reposent sur les faits particuliers qur présente l’homme vivant dans l’état de santé et de maladie, e£ on les a toiijours associées avec la téléologie (le mysticisme), la physique , la mécanique, la chimie , les mathématiques , la métaphysique , l’idéologie , l’ontologie scolastique ou la science des abstractions personnifiées , la grammaire ou les vaines distinctions de mots, etc. etc.
Lue conséquence ultérieure de cette idée fondamentale , c’est*
de notre École , elle s’accorde parfaitement avec la théologie naturelle ; tandis que celle de la plu»
part des autres Ecoles modernes persiste à maintenir cet esprit de division qui existe depuis un
que l’on ne doit pas même les rapprocher et les confondre dans leurs grandes divisions , et dans les parties distinctes d’une même science.
Ainsi , par rapport à la médecine , la physiologie reposô sur les faits physiologiques , comme la doctrine pathologique sur les faits de ce dernier ordre. Ce qui a arrêté les progrès de celle-ci, c’est que l’on ne l’a pas considérée en elle -même,’ €t comme une science propre ; on ne l’a prise que pour une des divisions de l’application de la physiologie ; et cette association trop étroite ou prématurée a détruit , j’ose le dire , la pathologie. On a commis la même erreur par rapport à la thérapeutique, à l’hygiène, et aux autres sections de la science. Avant de les constituer par elles-mêmes, par leurs faits et leurs principes , on les a étudiées à l’aide d’idées physiolo-
giques, que l’on n’aurait pas dû mettre eu première ligne ÿ îo'rs même qu’elles auraient été aussi vraies et aussi certaines , qu’elles étaient le plus souvent hypothétiques et fausses. Cette indépendance <loit être si rigoureusement conservée , qu’il n’csÈ pas toujours convenable d’appliquer la physiologie des autres êtres vivans à celle de l’homme
Nous venons de poser les limites qui séparent les sciences «t même leurs différentes divisions. Nous ne voulons pas laisser croire que nous soyons disposés à méconnaître les rapports qui les lient. Nous l’avons déjà dit, les sciences doivent être constituées comme les états politiques, les uns par rapport aux antres» Le premier point est d’assurer leur existence, et pour cela ^ il faut établir avant tout leur indépendance absolue , qui seule en est le garant. Ce n’est qu’ensuite, que l’on peut et que l’on doit seulement établir des alliances plus ou moins étroites, selon les rapports de parenté, d’intérêts, de mœurs, d’habitudes, de langage, etc. Celles-ci peuvent autant servir les intérêts des sciences, que les alliances politiques servent les intérêts des états, eu unissant leurs forces. Mai» pour cela , elles doivent être faites
siècle entre les autres sciences et la théologie. Toutes les hypothèses modernes tendent vers le matérialisme , toutes s’appuient sur cette opinion arbitraire, comme sur une base inébranlable, et pa^ cela seul, toutes menacent ruine aux yeux du sage. Ainsi , nous pourrions prouver peut-être avec plus de raison que notre spirituel Bordeu, que notre système de, médecine doit être du goût de tous les siècles , et des savans de tous les genres , comme il l’établissait par rapport à l’inoculation. Mais nous remonterons, à cette occasion , à un principe d’un ordre plus relevé : cette harmonie est , selon nous , le Caractère critique et distinctif de la vérité. La vérité n’est jamais opposée à ellemême , elle n’est que la conséquence immédiate des faits , et ceux-ci , de quelque genre qu’ils soient , ne sauraient se contredire.
La théorie mystique ne pouvait pas régner longtemps. Les hypothèses des prêtres, plus heureuses que celles des philosophes , s’environnaient du
sur d’autres bases que celles sur lesquelles on les a appuje'cs jusque* ici , sur des principes plus libéraux et plus justes, pris dans les intérêts généraux et non dans les intérêts particuliers de quelqu’une d’elles. Les préliminaires de tout traité de ce genre consistent à reconnaître l’indépendance de chaque science ; sinon , ces traités ne sont pas des alliances, mais des conquêtes, des conventions, mais des violences. Elles ne garantissent pas également les avantages et la gloire des contractans , mais le despotisme et l’agrandissement des uns, l’esclavage et la ruine des autres. Heureusement de pareils traités sont bientôt rompus, trop souvent pour y revenir bientôt encore dans de noufeilc» combinaisons l
( âi3 )
înoîns des sujets de leurs rêveries; et la vue des malades devait les redresser par l’observation. Les prêtres ne purent pas s’empêcher d’être frappés des lumières que réfléchit la présence même des objets, et que les ténèbres épaisses du sanctuaire avaient pu obscurcir , mais non pas éteindre. Iis se rapprochèrent des Périodeutes , et reprenant les travaux de Tempirisme primitif avec une nouvelle ardeur , ils portèrent Fart graduellement au plus haut point de gloire auquel il soit peut-être jamais parvenu.
L’on ne commence, à proprement parler, l’histoire de la médecine qu’à Hippocrate. C’est méconnaître la nature même de cette science , et l’immensité des détails que supposent les écrits de ce grand homme , que de rapporter à lui seul les efforts réunis de plusieurs siècles et peut-être de plusieurs nations. Considérée sous un point de vue plus exact, l’École de Cos acquiert une autorité plus imposante ; elle représente la médecine ancienne , et peut servir de guide et de modèle à la médecine moderne. Placée en quelque sorte au milieu des âges ( l’an 35oo du monde ), elle réunit , comme dans un foyer, les lumières des giècles qui l’avalent précédée , et répand sur ceux qui se sont écoulés après elle , des clartés trop souvent obscurcies par les nuages de la philosophie régnante , perdues peu à peu dans la nuit de la barbarie, mais rallumées avec une nouvelle activité dans les temps modernes , et rappelant l’image du soleil qui ne se dérobe à nos yeux que pour éclairer
un nouvel hémisphère. Dès-lors , la voix d’Hîppo-^ crate n’est plus celle d’un seul homme qui, quelque grand qu’il fut, ne donnerait point à i’auforité toutes les garanties qu’elle demande; c’est la voix «l’un grand nombre de siècles , l’expérience accumulée de plusieurs âges.
Indiquons rapidement les notions qui peuvent fépandre quelque jour sur l’état de la médecine avant Hippocrate. Cette vérité nous paraît si importante en elle-même et dans ses rapports avec nos vues , que nous croyons pouvoir noms arrêter quelques instans sur cet objet. Nous n’avons , il est vrai , que peu de renseignemens positifs sur la médecine des temps anciens , mais cette obscurité même ne doit point servir contr’elle ; et beaucoup d’auteurs auraient dû plutôt garder le silence sur ce point, que de s’abandonner à l’esprit d’erreur et de calomnie. Pline établit que, depuis la guerre de Troye , la médecine, parvenue déjà à un haut degré de gloire, demeura couverte des ténèbres les plus épaisses , jusques à la guerre du Péloponèse, c’est-à-dire, pendant sept cent soixante-trois ans, époque à iac[uelle Hippocrate ralluma son flambeau. Je ne puis partager, ni l’opinion trop avantageuse qu’a cet historien de la médecine primitive , ni le jugement défavorable qn’il porte de celle des temps intermédiaires, et encore moins cette longue suspension de toute culture de l’art : telle n’est point la marche de l’esprit humain, qu’il faut avoir sans cesse sons les yeux, quand on examine des questions analogues. Les notions de ce genre peuvent en
effet , jusques à un certain point , suppléer au silence de Thistoire. Elles dissipent une foule de préjugés sur les sciences et les arts de ceux que nous appelons les anciens : en général, on élève trop les hommes et l’on rabaisse trop les choses. L’on oublie les grands maîtres qu’ont eus les uns , et l’autorité et l’espèce de con#écration que le temps avaient données aux autres (i).
D’abord , entre Esculape et Hippocrate , l’on compte huit cents ans d’intervalle , et dix - huit générations non interrompues , qui présentent des noms illustres que la reconnaissance publique a cru devoir conserver. Esculape était un vrai médecin 5 il savait manier avec assurance et habileté les armes les plus dangereuses de la thérapeutique. De son temps , l’on voit déjà la médecine se dégager des entraves de la superstition y et devenir de plus en plus une science naturelle. Est-il conve-
(i) Ces préjuges ne pourraient être détruits que par une histoire philosophique des progrès de l’esprit humain 5 mais nous n’avons pas cette histoire, ni peut-être les matériaux pour la faire. Condorcet n’a donné que quelques aperçus , et il s’est montré trop pressé d’arriver à la gloire des temps modernes , pour pénétrer dans l’obscurité des temps anciens. Pour faire un pareil ouvrage, Pon ne devrait compter que sur quelques docuinens isolés, qui font connaître l’état de certaines parties de* sciences , et conjecturer celui des autres , ainsi que des sciences limitrophes , sur les lumières du sens commun, et sur l’expérience de ce qui est arrivé chez d’autres peuples. Cette histoire, qui embrasserait celle de l’homme lui-même, de ses institutions , des sciences et des arts, serait très-utile, puisqu’elle renfermerait la philosophie de tous les travaux d® i’intclligeiice humaine.
nable de fixer l’époque précise à laquelle les Périodeutes ou les médecins ambulans ont commencé à paraître,* ont-ils eu même un commencement ? Quelque habiles qu’on suppose qu’ils devinrent dans la suite , ii^étaient-ils pas les descendans de ces empiriques que Ton retrouve chez tous les peuples, même chez les nations les plus sauvages. Faut-il en croire Gelse, lorsqu’il a l’air de penser que les premiers médecins et presque les premières maladies datent de l’époque où parux'ent leâ premiers philosophes ? La médecine constituant un besoin de première nécessité , comme celui de la nourriture , du logement , etc., n’y a - t - il pas €u , dans tous les temps , des individus destinés à le satisfaire? Et dès-lors notre art ii’a-t-ü pas dû. faire des progrès aussi rapides que tous les autres ? Ou ne peut donc point admettre , avec un des historiens les plus distingués de la médecine, que cell e-ci n’a commencé à être pratiquée extérieurement que vers la L,® olympiade, c’est-à-dire , à une époque qui correspondrait à la naissance de Pythagore , et aux premiers travaux de la philosophie* Je ne puis pas croire sans preuve que les Périodeutes ne soient que les disciples de Pythagore , obligés de se disperser après la ruine de rinsti- ^ tution fondée par ce grand homme.
Le fameux Acrou d’Agrigente , qui n’est pas I© londateur de l’empirisme, comme on l’a prétendu,, mais seulement un des médecins les plus célèbres de cette secte durant son premier âge , était du nombre de ces Périodeutes. Kieu ne prouve qu’il ail
eu aucune relation avec les disciples de Pytliagore# On connaît les disputes assez vives et presque in- ) décentes qui eurent lieu entre Acron et Empédocle. Ces querelles ne représentent pas mal la lutte qui commença dès -lors à s’établir, et qui ne finira pas peut - être de long - temps , entre les médecins philosophes et les médecins praticiens. Tandis qu’Empédocle s’amusait à compléter la théorie des élémens , et imaginait une hypotlièse qui devait infecter la médecine pendant des siècles , Acron parcourait la Grèce , marquait tous ses pas par de nouvelles guérisons , et au milieu même de ses malades, composait sur la médecine et sur la diététique , des ouvrages que nous regrettons encore.
Nul doute que , dès les premiers temps , il n’y eût des médecins de profession, quoicpie Thistoire ne présente que quelques noms plus illustres que les autres , ou qui , rattaehés à quelque circonstance particulière , ont échappé à l’oubli par uii heureux hasard (i). La médecine est un art muet, a dit Virgile , et les artistes habiles qui la pratiquent sont plus souvent récompensés par le souvenir de
(l) a On ne doit attribuer, dit Goguet (de l’origine des lois, des arts et des sciences, tom. V , p. i83), l’ignorance où nous sommes des noms et de la capacité de ceux qui ont cultivé la médecine , depuis les enfans d’Esculapç jusques à Hippocrate , qu’aux temps auxquels iis ont vécu. L’histoire de ces siècles est très-confuse et très-défectueuse. Les médecins ne sont pas les seuls qui aient lieu de' s’en plaindre. Il ne se présente que trop d’occasions de s’en convaincre , par rapport à bien d’autres objets. » Voyez aussi Le Clerc, Histoire de la médecine, i,® partie, üt. Il , c,
leurs malades, que par les bruits d’une vaine renom* mée. Heureux même les médecins dont on parie peu ! Il faut le dire à la honte de l’histoire : elle n’a conservé que les noms de ces conquérans et de ces dévastateurs qui ont bouleversé les sciences et le monde. Les savaiis observateurs , les princes modérés, les nations sages et tranquilles ont été obligés de céder la place aux systématiques hardis, aux souverains ambitieux, aux nations guerrières et turbulentes serait-il donc vrai qu’il fallut faire beaucoup de mal aux hommes pour qu’ils se souvinssent de nous ? Et de nos jours , combien d’excellens médecins n’y a-t-il pas , qui sont répandus ou cachés dans les villes et les campagnes , et dont l’histoire taira les noms et les services ?
Nous allons recueillir les témoignages de l’antiquité sur l’existence des médecins dès les âges les plus reculés. Dans la Genèse, Joseph ordonne aux médecins égyptiens , d’embaumer le corps de Jacob (ï). Ces médecins me paraissent être les pastophores , qui étaient réellement chargés de ce soin , ainsi que de toute la partie mécanique de la médecine. Moïse établit dans ses lois , que si deux hommes se battent , et qu’il y en ait un de blessé, l’aggresseur rendra à celui-ci tout ce qu’il lui en aura coûté pour se faire guérir (2) : mercedem mediçi solvet , dit la paraphrase chaldaïque sur ce verset. Ce serait donc à tort qu’on aurait prétendu que , chez les Hébreux , les lévites seuls étaient
(1) Gen, c. 5o. v, 2.
(2) Exod» c, ar. y. 39»
chargés du soin des malades , et que Ton n^employail que des purifications et des pratiques religieuses. On a confondu les maladies que le législateur s’était réservées, avec celles qu’il abandonnait aux secours naturels. D’ailleurs , des précautions d’isMement qu’il consacrait à sa manière , n’étaient pas contraires à l’adrainistratioii de tout remède. Voici le passage qu’on lit dans l’Ecclésiaste • il est remarquable par une sage alliance de la philosophie et de la piété :
« Honorez le médecin par le besoin que vous pouvez avoir de lui j car c’est le Très-Haut qui l’a créé. »
« La médecine vient de Dieu , et elle mérite d’étre comblée des présens des Rois. »
« La science du médecin l’élèvera en honneur ^ et lui attirera les éloges des grands. »
« C’est le Très-Haut qui a fait naître du sein de la terre tous les remèdes , et l’homme sage n’aura point d’éloignement pour cet art. »
« Dieu a fait connaître aux hommes la vertu des plantes. Le Très-Haut leur en a donné la science y afin qu’ils l’honorassent dans ses merveilles. »
(( C’est par elles que Dieu même calme les douleurs, et détruit les maladies. Ceux qui connaissent cet art , en font des compositions salutaires , des onctions propres à rendre la santé, et en varient les préparations en mille manières différentes. î>
« Mon fils, ne vous abaiidoiinez pas vous-même dans la maladie , mais priez le Seigneur , et il vous guérira. »
« Offrez à Dieu des victimes pures et parfaites J ®t appelez le médecin. »
« Car c’est le Seigneur qui Ta créé ,* qu’il n# vous quitte pas , son art vous est nécessaire (i). w
Salomon avait écrit des traités sur les plantes et sur les animaux , et il se plaignait que de sou temps l’on faisait trop de livres. L’histoire naturelle était donc cultivée à cette époque *, la médecine devait l’être : c’est à celle-ci que celle-la doit toa** jours sa première origine et ses progrès.
Les historiens racontent qu’il n’y avait aucun pays où les médecins fussent en aussi grand nombre qu’en Égypte. Il y en avait pour les maladies des yeux, de la tête, des dents , etc.; les affections internes avaient aussi les leurs* Il est à croire cependant qu’il y avait , en même temps, des médecins qui saisissaient l’art dans son ensemble. Une mutilation absolue est aussi impossible à exécuter, qu’elle serait absurde à concevoir. Homère remarque' que tous les Égyptiens étalent médecins ; et ils devaient l’être d’apr s ce régime sévère auquel la loi les soumettait, cette médecine de précaution à laquelle ils étaient astreints tous les mois.
Il parait que , de temps immémorial , l’art des accouchemens constituait une profession particulière confiée aux femmes. D’après les termes dont se sert Moïse, les sages-femmes Égyptiennes faisaient usage de quelque machine propre à faciliter Tac-*
(ï) Ecclësiast. c. XXXVIIL
eoucbement : c’etalt , autant qu’on le peut con-*‘ jectiirer , une espèce de chaise sur laquelle elles faisaient mettre les femmes au moment du travail.
Les Grecs eurent des médecins bien avant Hip-^ pocrate. Nous allons citer les plus fameux : les ancêtres d’Hippocrate , Hippolochus fils de Poda-^ lire , Sostrate I , Dardanus y Ciéomytidée I , Crisamis I , Théodore I, Sostrate II, Crisamis ciéomytidée II , Théodore II , Sostrate III ^ Nébrus, Gnosldicus , Ghrysus , Elaphus , Hippocrate, Héraciide , Nicomachus , et Gorgasus , fils de Machaon ; Zaniolxis , Pythagore , Démocède ^ Polyclète , Alcméon, Empédocle , Pausanias, Mé-^ trodore de Cos , Epicharme , Eudoxe , Timée ^ Héraciite , Démocrite , Diagoras , Acron , Apollo? iiides , Antigènes, Ægimus , Euryphou, HérodicuSj, Iccus, Alexias , etc. Les médecins contemporains d’Hippocrate sont plus connus et plus nombreux ^ on mentionne Phœon , Philistion , Ariston, Phérécydes , Pythoclès, Philétas , Acuménus, Pittalus , Archidamus , Méton , Eryximachus , Ctésias de Gnide. Du temps de Solon (XLIII.® olymp. , 6oB ans avant J.-G.), il y avait déjà des médecins à Athènes.
Chez les Romains , au rapport de Pline , il n’j aurait pas eu de médecins à titre avant Fan 600 de Rome ; mais Denys d’Plalicarnasse dit en passant , que, trois cents ans après la fondation de cette ville, une horrible peste ayant régné , le nombre des médecins se trouva trop petit relativçiïlÇUt à celui des malades.
L’on volt donc que, dès les temps les plus anciens, il y a eu des médecins, et que c’est à tort que Tou dit que ia médecine n’a été, chez pi'esque tous les peuples jusques à Hippocrate, qu’un ramas de pratiques superstitieuses et de jongleries sacerdotales. Je ne nie point que, dans les âges primitifs , on n’inslstàt beaucoup sur ces pratiques ; mais j’admets que peu à peu et de très - bonne beiire , les moyens naturels furent de plus eu pins employés. La plupart des historiens n’ont pas assez distingué les temps. C’est ainsi que Strabon raconte que , chez les Égyptiens, on exposait les malades sur les places publiques : ce qui n’est vrai que pour les âges les plus reculés, Diodore rapporte encore, qu’on les faisait coucher dans les temples , aOn que l’oracle leur révélât , pendant leur sommeil, ce qu’ils devaient faire pour obtenir leur guérison. Mais tout prouve que si cette coutume existait, elle n’était ni générale, ni exclusive. Dans Hérodote et dans les auteurs les plus anciens , ou ne trouve rien qui autorise à croire que les Égyptiens missent en usage des pratiques superstitieuses dans le traitement des maladies. Je ne garantirai pas cependant que le peuple sur-tout , les prêtres et même les philosophes ue les associassent quelquefois à la médecine naturelle. Ou a confondu les temps de gloire avec ceux d’humiliation. L’Égypte devenue esclave se déshonora par tous
les travers de l’esprit humain , comme il est arrivé aux autres nations , dans les mêmes circonstances ; et les Égyptiens des derniers temps n’entendaient
plus ni leur langue , ni leurs cérémonies , ni leurs antiques sciences j ils ne faisaient que réver sur leus souvenirs.
C’est ainsi que, pour ce- qui regarde les Grecs, ou aurait tort de conclure que leur médecine était tout© superstitieuse , de ce qu’elle l’était quelquefois ; qu’ils n’avaient pas des médecins , de ce qu’ils avaient des prêtres d’Escuiape ; et que l’on ne recevait pas les remèdes des uns , de ce qu’on obéissait aux oracles des autres. Jusque dans les derniers temps, et sous les yeux des plus grands médecins , les prêtres exploitèrent la crédulité publique. Sous Adrien même , le philosophe Aristide se montra le modèle d une superstition aveugle et stupide. Pergame avait un temple d’Escnlape eu grande ïréputcation du temps de Galien ; l’illustre médecinpréconise le Dieu de sa patrie, et ajoute foi à ses prétendues révélations. 5
On n’a pas assez distingué les prêtres des médecins,' les temples d’Escuiape des Écoles de médecine. Il y avait un très-grand nombre de temples dans la Grèce , et il n’y avait que cjuelques Écoles proprement dites ; les uns n’étaient donc pas les autres. Que les Écoles se fussent fo rméesàcôté des temples, cela 11 est nullement étonnant, il en a toujours été ainsi pour les temps anciens et modernes. Esculape était regardé par les prêtres comme un Dieu , comme un médecin par ses confrères ; il ne fut déifié que eliiquantè ans après sa mort ; encore meme son temple n’était-il, dans le principe , qu’un témoignage de gloire et de^ reconnaissance , élevé par ses neveux*
Î^eu-à-pea sa réputation divine s’accrut *, è lon§inqii& njeneratio.
Croit-on qu’Hippocrate ait jamais recueilli et expliqué les songes des malades ? Ne s’exprime-til pas franchement sur toutes ces jongleries? Ne reconnaît-on pas aisément y d’après les écrits qui nous restent , que ce grand homme , ainsi que Polybe et Thessalus , étaient de vrais médecins ; peut-on penser qu’ils ne le fussent que de quelques jours , et qu’ils eussent été les premiers à avoir renoncé à vivre de i’autel ?
îl parait que les Asclépiades médecins se rapprochaient beaucoup des Périodeutes. Hippocrate parcourait les villes de la Thessalie et de la Tbrace. Plusieurs passages des livres de Gos prouvent que ses élèves pratiquaient la médecine de la même manière : voyez entr’autres le traité De aère y locis et aqids, «’
Bans les temps primitifs, les Rois avaient leurs médecins à titre. Polyclète l’était de Phalaris , tyran d’Agrigente ; Apoilonides de Gos était médecin d’Aniytis, fille de Xerxès (LXXÎX.® oîymp. )» Hérodote le range parmi les médecins célèbres de son siècle -, il y avait donc une concurrence établiCo On avait des médecins d’armée j leur institution remontait même très - haut. Machaon et Podalire peuvent être considérés comme ayant eu ce titre dans i’aroiée des Grecs au siège de Troye. Ou doit le penser d’après l’idée qu’on avait d’eux : « le fils d’Escuîape , dit Homère , habile à enlever les traits qui restent dans les blessures ou k verser u»,
i)aiime salutaire ^ vaut seul un grand nombre de, guerriers (i), » Les deux frères se consultaient réciproquement dans tous les cas , comme l’assure . Diodore de Sicile (^2); et selon cet historien , ils acquirent une telle réputation , qu’on les dispensa de prendre part aux combats. Xénophoii parle des médecins militaires. Sprengel croit , il est vrai , qu’on les appelait seulement après la bataille pour panser les blesses j mais cette circonstance seule ne prouverait pas qu’ils ne suivissent rarmée^ et ne lui fussent spécialement attachés. Tous les médecins 11 ont pas le courage des médecins français > qui portent leurs secours au milieu des combats. Xénophon rapporte que Cyrus , lorsqu’il prépara ses expéditions , fit le choix des médecins les plus habiles, et approvisionna son armée de toute espece de lemedes. Il est possible que le guerrier philosophe , dans un ouvrage qui est plutôt un admirable roman qu’une histoire fidèle , ait indiqué plus ce qu il fallait faire, qu’il n’ait raconté ce que l’on faisait réellement chez les Perses. Il est très-sûr que , pour son compte , il ne négligeait rien sous ce rappoit , comme il eu donna tant de preuves dans sa fameuse retraite des dix mille. Quand ce général trouvait des malades ou des militaires blessés , il les faisait transporter sur- le-champ aux bagages , par les valets de l’armée ou par des soldats f selon l’urgence des, cas. Ce grand homme
(1) ni ad. c. Xfi
(2) Liv. IV.
JO
ayant eu , à la suite d'un combat, un trop grand nombre de blessés à conduire au milieu des poursuites de l’ennemi , séjourna pendant trois jours dans le premier village qu’il trouva sur sa route , y installa ses malades , et détacha de son armée huit médecins pour les soigner (i). Lycurgue avait mis des médecins auprès de ses soldats ; ils devaient se placer au centre de l’armée avec les commissaires des guerres , afin qu’ils pussent remplir plus aisément leurs fonctions (2).
L’auteur du traité De medico dit que , pour se rendre habile dans le traitement des blessures , et notamment dans l’extraction des dards , l’on doit suivre les camps. Quand les Athéniens envoyèrent des troupes en Sicile , Hippocrate leur donna son fils Thessalus pour médecin , et voulut qu’il fît le voyage à ses dépens. Malgré le mauvais succès de l’expédition , les Athéniens honorèrent Thessalus d’une couronne d’or à son retour, après trois années de service.
L’Égypte avait ses médecins des pauvres ou plutôt des médecins publics. Au rapport de Diodore, il n’en coûtait rien aux Égyptiens pour se faire traiter, quand ils étaient à la guerre , ou quand ils voyageaient dans le royaume. Il y avait des mé-
(1) Xenopîi. T)c expedîl, Çyri,
(2) Sunt autem hi (qui ad tahemaculiim puhlicum pertinent') qiiicunque contuhernio cum paribiis iituntur , et auspices et wcdici et tihicines et copiarum apud impedimenta prœfecti, Xeaoph. ët rept laced.
decîiis payés des deniers publics pour prendre soin de ceux qui tombaient malades dans ces occasions (i). Un solisi aussi paternel de la part du Gouvernement indique une hante civilisation , et une culture avancée de la médecine elle-même.
Depuis très-long-temps, quand Hippocrate parut, les médecins visitaient les malades. On a fait remonter l’institution de la médecine clinique à Esculape j il, faudrait lui donner une origine bien plus reculée. Le premier jour qu’il y eut un malade qui ne put aller trouver le médecin, celui-ci dut venir chez^ le malade , et dut être , si l’on veut , l’inventeur de la médecine clinique.
Au siècle d’Hippocrate, on connaissait les consultations de médecine. L’auteur du traité De j)r œceptionibus en parle expressément comme d’une chose déjà ancienne. Il y avait meme des médecins qui avaient la prétention de les refuser , ou de ne les appeler que fort tard, et qui les déshonoraient par les écarts de leur amour-propre.
Il paraît que les médecins formaient alors des espèces de Collèges. Les nations de l’antiquité avaient une législation médicale qui manque aux nations modernes les plus civilisées. II fallait donc que les médecins se réunissent pour décider des contraventions an code médical, et qu’ils fassent régulièrement constitués.
(i) ^Ti BxpcditioTic hêllicâ ûiit xntTCi pcilrioB Jihcs pitc^vindtioïi? alsque mercede curant ur ^ medici enim annonam ex puhlico piunt. Diode Sirik
Au rapport de Diodore, lorsque les médeciïk^ Égyptiens suivaient les règles légales, ils étaient à l’abri de toute poursuite, lors même que le malade venait à périr ; mais s’ils s’en écartaient , ils devenaient responsables de l’évènement , et pouvaient être punis de mort, si le malade succombait (i ).
Aristote cite une loi d’Egypte , par laquelle il leur était défendu , à moins qu’ils ne voulussent le faire à leurs risques , de remuer les humeurs , ou de purger avant le quatrième jour dans les maladies aiguës (2). On s’est élevé contre cette législation , et on a soutenu que , résultat de l’ignorance la plus aveugle , elle consacrait celle - ci à jamais et arrêtait les progrès de l’art. Mais l’on doit observer que le même esprit de rigorisme régnait dans toutes les institutions de l’Égypte , et que ce peuple n’en était pas moins parvenu à un très-haut degré de civilisation. En général, les législateurs anciens donnaient le plus grand empire à la loi ; pour eux rien n’était indifférent, et ne devait être abandonné au caprice des individus. D’ailleurs , n’y avait-il pas plusieurs ordres de médecins? La loi ne regardait-elle pas seulement les Pastophores , dernière classe de prêtres , chargée de toutes les opérations mécaniques du sacerdoce , c’est-à-dire , les officiers
de santé de l’Egypte ? Cette conjecture s’appuie sur l’autorité de l’auteur de V Histoire pragmatique de la Médecine : « les Prophètes , dit-il , prédisaient
(1) Diod. , liv. V.
(2) JJe repuhl. , lib, lîî, c. i5.
tes chaiigemens et les terminaisons des maladies , et les prêtres inférieurs les traitaient strictement d’après les règles qui leur étaient prescrites dans les livres d’ÎIermès (i). «
Le code médical était le résultat de l’expérience des siècles; il avait été composé par une association nombreuse de médecins du premier mérite : medicinam ex lege scrdptâ per multos^ ab antiquo ^ medicos illustres concinnatam applicant ( 2). Il y avait donc en
Egypte, de temps immémorial , de grands médecins , ainsi que des livres de médecine (3). Platon semble
(2) Trad. de M. Jourdan , t. I , p. 58.
(•2) Diod., 1. c.
(3) Le livre sacré, Ernhre ^ avait été fait en partie , à ce que l’on prétend, d’après les connaissances gravées sur les colonnes de Tliaut, et dès l’épOque où l’on commença à écrire sur le papyrus, rc II est infiniment probable , dit Sprengcl , que ce livre contenait le recueil des observations séméiologiques faites jusqu’alors ; caries médecins des temples d’Egypte s’eu servaient pour prédire silesma- ‘ladies devaient se terminer par la guérison ou par la mort. Diodore nous laisse à penser qu’ils établissaient principalement leurs diagnostics sur la position des malades dans leurs lits, position qui fournit en effet des signes d’apres lesquels on arrive, dans bien des cas, à des résultats plus précis qu’eà l’aide de tons les autres réunis, » One. cit. p. 33.
« On doit regarder les Egyptiens , dit Goguet ( ouv. cit, , l, IV, p.92), comme les premiers qui aient réduit en principes et assujéti à de certaines règles , les pratiques vagues et arbitraires auxquelles on s’en était tenu pendant bien des temps. Ils passaient dans l’antiquité pour avoir cultivé la médecine , plus anciennement et plus savamment qu’aucun autre peuple (Homère, Socrate , Pline , Clément d’Alexandrie ). » Suivant Pline et Strabon , Hippocrate aurait puisé dans les registres publics une très -grande partie de scs connaissances. Ces livres, selon et slernier , iraitaieut spécialement du régime. JXousne p'ouvons par-
insinuer que, de son temps, les médecins d’Athènes dirigeaient le traitement de leurs malade» d’après ecrtaiiis préceptes qui leur étaient tracés, et qu’ils étaient responsables envers l’état des morts causées par leur négligence. Ce qu’on lit dans Aristote , vient à l’appui de cette première conjecture. Selon lui , les médecins ne rendaient compte de leur conduite qu’à leurs collègues. H y aurait donc eu un Collège de médecine à Athènes. Observons , cependant , que l’auteur du traité De arte dit, que la médecine est la seule profession où les délits ne soient punis que par l’infamie , et c’est à cette impunité qu’il attribue le grand nombre de charlatans c[ui désolaient les villes de la Grèce. La distiinctioîi que cet auteur met entre les bons et les mauvais médecins, et les qualités qu’il exige des premiers , suiliraient pour prouver la perfection de Fart à cette époque ; d’ailleurs, les traités De arte et De priscà medicinâ sont consacrés à établir son existence. Dans la préface des traités Prœdictorum lib, //, De 'victûs ratione in a cutis y De aëre , locis et aqiiisy l’on revient souvent sur les caractères qui signalaient les vrais médecins. Il ne faudrait pas avoir iules ouvrages d’Hippocrate, pour penser un seul instant que la médecine et les médecins n’existaient que depuis peu de temps à cette époque.
Un passage de Xénophon prouverait que les jeunes
tàger en entier cette ide'e de Strabon , mais ce fait n’en e'tablirait pas moins les relations que la médecine d’Hippocrate a pu avoir avec celle de l’Egjpte. Nous retrouvons la loi Egyptieaiie, citée par Aristote, dans les aphorismes d’Hippocrate»
médecins , avant de s’établir sur le territoire dé la république d’Athènes , étaient obligés d’en demander la permission dans un discours public, où iis faisaient connaître la manière dont ils avaient pratiqué cet art jusqu’alors , et quels avaient été leurs maîtres. Sans doute que le peuple n’intervenait que comme témoin J les Grecs aimaient beaucoup plus que les nations modernes à se mêler de leurs affaires , et celles-ci n’en allaient pas plus mal. Il est à croire que le Collège seul des médecins devait être chargé de l’examen des candidats. Hjginus dit qu’il existait, chez les Athéniens, une loi qui défendait aux esclaves l’exercice de l’art , réservé exclusivement aux hommes libres. Les Grecs avaient donc senti l’importance de la médecine , et celle - ci avait dû. déjà se rendre digne d’une confiance aussi honorable. On a prétendu peut-être à tort, sur un passage d’Aristote, que le code d’Athènes distinguait trois classes de médecins publiquement reconnus: les architectes, les démiurges, et ceux qui se livraient à la culture de l’art dès leur tendre jeunesse. Mais lors même qu’il ne serait question que d’une distinction imaginée par le philosophe , et non d’une classification autorisée par les lois de l’état, ce passage ne tendrait pas moins à faire penser que la médecine était assez cultivée pour que l’on pût concevoir l’existence d’artistes de différens ordres.
On objectera, peut-être , que les institutions et les lois que nous avons rappelées sont postérieures à Hippocrate. Mais il est à remarquer que les auteurs
qui en font mention , et qui sont plus ou moins rapprochés du médecin de Cos (Platon et Xénophoii nacpiirent avant sa mort ), n’en parlent que comme de choses établies depuis une époque qu’ils ne fixent pas. L’on peut ajouter qu’ils en parlent en passant et comme par hasard; ce qui autorise à croire que, si nous n’en savons pas davantage sur ee sujet, il ne faut s’en prendre qu’au peu de renseignemens qu’on nous a laissés , renseignemens qui portaient d’ailleurs sur des points' que l’on ne devait pas traiter ex‘ j)rofesso<^
11 y avait des Écoles de médecine; elles étaient meme multipliées. Dans un espace assez resserré, l’ou comptait celles de Prliodes , de Cos et de Guide. L’époque précise de leur fondation se perdait dans
la nuit des temps. L’Ecole de Rhodes était très-ancienne , et celle de Cos suivait le fil des générations qui l’avaient illustrée jusqu’à Esculape. Hérodote signale plusieurs autres Écoles de médecine qu’il dit être très - fameuses , et entre autres celle de Cy rêne et de Crotone. H ne faut pas oublier encore celle d’Italie établie à Agrigeute , et qui dut sa naissance, à ce que l’on croit, à Pytbagore , 55o ans avant J.-C. Toutes ces Écoles qui llorissaient en même temps , et qui , rapprochées par les distances , se surveillaient et s’excitaient réciproquement , durent hâter les progrès de la médecine. Galien (i) dit qu’avaot Hippocrate les descendans d’Esculape traitaient les maladies suivant des règles confirmées
par de nombreuses guérisons , et que leurs trois Ecoles se félicitaient à l’envi de plusieurs excellentes découvertes.
Nous n’avons que peu de détails sur la manière dont on y enseignait la médecine ^ pour nous assurer du véritable état de la science. Quelques traités faussement attribués à Hippocrate , mais qui appartiennent à son École , et dont on ne peut pas du moins contester l’antiquité , nous donneront quelques documens précieux. Le disciple se liait avec le maître par un serment solennel ( jiisjurandiim Hipp. ). On aurait une idée bien fausse de cette initiation ^ si l’on n’y voyait que le mystère de la superstition et de l’ignorance. L’on considérait la médecine comme une chose sacrée, et les choses sacrées n’étaient réservées qu’aux âmes pures. Des sages avaient donc reconnu, de trèsbonne heure , c|ue la médecine peut être un instrument très-dangereiix dans les mains de l’ignorance et de la stupidité , de la négligence ou de la scélératesse. Ils avaient senti que les formes sévères d’une initiation relimeiise devaient interdire son étude , à ceux qui y apportaient un cœur pervers, des facultés bornées , ou une volonté paresseuse. Nos réceptions, pour être plus faciles, donnent-elles plus de garanties? Que de conditions n’exigeait - on pas du néophyte ! On lui demandait des mœurs irréprochables et des talens naturels*, l’on voulait qu’il eut commencé jeune à étudier la médecine (i) ,
(î) a Je plains ceux qui ont commencé tard leur cducation
et qu’il eut déjà fait paraître un goût prononcé pour l’etude j on avait donc beaucoup de choses à lui enseigner (i). On recommandait sur-tout à Téiève de choisir avec discernement le lieu de ses études ; il y en avait donc un grand nombre : et quel était celui que l’on désignait ? Était-ce une École où l’on put apprendre l’Anatomie , l’Histoire naturelle , la Chimie , la Physique, la Mécanique, les Matuematiques , telles du moins, que ces sciences étaient cultivées à cette époque? On envoyait le candidat dans une Ecole toute pratique. L’on voulait que le maître eut un lieu approprié aux opérations chirurgicales , et qu’il eut à sa disposition tout ce qui lui était necessaire à cet effet j car U parait
medicale, dit l’autenr du traité intitulé Præceptiones. La connaissance de Fart ne s’acquiert que par une expérience qui remonte très-haut dans l’avenir. Les médecins qui ont appris dans im âge avancé . sont pour les malades une véritable peste * ils les trompent , ne pouvant les guérir ; ils ne savent pas dednir les maladies, ni parler avec clarté auprès du malade, ou des assista ns. Pour moi , si je me trouvais avec ces sortes de gens auprès des malades, je ne les interrogerais pas sur la méthode rationnelle qui dépend de la connaissance de l’art qu’ils n’ont point , mais j« leur demanderais leur avis , car ils peuvent bien saisir le caractère delà maladie* et quoiqu’ils soient nécessairement ignoraus, étan| privés de la connaissance des dogmes et des principes généraux , je pense qu’on peut tirer parti de leur expérience : et quel est celui qui peut prétendre à la connaissance entière de dogmes si multipliés , s’il ne s’appuie sur l’expérience la plus étendue? a (i) c L’art est long et la vie est courte. » Après une pareille maxime, que le vieillard de Cos met en tète de se» iramortellets lois, comment a-t-on pu dire que la médecine ne venait que de naître? II est très-remarquable qu’ilippcsrate rçvîeat tr.ès-someeli
éür cette étendue de l’arr.
que les opérations étaient faites dans la maison du chirurgien et sous les yeux des élèves.
L’on peut voir dans le traité De medico , quels étaient les instrumens et les secours d’une Ecole de médecine : ce ne sont pas tout-à-fait ceux que nous trouvons dans nos conservatoires. Comment s’y faisaient les leçons ? Un professeur montaitil en chaire , et dissertait - il pendant une heure sur un point théorique , per|^is ou non à l’élève de l’écouter ? Il n’y paraît pas. Le maître conduisait le disciple au lit des malades \ il examinait , il réfiéchissait , il ordonnait et opérait sous les yeux de celui-ci j l’élève restait auprès du malade, et il pouvait , quand il était assez instruit , suppléer le maître absent dans certaines occasions pressantes. Il paraît que , comme dans nos Ecoles cliniques si tard Instituées , les jeunes gens étaient d’abord auditeurs passifs, et qu’ils devenaient ensuite actifs. Pour ne pas former des médecins routiniers, les professeurs enseignaient les principes généraux de l’art , exprimés en langage aphoristique. Il fallait que les maîtres employassent beaucoup de temps et de peine a instruire les disciples , puisque ceux-ci s’engageaient par serment à rendre non-seulement le meme service è leurs eiifans , mais encore à les nourrir et à leur fournir tout ce qui pourrait leur être nécessaire , s’ils tombaient jamais dans le besoin. Le bienfait devait répondre sans doute à la reconnaissance. On conviendra qu’une leçon publique et commune , sans autre relation du maître avec le disciple, aurait été trop payée à ce prix. Ce
qui confirmerait encore 4’opinion que les Écoles Grecques étaient purement cliniques^ ( i) ^ c’est qii’Hippocrate et ses successeurs ne restaient pas fixés dans la meme ville. Partout où iis rencontraient des malades, ils établissaient l’École clinique. Apprenaient - ils que quelque ville de la G rèce était affligée d’une épidémie , ils y accouraient en foule , ou se distribuaient selon les besoins. Des institutions aussi sages annoncent-elles une médecine barbare ; et les nations les plus éclairées n’auraient-elles pas quelque chose à profiter en admirant de si beaux modèles ? îl faut le dire , il y a loin des Écoles de la Grèce à celles de r.Europe moderne, établies par des moines, alimentées par des savans , entretenues par des Goiiverncinens qui, les prenant au mot , les tiennent sur le même pied que les Écoles chargées d’enseigner à lire, à compter, ou si l’on veut, les sciences les plus relevées, mais toujours théoriques et de pur raisonnement. Si jamais les praticiens étaient chargés d’organiser cette partie de Tiiis-
(i) cLa bonne leçon e'maiic de l’œuvre, tout raisoniieinent qui n’est pas justifie' par l’œuvre est mauvais. Discourir et ne pas agir est un signe de vice dans l’art ; et -ces discours abstraits de'sboîiorent ceux qui les font , comme ils tuent le plus souvent ceux qui s’y fient. Les médecins qui sur ces beaux discours se persuadent qvi’ils possèdent la science-prati(jue , se de'voiîent dans l’cxcrcice de Fart , comme l’or faux se de'couvre par le feu. L’avis c|ue nous donnons ici ne sera d’aucun secours aux individus dont il s’agit , pour leur faire comprendre que la fia seule garantit la connnaisf nncc , au lieu que ceux qui ont pris la voie de l’expérience feront des progrès journaliers, à l)c décent . hais
truction publique , ne se rapprocheraient-ils pas dans leurs plans des institutions Grecques? Thierry^, Clerc et beaucoup d’autres médecins philosophes ^ ont émis des \œux analogues qui finiront sans doute par se réaliser un jour.
La médecine, du temps d’Hippocrate, passait déjà pour ancienne ; elle avait peut-être même à se défendre contre le prestige que l’envie a toujours attaché à l’antiquité , et l’auteur du livre De priscà medicinâ s’efforce de la justifier , en prouvant qu’elle se rattache aux découvertes des âges les plus reculés; témoignage éclatant par lequel il honore à la fois la médecine des temps antérieurs dont il reconnaît et proclame les grandes découvertes, et la médecine de son siècle qu’il met à sa place, d’après les idée$ les plus profondes sur le développement de l’esprit humain dans les progrès de l’art. « La Médecine , dit-il , qui existe depuis long-temps , a découvert des principes fixes et une route sure , par laquelle oa est arrrivé depuis plusieurs siècles à une infinité de vérités précieuses. Celui qui avec du talent dirigera ses recherches en partant de ces vérités connues , en augmentera le nombre. Celui au contraire qui, les rejetant , prend une toute autre voie , et prétend avoir trouvé des dogmes fondamentaux, se trompe lui-même et trompe les autres avec lui. Il n’y a nul autre moyen de faire faire de nouveaux pas à la science , que de reprendre les premiers travaux au point où ils ont été laissés. » Dans tous les ouvrages d’Hippocrate ou de son Ecole, on suppose , ou l’on rappelle cette antiquité des dogmes
de îa médecine *, ce qui justifie Tidée que nous ayons donnée de l’École de Cos ^ et l’importance que nous attachons à runité de l’art, considérée comme le critérium de la vraie doctrine.
A l’époque où. Hippocrate écrivit , l’on possédait déjà un grand nombre d’ouvrages. Euryphon, médecin plus âgé que lui^ avait publié les Gnidiennes j recueil qui appartenait à plusieurs auteurs , ainsi quole dit le vieillard de Cos , et qui réunissait les travaux d’une École entière. Malgré les reproehes adressés par le chef d’une Ecole rivale , on n’y reconnaît pas moins une observation attentive et une aversion décidée pour toute hypothèse -, d’ail» leurs, Hippocrate convient que les médecins qui avaient écrit après la publication' de ce traité, en avaient corrigé la plupart des défauts. Aux Gnidiennes l’École de Cos opposait avec orgueil les Coaques^ dont le titre et la texture annoncent également le résultat des observations d’une association nombreuse de médecins. .Le grand -■ père d’Hippocrate y avait , dit-on , beaucoup coopéré. H y a apparence que ce même auteur avait résumé les travaux de son École dans la chirurgie ; les traités De arti-» culis , De fracturis et De vulneribus capitis , qui paraissent appartenir au même auteur, annoncent une chirurgie très-perfectionnée. Dans ces ouvrages, qui ont du servir de modèle à Hippocrate, on retrouve les premiers germes de toutes les découvertes qu’on lui a attribuées exclusivement. Il y est question des crises, du régime, etc. ; on pénètre déjà dans les profondeurs du pronostic. Ou commence à
se servir de la méthode simple et sublime que 1© vieillard de Gos porta si loin. Hippocrate lui-même 3, dans les ouvrages qui lui appartiennent incontestablement , est loin de se déclarer rinveiileur de toutes ces découvertes. Au contraire , dans le Prœdictorum lih, II ^ il dit que Ton pt'ut annoncer la mort , le délire et le retour à la santé , d’aprè» ce qui a été écrit; qu’il n’est pas même très-difficile de faire des prédictions semblables , quand on a pris la peine de s’y exercer ; mais qu’il y a des personnes qui abusent des connaissances eu ce genre , parce qu’elles ne savent pas ce qui a été fait et écrit dans notre art. Quant au régime , Hippocrate se donne d’assez grands éloges sur cet objet; mais il n’en reconnaît pas moins que , très-longtemps avant lui , on avait employé la nourriture liquide , la tisane et tous les matériaux du régime; que l’on s’était déjà occupé de cette matière, mais que seulement les ouvrages qu’on avait faits n’étaient pas dignes du sujet ; il dit que les médecins différaient d’avis sur les règles à suivre , et il se glorifi® d’avoir trouvé Ces règles. L’auteur De pf'iscâ medi^ cinâ avertit qu’il faut bien se garder de mépriser la médecine ancienne, de ce qu’elle n’avait pas tout connu.
Nous avons perdu un très-grand nombre d© livres. Il parait que chaque École possédait une bibliothèque , composée principalement des ouvrages des professeurs qui l’avaient illustrée depuis sa première fondation. Gnide avait la sienne ; un certain Andréas qui, deux cent cinquante ans après
fîippocrate , avait écrit un livre sur V Origine de la médecine , capable d’éclaircir tous nos doutes , accuse le vieillard de Gos d’avoir brûlé la bibliothèque de Guide , pour dérober les traces des larcins qu’il lui reproche. Quoique cette accusation n’ait été regardée que comme une calomnie, elle n’en prouve pas moins l’existence d’un très-grand nombre de livres au siècle d’Hippocrate. L’École de Cos avait aussi une bibliothèque , Soranus l’avait dit-on parcourue (Dacier); nous n’avons que quelques ouvrages de cette collection précieuse. Dans ceux qui nous restent , nous trouvons l’indicatlon de ceux que nous avons perdus. En voici la liste : l’auteur du traité De fracturis et De articulis ^ cite comme lui appartenant , un traité des Frictions , et un autre de la Nature des glandes y qui paraît être celui que nous avons sous ce nom. Celui-ci porte, en effet, le titre promis, et ce titre est exprimé d’une manière particulière : Ttepi ad'svwv v7toixs\ir,q ^ De naturâ perfectâ et absolutâ glandularain. L’auteur De articulis promet de s’y occuper de la nature des glandes , de leur définition, de leurs maladies et de leur infiuence sympathique; et ce sont ces mêmes objets que l’on trouve dans l’ouvrage De glandidis. On n’oublie
pas d’y mentionner les glandes axillaires, à l’occasion desquelles l’auteur De articulis indique son traité De glandulis il renvoie. Ce même auteur
rappelle un traité des Plaies de tête ;
Un second très-détaillé sur la nécrose en général ;
Un tro isième sur les autres espèces de maladies , «ans doute chirurgicales ^ dans lequel il devait
s’occuper des symphyses de la mâchoire supérieure;
Un autre où il devait exposer quelles sont les parties qui aboudent en sérosité et qu’on peut ouvrir impunément ; et quelles sont celles qu’on n’ouvre pas , sans s’exposer à donner la mort , on à causer de très-grands maux ;
Un traité des Maladies des poumons ;
Un autre sur les sympathies.
L’auteur du livre De medico cite , comme fait par lui, un traité sur les tumeurs et sur les moyens de procurer leur coctioo ; un second sur les plaies et les ulcères , et un troisième sur l’extraction des dards.
L’auteur De septimestri partit promet un traité .sur les différentes révolutions des âges;
Celui De aj^ectionibus renvoie à un livre des remèdes qui appartenait sans doute à l’École ellemême.
Dans le siècle où parut Hippocrate , l’on remarque une activité singulière de l’esprit d’observation dans toutes les sciences en générai , et dans la médecine en particulier. Tandis que les Périodeutes dégageaient de plus en plus celle-ci de l’empirisme rétréci des premiers âges , les philosophes devenaient observateurs ; et les titres de certains ouvrages de Démocrite prouvent qu’il n’était point entièrement étranger aux détails de l’art (i). Peu à
(i) On comptait parmi ses ouvrages trois traités des Maladies ■pestilentielles , un livre des Pronostics , de la Diète ou de la Sÿiens« d« la uiédecinÇf de la Pièt^re^ de la Xqux^
peu plusieurs Pytliagorlciens , renonçant aux praiî» qiies secrètes de leur École et à ses principes hypothétiques , devinrent des médecins très- distingués. Du temps d’ïsocrate , on ne les reconnaissait déjà plus pour les descendans des anciens Pythagoriciens^ et ils n’y perdaient peut-être pas. La routine même
des gvmnases s’éleva à la noblesse de l’art raisonné
de modifier la santé et les maladies par les difFérens exercices. Des hommes éclairés étaient à la tête des établissemeiis de ce genre. Hérodicus ne créa pas sans doute , comme on l’a dit, la médecine gymnastique? elle existait avant lui-, mais il est très-sur qu’il la perfectionna et lui donna une forme systématique. Il parait J suivant Hippocrate, que l’oii possédait alors un grand nombre d’ouvrages sur la médecine gymnastique (ï). Iis présentaient les travaux de l’observation la plus sévère , poussée meme jusqiies à une sorte de superstition scrupuleuse. Dans le traité De priscà medicinâ , on préconise les découvertes journalières faites sur le régime par les chefs de ces Écoles , d’après la méthode fondamentale de la vraie médecine, qui est, selon lui, l’observation de ce qui est utile ou nuisible au corps vivant.
C’est ainsi qu’on voit naître l’aurore du plus beau jour qui éclairera à jamais la médecine. En montrant comment Hippocrate a pu se former , nous sommes loin de vouloir rien diminuer de sa gloire ; il n’en est que plus grand , puisqu’il s’est élevé si Laut au-dtssus de si grands hommes , et qu’il a
(i) Prœdicîomm lib. 11,
perfectionné la médecine , qal était portée à iin tel degré de splendeur. On conçoit ainsi le génie d’Hippocrate; j’oserai dire plus, on entrevoit l’espérance et les moyens de reproduire quelque chose de ce personnage étonnant. Le plus souvent , on le représente comme un prodige qui n’est fait que pour humilier l’amour-propre et le condamner au, désespoir de ne pouvoir en approcher.
Nous commencerons par exposer la logique d’Hippocrate. On a trop insisté sur les dogmes qu’il a établis, et pas assez sur la philosophie qui l’a dirigé. Ou croit trop souvent avoir présenté sa doctrine , lorsque Fou a rappelé quelques-unes de ses idées sur les altérations des quatre humeurs qu’il n’a jamais formellement admises; sur la coctioii, sur les crises et les jours critiques qu’il ne prenait pas dans le sens rigoureux qu’on lui a attribué ; sur le pronostic et sur le régime dont il était loin d’étre le seul inventeur. On a reproduit le matériel de ses ouvrages , et non fait revivre cet esprit qui les anime et leur assure l’immortalité.
Eclairé par l’inspiration de son génie, ou plutôt parla contemplation des faits et par l’excellent esprit de notre art , Hippocrate établit les vrais principes sur l’origine de nos idées. « Il faut tirer toutes les règles de la médecine-pratique, non d’une suite de conséquences , cpielque probables qu’elles puissent cire , mais de l’expérience dirigée par le raisonnement. Le jii gement est une espèce de mémoire qui rassemble et met en ordre les impressions reçues par les sens ; car , avant qu.e la pensée se pro-
diiîse , les sens ont éprouvé tout ce qui doit îât former , et ce sont eux qui en fout parvenir les matériaux à renteiidement. Je dis donc , que le raisonnement ne doit être fondé que sur les phénomènes , et qu’il doit s’en étayer dans toute sou étendue. Le jugement doit consulter la mémoire , pour qu’elle lui présente les phénomènes dans leur ordre de succession. La Nature a plusieurs causes cachées des changemens qu’elle nous offre , les phénomènes sensibles manifestent ces causes auxquelles ils sont enchaînés par les liens de la nécessité. C’est par cette vole seulement que l’esprit s’élève à la vérité (i) ; tandis que toutes les fois que les raisonnemens ne sont pas un enchaînement de sensations, mais seulement une suite de suppositions vraisemblables , on tombe dans des jugemeiis d’une fâcheuse conséquence. Ceux qui exercent la médecine sur de tels principes , en d.oIvent être punis par de mauvais succès (2). »
Ces dogmes lumineux sur la génération de nos idées, sont tout autrement précis c[ue la maxime tant célébrée d’Aristote : iiihil est in intellectii quod non priîis faerit in sensu ; maxime qu’il n’a fait qu’émettre en passant , et dont il parait qu’il a été loin de connaître la valeur et l’usage , comme cela est arrivé à plus d’uu de nos métaphysiciens.
(1) Cette doctrine sur la manière par laquelle nous remontons des effets aux causes, et nous constatons par les phe'nomènes l’existence de celles-ci, quelque cache'es qu’elles soient, est la même que celle qui a été si bien développée par Barthez : Voj. ï^ouv. Elémensetc. 5 et la première section de cet ouvrage, p. 79.
(2) P rœceptlones.
C’est ainsi que Platon disait que le jugement joint à des sens aussi fins qu’exercés , et devenu une même chose avec eux, était la source de toute vérité (i) , quoiqu’il ait oublié si souvent ce principe. Hippocrate développe , au contraire , toute sa pensée. Il voit que l’on ne doit point procéder d’après des raisonnemens qui ne seraient que des potbèses ou des énumérations incomplètes des phénomènes. Les vrais raisonnemens ne sont, selon lui, que le souvenir bien ordonné des circonstances connues par les sens , de ces sensations même généralisées , et rendues abstraites par la réflexion qni les rassemble , et reproduites par la mémoire qui les conserve dans leur ordre naturel de succession dans leurs antécédens et dans leurs conséquens , c’est-à-dire , dans cet ordre qui manifeste rencbaiiiement intérieur qui lie les phénomènes ^ et qui représente les ressorts secrets qui les unissent et les déterminent: ce qui est la seule voie par laquelle nous pouvons connaître leur action , sans pénétrer dans leur mécanisme. La Nature a des causes de ses mouvemens ou de ses changemens -, les phénomènes seuls nous manifestent ces causes. Ainsi, Hippocrate tient un juste milieu entre cette métaphysique empirique , qni s’arrête dans la sensation même et ne peut pas se détacher d’elle par la réflexion, pour s’élever aux dogmes de la science, €t entre cette métaphysique d’abstraction , qui cherche les principes dans les idées innées ( Des-
(i) De ïe^ibus^ Ub. XIL
cartes), dans l’action delà divinité (MalleLraiiche),. dans les formes logiques de rentendenieut (^Kaiit) , dans des notions abstraites et vides de faits , ou dans des distinctions puériles de mots ( la scolas-
tique). Il fait sentir la liaison qui unit les idées les plus abstraites aux sensations les plus matérielles, les lois les plus générales aux faits les plus particuliers. Nous osons l’assurer , nous ne conïiaissoiis aucun système d’idéologie, ancien ou moderne , qui nous paraisse aussi exact et aussi simple que celui qui nous est présenté dans ces quelques lignes. Ou n’en appréciera peut-être toute la vérité que lorsque la logique de toutes les sciences, et celle sur- tout de la médecine , sera fixée à jamais. Nous ne craignons pas de le dire à un siècle qui ne rabaisse sa gloire devant aucun autre : nous ne devons pas encore entendre pieinemenl cette manière de philosopher , puisque nous ne la mettons pas toujours en usage. Nos mains grossières no savent passe servir encore d’un instrument si délicat et si parfait.
Hippocrate ne se contente point d’établir des dogmes généraux, il en fait rapplicatlon aux derniers détails de la science. Recueillir dés faits , les réunir par leurs plus grandes analogies, prendre ces analogies dans les circonstances les plus importaiîtes , tel est le moyen dont le vieillard de Cos s’est servi pour élever le plus beau mo- Bument qui existe , nous ne dirons pas seulement dans la science médicale , mais encore dans touteg^ les autres sciences.
Suivons les traces de celle marclie admirable dans quelques-uns de ses ouvrages. Heureusemeiil il nous en reste plusieurs auxquels il n’a point mis la dernière main , et où. l’on peut prendre . en quelque sorte , le génie de robservation sur le fait. L’écliafaudage est encore debout , nous pouvons concevoir coniiiieiit de si grandes masses ont été
portées à des bauleurs si prodigieuses ; le plan de l’arcliitecte et tous les instrumens dont il s’est aidé frappent encore nos regards. Le peintre de la nature est mort à côté de son ouvrage imparfait, il a laissé son pinceau et ses couleurs y nous pouvons les considérer, mais qui osera y toucber, pour achever le magnifique tableau qu’il avait si bien commencé? Ce sont sur-tout le premier et le troisième livres des Épidémies , que Ton peut faire servir à cette étude importante. A la fin de la troisième Constitution, Hippocrate pose des dogmes qu’il a sans doute puisés dans l’observation des faits particuliers qui viennent de passer sous scs yeux ; ou plutôt ceux-ci n’ont fait que rappeler ceux-là , et consacrer, par une dernière preuve , des vérités d’expérience depuis long-temps pressenties. Dans les deux premières Constitutions, qui étaient entièrement achevées, l’on, ne cite aucune observation individuelle , l’on ne mentionne aucun nom de malade , l’on ne rapporte aucune de ces circonstances singulières qui soutiennent et favorisent le souvenir , et eju’on retrouve toujours dans les histoires particulières, comme si l’auteur ne les. avait composées que pour lui seul, et pour fournisr
des matériaux à sa pensée solitaire. L’auteur trace ^ d’uiie main ferme, Thisloire générale de la Constitution; il résume , d’une manière assurée, tout ce qu’il a vu dans les divers cas. Dans la troisième Constitution, au contraire, l’on reconnaît les traits du crayon , les lignes qui marquent le dessin , et cette incertitude d’une main habile qui essaie un croquis et prélude à un chef-d’œuvre. Il ii’a point donné à ce tableau les derniers coups d’un pin^ ceau délicat, qui en arrêtent et fixent les contours; il ne l’a pas encore embelli de ces couleurs pures et animées qui en font une image vivante de la nature. De temps en temps , l’hiatoire de l’épidérnie est çoupée par des aphorismes qui ne se rattachent pas toujours à ee que l’auteur vient de dire , mais qui devaient se lier sans doute à ce qu’il venait d’observer, ou qui sont peut-être le résultat de ces associations accidentelles que saisit un grand génie sans cesse occupé de son sujet et prêt à profiter de tout pour le féconder. Hippocrate lie se montre pas asservi aux divisions scolastiques ; la nature qui l’inspire , n’emprunte point une forme aussi didactique. L’un parle selon les modèles que l’autre lui présente. Ifi semble qu’il rejetait à la fin de chacun de ses traités les observations que lui fournissaient scs notes , et qu’il n’avait pas pu faire entrer dans le corps de l’ouvrage. Car il est très -sur que des tableaux aussi précis et aussi parfaits que ceux qu’il présente, supposent une infinité d’observations de détail, recueillies jour par jour au lit des malades, et quelles
lî’ont pas pu être faites en une seule et première fo is. Cette manière de composer un livre n’a pas été du goût de quelques modernes. Mais aussi en conviendrons - nous franchement ^ ce ne sont pas des livres que les traités d’Hippocrate (i) ; ce ne
(i) Les livres de Cos appartiennent à plusieurs auteurs ; on en convient pour le traite du Régime dans les maladies aiguës. La quatrième partie qui ne tient d’ailleurs au traite' entier que parce qu’il y est toujours question du même ordre de maladies, n’est pas d’Hippocrate. On y considère le souffle Ti’vsüp.a comme la cause générale des affections morbides , hypothèse qui est postérieure au siècle de ce grand homme.
La seconde partie du traité de la Nature humaine doit être rapportée à Polybe , ou plutôt le morceau d’angéïologie qui ne fait pas même corps avec cette derrfière , est seul de ce médecin;, selon Aristote qui le lui attribue. Ainsi Galien aurait eu raison de croire ce livre un recueil de Iragmens appartenant à divers auteurs ; selon nous , il y en aurait au moins trois différens.
Le quatrième livre des Maladies o’est pas dû à la même plume que les trois premiers
Il n'y a qu’un très-petit nombre de livres qui soient didactiques , et dans lesquels le même auteur ait achevé le plan qu’il s’était proposé. Je ne connais que celui du Pronostic et celui du Régime qui soient réellement clôturés : quant aux autres , il est évident qu’ils ne le sont pas ; que ce sont des fragmens que l’on ajoutait successivement, et que l’on perfectionnait de plus en plus par des observations nouvelles , par une méditation plus profonde et une rédaction plus précise. Presque toujours, la fin parait d’autant plus imparfaite, que le commencement est plus soigné. Cette circonstance remarquable ferait présumer que les ouvrages de l’École de Cos sont le fruit du travail d’un grand nombre de médecins , et le résultat d’une réunion, prndigicase d’observations particulières. On conservait celles-ci avec le plus grand soin dans les archives de l’F^cole , ainsi que le prouvent les livres des Epidémies , rédigés avec plus ou moins d’inexactitude , et où l’on trouve même des répétitions multipliées, Ces ouvrages étaient toujours sur le métier: à mesure
sont point les discours de rhomme sur les maladies; c’est la Nature qui a emprunté le secours de nos langues pour se dévoiler à nous. Nous avons sous les yeux les maladies elles-mêmes : nous les considérons sous le point de vue le plus important ^ ou plutôt sous tel point de vue que nous voulons. L’bistoire des Constitutions est interrompue
par l’histoire des maladies , qui paraissent appar-
qu’oa croyait avoir assez de faits sur un point , on les re'digcait en lois , ou on les réunissait en traite's particuliers. L’on rejetait à la lin les principes moins e'pures, et Ton les livrait à des rreherebes' ultérieures ; c’est ce que l’on voit évidemment dans les ouvrages aplioristiqu es qui se plient le mieux à cette manière de composition. Les dernières sections des Aphorisnaes ne sont pas d’Hippocrate; elles sont le résumé des faits que l’on trouve dans des traités , qui ont été composés sans doiite avant ces Apliorismes , et qui ne sont pas du vieillard de Cos. La plupart des écrits de ce genre Unissent par des dogmes sur les maladies des femmes , et rappellent les principes du traité ex professa sur les a{rf“ctions de ce sexe : cette partie a dû être ajoutée dans tous par eelui qui avait composé ce dernier ouvrage, ou du moins postérieurement «à la publication de cet ouvrage. Telle était la marche que l’on suivait à Cos , marche si ])icn appropriée aux besoins et au génie de la médecine , et qui explique naturellement les grands progrès que cette Erole lui ht faire. Jamais peut-être ne se reproduira une association si étroitement unie dans ses membres, si longntemps prüiongv"ic dans son existence, composée de si grands hommes , animée d’un aussi bon esprit, et placée dans des circonstances aussi favorables. Hippocrate doit être considéré comme un des plus marquans parmi ces médecins, et l’éclat de sa gloire aura efTacé sans doute celui des autres, comme le soleil dérobe a l’œil les astres inferieurs ; ou peut-être que , comme seul il éclaire l’univers, Hippocrate a enveloppé toute la doctrine médiéale dans des torrens de lumière, tandis que ses coUègnos n’ont verié que de faibles rayons sur certaias pointe.
tenir à îa Constitution correspondante. Desmars a cru que cette confusion provenait de l’ignorance ou de la cupidité des copistes , quoique i’oii ne voie pas comment i’uiie a pu se méprendre à ce point , et ce que l’autre aurait eu à gagner à cette association bizarre. Cet auteur veut que le vieillard de Cos ait eu îa prétention de présenter , dans ses quatre histoires d’épidémies, le tableau complet des quatre Constitutions cardinales. C’est ainsi qu’ Aubry a dit encore que les quarante-deux histoires avaient servi à composer les Coaques , les Prénotions et les Pronostics. C’est bien mal apprécier la valeur de cos immortels aphorismes , que de penser que, sur quarante-deux histoires, l’on ait pu établir des lois qui supposent un nombre infini d’observations prises sans doute pendant plusieurs siècles , et encore même telles qu elles pouvaient l’être , par les membres de l’illustre famille des Asclépiades.
L’on trouve de nouvelles preuves de cette marche d’Hippocrate dans les autres livres des Épidémies ; ceux-ci sont encore moins achevés, ou appartiennent même à ses enfaiis et à son gendre qu’il avait imbus de ses principes et de sa méthode. Les observations y sont plus multipliées et plqs détaillées; par intervalles, l’on y rencontre des histoires de Constitutions qui retracent la beauté des premiers tableaux. Puis paraissent tout-à-coup des aphorismes nouveaux , ou même quelquefois des aphorismes anciens, que îes faits ont rappelés à l’auteur , et qu’il semble n’indiquer que pour son usage.
lie premier livre des Prédictions est frappé des. rnémes imperfections , ou plutôt , il étincelle des mêmes beautés. Des histoires sont citées à l’appui des dogmes. Hippocrate s’est, dit-on , trop bâté de généraliser des faits individuels ; mais gardonsnous de le calomnier , et de tourner contre lui les révélations de son génie Investigateur. Il n’est permis qu’à des Scoliastes de lui faire un crime de ces prétendues erreurs* Celui qui ne sait point que, pour faire un aphorisme vrai , il faut en essayer cent de faux, n’a jamais été initié à sa méthode sublime. Le vieillard de Gos présente souvent des aphorismes en forme de doute ; il en appelle à de nouvelles observations; au travail qui est achevé, il ajoute comme des pierres d’attente , et il montre ainsi comment on aurait pu , jusqu’à la lin des siècles , continuer l’édifice qu’il avait commencé. Hippocrate vit donc que la véritable théorie consiste dans la collection des faits analogues que l’on systématise ainsi, et que l’on élève à la hauteur des dogmes. C’est à l’aide de cette logique , aussi simple que féconde, qu’il fit toutes ses découvertes; qu’il connut que les maladies avaient un cours régulier ; qu’il dévoila les époques de leurs révolutions ,* qu’il établit la doctrine des crises, de leurs signes et de leur valeur; qu’il fixa les principes de Fart de distribuer les alimens , relativement aux forces des malades et aux changemens des maladies elles - mêmes ; c’est par elle que , résumant les travaux de ses devanciers , et les augmentant par de iiouveiles acquisitions, il fonda les lois du pro~
tiosiîc; c’est, en un mot, par cette méthode qu’il dévoila la connaissance entière des maladies , leur» causes sensibles , leur marche , leurs révolutions futures, et qu’il embrassa le passé, le présent et l’avenir. Dans ce système, rien d’hypothétique et rien d’inutile *, tout est vrai , tout est applicable aux cas les plus journaliers , considérés sous leur point de vue le plus important.
L’on peut s’assurer de la simplicité et de la pureté de cette doctrine , par la nature des questions qu’Hippocrate propose à l’attention de ses élèves appelés auprès des malades. L’on verra quelle est l’idée qu’il se faisait de la science et ce qu’il entendait par ce dogmatisme qu’on a confondu si souvent avec un assemblage d’explications physiologiques et de théories arbitraires sur le mécanisme des maladies. L’ou se convaincra que la médecine d’Hippocrate est la plus sûre , la plus étendue , celle qui suppose le plus de véritables connaissances ; et l’on présumera qu’aujourd’bui même , nos médecins le sont à meilleur compte que les élèves d’Hippocrate. Ces questions montreront, combien serait fausse l’idée que l’on se ferait de sa doctrine, si l’on s’imaginait qu’elle consiste dans quelques notions lijpothéliques sur l’altération des quatre humeurs ^ c’est-a-dire , si on le jugeait d’après la caricatura qu’en ont présentée Galien et les scolastiques. «On parvient, dit le Père de la médecine , à connaître les maladies , en étudiant la nature humaine eu général , et le tempérament de chaque individu en particulier. La maladie, le malade, les choses qu’oa
lui présente doivent être pareillement appréciés ^ car de ces circonstances dérivent les cliangeinens des maladies en pire ou en mieux. Nous devons encore observer l’état général et particulier de l’atmosphère , du pays , les habitudes y le régime , le genre de vie, i’àge , les discours, le silence, les mœurs , le sommeil , l’insomnie , les rêves , les caprices du malade, quek];aefois les picotemens, le prurit , les larmes , les paroxysmes , les déjections , les urines, les crachats , les vomissemens. On doit encore faire attention aux transmutations qui se font d’une maladie en une autre, et les abcès salutaires ou funestes ; la sueur, le refroidissemeiit, la toux, réternuement , le hoquet, la respiration , les vents par le haut et par le bas , les hémorrhagies, les hémorrhoïdes , .etc. Tous ces signes et ce qui arrive eu conséquence de cliacuu d’eux , doit être examiné attentivement (i). » cc On ne doit rien négliger concernant les variations dans la couleur de la peau , l’enrouement de la voix , les douleurs delà rate, l’extrême pâleur, l’altération, les flatuosités, les gonflemens des vaisseaux, la tension aux hypocondres , les points de côté, les douleurs au dos , les crampes, les éblouissemens, les bourdonnemens d’oreille , les incontinences d’urine, la jaunisse, les selles do matières non digérées (2). »
(1) hpid. , lih. /, scct. 111,
(2) ratlone viclûs in morhis oci/tis. Voyez aussi le traite Da hiimorihus' , qui est le prograinaiQ de toutes les questions cliniques de r école de Cos.
« Il faut s’appliquer à décider si la maladie sera longue ou mortelle^ ou seulement longue et termliiée par la guérison , si au contraire la maladie sera de peu de durée et suivie du rétablissement de la santé. Il faut encore saisir l’ordre des jours critiques. Les observations de ce genre sont la source du pronostic , et nous apprennent quels sont les malades dont nous pouvons entreprendre le traitement, quand et comment nous devons le faire ( i )• >>
a On doit avoir toujours présens à l’esprit les remèdes simples , leurs vertus , leurs diverses préparations. C’est en ceci que consiste principalement toute la médecine , le commencement , le milieu, et la fin (^i). a
« Il faut savoir quels sont les effets des remèdes; cette connaissance est de la plus haute importance. Elle ne s’acquiert point paria force du génie; c’est le fruit de l’expérience : les gens de l’art ne sont pas les seuls qui soient propres à y faire des découvertes. Tout ce qui dans la médecine est l’objet de l’observation , qu’il s’agisse des remèdes, des alimens ou des boissons , l’on peut l’apprendre de tout le monde, parce que tout le monde peut en juger (3b » « On doit savoir ce qui humecte et ce qui dessèche , ce qui rafraîchit et ce qui échauffe (4)»
« Nous connaissons quelques-unes des propriétés
(1) Epid, , lib, III ■) sect. HT,
(2) De dec. Iiah.
(3) De ajfecilonibus , A^oy. aussi le traité intitule' Præceptionest (^) Epid, lib, ZZ, sect, U,
des remèdes , de quelles substances ils sont com-» posés , à quelle dose on les prescrit ; mais nos règles ne sont pas sans exception. Les malades se trouvent autrement disposés les uns que les autres. Les effets des médicamens varient eneore y suivant qu’ils sont pris plutôt ou plus tard , qu’ils sont secs , en poudre ou en décoction. Je ne parle point d’une foule d’autres circonstances qui tiennent aux drogues elles-mêmes, à la maladie, à ses périodes, à i’àge du sujet, à sa constitution , a son régime , à la saison de l’année , aux maladies régnantes, et aux autres choses de ce genre (i). »
«t Quant à ce qui ne tombe pas sous les sens, comme par exemple , lorsqu’il s’agit de constater les causes sensibles des maladies et leur siège , de deviner les erreurs de régime , l’oii procède par les sens de îa vue, de l’ouïe, du tact , du goût et de Todorat, ainsi que par le raisonnement, l’entendement par l’expérience acquise antérieurement sur la liaison des piiénomènes { probatis ) , par l’obser-
vation antérieure, personnelle on étrangère, traditionnelle ou écrite , qui prouve que tel pbénomène sensible est accompagné de tel autre intérieur ou caché (2) » ; voilà ce qu’on entend par raisonner
(1) Epi(h lih, 11 , sect. ni. Voy. le traité lie locis j l’autenr «xpose admirablement la variabilité des principes de médecine. Yoy. encore le traité De morbis , lib. /, et le traité De lus qiics ulerutn non gerant.
(2) Vrœdictorum , Jib. 11. On peut voir les pre'cautions que prend Ilippoerate pour lavoris< r l’observation : il vent qu^on examine les individus le matin , parce qu’alors les sens sont plu§ £ns eî l’esprit plus libre.
dans l’Écoîe d’Hippocrate. C’est ce que l’on n’a pas
assez généralement reconnu , quand on a parlé des raisoiinemens de cette Ecole. On les a souvent con-» foiidus avec des notions vagues , souvent fausses ^^t toujours prises de plus haut que ne le voulait le Père de la Médecine.
cc On doit commencer toute espèce d’étude par s’assurer si les choses sont du même ordre ; quelles sont les plus importantes à connaître : quelles sont les plus faciles à saisir ; par quelle voie l’oii peut acquérir des idées exactes sur chacune d’elles ; si c est par les sens ou par le raisounement : ex qaibus omnis cognitio nostra constat (i). »
II faut examiner les humeurs qui sont évacuées,^ et constater d’où elles viennent par les sens et par le raisonnement. L’on doit faire servir à l’observation la vue ^ 1 ouïe ^ le tact , l’odorat et le goût , ainsi que le raisonuerneiit ztg pour la vue, pour la contemplation des choses. »
€c Les maladies sont externes ou internes ; les premières sont aisées à connaître. On peut, par la vue et par le tact , décider si les parties malades sont liumides ou seches , froides ou chaudes , distinguer leuis qualités positives ou négatives. Le traitement des maladies de ce genre peut être parfait , non pas qu il soit facile de l’établir , mais par la raison seule que l ou a une méthode sure pour parvenir à ce résultat. Il ne suffit pas , sans doute , de le voii-
loîrj il faut être capable d’atteindre le but proposé: il bmt des dispositions naturelles et de l’étude. »
« L’art n’est pas entièrement sans ressource pour les maladies internes. Les parties qu’elles alTectent sont dérobées , il est vrai y à la vue ; mais , pour connaître l’état où elles sont, l’art a divers moyens. L’abord , la solution des questions analogues dépend de la manière plus ou moins exacte dont les malades font leur rapport, et de l’habileté plus eu moins grande du médecin qui les interroge. Celui - ci peut , dans certains cas , voir en quelque sorte les organes intérieurs-, mai^, pour ces affections, il faut beaucoup plus de travail et de temps que pour les maladies externes. Le médecin qui ne peut pas s’assurer par ses yeux quelle est la partie qui sôiiiïre , ni l’apprendre directement du malade , est oblieé d’avoir recours au raisonnement, c’esta-dire , de tirer des conclusions directes des données que lui fournissent l’examen et les réponses du malade, dirigées toujours vers la détermiiiaiiou de l’organe malade et de l’état où il se trouve , et non vers la découverte du mécanisme secret de la maladie. L’on doit avouer que ce que les malades disent de leurs affections, est plutôt tiré de leur imagination que de la réalité des choses. S’ils avaient la connaissaiice de celles-ci, iis n’auraient pas besoin de médecin -, car la même science qui fait découvrir les maladies, eu apprend aussi les remèdes. Quand on a déterminé avec exactitude l’état morbide , que l’on sait si la partie est relâcbée ou irritée, froide oo, $èche, engorgée ou vide, comme pour
les lésions externes, il est aisé de décider ce qu’il convient de fcni’v'î. Si le médecin ne peut pas trouver des données suillsaiites dans le rapport du malade, il doit avoir recours à d autres moyens que 1 art a inventés. Il considérera 7 par exemple, si la voix; est claire ou rauque il examinera toutes les liumeurs qui sortent du corps par diverses voies, et tirera des conséquences de leur odeur , de leur couleur , de leur consistance *, il jugera par là de l’organe malade et de l’état de cet organe. Il parviendra même à l’aide de ces signes , non-seulement à découvrir ^e que le malade a SQullert, mais encore ce qu’il doit souffrir. Il a divers procédés par lesquels il peut forcer la nature à s’expliquer : il provoquera des excrétions et les observera avec soin ; par des courses pénibles dans des lieux escarpés , il obligera la poitrine à révéler ses infirmités les plus cachées (i). »
S’il fallait en juger par les opinions qu’on met sur sou compte, le divin vieillard aurait été bien plus avant dans les théories ; il serait remonté aux premiers principes des choses , et se serait perdu dans la vaine recherche de la formation première des corps : mais la plupart des idées de ce genre ne sont consignées que dans les ouvrages apocryphes , et l’on ne peut établir la vériiable doctrine d’Hippocrate , que d’après les écrits qui lui appartiennent incontestablement (2). Alors i’oii
(1) De orte. ^
fs) Il est fort difficile de reconuaitre parmi les ouvrages d’Hip-
porte sur ce grand homme un jugement bien chfFerent de celui que semblent avoir autorisé les historiens
jîoerate, ceux qui sont authentiques de ceux qui sont apocryphes ; il paraît qu’ils ont e'té publies dans la plus grande cTonfusion , et que dès les premiers temps on ne s’y entendait guère plus qii’aujourd’hüi j la tradition, était nulle , variable ou infidèle, et l’on n’avait aucune donnée positive pour diriger un choix si important. Erotien et Galien diffèrent entr’eux et ne s’accordent pas avec eux-mêmes dans leur jugement. Presque tous les traités étaient attribués à d’antres auteurs qu’à Hippocrate , sans qu’on pût fixer d’une manière précise celui auquel ils appartenaient. Quelques-uns des ouvrages de l’Ecole entière auront été publiés pêle-mêle • car je considère ce que nous avons, comme ce qui nous reste de la collection complète des livres de Cos , c’est ce qu’on aura pu sauver des archives. On aura réuni les ouvrages du père et des enfans , du maître et des disciples. On prétend môme qu’il s’y est glissé des traités qui sont de Gnide et de divers philosophes. Avant l’imprimerie , les noms d’auteurs pouvaient se perdre aisément ^ chaque lecteur profitait de son exemplaire pour ajouter co qui lui plaisait : Suidas compte sept Hippocrate. D’ailleurs, comme nous l’avons conjecturé, la plupart des livres de Cos n’appartenaient pas à un seul auteur , mais à l’Ecole entière j tels étaient entr’autres presque tous les livres aplioristiques, et notamment les Coaques, L’on peut même présumer aujourd’hui qu’il y a plus de dix ou douze auteurs qui ont tra-> Taillé à cette collection, par les répétitions multipliées de matière et de choses que l’on y trouve , par les opinions opposées sur les points les plus importons , comme sur la tlîéorie générale des maladies J les causes auxquelles on les attribue , leur nombre , etc, , par des descriptions anatomiques différentes, et enfin , par des idées physiologiques et anatomiques qui appartiennent à des siècles plus ou moins reculés; car il nous paraît que, dans l’état de coni’nsion où en sont les choses, l’on ne peut porter line décision sur ces livres qu’en les jugeant par eux-mêmes, la tradition n’en disant rien. Les caractères pris du style , du dialecte, de la méthode, ne donnent pas une garantie suffisante , quand m les pi't'ud wolémeut ; U faut comparei,' les Quyragcs par tous
|iiiéoie de la science. Selon Le Clerc , il aurait ele le disciple de tous les philosophes de son siècle ^
les poînls , et constater ainsi leur identité ou leur diffe'rence. Nous ne pensons pas qu’il soit impossible de distinguer ainsi les diiférens auteurs. L’on detrait faire usage sur- tout des renvois Irequens par lesquels un traité en indique d’autres que nous avons encore ou qui sont perdus. C’est ainsi que, pour distinguer les ouvrages authentiques , l’on peut prendre ceux qui ie sont incontestablement , et par eux établir l’authenticité des autres. Le premier et le troisième livre des Epidémies sont d’Hippocrate, sans contradiction ; il n’y a jamais eu aucun doute élevé à cet égard. L’auteur des Constitutions est le même .que celui des Histoires particulières des maladies ; les unes correspondent aux autres , et l’on cite dans les Constitutions ces mêmes histoires. L’auteur du premier livre , après avoir parié des révolutions des maladies, dit qu’il faut y avoir uno très-grande attention pour y adapter le régime. C’est l’idée fondamentale et caractéristique du traité de la Diète dans les maladies aigues. <£ On peut, ajoute -t -il, en tirer d’autres signes importans , dont j’ai déjà parié ailleurs , et donfi je parlerai encore j signes qu’il faut méditer, soit pour le pronostic , soit pour la prescription des remèdes , pour décider s’il faut agir ou ne point agir, et comment il faut ie faire, a Il est évident 'que Fauteur renvoie ici à son livre du Pro- Siostie , qui par cela seul serait démontré être de lui , lors même que la tradition ne serait pas unanime sur ce point. 11 en promet encore un autre qui me parait être le livre second ^ des Prédictions. L’auteur de ce dernier traité , à l’occasion des phthisiques, renvoie, pour ce qui concerne leur toux et leurs crachats, à ce qu’il a déjà écrit sur l’empyème. Tout ce qu’il ajoute prouve qu’il indique le traité du Pronostic , où. il parle précisément des signes de l’empyème. Ailleurs il dit: « quand il y a des douleurs , il est bon que les bords de la plaie s’enflamment , qu’après l’hémorrhagie le pus se montre à l.a surface des veines. Il faut aussi qu’on observe les bons signes que j’ai décrits tant au sujet des .fièvres que des maladies aiguës, dont les mauvais signes sont ici également dangereux. La fièvre se Juge ordiftairçmejat au onzièfflie , si elle es't survenue le quors
quoiqu’il n’y paraisse pas d’après ses écrits. Leurs noms les plus fameux ne s’y trouvent pas plus que leurs opinions les plus remarquables. L’on veut qu’il ait étudié sous Démocrite , qui n’était pas plus ^gé que lui. L’on se retranche sur l’entretien que le médecin dut avoir avec le philosophe , lorsque les Abdéritains appelèrent Hippocrate auprès de lut pour le guérir d’une prétendue folie ; mais, en admettant tous ces faits , d’ailleurs très-peu probables , il
■trième , et au quatorzième ou au dix-septîeme , si elle est sur- “venue le septième j enfin , si la fièvre a commence le onzième ^our, elle se juge au vingtième, conformément a ce qui a été écrit pour les fièvres qui viennent sans cause manifeste. » Ce passage îst extrait mot pour mot des Pronostics , §. io8, Ï09 et 122. Ce dernier traité est consacré spécialement aux Sèvres et aux maladies aigues. Ailleurs , il dit que les crises «nt lieu ainsi qu’il l’a décrit à l’article des fièvres. (De Mercy.) (§. io3. conf. Progn. §. 122. Voj. aussi §. 86. conf. Progn. §. 123. - §. 108. conf. Progn. §. 100, 122 , 128, 129.) J’ai traité ailleurs des dépôts qui se forment, et comment on doit cou- Bîdérer chacun d’eux. (§. 3. conf. Progn. sect. 3. §. 3o-35.) Le traité du Pronostic remplit le plan proposé dans l’avant-propos , et il est manifestement clôturé; le second livre des Prédictions ne l’est pas. D’après cette régie , je crois pouvoir attribuer à Hippocrate, le premier et le troisième livre des Epidémies , les Pronostics , le livre II des Prédictions , les Aphorismes , du moins les cinq premières sections, le traité des Airs, des Eaux et des Lieux, qui lui a toujours été attribué; celui de la Diète dans les maladies aiguës, indiqué dans le premier livre des Epidémies, rappelé dans la section II des Apborlsmcs ; peut-être eclui de l’Usage des liquides qui me parait indiqué à son tour dans le traité de la Diète et résumé dan» les Aphorismes. Quant à tous les autres on na aucune garantie quhls soient du vieillard de Cos; la plupart meme présentent des, preuves décisives qu’ils ne lui appartiennent point.
est sûr qvi’il jouissait déjà de la haute réputation qu’il méritait à tant de titres. Il c’avait pas attendu ce moment pour se faire des principes de médecine. Cette éducation d’Hippocrate, et les relations étroites que l’on établit entre lui et les savans de son siècle , ne paraissent être que de pures suppositions imaginées dans les temps postépieurs, où l’on avait tellement identifié la médecine avec la philosopliie régnante, qu’on ne pouvait croire que l’une se passât du secours de l’autre. L’on répète tous les jours que le père àe Fart a dit lui-même, qu’il fallait faire entrer la philosophie dans la médecine et celle-ci dans la première, et qu’un médecin philosophe était égal à un Dieu : mais ce passage est tiré du livre De decenti habitii , que rien ne prouve appartenir à Hippocrate. Tl ne peut pas d’ailleurs recevoir le sens qu’on lui attribue, et l’on voit par ce qui précède et par ce qui suit , qu’il n’est question que de la philosophie morale à laquelle Socrate et Platon avaient donné tant d’autorité. Tout paraît donc établir que le fond du système d’Hippocrate était l’empirisme primitif développé , c’est » à - dire , l’ensemble des notions expérimentales sur la marche des maladies , et sur l’action de tous les agens de la nature capables de les modifier.
L’hypothèse de l’humide , du sec , du froid et du chaud , celle des quatre humeurs , etc. , ne S0 trouvent point formellement dans les ouvrages légitimes d’Hippocrate; elles n’y sont jamais présentées, comme une théorie complète et absolue. L’on nà ■voit point c^u’il en ait fait le fondement de
doctrine, le point de départ de ses raisoiinemens ^ îe but de ses recherches , ainsi qu’on peut le reprocher à plusieurs de ses disciples. On trouve , il est vrai , dans ces écrits , quelques aperçus de ce genre; mais il faut remarquer que, lorsqu’il parle des chairs froides ou chaudes , ou qu’il dit que tel agent dessèche ou humecte , ce n’est point à la manière de Galien et de son École , mais en observateur qui signale ce qui tombe sous les sens.
Ces mots n’expriment que les sensations les plus* immédiates , sous les couleurs les plus vives , sinon les plus pures. Il eût été impossible aux premiers médecins d’en employer d’autres. Le peuple et les malades , étrangers à toute prétention scientifique , se servent sans cesse de ce langage , en quelque sorte naturel ; il exprime des choses réellement existantes et non de vaines abstractions. Il est très-sûr que nos chairs sont froides ou chaudes, sèches ou humides ; que ces circonstances se reproduisent sans cesse à nos yeux dans l’état physiologique ou pathologique ; que tous les agens qui modifient le corps vivant le font à, travers ces qualités sensibles , qui sont comme l’écorce matérielle des propriétés plus intimes qu’elles décèlent ; que celles-ci devaient par conséquent frapper les regards attentifs des médecins du premier âge , et prendre dans leur esprit le meme empire qu’elles ont dans la nature. Ces dénominations sont si exactes qu’elles enveloppent les vérités que des recherches îiltérleures doivent découvrir. Les qualités extéïieui’es sont les signes des plus cachées ; les plus
grossières des plus subtiles ; encore aujourdliiu ^ avec toutes nos propriétés vitales , nous n’avons pas imaginé y au fond , d’autre système que celui que nous blâmons si souvent chez les anciens- ^otre augmentation des forces vitales , notre excitation, est représentée par leur intempérie chaude ou sèche-, notre diminution de ces forces , notre relâchement , par leur intempérie froide ou humide* L’on n’a pas de la peine à retrouver nos classifications thérapeutiques dans les idées analogues de Galien.
En réunissant les vues d’FIippocrate, et les développemens naturels que leur ont donnés les plus fidèles de ses disciples , l’on peut attribuer à l’Ecole légitime de Gos la théorie suivante. Le principe général de toutes les opérations de l’économie vivante est la Nature-, la Nature agit par plusieurs facultés qui sont ses facteurs 5 c’est une faculté qui attire ce qui convient à chaque organe, le retient, le prépare , tandis qu’elle corrige ou rejette ce qui est superflu ou nuisible. Hippocrate est loin de croire que les chaiigemens c[ue les humeurs subissent , doivent être expliqués d’une manière chimique , ou plutôt il n’élève pas même de pareilles questions. La notion qu’il se fait de l’altération des humeurs, de leurs changemens et de leur action, n’est qu’une conception métaphorique. La nature vivante , qu’il représente heureusement sous le nom de chaleur vitale , imprime aux humeurs ces qualités douces et cette consistance moyenne que la chaleur physique communique par la coction aux substances nous servent d’aiimens. Je défie xnôme c^u’on
( sGG )
puisse se passer de cette expression. SI ou croit devoir la remplacer par une autre j celle-ci ne vaudra pas mieux, ou meme peut-être moins encore. Si i on rejette la chose , sous prétexte c[ue le mot n’est pas exact , comme l’ont fait tant de sectes anciennes et modernes , on écarte une des plus grandes et des plus importantes vérités de la médecine-pratique. Le père de l’art aurait pu se servir d’un langage abstrait, plus parfait peut-être , mais plus difficile à manier et plus dangereux , sur-tout dans les premiers temps, puisqu’il pouvait détourner Î’attentioîi des phénoniènes eux-mêmes , pour la porter sur des idées métaphysiques dans lesquelles i’esprit ne se plaît que trop, et qui souvent détruisent à la fin toute science.' La langue théorique d’Hippocrate est plus favorable à l’observation ; elle offre le tableau animé de la nature ; ce sont des raisoniiemeîîs qu’on sent , des abstractions c|u’oii touche ; ce sont les sens qui raisonnent , si je puis m’exprimer ainsi. Cette manière qui tient à des notions si vraies et si profondes sur l’eritendement iiumain , n’est propre qu’à Hippocrate et à son École : j’ose dire que l’on ne la retrouve dans aucun auteur moderne. Je n’en vois que quelques traces imparfait es dans Sydenham , et c’est par cette raison qu’il a obtenu le nom glorieux d’Hippocrate Anglais. Les autres médecins semblent raisonner lors même qu’ils observent ; leurs expressions sont vagues et indéterminées , souvent même prises de pures hypothèses. Le vieillard de Cos , au contraire , parait observer lovs meme qu’il raisonne ; il combina
plus des sensations que des idées; il peint tout ea raisonnant ; ses expressions font image , et elles donnent toujours à penser ^ parce c[u’eîles reproduisent les choses ; c’est l’original même : les écrits des autres médecins ne sont que des copies , souvent inexactes et toujours sans couleur et sans vie. Au reste , presque tous les auteurs anciens doivent partager cet éloge : ils étaient plus près des objets que nous ; nous ne les voyons que dans le lointain et à travers les nuages des abstractions.
Il faut convenir cependant cpi’iîippocrate ne s’est pas assez défié du danger de ses expressions ; il ii’a pas averti ses disciples sur oe point avec assez d’attention. Il n’avait pas même doiiné à sa métliode tous les développemens qu’exigeaient les besoins de l’art , et sur-tout les dangers auxquels il allait être çxposé par les incursions de la philosophie régnante. Il est vrai que les écarts du raisonnement n’avaient pas encore fait sentir tout le prix de sa sagesse. Cette méthode admiral)le ^ que l’on 11e retrouve jamais à aucune autre époque de la science ^ ne tenait pas seulement au grand génie d’FIippocrate , mais encore au temps oii il brilla. La science commence. à se perfectionner par l’observation : quand elle a acquis la majorité des faits qui la constituent , quand elle a réuni ces faits en lois , elle est arrivée à son plus haut point de gloire. Elle présente le plus grand nombre de vérités dans la plus grande purelg possible , et de la manière la plus favorable aux applications joiinialières. Les formules générales ont souvent ^
il est vrai, quelque chose d'hypothétique, ne futce que par uii vice d’expressiou ; mais comme elles sont pleines de faits, si j’ose me servir de ce mot, il est facile de se mettre à couvert des insinuations séduisantes de l’esprit d’explication. Dans la suite , l’on veut aller plus avant ; on ne cherche plus de nouveaux faits , on croit que les anciens, siiîlisiujt , on s’imagine meme qu’il n’y en a pas d’autres dans cette série; d’ailleurs, ceux qui restent à découvrir sont plus cachés et frappent moins les regards ; dès-lors , on doit s’enfoncer de plus en plus dans les raisonnemens et les hypothèses. Ces fo rrnules, tenues en présence des faits, les réflé» chissaient avec plus ou moins de fidélité ; portées plus loin, elles deviennent obscures et sans valeur : on le sait ; elles ne sont rien par elles-mêmes , elles n’ont qu’une hiiiiière empruntée. L’on est parti des faits -, mais ron s’est un peu dévié dès le premier pas de hi hoiuie route: plus l’on s’avance , plus l’on s’écarte de celle-ci. La science se perd d’autant plus aisément , (|ue ces formules représentent quelque chose des faits , et qu’elles deviennent d’autant plus nécessaires que l’on s’eu sert depuis plus de temps , c’est-à-dire , quand elles sont de plus en plus infidèles. Les notions du sec , de i’humide , du chaud , du froid , étaient très - exactes , tant q uelles étaient isolées ou heureusement mêlées aux faits, ü ès le moment' que l’ou les prît pour les signes abrégés des faits eux - mêmes , que l’on les réunit en corps de doctrine , et que l’ou se contenta de les coiuhiuçï entrç elles , oix u’ohserv^ plus ,
et l’on donna successivement dans les hypotlièses^ les erreurs et les subtilités des derniers élèves de Cos , de Galien , des Arabes et des médecins scolastiques. Les faits soutiennent les abstractions , celles-ci ressemblent au souille de la vie, quand il est séparé des organes qui le fixaient , il se dissipe et ii’est peut-être plus rien, il en est donc des sciences d’observation, comme des beaux-arts et de toutes les choses humaines. Le moment où l’on parvient au* plus haut point de gloire , marque celui de la décadence ; les travaux du génie préparent les elîorts de l’esprit, le luxe touche à la richesse , l’abus à l’usage, le pouvoir au despotisme , la liberté à la licence. Cette dégénération , quoique prouvée par tant de faits, ne parait pas cependant dépendre d’une loi irrévocable de la nature. Le seul moyen de sauver les sciences , les arts et les gouvernernens , c’est de rendre les lois et les métliodes qui ont porté les uns et les autres à ce degré de splendeur , plus fixes , plus fermes et plus sévères , de s’y tenir plus fortemeol attachés , non plus par rinstinct de la nature ou par des habitudes heureuses, comme dans le passé, mais par la réllexioii la plus profonde, par la conviction intime de leur sagesse et du danger ? de les abandonner , par une sorte d’opiniâtreté <le caractère capable de résister aux promesses les plus séduisantes , et qui tienne même , si l’on vèut , du préjugé. Il est permis de recevoir avec cpelque vénération la sainte autorité de tant de siècles et de tant de grands hommes. Il faut même revenir de temps en temps , ne fiit-ce que par la pensée ^
aux premières Institutions , aux premières idées ^ comme pour se rajeunir et acquérir dans leur sein une nouvelle fo rce. 11 faut être très-lent dans les réformes; pour être admises, celles-ci doivent être le développement graduel des premières améliorations, et exprimer cette marche paisible des progrès de riiomme, vers un perfectionnement indéfini. Les premiers pas dans les sciences sont les plus aisés à faire ; à mesure qu’on avance dans la généralisation des faits, le passage va en s’étrécissant , il devient à la fin très-difficile de s’y maintenir dans la vérité. On peut comparer l’esprit humain, lorsqu’il s’élève aux dernières hauteurs de la science , au voyageur qui gravit certaines montagnes ; d’abord celui-ci peut aller très-vite, tout est chemin pour lui; à mesure qu’il monte , la marche devient de plus en plus ralentie, pénible et dangereuse; il n’a plus qu’un seul sentier à prendre , s’il le manque, il est perdu ; s’il regarde derrière lui et qu’il s’énorgueii lisse d’être arrivé si haut , la tête lui tourne , et son orgueil est puni par sa chute ; les nuages qui i’eiiveloppent rempêchenl de reconnaître où il est , et il n’a que les éclairs et la foudre pour guider ses pas trcmhlans ; l’air qu’il respire est trop pur et trop subtil , il ue peut pas suffire à l’eiitretieii de la vie. Ainsi le flambeau de la vérité vacille et s’éteint dans l’atmosphère la pins supérieure des ahstraclioiis.
Maintenant que nous avons étudié l’esprit de la philosophie de Gos , nous pourrons établir jusqu’à quel point la philosophie de 1 Lcoie de Montpellier SC rapproche ou s’éloigne de celle de la
Métropole de la médecioe antique. Toutes Ecoles , il est vrai ^ toutes les sectes j celles - là même qui avaient embrassé les principes les plus étrangers à la doctrine de Cos et à Fart y se sont etYorcées de se rattacher à elle et à prouver les droits de leur filiation. Les médecins mécaniciens ^ attracîionnaires , chimistes , alchimistes ^ etc. y et les sylphes du spiritualisme y enfans nomhreux et variés d’un même père , les humoristes et les soii* disles, ont proclamé Hippocrate pour
et l’ont appelé pour garmit. Ils pouvaient justifier d’autant plus aisément leurs prétentions y que ce grand homme ayant embrasssé tous les faits , dé^^ couvert ou entrevu toutes les vérités y pjressentî toutes les hypothèses y il ne leur a pas été impossible de rapporter leurs dogmes à qnekpues passages troncfués de ses écrits légitimes ou apocryphes. Ainsi y ces iirêmes systématiques ont pu trouver dans la nature quelques faits isolés pour autoriser leurs opinions les plus fausses. 11 faut donc saisir l’ensemble d’une doctrine , sa manière de philosopber ^ ses principes fondamentaux y son géiiiey sa tendance y, etc. y et se convaincre par une comparaison aiten-
pocrace
tive et détaillée , si elle tient à celle d' par le corps des idées , ou seulement par c|uelque point toujours prêt à se rompre. I! convient de s’assurer par cette voie, si les médecins de l’Ecole de rvloiitpellier sont les descendans vrais ou supposés de la famille sacrée des Asciépiades de Gos,* venus en ligne directe , ou par une de ses branches collatérales plus ou moins éloignée ^ ou altéré©
par des mélanges Impurs et par d’impies adultères. Il faut pouvoir dresser une généalogie exacte et sans interruption. ^
Rappelons les causes qui ont établi et fixé la médecine à Gos , et voyons si des circonstances plus ou moins analogues n’ont pas du avoir les mêmes résultats à Montpellier. La philosophie a lieu de s’étonner que le plus grand et le plus difficile de tous les arts ait pris naissance dans une île si peu considérable , et qui ne joue aucun rôle dans Thistoire de la Grèce. Gos ne prit aucune part aux grands évènemens qui ont à jamais illustré cet immortel pays. L’on sait comme par hasard que Xerxès l’entraîna à sa suite dans cette guerre mé=’ morable , où le despotisme lui-même parut succomber sous le génie de la liberté. Mais cette île était un lieu de passage ; elle recevait dans ses ports les vaisseaux qui venaient de rîonie , ou pour mieux dire , de l’Asie , de l’Afrique et de l’Europe. Son temple d’Esculape dut recevoir des malades de toutes les régions et effacer l’éclat de tous les autres, La médecine fut bientôt créée et enrichie an milieu des malades; elle se trouvait comme dans son sol naturel. L’on peut bien présumer que les prêtres d’Esculape , une fols établis , entretinrent quelque communication avec les prêtres Égyptiens, et que l’on dut recevoir quelques-uns de leurs dogmes par les mêmes vaisseaux qui transportaient les marchandises de i’Égypte dans la Grèce : mais la médecine n’en fut pas lïiQins indigène dans l’île de Gos; aussi voyons-
îîoüs que sa doctrine ii’a rien d’emprunté ; tout annonce que ses fondateurs l’ont reçue irniiiédiatement des malades et de la Nature. Elle n'u point pour fondement quelques-unes de ces idées systématiques que Ton fait passer si aisément d’ua pays dans un autre. Les observations délicates et multipliées qu’elle suppose , 110 peuvent pas pluf venir du dehors, qu’elles n’oiit pu être transportées que lorsqu’elles ont été réunies et concentrées dant des maximes aphoristiques, comme dans une sorte d’extrait conservateur.
Montpellier présente les memes circonstances» Son peu d’étendue et sa position géographique semblent placer cette ville hors de toute révolution, politique : I histoire s’occupe peu d’elle dans ses pages sanglantes ; elle dit seulement que Jacques Cœur, un des plus riches négocians de la France, >sous Charles VII , y avait établi le centre de ses opérations , et que cette cité fut long-temps le point de communication du commerce du Midi et du Nord(i). Il y avait donc à Montpellier des ma-
(i) K Montpellier avait des foires et des marchés fameux 5 clic faisait par le port de Lattes un grand commerce avec toutes les côtes de la Méditerranée. Benjamin de Tudèîe rapporte que les marchands îduméens et Ismaélites (Chrétiens et Sarrasins) y tenaient de toutes parts pour le négoce et qu’oix. y accourait d’Algarbe , de Lombardie , du rojaiime de Borne la grande, de toute la terre d’Egypte , du pays d’Israël, de la Grèce, de France, d’Angleterre, et de toutes les langues et nations qui se trouvent aux euvirons de Gènes et de Pise. Le commerce maritime, que Montpellier partageait alors avee Arles et Marseille 3 était donc considérable. Gülllaume , à son
iad es , de Fargent et des raédecms. La médecine dut y acquérir de très-bonne heure une réputation qui n’était point circonscrite, mais générale.
La médecine fut donc en quelque sorte indigèzie à Montpellier comme à Gos. Elle profita sans doute du commerce des Arabes et des Juifs 5 elle dut recueillir avec avidité les dogmes d’Hippocrate et des anciens en si grand rapport avec ses goûts , mais nos premiers maîtres furent les malades, et nos ancêtres furent de véritables empiriques qui profitèrent de leurs leçons : je suis loin d’en rougir pour eux et pour nous. C’est en vain qu’on le repète, la méde* cine ne dut point son origine aux sciences accessoires-, elles îi’existale'ut point encore, ou n’étaient point assez puissantes pour l’influencer. Hippocrate pouvait-il recevoir la loi imposée par les chimistes , les physiciens et les philosophes de son temps ? Ses ayeux avaient illustré notre art avant que Thaïes créât le premier système; et quand la théorie nais-
retour de la Terre-Sainte, avait e'tabli , pour en avoir la direction , des magistrats particuliers, connus sous le nom de Consuls de mer. Dans le XIL® siècle, les ne'gociaiis de Montpellier se trouvaient si nombreux dans le Levant , qu’ils furent en état de résister à ceux de Marseille, qui voulaient assujétir toutes les villes de France à leur consulat. (Rufri , Hist. de Marseille , 1696 , i53). Vers le même temps , les riebesses de la premièrer de ces villes étaient passées en proverbe. Sordello de Mantoue, ce troubadour qui , dans le Vî.e chant du Purgatorio ^ apostrophe i’îtalie avec tant de véhémence , dit en parlant de pierre Vidal: a si j’attrape ce mauvais diseoureur, tout l’or de Montptdlier ne le garantira pas de mes coups, en eût-il autant de marcs qu’il y a de cailloux à la Crau, (Millot, Hist. littér. des Troubadours , 1774* ïl, 90^, M* Ptuiiellc , Disc, cit,, p, q3»
saute parut, elle ne pouvait guère se mesurer avec la doctrine de Gos : celle-ci était déjà adulte. D’ailleurs,, nous ne voyons pas qu’aucun phiiosophe se soit établi dans cette île. Cet heureux pays n’avait que des médecins et des peintres • et la patrie d’Hippocrate était celle d’Apelie. Mais lorsque les Asclépiades exercèrent la médecine à la cour des Kois de Macédoine , qu’ils se furent établis à Athènes, et qu’ils eurent des coniniunicalions plus ou moins étroites avec Aristote et Platon , les choses changèrent da face, les médecins ne tinront plus le premier rang; la réputation immense de ces philosophes entraîna:,' bientôt la médecine. Illustres descendans du divine vieillard , abandonnez ces grandes villes trop souvent le séjour de la corruption de l’esprit, commo de celle du coeur 1 Bétonniez dans votre humble patrie; ayez le courage de n’être que médecins, et ne pouvant occuper qu’une place inférieure dans l’ordre des sciences , contentez-vous de remplir la première dans l’ordre des arts ! Que la Grèce jouisse de vos bienfaits , et qu’elle ignore la bonté de vos méthodes; elle ne saurait encore leur rendre la justice qu elles obtiendront nécessairement uii. jour !
Tels furent les principes d’isolement et d’indépendance, qui caractérisèrent la première École de Cos. Ces mêmes principes entretinrent le feu sacré de la médecine dans nos foyers ; et encore aiijonrd’bul , au milieu de l’Europe savante , la voix de l’École de Montpellier, étoiiffée par mille cris, but toujours entendre les saintes maximes d’op dépend
)e salîit de notre art. L’introduction sacrlîége du platonisme, de raristotélisme , etc. ^ n’est connu® que par rhistoire de la science. Il en a été de niêniej> pour les temps modernes , du chimisme , du mécanicisme , de l’animisme , etc. L’organicisme et les applications exagérées de l’anatomie physiologique et pathologique, disparaîtront comme tous les autres «jstèmes : les efforts turbulens de l’esprit de secte annoncent même une défaite prochaine. Il ne restera donc à la fin que les vérités d’observation , et les noms heureux qui se seront attachés à l’impérissable Nature,
La superstition Grecque avait placé à Gos uîi des temples de la santé, La piété de nos pères établit à Montpellier une église dédiée à Notre- Dame, qui était en très-grande vénération. Dans le principe , à Montpellier comme à Cos, les médecins laissaient agir les prêtres 5 ceux-ci appelaient toujours les malades ; dans la suite , il les leur disputèrent et finirent par obtenir toute confiance.
-, Le climat de Gos et la beauté des sites influaient beaucoup sur le concours des malades qui y arrivaient de tontes parts ; le Ciel nous accorda le même avantage. Or Apollon, disaient les anciens^ mérite sur-tout d’être honoré dans les pays où il répand le plus ses bienfaits , et où il fait le plus sentir sa puissance ; et Apollon , racontaient ces mêmes fables pleines de la plus haute philosophie j est le Dieu de la Médecine.
L’Ionie , riche par ses productions abondantes et variées^ par un commerce étendu et actifs dut élt'^
tm clés pays de la Grèce oii la civilisation s’étaîiHÇ avec le plus de facilité et s’éleva rapideineiit au plus îiaut degré. Cette heureuse coutrée donna naissanco aux premiers poètes, aux premiers philosophes , aux premiers historiens. Athènes était encore barbare p que i’îoaie avait été enchantée par les divines poésies d’Homère. Le midi de la France se glorilio des memes prérogatives * ce fut de son sein qiio s’échappèrent les premières étincelles de la civilisation ^ ce tnt encore des poètes qui ralliiixièrent son flambeau. ; et quoi qu’en aient dit certains savans pour exalter l’objet de leu^'S études , ce fut moins les écrits des anciens , perdus dans la poussière des monastères, couverts de la rouille de la scolastique , ou transportés par des Grecs dégénérés, qui donnèrent naissance aux arts de l’Europe, que les chants gracieux de nos aimables troubadours^ Ceux-ci furent bientôt suivis des “^grands poètes du 1 îtaiie , qui purent enfin balancer la gloire des plus Féaux genies de la Grèce i et il fut prouvé encorQ une fois que les beaux - arts sont la source des sciences et de tous les perfectionnemens de l’esprit Fumai n (i).,
L Ecole de Gos n’etaît point la première en datOj Pdiodes l avait précédée. On ignore l’époque de soîx étabilssement , et quelles furent les causes quj détruisirent le premier essai des institutions du ce genre. Peut-être que l’éclat de celle de Cos lit évanouir les faibles, lueurs d une Ecole naissante*
(i) Yov, M. Prunelle 5 clisç. ei&s
Montpellier ne reconnaît au-dessus d’elle en anti»? quité que l’Ecole de Saîerne , dont l’existence fut aussi épiiëmère que celle de la première École de la Grèce.
Cos avait une rivale ; elle jouissait d’une trop liante réputation pour ne pas mériter ce glorieux avantage. Cette rivale avait été formée après elle ; elle était peut-être sortie de son sein , et , lilie ingrate , on la vit plus d’une fois insulter à ses maîtres. Guide , prenant d’autres voles, suivait les traces de renqiirisine ; elle insistait avec une exacti-» tilde superstitieuse sur î’bistoire détaillée des affec* tioiis morbides. Là on comptait les soupirs des malades ; on prenait note de tous les symptômes même des plus iiidifférens. Donnait-on une descrip^ tion générale, on accumulait tous les phénomènes qui s’étalent manifestés, même accidentellement ^ dans différens cas , et l’on traçait ainsi le tableau complet de la maladie. Condamnée à l’empirisme
par son esprit et par ses principes , celte Ecole ne pouvait essayer d’en sortir que par la classlücatlon des maladies^ mais l’on fit reposer cette classification sur des bases infidèles, 011 multiplia singulièrement les espèces-, les distinctions n’avaient aucun rapport avec l’indication même. On doit prévoir dès-lors ce que pouvait être la médecine de Gnide; elle était très-circonscrite , ainsi que le rcmarcpie flippoerate : die n’avait point de plnlosopliie thérapeutique ^ point de science d’indications -, on se piquait seuie-^ ïnent de simplifier ia matière médicale , et cette ré“ forme a’eiil été heureuse, que si elle eut été surveillé©
par une expérience liabilemeut interprétée. Du petît« lait qu'on administrait dans presque tous les cas des [purgatifs dont on se dissimulait le danger ^ des recettes empiriques que la suite des temps dut beaucoup augmenter , telles étaient les ressources de Guide du moins s’il faut en croire Hippocrate*-' Ce grand homme a pu exagérer les torts d’une Écoie rivale ; mais le fond de ces reproches doit être vrai. Aucun ouvrage ne nous a conservé les ohjections que Guide opposait à son tour à Gos ; nous pouvons seulement les prévoir par la différence tranchée dans les opinions. Elle ne manquait pas sans doute de dire ^ qu’à Gos l’on n’aimait pas du tout l’observation , parce qu’on n’observait pas pour observer , mais pour établir des dogmes , et des dogmes importans par leurs applications. Elle devait répéter que Gos s’égarait dans des abstractions métaphysiques y se perdait dans une analyse subtile des maladies, qu’on y supposait une sorte de principe intérieur qui réglait tous les actes de l’économie, etc.; tout cela n’était point du goût des Gnidiens. On^ne peut pas savoir à quel point l’esprit de secte pouvait les conduire. C’est peut-être de cette source suspecte que sont venues, de loin en loin, ces calomnies sourdes dirigées contre l’École d’Hippocrate , et que les systématiques de tou& les pays et de tous les temps recueillirent avec soin et propagèrent avec ardeur.
H ne suffit pas d’établir que les deux Écoles s© ressemblent par les circonstances qui ont décidé leur étublissçraeut ^ leur esprit et leuT tendance ^
il faut encore les compai'er par la philosopliie e| par les principes fondameixtaux qui les caractérisent et les distinguent.
La méthode de Los , le secret de toutes ses. découvertes , consistait à recueillir les faits propres à rhomnie vivant d'ans l’état de santé et de maladie , et à rapprocher ces faits selon leurs grandes, analogies pratiques. Or , nous avons montré ^ dans, notre première section, que tel était le fond de la philosophie de l’École de Montpellier. Nous avons vu , qu’étrangère à toute espèce d’idée préconçue ^ elle établissait pour base essentielle que la scienc© ïî’était que la collection systématique des faits médicinaux : nous nous sommes convaincus que c’était a ce point que venaient se réunir les opinions divergentes des nombreux Professeurs qui ont coopéré à sa doctrine, comme des rayons qui aboutissent à un centre commun. L’École de Mlontpellier n’a fait que préciser et appliquer la philosophie d© Cos , raifèriiiir et multipiier ses principes , les suivro dans leurs développemens naturels , et leur préter^ î’exteDsion qu’ils devaient avoir pour embrasser l’ensemble de tous tes dogmes de la science et de. toutes les pratiques de l’art. Hippocrate avait semé le germe heureux de cette philosophie de l’expérience, et lui avait donné , pour sol fécondateur l’analyse profonde des facultés intellectuelles, et la eoDiiaissance raisonnée des instrumens dont l’esprit se sert dans l’éLude des choses. îl avait posé les dogmes «ssenliels de la médecine clinique , considéré lesmaladies sous le point de vue le plus vaste -, mais i|
ii’étalt pas assez descendu dans les details partî-^ cullers des maladies , il n’avait saisi que les masses telle est la marche naturelle de cette méthode analytique que l’on a plus souvent jugée dans des idées abstraites, que suivie dans ses applications. Il avait entrevu les vrais principes de la physiologi© médicale , et les avait liés lâchement avec une extrême sagesse aux combinaisons plus sures de la médecine - pratique. La métliode de Montpellier est tellement la même que celle de Cos; les dogmes fondamentaux de l’une et de l’autre sont tellement identiques , que je ne crains pas de le dire : si rÉcole de Gos avait toujours marché dans les voies que lui avaient ouvertes ses immortels fondateurs ; si les leçons du génie avaient été assez développées pour être saisies et appliquées par la médiocrité du commun des disciples , sa doctrine serait arrivée à celle-là même que présente aujourd’hui l’École de Pdoiitpeilier.
A Gos on était éminemment dogmatique , on aimait sans doute l’observation , on avait établi qu’elle était la source de toutes les vérités ; mais pu aimait l’observation savante , raisonnée , dirigée vers la connaissance des lois plus ou moins générales , réunie dans des conclusions plus ou moins «tendues et toujours utiles. Là on regardait pour connaître , on recherchait des sensations pour recueillir des idées ; on considérait les maladies sous leurs points de vue les plus généraux et les plus particuliers , on associait ainsi tous les avantages dogmatisme et de i’empinsrae. A Montpellier ^
pîéoie désir de concilier l’un et Fautre , meme méthode pour y parvenir, memes résultats obtenus.
A Cos , i’oii prenait chaque cas de maladie comme un problème toujours nouveau ,* 011 avait senti que les élémeus de ce problème n’étaient jamais fixes et immuables, et qu’on ne pouvait pas réduire l’exercice du plus difficile et du plus compliqué de tous les arts , à la simplicité du mécanisme d’uu cadre nosographique. On était loin de croire que les maladies fussent entièrement analogues à des objets d’histoire naturelle , qui présentent toujours des caractères déterminés. Cette erreur , tel était le langage de Cos , était celle de Guide ; on savait que les mêmes états morbides peuvent se cacher sous des symptômes différciis , et les mêmes symptômes masquer des états opposés ; que l’intensité et le nombre de ces symptômes n’étaient pas toujours en rapport avec le degré de la maladie elle-même. D’ailleurs , on 11e tenait pas scuieiiicnt compte des symptômes , on repoussait toutes ces opinions exclusives qui signalent l’esprit de secte 5 on se servait du calcul tiré des causes externes , de ces causes que les Empiriques rejetèrent avec dédain, pour se perdre bientôt dans la recherche des causes prochaines les plus hypothétiques j 011 n’oubliait pas le tempérament du malade , -ses babiliides, ses mœurs , etc., rien, en un mot, de ce qui pouvait jeter quelque jour sur le problèmt à résoudre.
A l’aide de tous ces moyens , cette Ecole fondi la science des indications , qui reposaient pour elk
?5iir toutes ies données possibles , tandis que les autres Ecoles ne les ont établies que sur un empirisme rétréci , ou sur des causes imaginaires ou trop bornées. C'est cette science des indications qui me paraît distinguer essentielîement l’Ecole de Gos , et c’est cette meme science que Montpellier a toujours cultivée avec un soin particulier , parce qu’elle était le but de ses travaux , l’objet direct de ses vœux ^ la conséquence naturelle de ses principes.
Barthez a donné la législation la plus étendue des méthodes thérapeutiques ; il a agrandi les travaux d’Bippocrate , toujours eu ies prenant au point même où les avait laissés le divin vieillard ^ et en. ies étendant par la même logique à laquelle étaient dues les premières découvertes en ce genre ( i ). Il faut eu convenir ^ Hippocrate n avait guère approfondi que les méthodes naturelles ; il it*s avait portées à une perfection ignorée avant lui , et trop
souvent méconnue dans les siècb s Ciui l’ont suivi.
Barthez à son tour créa , à propren*ent parler , les méthodes analytiques , celles qui attaquent directement l’état morbide intérieur qui produit tous les symptômes , et dont la maladie ou l’eusenible de ces symptômes n’est qu’une forme souvent trompeuse 5 il démêla avec habileté les combiiiaisoiis de ces difTérens étals, leurs degrés,
(i) Voy. son dise, sur ^Inauguration du huste d’TJippocrate y «n ÎX. L’a mon r - propre de l’iilnsîre Cîianeeiier a peut-être a son insu préparé les matériaux de ce parallèle si glorieux pouf* lui.
leurs nuances, et établit ainsi sur ses véritable^ bases îe traitement direct des, maladies. Nous trouvons cependant le germe de ces grandes idées dan*» Hippocrate lui-même, et il est facile d’ailleurs de voir qu’elles n’étaient qu’une conséquence rigoureuse de sa manière de considérer chaque maladie comme un problème particulier ,, et non dans des notions générales souvent fausses ou incomplètes p ainsi que les systématiques, ou dans des divisions arbitraires et rétrécies, ainsi que les nosographes» Toutes les fois que l’on ne croira point que les maladies sont des espèces fixes, que l’on sera eoiivaincu C[a’elles diffèrent par leur degré , qu’elles changent dans leurs cours,, se compliquent dans la succession et le mélange de leurs élémens, il faudra bientôt que l’on reconnaisse qu’il y a en elles des états communs ; que ces étals , par leur Intensité respective , par leur association variée, ou par leur marche différente , constituent ces maladies , et qu’ils ont leur traitement particulier : eh bien !' dès - lors la médecine analytique est forcément trouvée et établie , car elle n’est que cela.
Développons , avec quelques détails, le systèm® thérapeutique du vieillard de Cos , ce système admirable qui n’a pas toujours été saisi par des commentateurs souvent plus érudits que praticiens.. Hippocrate parle- t-il de l’emploi de la saignée , des émétiques , des purgatifs , des déîayans , des analeptiques, etc.; il ne dit pas cpie ces remèdes conviennent dans telle espèce de maladie , mais bien, qu’il ùxiil saigner i’iüdividu est robuste ^ diins.
la vIgneuT de Uàge , que la maladie est Irès-aiguë^i -que la fièvre est forte, rinüaiiimatioii intense, etc. j 'ëmétiser lorsque la bouche est amère , qi^i’il y a des nausées , des douleurs d’estomac , de la céphalalgie , etc. Quel que soit le nom que l’on donii© à i’alFection , i’on doit remplir ces indications, lorsque ces symptômes se présentent , qu’un examen iittentif prouve qu’ils sont seuls ^ ou du moins essentiels , et qu’il n’y a d’ailleurs aucune contreindication réelle : voilà la vraie médecine , celle des bons médecins de tous les temps , celle qui est dans les faits , et que l’on découvrira plus ou moins dès qu’on observera les malades pour les traiter, et selon que l’on aura plus ou moins de génie. Toute autre méthode est celle des philosophes, des naturalistes , des théoriciens , des amateurs. Ou Ja médecine n’est qu’une chimère, ou elle est toute entière dans la source d’indications que nous venons de signaler j toute autre source est nulle ou empoisonnée.
Il est donc évident qu’flippocrate avait pressenti l’analyse thérapeutique , par cet instinct admirable qui lui révéla une foule de vérités, celles-là même qu’il n’avait p)as connues à proprement parler, ou plutôt qu’il n’avait pas développées. Je ne crains pas de le dire, on ne fera aucune découverte majeure dans la science , qu’on ne retrouve sans eflbrt et sans subtilité dans les ouvrages du divin vieillard. Ou peut comparer l’esprit de ce grand homme à une sorte de glace qui a réfléchi le système complet de la nature vivante *, il a tout représenté, tout rer
produit, mais 11 n’a pas toujours eu une conscients raisonnée de ce qu’il a si Lien senti.
L’École de Montpellier n’a donc fait que développer ces notions confuses; elle n’a fait qu’appliquer la réflexion à l’instinct , fixer et généraliser une idée vague et isolée , populariser une doctrine qui n’était réservée jusqu’alors qu’aux plus grands maîtres de l’art. Que l’on ne se laisse pas tromper par un langage particniier sur lequel l’on peut quelquefois trop insister pour faire valoir le droit de propriété. Ces mots à élémens , à' analjse , d© complication , expriment des choses que les médecins ont toujours connues, et dont ils ont fait les plus heureuses applications , meme sans le savoir. L’École de Montpellier n’a fait que systématiser les a)ues des praticiens de tous les temps, arrêter dans des formes absolues une doctrine universellement aclmise , réduire en lois des principes que tout le monde suivait, mais auxquels il était permis à chacun de déroger, parce qu'ils étaient encore subordonnés aux écarts du eaprice, à la prérogalive da génie, ou aux avantages d’une éducation appropriée.
Hippocrate n’avait appliqué cette analyse thérapeutlcpie qu’aux cas les plus saülans; il ne l’avait point suivie dans les immenses détails qu’elle supposa. Il ne faudrait pas concevoir le vaste plan de ce système, pour (roire qu’un seul homme eut pta, l’exécuter. D’ailleurs , il n’avait point insisté sur toutes les contre-indications de l’emploi de chaque xnéthode ; disons - le franchement , il n’avait pas connu la combinaison desr maladies , d’où résulte
presque toute la science des contre îndicatîon.^ 5 ^science qui complète celle des indications inôiiie.
Hippocrate fait reposer ses indications sur deux bases qu’il faut bien distinguer: i’iine est pureoieiit empirique J et l’autre théorique. Il s’appuie sur les symptômes et sur les calculs tirés des causes , du tempérament ^ etc. , c’est - à “ dire ^ sur toutes les données fournies par l’observation. On peut même uGTirmer , d’après ses écrits légitimes , que tel était le train ordinaire de sa pratique. Cette médecine réservée, modeste, et provisoire même par rapport à une médecine transcendante, sera toujours la plus sage. Quant aux bases théoriques , elles ne sont pas très -solides •, c’est la partie faible de la médecine de Gos , et celle qui a été la cause de la dégénération de son système pendant plusieurs siècles.' Hippocrate lui- même se livrait à des hypothèses^ il semblait écouter qiiek|uefois leur inspiration secrète au ht du malade- Ces hypothèses seuhineal il les avait puisées dans les faits et dans ceux de l’ordre le plus important; elles ont si bien servi les intérêts de l’observation , que je n’ose prononcer leur proscription absolue , sur -tout pour le temps ou elles ont paru. C’est ainsi que la théorie deS' quatre humeurs , de leurs altérations , de leurs effets vrais ou supposés sur l’économie , de leur côction, ou de leur évacuation par diverses voies , a été très-utile à la médecine - pratique et a été la source de ses pins beaux dogmes. Les hypothèses sont des instnimens d’investigation pour le plûlüsopl;e; elles donneut de la force et de rélend’vHÿ
à l’esprit, quand eljes sont prises dans cette série de faits qui sont à la tête de tous les autres. Nous sommes convenus qu’à Montpellier , l’on ne repoussait "pas avec une rigueur intraitable les hjpo* thèses de tous les genres. On n’en faisait pas , il est vrai, le fondement de la médecine , mais on en usait plus ou moins selon l’état de la science.
L’iiumorisme est tellement dans les faits, que c’est le système des premiers médecins, des malades, de^ peuples les plus iguorans, comme les plus éclairés. Il faut cependant reconnaître que Cos ne professait pas un humorisme exclusif. On y tenait compte des solides; on n’employait pas seulement les évacuans, mais on traitait encore les affections des facultés ou des propriétés vitales de ces solides, qti’oii exprimait
à la manière du temps. On parlait du resserrement
et du relâchement des parties, de leur échauffement et de leur refroidissement , de leur sécheresse et de leur humidité. On associait donc heureusement le solidisme avec i’huinorlsme. L’École de Montpellier marchant sur ces traces , s’est appliquée à réunir les deux opluioiis plus étroitement que les autres Écoles d’Europe , et à les faire meme reposer sur des bases plus solides que celles de la théorie de Gos. Elle admet les altérations des humeurs « mais elle les admet comme des effets de l’action, de la force vitale. Ces altérations constituent ime classe particulière de faits ; elle cherche à déterminer les liens qui les rattachent à la lésion des solides; elle ii’a point voulu se hasarder sur ce point dans les décisions absolues auxquelles se sont livrées^
îa plupart des autres Écoles , et qui ne leur ont pas assez réussi pour la corriger de sa timidité, INous ne craignons pas de le dire , toutes les Ecoles anciennes et modernes se sont prononcées sur cette question d’une manière exclusive. Presque toutes celles de l’antiquité furent franchement humoristes ou solidistes 5 car le méthodisme n’était qu’un solidisme pur, puisé dans les idées matérielles et physiques du siècle. Les Écoles modernes ont suivi les mêmes errenieus : l’on y trouve les médecins chimistes et humoristes d’une part; et de l’autre, les mécaniciens, les partisans de la doctrine du solide vivant , de l’action nerveuse , de l’incitation ^ les organiciens , etc.
Si l’on considère maintenant que ces deux théories exclusives sont également fausses; que, prises isolément , elles n’ont pas plus de vérité que le corps n’aurait de vie , si l’on séparait les humeurs des solides ; l’on en conclura nécessairement que toutes les opinions qu’on a fait reposer sur ces bases fondamentales sont chancelantes et ruineuses. Tous ces systèmes absolus sont donc frappés d’un, principe de mort ; il circule dans le sein de tous leurs raison iiemens , un poison d’erreur qui les infecte et qui les détruit tôt ou tard.
Il convient de revenir aux idées plus saines et plus complètes qu’avait entrevues Hippocrate , puisque ces idées sont la conséquence de tous les faits. Dans la suite des temps , il devra résulter de leur enf^emhle une connaissance entière de la liaison des iiffections des solides et de* altératiojas des humeurs.
t’on se convaincra que les unes comme ies aùtreà sont des phénomènes distinctifs des êtres vivaus qu’elles doivent être étudiées dans les faits qui leur sont propres, dans les lois qui leur sont particulières*, qu’il y a une chimie médicinale bien différente de la chimie ordinairej que ces phénomènes représentent des forces spéciales*, que ies forces, qui vivifient les fluides , sont du même ordre que celles qui animent les solides j qu’elles se corres-^ pondent entr’elles et se confondent dans l’anité du système vivant , de telle sorte que la question tant agitée de savoir si une maladie a commencé par une altération dans les humeurs, ou par une lésion dans les solides , est insoluble par elie-méme ou
plutôt aussi inutile à éclaircir que ridicule à poser. Toutes ces afleclions sont simultanées, ou elles se succèdent si rapidement dans le temps c|a’elles sont telles par rapport à nous, et sur-tout par rapport à la lenteur de rapplication de nos, moyens
d’action. Dans notre Ecole se forme donc une doctrine mixte qui embrassera tous les f^îts , et qui seule fera cesser les interminables querelles qui ont déchiré et détruit, j’ose le dire, la médecine, L’on a déjà entrevu les principes de hante j)hyslologle qui doivent justifier cette doctrine, montrer la source des discussions et les tarir à jamais. Nous avons prouvé la grande analogie qii’ii y avait entre la philosophie et les dogmes de la médecine clinique de l’Ecole de Gos et de celle de Montpellier. Nous retrouvons les mêmes rapports dans les principes les plus relevés de la scieuc^#
Biédicale , c’est-à-dire , di\iis les dogmes de la pbysloiogie et dans leur application à la médecine-pratique. Ce n’était point des expériences ni meme des observations physiologiques seules , qu’Hippocrate déduisait les lois de l’économie vivante, mais bien, des faits que lui présentait à chaque instant l’exercice de l’art 5 et remarquons que , de ce point de vue, il devait envisager la physiologie d’une manière toute particulière. En effet, quand on considère constamment les phénomènes vitaux , et qu’on le fait avec ce génie logique et d’unioix systématique , que possédait Hippocrate à un si haut degré, 011 doit naturellement, et presque sans le chercher, trouver le vrai système de i’hommo vivant. Je le demande, les hypotiièses mécaniques, chimiques , physiques et métaphysiques , peuventelles prendre quelque consistance, ou venir même dans l’esprit d’un médecin praticien qui a sans cesse l’homme sous ses yeux? De pareilles opinions n’ont pu être embrassées que par des personnes étrangères à notre art , et plus familiarisées avec les autres sciences qu’avec la science médicale ellemême. Voici comment s’exprime, à cette occasiou l’auteur hippocratique de l’excellent traité De priscâ mecUcinâ. Écoutons sa profession de foi physiologique. Je veux dire quelque chose de certains sophistes, au nombre desquels on compte des médecins qui prétendent que, pour bien counaître la médecine , il faudrait savoir ce qu’est lu nature de l’homme , et comment il a été créé. C’est ainsi qu’il arrache la médecine aux vaincs
iiypotheses auxquelles on l’avait déjà associée. Il né peiiss pas que la médecine ait besoin de remontet si haut ; que pour parvenir k des résultats certains en pratique , elle doive commencer par examiner des questions si relevées et qui sont même insolubles. « Pour moi , ajoute -t - il ^ je pense que tout ce que ces sophistes et ces médecins ont écrit sur là nature humaine, est moins utile au médecin qu’au» peintre , et que ce qu’on peut apprendre de certain sur ce sujet doit être puisé dans l’observatloù médicinale ; qu’il est même impossible d’éclaircir les questions de ce genre , si Tôii n’est instruit à fond de notre art , et si on ne l’a embrassé dans toute son étendue, j’ai vu beaucoup de personnes^ qui savaient très - inutilement tout ce dont traitent ces auteurs , qui discouraient sur l’essence d© l’homme et sur les causes qui l’ont formé : ce qu’il est indispensable de connaître touchant la nature de l’homme, pour tout médecin qui veut réussir dans l’exercice de notre art , se réduit à savoir ce qu’est riiomme par rapport aux allmens et aux boissons dont il use , et les changemeiis que chaque chose peut faire en lui , selon son tempérament individuel; il faut apprécier, en un mot, par Pexpérience , les modifications particulières que tous les agens apportent dans l’économie, et c’est en cela seul que consiste la connaissance positive, réelle et utile de la nature humaine. » Ainsi l’École de Cos a prononcé ; elle proscrit de son sein les savans étrangers à la médecine, et n’avoue pour les siens que ceux qui s’cii sont spécialement occupés*
Cet arrêt sévère pèse sur des inclivlcliis très,» respectables en eux - mêmes y sur des naturalistes très-instruits, des chimistes très-babiies , des expérimentateurs fort adroits. Que tous ceux-ci fassent radmiratioîi de leurs disciples, qu’ils agrandissent le domaine des sciences , que l’humanité Jeur paie le tribut d’éloges qu’elle leur doit, l’Ecols de Gos ne s’y oppose point ; mais elle leur défend l’entrée de son temple. Elle ne reçoit leurs travaux qu’autant que des médecins à litre les ont véribés et y ont rais leur sceau particulier Hippocrate aurait donc traité volontiers ces savans ^ comme Platon voulait que l’on traitât les poètes dans sa république. Il les aurait couronnés de lauriers, et au milieu des applaudissemens de tous ceux qu’ils instruisent ou qu’ils amusent , et de l’humanité entière dont ils relèvent la dignité. , il les aurait accompagnés par honneur hors de l’enceinte sacrée , jusques à l’entrée de i’Acadénne ou du Portique,.
A Montpellier, l’on professe les mêmes principes ^ on prétend que la physiologie est une science isolés de toutes les autres ; et s’il faut le dire franchement^
c’est ce qui nous a un peu brouillé avec les physiciens , les chimistes , les naturalistes , les anatomistes même qui abusent de leurs co naissances ; et c’est ce qui explie|ue peut-être un certain déchaînement contre l’Ecole de Montpellier. Pense-t-on que Platon lui-même , que rarrêté que nous venons de lire condamne expressément, eût été assez philosophe pour le
pardonnera l’Ecole de Gos? Le mooaent approche cependant où toutes ces petites tracasseries vont faiiiy
où tous ces amours-propres blessés vont se taire* Qiiaud on fait atteiition à la marche des sciences jnédicales , depuis un demi - siècle , on s’aperçoit 3nei>tot qu’elles tendent à se séparer de plus en plus de toutes les autres, et à se donner elies“mêmeâ des lois. L’a’uarchie des sectes d’une part, l’ha- ^ îdtude d’exercer un pouvoir despotique de l’autre -, font regarder encore aujourd’hui la médecine comme (dans un état de rébellion. Une fois victorieuse ^ sou indépendance sera à la fin reconnue , et elle aussi sera une puissance. Toutes les autres Écoles j, celles-là même qui ont fait le plus d’efforts pour s’arracher au joug des sciences accessoires, portent les stigmates de la servitude. Si elîes^ renoncent «\ leurs principes , elles eu reçoivent l’esprit et la philosophie ; et cet esprit de rigueur et de sévérité,, Cjui est l’àme des sciences physiques et mathématiques , est un poison pour les sciences médicales. iToU te# secte qui fait tout dépendre de l’organisaiioii , et qui, en un mot , est matérialiste , aura beau faire 5 elle subira la loi des sciences physiques; elle se débattra dans ses fers , mais elle ne pourra pas les rompre ; scs efforts ne pourront jamais la débarrasser du blet qui l’enveloppe et l’enlace.
Hippocrate embrassant tous les faits de médecinepratique , arrive à cette grande conclusion : qu’il y a, dans le corps vivant , des lois particulières , que ces lois sont très-compliquées, qu’elles ont pour but la conservation , la réparation et la propagation de ranimai. Cette cause inconnue , il Id nomme Nature. « jLa JNature ^ dit-il, suffit seiili'
sux animaux pour toutes elioses ; elle sait elle-î'nêtnt ce qui leur est nécessaire, sans avoir besoin qii’ou le lui enseigne et sans l’avoir appris de personne. .0, Elle est le premier médecin des maladies , et ce n’est qu’en favorisant ses eiforts , que nous ob-* tenons quelque succès (i). » Tel est le secret de la physiologie et de la médecine entière d’Hippocrate. il a sur-tout très-bien vu , dans les faits pratiques , i’unité des forces de la vie ^ il revient plusieurs fois sur cette importante vérité. On la retrouve ®n tête de tous les livres de son École légitime et c’est en quelque sorte ce qui les distingue et peut servir à les faire reconnaître. « Le principe de tout est le meme. Il n’y a aussi qu’une fin y et la fin et le principe sont uns.... Dans l’intérieur est un agent inconnu qui travaille pour le tout et pour les parties , quelquefois pour certaines et îioiî pour d’autres.... La Nature est à la fois une et infiniment variée.... Il n’y a qu’un but, qu’un effort. Tout le corps participe aux mêmes affections; c’est une syinpatliie universelle. Tout est subordonné à tout le corps , tout l’est aussi à chaque partie. Chaque partie concourt à l’action de cbacuoe d’elles. Le sang va tour-à-tour du cœur aux extrémités et de celles-ci à la grande et à la première origine des vaisseaux. » Tel est le dogme important qu’Hippocrate établit sur l’unité du corps vivant , et qu’il u’a pu puiser que dans l’observation pathologique^ il est diamétralement opposé a tout système méest-*
(ï) De alimentQ:^
îsilqiie et physique : aussi a-t-il toujours été entièrement méconnu ou viYement repoussé par les médecins matérialistes. Ce sont ces idées défigurées qui ont donné naissance à l’hypothèse de Vaii- Helmont et de Sthal , et qui , présentées avec plus de pureté et développées avec plus d’étendue, constituent le fond et l’essence de la doctrine de Barthez. Qu’elles font paraître puériles et vaines, la plupart des petites questions qu’agitent tous les Jours les médecins organiciens ^ soit sur les fonctions de l’état de santé , soit sur le siège des maladies! Les fonctions, ils les attribuent à des élémens d’organes auxcfiiels ils les rattachent fixément ; les maladies, ils ne les considèrent que dans les petits vaisseaux blancs ou rouges; on examine le mécanisme des fonctions et des maladies , comme si lo corps vivant était une espèce de machine , dont les rouages s’enchaiiient les uns aux autres et se dérangent successivement. En un mot , on n’étudie les cires vivans qu’en les mutilant sous un scalpel deSftrucleur , ou par une analyse imaginaire. L’École d’Hippocrate ne se perd point ainsi dans les infini»^ mens petits ; elle prend les masses ^ elle s’attache ans effets majeurs et aux grandes vues d’observation * elle ne remonte point aux premiers principes de l’oi'ganisatloii , comme quelques anciens et la plupart des modernes; elle sait très-bien que, de la connaissance de ces principes matériels de leur compo-
sition et de leur cooibinaison , cette connaissance fiit-elie aussi certaine qu’elle est obscure , l’on n<> peut déduire aucune conséquence légitime par rap*-;
J)ort aux fonctions, parce que Ton ne peut étaLIîr . aucune liaison entre celles-ci et les circonstances sensibles et appréciables de l’organisation. Elle entrevoit que ces circonstances sont de simples conditions de fonctions, et non les premiers ressorts des phénomènes vitaux , des instrumens favorables et non des causes réelles. Eh bien ! ceS dogmes sont précisément les memes que ceux que proclame i’École de Montpellier. Ce principe vital qui est devenu un sujet de scandale' pour toutes les sectes matérialistes , elle l’a emprunté d’Blppocrate , ou , pour mieux dire , des faits qui inspirent cette hypothèse. Nous conviendrons meme
que nôtre Ecole a eu quelquefois le tort de réaliser ce principe ; mais qu’on nous accorde aussi que ce tort lui est commun avec celle de Gos , et que sa doctrine générale ressemble tellement à la sienne, qu’elle retrace jusqiies à ses défauts. Eu effet, l’Ecole Grecque avait cherché à déterminer la nature de ce principe, elle s’était perdue à cette occasion dans un mélange d’idées matérielles
et métaphysiques. Elle avait confondu la cause inconnue de la vie avec ce qu’elle appelait l’huïuidité radicale, la chaleur innée, la matière éthérée , et elle accordait à ce feu-principe rintelligence, la sagesse , la justice meme, ce Ce que nous appelons la chaleur ou le chaud , me paraît être quelque chose d’immortel, qui entend tout, cjui voit et qui connaît îiutant ce qui est présent c[ue ce qui est à venir (i).»
(i) De carnihus^
Xs'Ëcoîe de Cos voulut fixer la nature de îa eau?®, de la vie , et elle se jeta dans- des erreurs ana» lagues à celles qui ont échappé à quelques mé« decins de Montpellier (Bordeu, Grimaud, Roussel) du moins dans leur première origine qui est identique, sinon dans le moyen particulier d’explication qui est quelquefois opposé : ce qui prouve bien que ceux-ci s’étalent placés dans le même point de vue que l’École de Gos. Gèpendaot, les progrès delà pbil osopliie médicale ont réformé ces idées \ et enfin l’École de Montpellier a proclamé la preîiTtière , et peut-être la seule de toutes les Ecoles
aDciennes et modernes , que le principe de la vie n’était qu’une cause abstraite , qu’un fait généralisé , que la somme de toutes les forces confondues dans une sorte d’unité. Peu à peu elle est. ventrée ^ dajis les faits pour ne plus en sortir. Peut-être que C|uelques - uns des défenseurs de ses derniers principes cliancèlent encore; à un point Æussi élevé , la tête tourne aisément , mais avec un peu d’habitude on s’y fera, et la science médicale sera à jamais arrachée aux idées métaphysiques ou matérielles qui l’ont Infectée jusqu’ici. Sou langage s’épurera , il deviendra aussi clair qu’il est exact , aussi répandu qu’il est vrai , et quand il sera aussi populaire qu’il mérite de l’étrc, on s’étonnera qu’on ait attaqué une pareille doctrine.
L’École de Cos ne se contente pas de considérer les phénomènes vitaux dans Tunité qui les embrasse , cdle les analyse , les décompose , et arriva ainsi à l’idée des facultés vitales, 110a pas de ces
propriétés isolées qui ii’espliquent que les motitâtions incertaines d’une fibre prête à mourir, qoî ne rendent raison que d’une vie en quelque sorte cadavérique , désordonnée et sans accord, mais de ces facultés vitales qui se réunissent dans une seiile^ et qui renouvellent leurs forces dans une même source. « 11 y a , dit l’auteur luppocratique du traité De alimento , une seule faculté , et il y en a plus d’une. C’est par les facultés que tout est administré dans le corps des animaux ; ce sont elles qui font passer le sang, le soufîle et la chaleur dans toutes les parties, qui reçoivent ainsi la vie et le sentiment.» Il dit ailleurs que c’est la faculté qui nourrit et fait croître tous les organes , et il pénètre profondément dans le mécanisme de l’assimilation; Carnes enim attrahiint..,* corpus à eu jus vis generis ingestis y sibi qiiod confort y assumit unaqaœque cor-' poris pars de singulis cihis. Nous voyons les même® principes dans la doctrine de notre École. Elle admet les même facultés , elle insiste spécialement sur les forces digestives et assimilatrices qui animent les fluides , forces que la plupart des autres Écoles ont coiiiplètemeat méconnues , ou dont elles ne parlent qu’en passant , et qu’on ne re-» trouve plus dans leurs systèmes pathologiques.
Ce que l’École de Cos n’avait fait le plus souvent que pressentir , a été étendu et développé par celle de Montpellier. Tous les germes , jetés dans tiii sol analogue à celui qui leur avait donné naissance , ont déjà fourni des fruits abondans ; nous ai’avons qu’à continuel: la même culture , et k
( 5oo )
^erreiii n’en deviendra que plus ferllie. L’École d>?' Montpellier n’est pas encore arrivée, bien s’en faut^^ au terme de la science, mais tout annonce Cjii’elle marche dans la route cpii y conduit.
Veut-Oîi s’assurer que les idées physiologiques de Montpellier ne sont que la suite des premières notions entrevues par l’École de Cos ^ Foiî n’a qu’à ouvrir les ouvrages des fondateurs de sa doctrine-, Bordeu , Desèze , Grlmaud, etc. , s’y montrent toujours occupés du soin de lier leurs principes à ceux d’Hippocrate. Â chaque instant, ils rappellent des passages tirés des traités de l’École Grecque , et ceux-ci se mêlent si Lieu à ce qui leur est propre , c|a’on ne peut pas aisément distinguer lorsque ces auteurs parient par euxr mêmes.
Nous avons comparé la philosophie elles dogmes fondamentaux des deux Écoles, rapprochons maintenant leurs mœurs et leurs habitudes.
Cos s’attachait beaucoup à la métaphysique de îa science, et à la méthode cjui lui était propre; c’était par-là qu’elle se piquait de se distinguer des autres Ecoles , des empiriques et des philosophes sou temps. Nous avons vu même qu’elle ne craignait
pas de remonter ^ux principes de nos idées , dans
les leçons qu’elle donnait à ses élèves. Lisez sur* tout les traités didactiques, ï)e eu te y De meclico ^ De medicinâ priscâ , Prœceptiones ; dans tous les. ÊLutres traités on y revient à chaque instant. Nom
avons établi quel était le goût do i’Ecole do Montr* peiiier sur ce poiuU
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A Cos , on recherchait les résultats dogmatiques,' «>11 n’aimait point à se traîner sur les détails , à revenir sin' les élérneiis de la science. Le langage dtait précis et serré j on se piquait de dire les choses en moins de mots que possible. C’était l'î méthode des anciens philosophes, plus jaloux d’indiquer des idées neuves , que de s’appesantir sus des idées connues. Mais cette manière d’exposi”tiou suppose une instruction avancée , ou la volonté de suppléer ce que l’auteur a cru inutile de dire j elle doit donc être nécessairement obscure , et sur-tout paraître telle aux esprits paresseux , GU initiés depuis peu de temps à l’étude de la médecine. On adresse le même reproche à l’École de Montpellier , et il s’explique en grande partie par les mêmes raisons. Barthez a introduit parmi nous ce goût des résultats synthétiques. Jamais auteur ne se montra plus fécond en principes et plus stérile en paroles. Il réfléchissait tant , c|u’iî, parlait très-peu, et il croyait souvent avoir dit tout ce qu’il avait pensé. Dans la petite île de Cos, i’oa ne devait mesurer le mérite d’im ouvrage que par son utilité réelle-, il n’y avait pas de philosophes à titre , et des faiseurs de livres comme à Athènes. A Montpellier, on n’en vaut guère plus pour avoir fait un ouvrage j trop heureux même celui pour lequel cette circonstance n’arrête pas la confiance des malades , que l’on y obtient par toute ' autre voie !
^ Ims premiers médecins de Cos composaient peu de livres , et encore ceu;^-ci étaient-ils moins des
traités ex professa , sur uii sujet clétermîné et suivi dans toutes ses divisions , qu’un recueil de notes , de maximes , de grandes et importantes vérités sur la science entière. Les traités de la Diète, des Maladies en général et des Maladies des femmes en particulier , sont des ouvrages proprement dits , et cela seul annonce qu’ils apparlieniieiit à des temps postérieurs à liippocrale (i)» La vraie médecine n’est pas bavarde, elle ii’affirme que ce qu’elle sait positivement ; presque toujours elle se borne à raconter ce ciu’elie a vu par elle - meme , ou ce c[a’elle tient des bons observateurs ,* elle ne se livre pas à ces discussions théoriques, source d’uii babil intarissable. Le vrai médecin est silencieux*, tout entier à l’observation du dehors ou à la réflexion du dedans , il n’a pas grand’cbose à dire. Les disciples légitimes d’Hippocrate n’ont pas été de grands faiseurs de livres ; c’est le reproche ou l’eloge qu’on leur doit. Un
(i) Cette précision remarquable et ce mode de composition ^ dont nous avons l'ait sentir le prix dans la médecine , peut tenir en partie à la rareté du papier au siècle d’Hippocrate, L’usage du papyrus fut très-peu répandu dans la (rrèce jusqu’au temps d’Alexandre. Hippocrate écrivit ses observations ea Style très-concis, sur des tablettes enduites de cire, ou sur des peaiîx d’animaux. Plusieurs de ces recueils n’étaienî pvSâ destinés au public j ainsi , une circonstance qui semblait arrêter les progrès de l’art tourna à son avantage. Si l’in trou uctiota du papyrus , et la multiplicité des livres qui en a été la conséquence , ont eu une influence bicbeuse sui* la médecine d’ob.» «ervalion , que doit-oa penser de l’imprimerie sous ce rapport 5 quoiqu’on ne puisse pas nier cependant , d’un autre chiite «r le:s grands avantages de celle-ci»
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professeur qui retrace , dans la moderne Cos j les traits , la philosoplile et la manière du divin yiell^* lard , ii’a pas écrit une ligue.
Il devait régner à Cos un certain' orgueil au** quel n’échappent pas aisément ceux qui cultiveni; une science avec ardeur , et qui croient avoir trouvé la vérité. Il paraît que l’on ii’y citait que les ouvrages de l’École môme , et que l’on ne pariait guère de ceux qui lui étaient étrangers^ que pour eu relever les erreurs. C’est ainsi qii’Hippocrate s’est conduit à l’égard des médecins Gnidiens et Oyninosophistes. L’on ne voit pas même que i’Ecol© de Gos se soit beaucoup occupée du soin de discuter ses principes et de les défendre contre des sectes rivales j et c’était un véritable sacrifice ches une nation où tout était mis en dispute , et où les succès en ce genre avaient un si haut prix, L’École de Gos se montrait assurée d’avoir établi le vrai système de la médecine. Elle le répète OU le fait entendre à cliacjue instant -, elle aspirail donc à une sorte de suprématie. Elle ne le disait pas cependant aux autres Ecoles *, il fallait taire ^n secret qui aurait alarmé tant d’amours-propres ,,
et endoctriner des Ecoles qui ne s’en doutaient pas; il fallait les enchaîner par la force de la doctrine et non point par tout autre moyen. Il faut le dire y l’Ecole de Cos voulait bien être écolo normale , mais elle ne voulait point l’être par un arrêté des Ampbyclions.
On le volt y l’École de Montpellier est calquée suï celle de Ces ; die ne donne pas à sc9
lêîèveS' d’autres leçons-, et iorsqu’eufîn , après le cours des études médicales ^ le moment arrive où elle investit le disciple du pouvoir d’exercer l’art divin, c’est au nom d’flippocrate qu’elle lui confère Je grade suprême* Si j’assiste à une de nos réceptions, je vois qu’on présente au néophyte les ouvrages du vieillard de Gos. On l’exhorte à se pénétrer de ses maximes , et on lui répète cpie tous les principes qu’il a reçus , il les retrouvera dans ce livre sacré. Il reçoit l’anneau mystérieux , analogue sans doute au signe qui , dans l’École Grecque y devait marquer la filiation secrète , et il répète le même serment qu’on prononçait à Cos aux pieds de l’autel d’Esculape, dans les mains d’Hippocrate , ou sans doute à côté de son effigie après sa mort. Suis-je en France ou dans la Grèce, à Montpellier ou à Gos ?
Nous croyons avoir montré, avec toute l’im* partialité dont nous sommes capables , les analogies étroites qui existent entre l’École de Cos et celle de Montpellier. Examinons maintenant si une autre
Ecole moderne a autant de titres de filiation. Serace l’École empirique? Elle compte, il est vrai, de très-grands hommes et des travaux du plus liant intérêt , sur-tout en Angleterre et en Aiieinagne *, mais Hippocrate s’est prononcé expressément contre l’empirisme. La science était , seioa lui , un ensemble de dogmes puisés dans l’observation. Il a établi une foule de dogmes , et la plupart sont rejetés par ces illustres médecinso D’ailleurs , l’empirisme nioderue est bien
d’^avolr toute la pureté qu’il s’attribue, îl n^a jamais pu se débarrasser des idées régnantes les plus hypothétiques , et il n’a trouvé d’autre moyeu de théoriser les faits que de les rapporter à des principes arbitraires , tels qu’à l’altération des humeurs, à^quelque lésion mécanique des solides, etc. N’ayant pas voulu étudier profondément la philosophie des systèmes , l’empirisme a pris sur parole, et souvent même sans s’en douter, les notions les plus arbitraires, comme l’on peut s’en assurer en lisant les ouvrages de Sydenham, de Stoll , etcw Ser a-ce le solidisme de Cullen , de Brown et do tant d’autres ? Mais Hippocrate a - t - il jamais osé établir qu on devait rattacher la médecine à un seul principe ? Que dirait-il d’un système dans lequel on ne fait attention qu’à l’exaltation ou a la diminution des forces, lui qui rappelait toujours la science aux détails particuliers , et qui avait établi ces dogmes généraux qui , par leurs combinaisons et leur souplesse, pouvaient se plier à toutes les nuances des faits ? Qu’aurait-il pensé de ces principes absolus et destructeurs , lui qui a combattu vivement Mélissus , et avec lui tous ceux qui ne voulaient admettre qu’un seul élément dans le corps vivant , qu’une seule source des maladies; lui qui s’efforce de prouver à chaque instant que le vrai système doit embrasser tous les cas , toutes les circonstances, toutes les données ; qui a pressenti que cet ensemble et cette liaison des faits constituaient la vraie théorie médicale ? Les humonstes ou ks goiidistes exclusifs ne sauraient
être les disciples de l’Ecoie de Gos , cjui réunissait les deux systèmes , ou plutôt qui n’avait ni l’iiiî ni l’autre ^ mais qui faisait reposer la médecine sur les résultats généraux de robservation , et qui , par cela seul , repousse à jamais de son sein tous ceux pour lesquels la science ne consiste que dans un assemblage plus ou moins bien combiné de notions théoriques et de consécîueiices déduites d’un principe absolu.
Sera - ce le système des classifications mo-^ déniés que nous rapproclierons de la doctrine de Cos? Nous en conviendrons, c’est celui qui lui ressemble le plus , au premier coup - d’œil ; et lorsque son iilustre défensenr prit le burin d@ Fbistoire des maladies , l’on crut recou naître un moment la touche d’ïlippoerate , et revoir reproduire ses immortels tableaux. La langue française prit la rapidité et la souplesse de la laiigue^grccvque : mais dlsons-le avec la môme franchise , Hippocrate s’est décidé aifiriilativement contre ces classifications , il n’a point jugé qu’elles fussent la source de la vraie médeciue-praiique -, sou système est dia-' iné Iralement opposé à de pareilles vues. Uns médecine aussi mécanique dans SiîS méthodes ^ aussi stérile dans ses résultats , aussi bornée dans ses moyens , n’était point celle c|u’avait conçue le génie du divin vieillard. Sera - ce enfin , ceu.'s qui appUcpieiit ranatomie à la médecine? Mais ceux-ci n’ont élevé aucune prétention en ce genre; ils reconnaissent qu’llippocrate , étranger à l’anatomie , n’a eu aucune uoiiou de ces principes pa^
lesquels ils veulent régénérer une science qui était déjà établie , du moins dans ses bases fondamentales , long-temps avant qu’on eut jamais dissécpaé un cadavre.
Nous avons présenté rexposition de la médecin® d’Hippocrate, avant l’instoire des écoles théoriques 3, soit pour suivre l’ordre des temps et la succession tles idées , soit pour faire ressortir une vérité qii® nous avons déjà établie , savoir : que la médecinepratique est indépendante de tontes les autres sciences ; que l’observalion de l’homme sain et ïualade lui a donné naissance \ et c^u’elle seule peut étendre et assurer ses progrès. Nous croyons devoir d’autant pins insister sur cette opinion , qu’eil© nous parait plus décisive pour les destinées de la science , et que les historiens de la médecine CM ont embrassé une opposée. Celse a dit: Primoque medendi scientia sapientiœ pars hahebatur y ut et morbonim curatio et rerum naturæ contemplatio sub iisdeni auctoribus nata sit. Mais Celse vivait dans un siècle où les sciences les plus étrangères à la médecine la gouvernaient despotiquement. Il se montre le disciple docile des théories régnantes-, et endn, on a mis en question s’il était médecin-praticien , ou bien un simple amateur. Le Clerc , Sprengel tracent en tête de leurs histoires , les premiers progrès de la philosophie , et ils îie craignent pas d’établir que ceS progrès ont décidé ceux de la médecine elie-méme; mais ces illustres auteurs possèdent tant de connaissances variées , que la médecine proprement
di-ie o’a jamais eu assez de place pour elle dans leurs excellens ouvrages. Bien loin que les théories des philosophes aient servi les interets de notre art, nous verrons , dans ce tableau, qu’elles seules ont été rorigine des hypothèses qui , de bonne lieure, se sont mêlées au système de Gos ; qu’elles ont altéré de plus en plus sa pureté , et l’ont fait tomber enhn en pourriture. Nous présenterons la médecine-pratique toujours en lutte avec les doctrines philosophiques ; brillante de gloire et de vérité, quand elle l’emporte sur elles, humiliée et nulle, lorsque celles-ci sont victorieuses. Nous reprendrons la médecine théorique dans les essais de son premier âge , afin que Ton puisse saisir la génération successive des systèmes , et s’assurer qu’ils ne diffèrent pas les uns des autres autant qu’on le croirait d’abord, que tous sont partis des mêmes principes ; qu’ils ont marché vers le même but ; et enfin , ce qui nous intéresse de plus près , que ces principes et ce but se retrouvent dans la plupart des systèmes modernes , ce qu’il est d’autant plus important de leur rappeler , qu’ils l’oublient plus aisément, et qu’ils louent souvent en eux ce f[u’ils blâment dans les autres.
Les premiers philosophes reçurent la science des mains des prêtres et des poètes : quand l’iiistolr© ne le dirait pas , l’analogie des opinions le prouverait assez : les uns et les autres, en effet, ne s’occupaient que de la formation de fUnlvers, de la génération des Dieux et des hommes. Les théogonies des prêtres et des poètes u’etaieut que des cosmogo-
îiîes ou des systèmes de physique, et les systèmes de physique ne furent pendant long - temps que de véritables théogonies. Les forces de la nature personnifiées sons des formes sensibles dans les temps anciens , réalisées sous des formes abstraites dans les temps les plus modernes : tel a été le fond de tous les systèmes. Les philosophes n’empruntèrent pas seulement le langage des poètes ( l’oti ©ait que leurs premiers ouvrages étaient écrits ou vers), ils prirent encore leurs dogmes et leur méthode , si l’on peut désigner sous des noms aussi graves , les aimables jeux d’une imagination toujours prête à adopter les rêves qui charment
8011 délire. Ne pourrait~on pas même assurer, sans
crainte de calomnie , C£ue la philosophie s’est toujours ressentie un peu de sa première origine , et qu’elle ne s’est jamais, peut-être, bien corrigée de rbabitude de s’égarer dans la région des chimères. ÎDès c£ue l’on cherche une chose qui est hors de l’observation , tel que le mode intérieur d’action tics causes premières , c’est à rimaglnation seule qu’on s’adresse ; car c’est en vain qu’on a multiplié les facultés de l’esprit , ses opérations diverses et ses méthodes, d’après les analyses d’une abstraction subtile *, elles se réduisent à voir ou à deviner ; à observer ou à expliquer ; à constater les effets et leur succession constante , ou à se perdre dans la détermination positive des ressorts secrets de leur mécanisme et de leur enchaînement •, k voir ce qui tombe sous les sens , et ce qui est un# déductioji immédiate des seîisalions ( Dieu^
( 5io )
la matière et ses qualités abstraites et indéterminées j la vie et ses forces) ^ ce'que l’on saisit dans les sensations mêmes , ou à s’élancer hors de tout ce qui existe par les combinaisons de la pensée réduite à elle-même , soutenue dans ses calculs par d es faits trop peu nombreux j et le plus souvent même étrangers ii l'objet de ses méditations ^ ou séduite par des analogies mensongères enfantées par ses caprices. Les véritables causes expérimentales sont presque encore des phénomènes^ puisque ceux-ci supposent celles-là inconteslablemeiit au-dessous ; la véritable théorie ne se compose presque que de faits -, ceux-ci n’ayant rien per du, ni presque rien gagné de robservation même par leur généralisation seule. Voir d’une manière générale , ce n’est pas cesser de voir , c’est se
placer plus haut pour embrasser un plus vaste liorizon, et pour découvrir un plus grand nombre d’objets. Mais se porter hors de l’observation ^ ou sortir de ses limites expérimentales ou rationaielles, de sensation ou de déduction, c’est ne saisir que sa propre pensée , n’embrasser qu’un vain nuage , et s’égarer dans les rêves de l’imagination.
Tj)alès fut, à proprement parier, le fondateur des sciences nalureiles, en ce sens qu’il ne ebereba point le secret du monde , hors du monde luimême , comme dans l’action pure et simple de Dieu seul , ainsi que ceux qui l’avaient précédé. Il eut la gloire d être le premier à entreprendre d’interpréter la nature par elle-même. Mais il se jeta dans une erreuî: diamétraienieut opposée ^
celle des doctrines théoioglqaes, et qu’il importo d’autant plus de signaler, que nous en retrouvons encore des traces dans les systèmes uioderiies* Les prêtres avaient expliqué les , choses par des^ êtres substantiels auxquels ils rapportaient tout. Tbaiès pensa au contraire , du moins dans certains inomens , c|ue la matière pouvait seule rendre raison des phénomènes qu’elle présente , ou par sa simple existence, ou par cpielques propriétés grossières qui frappent les premiers regards de l’observateur encore ignorant, et qui reviennent sans cesse à ceux de l’observateur le pins instruit, il crut qu’il suffisait de déterminer la constitution ehimiquo des corps pour donner la théorie de toutes leurs propriétés , et qu’il fallait rattacher leur compositioii au plus petit nombre de possible principes.
Il ne vit point qu’il fallait distiîîguer les corps par , les effets généraux et particuliers des uns sur les autres , et en admettre autant de différens qu’il y en avait qui présentaient des effets séparés et des propriétés tranchées. C’est cette idée simple et féconde qui, dans ces derniers temps, a décidé les progrès de la chimie ; elle a donné pour résultat de la science , des divisions tout autrement multipliées c[ue celles des anciens , et qui s’augmentent d’autant plus que la science se perleciionnc davantage. Telle était la marche à suivre: encore mémej^, iivec toutes ces précautions failait-il se garder do «croire avoir trouvé la théorie du monde. La chimie est ranatomie des corps physiques , et Fanatoniie Be peut nuileiBeut expliquer les propidétés^ des-
vlvans^ celles-là sont comme süü-ajoutccs à ceux-ci ; eUes ont ou paraissent avoir si peu d'analogie avec eux , qu'on ne peut saisir les liens qui unissent ces, propriétés à une matière que nous ne connaissons point par elle-même, mais seulement U travers nos sensations. L’impulsion, l’attraction ^ l’affinité , etc. , ne peuvent pas s’expliquer davantage par la figure et par la; seule existence de la matière^ qui est, au fond, la seule notion que nous ayons de celle-ci. Thaïes , au contraire , ne veut qu’un seul principe , c’était la mode du temps , l’esprit de la. logique rationnelle et de déduction , qui tend toujours vers Tunité , et voit dans cette unité même la perfection de la théorie , parce que , dans les hypothèses , comme dans les chefs-d’œuvres des ^rts, rimagination a besoin de l’unité pour soutenir l’actiou de son jeu et favoriser ses goûts de combinaiîson. L’eau fut la source de tout ; elle avait donné naissance à tous les corps , elle était douée de toutes les propriétés possibles , c’était l’âme du monde ^ c’était Dieu lui-même. Quelques faits isolés justi- Haieiit cette opinion singulière , on en rejetait un plus grand nombre qui lui étaient opposés. Cependant Thaïes qui avait résolu de tout expli»; quer , et qui pensait que c’était eu cela même qu@ consistait la théorie , ue pouvait pas se contenter des causes mécaniques et purement matérielles ; elles ne rendent pas aussi bien raison des effets spoiK tanés et dirigés, vers un but déterminé que le fait tin être substantiel, un génie, une âme, qui remue la matière vivante ou morte ^ d’après se# affections
et ses volontés. ïl n’hésîta donc pas à attribuer une âme aux corps dont le mouvement n’est pas la suite d’un choc visible et extérieur, mais semble dépendre d’une cause interne. Ainsi , par le meme esprit d’hypothèse qui lui avait fait rapporter les phénomènes physiques à beau pour principe matériel, il attribua à des génies les phénomènes de mouvement et d’action ; et Thaïes ^ athée , ne fit pas difficulté d’admettre une sorte de divinité dans tous les corps. Épicure en ht autant dans la suite ( la matière éthérée ). G est encore ainsi, mais dans un sens inverse , que le panthéisme , ou la religion de tous les peuples anciens , n’était C[ue le matérialisme divinisé. On a voulu que Thalès n’eùt imaginé cette partie de son système , que pour masquer des opinions qui pouvaient le compromettre auprès des prêtres €t des magistrats ; mais j’aime mieux croire qu’il a obéi aux conséquences nécessaires de la recherche inaccessible des causes premières et au besoin Insatiable de l’esprit d’explication. Nous retrouvons ce même mélange hétéroclite dans tous les systèmes anciens , et dans la plupart des systèmes modernes. Il semble que les deux gouffres du matérialisme et du spiritualisme , qui ont si souvent englouti les sciences , communiquent entre eux dans leurs dernières profondeurs. Ces deux opinions affichent la înême prétention de tout expliquer : or, expliquer une chose , n’est le plus souvent que confondro un phénomène dont on ignore trop la cause pour $’imaginér la connaître^ avec uu autre qui nous
est si familier qu’on se tient assure de terapi immémorial d’avoir pénétré son mécanisme intérieur : les deux seules choses qui frappent sans cesse nos regards , et que nous n’hésitons jamais à croire coiiiiaitre , c’est la forme de la matière et l’impulsion d’une part, et de l’autre;, Faction d’un être agissant et voulant comme nous, en d’autres termes , la matière et nous - memes , nous oublions que nous n’avons d’autre idée de ces deux choses , que celle que nous en donne immédiatement la conscience.
C’est de Thaïes que la médecine reçut la doctrine de l’humide radical , considéré comme le principe même de la vie ; idée C[ui a signalé la première origine de Fart , qui s’est soutenue pendant trois ou quatre mille ans , et qui a été la source d’une foule de raisoiioeoaens hypothétiques qui ont altéré îa pureté des principes de Cos.
Les disciples de Thaïes suivirent la même philosophie } ils ne firent que changer l’élément matériel des choses , le fond du système resta le même. Ce ne fut plus l’eau qui fut le principe de tout , ce fut l’air, selon Âiiaximène ; « Fair est Dieu ou plutôt plusieurs Dieux-, lorsqu’il est plus rare , il s’élève à la plus haut© région et produit le feu; moins rare, il se tient plus bas et forme les nuages ; moins rare encore , c’est Feau et enfin la terre.» Anaximandre rapporta tous les phénomènes à Finfinl qu’il réalisa et transforma en cause active , par une ahstraclion vraiment üiaténelie et dans le goût de ia phiiosoplue sysié-r
matiqiie» L’infini admis par Anaxîniandre était quelque chose qui remplissait l’espace , qui tenait le milieu entre l’eau , l’air et le feu, et n’était rien de tout cela , du qui, pour mieux dire , n’était qu’nn produit de l’iniagination -, c’est ainsi qu’un observateur prévenu dessine des fantômes eu regartl<iîit des nuages.
Aoaxagore reconnut que, par la combinaison des élémeiis admis jiisqucs à lui , Ton ne pouvait pas rendre raison de la formation des corps et des propriétés dont ils jouissent. Il ciicrcba une autre tdiéoric , mais il la puisa toujours dans les mêmes idées fondamentales. Il établit qu’il y avait autant d’élémens que de substances qui paraissaient différentes, au premier coup-d’œil , par leurs qualités physiques les plus accidentelles , et que l’agrégation simple de ces éiéoiens constituait les corps. Selon lui , la matière avait été divisée par Dieu en une infinité de parties qui devaient être les élémens des corps , et qui étaient semîdables , dans leurs moindres qualités, à ces corps mêmes. Toutes ces parties, dispersées par sa sagesse, ont une tendance naturelle à se réunir et se rejoignent effectivement quand les besoins de la Nature le demandent. Ainsi, le pain qu’on mange, les alimens qu’on prend, renferment des particules de sang , de lymphe, de nerfs , de cheveux, d’ongles, particules qui vont se rendre, par leur Tiioiivement propre , et par je ne sais quel instinct, aux endroits qui leur sont destinés. Ainsi, le bois qu’on allume contient des particules de
feu, d’eau, de cendres , de sels , qui se détachent: les unes des autres, et qui , après avoir long-temps nagé dans Tair, vont composer le nouveau bois. î^e pouvant concevoir la formation d’aucun corps par les principes reçus, il les admet tous comme simples , conséquence absurde , mais rigoureuse ,, du système d’explication. Il fait une véritable pétition de principe , pour parler le langaged’e la logique , c’est - a - dire , qu’il suppose ce qui est précisément en question. Cette théorie se retrouve à chaque instant dans la médecine , et presque toujours Ton a eu recours à elle , quand oa fl voulu l'endre raison de la génération des animaux et des plantes, de la nutrition des différentes parties, des sécrétions et des excrétions. C’est ainsi qu’on a dit que les alimeiis renfermaient la matièia vivante toute faite , et que la digestion ne cousis*» tait qu’à l’extraire ; que le sang contenait en nature? toutes les humeurs, la substance de tous les oi°>^ ganes, et que la nutrition, les sécrétions et les \ » excrétions , n’étaient que de simples séparations dë
principes, idée hypothétique qui a toujonrs régné en physiologie, et qui règne encore combinée avee d’autres éiémens d’explication non moins arbitraires* De cette notion fondamentale découlent la théorie de la génération reçue par les Écoles anciennes ,, d’après laquelle la semence est un extrait matériel de toutes les parties , celle des molécules organiques de BufFonet delà matière vivante de tant d’autres auteurs. Toutes ces idées viennent du besoii^ ir^’éûéciii de ï:endre raison de tout j on ne voit paâ>
■que Tou ne fait, au fond, que reculer la difTiciilté,,» qu’elle reste la même dans le point plus éloigné ou on la transporte, et qu’on la double même à proprement parler. Mais l’esprit d’explication ne se montre pas difficile , un rien le satisfait j et on le traite en conséquence. II est sur que le sang renferme les matériaux de tous les organes, rien ne prouve cependant que la bile , la semence , etc. , soient contenues en nature dans ce fluide, comme ou Ta supposé, et comme ou est obligé de le faire des qu’on se propose d’expliquer la formation de ces diverses bumeurs. La bonne manière de pbllosoplier v«ut que l’on observe les phénomènes de composition dans les corps vivans , qu’on les compare avec ceux de la cbimie morte , qu’on s’assure s’ils s’en, rapprochent ou s’ils en diffèrent ; ou plutôt l’oa peut même , sans entrer dans tontes ces discussions , se contenter d’établir, d’après tous les faits, les lois générales ou particulières, les conditions essentielles ou accessoires , les caractères et les effets variés de ces phénomènes , et rapporter, si l’on veut^ ces pliénomènes ou cet ensemble de notions , à des forces propres , comme à la force plastique, génératrice , etc. , pourvu qu’on n’oublie jamais que les dénominations de ces forces ne sont rien par ellesmêmes , et que l’ensemble des notions et des phénomènes qu’elles représentent est tout pour la vraie science , qu’elles ne désignent que des causes indéterminées, inconnues , dont on ne pénétrera jamais l’essence.
Aiiaxagore comprenant toujours que les causes
BiS )
matérîellès connues étaient insuffisantes pour la solution du problème cpa’il cliercbait, admit une intelligence qui avait réglé rUnivers , et à laquelle il rapportait < très ” coiiimodéinent les phénomènes qu’il ne pouvait pas expliquer par les circonstances physiques. Ce philosophe n’est pas , comme on le répète, rinventeur du système métaphysique» Il est absurde de croire qu’il fut le premier à reconnaître un Dieu spirituel. Les abstractions de ce genre avaient été connues dès les premiers temps ^ seulement il épura cette conception encore même ne faudrait-il pas affirmer qu’elle n’eût rien de matériel pour lui , et qu’il se lût entièrement dégagé de l’esprit de son siècle, et plus généralement de celui des systématiques. Son intelligence divine était mêlée au monde lui - même qui en était comme le corps. 11 faut le dire, l’idée abstraite de Dieu n’est arrivée à toute sa pureté , que lorsqu’elle s'est élevée dans les régions aériennes de la sclioiastique. Anaxagore, ainsi que tous ceux de sa secte, commença par le spiritualisme et finit par le matériaiisoae. Les matérialistes ont suivi une marche inverse ; voilà toute la différence qui existe entre les uns et les antres. On pourrait peut-être explici[uer ainsi, comment le plus religieux des philosophes fut accusé d’impiété. Les persécutions de ce genre sont absurdes par ellosriiêmes , les opinions étant hors de toute bonne législation , lorsque celle - ci ne se propose pas d’encliaiiicr les hommes, et ne commence pas par vouloir les aveugler pour mieux, assurer ce dessein
iBals II est trëS“SÛr que les systématiques reiiver* salent la religion, connue toutes les autres scieii-^ ces , par leurs dogmes fondamentaux ou par les conséquences immédiates qu’on pouvait en tirer. Confusion et destruction de toutes les sciences ^ supposition et contradiction , tels sont les caractères de tous les systèmes. Ceîte circonstance explique les opinions opposées que l’on a eues sur la religion des phiîosoplies et de la plupart des peuples*, les uns ont pu regarder comme athées ceux-là mêmes que les autres prenaient pour des modèles de piété , ou pour des exemples d’une superstition fanatique» C’est ce qui a eu lieu surtout pour les Chinois. Leur religion, comme celle de toutes les autres nations , est un mélange bizarre de sensations spiritualisées et d’abstractions matérialisées. Ils adorent le Ciel , et on n’a pas pa déterminer encore ce qu’ils euteiideiit par cette dénomination , si c’est le ciel matériel ou une iiitelligen ce qui l’animerait : la vérité est qu’il y a un peu de tout cela dans leurs idées sur ce point.
Selon Anaxagore , de même que l’âme de l’homme, celle des animaux et des végétaux n’est qu’une émanation de Famé générale de rüoivers» Anaxagore consacra donc le théisme philosophique, doctrine qui eut dans la suite une si grande iiiüuence dans la médecine.
Une opinion de ce grand homme , très-importante pour nous, est celle par laquelle il établissait que la bile, eu péîiélrant dans les poumons , clans les vaisseaux et dans la plèvre^ devenait la causé des
maladies aiguës. Aristote a combattu cette bypotbèse par d’excellentes raisons qui n’ont pas empoché qu’elle n’ait traversé des siècles , et ne soit arrivée jusqu’à nous , soutenue par le matérialisme médical .
Peu à peu les idées des anciens s’étendent et se complètent , mais elles n’en sont pas plus exactes, elles restent frappées du même vice; elles sont toujours rétrécies considérées en elles-mêmes et toujours hypothétiques , lorsqu’on s’en sert comme moyens d’explication. C’est ainsi qu’Ernpédocle n’araéîiora pas le système, quand il réunit les prétendues découvertes de ses prédécesseurs, admit les quatre élémens, et embrassa les qualités communes du froid et du chaud , du sec et de l’humide. Si les anciens ii’avaient indiqué ces élémens et ces qualités que comme les résultats actuels de leurs analyses, ils auraient signalé des faits exacts, et ne se seraient pas opposés aux progrès ultérieurs de la science ; mais, eu transformant ces phénomènes eu moyens d’explication , en causes actives , et an principes définitifs des choses^ ils ne donnèrent que des erreurs qui , pendant des siècles , empêchèrent la découverte de toute vérité. Cet exemple era sentir la différence des deux méthodes. La première est purement expérimentale , elle ne sort pas des faits et de leurs déductions immédiates : elle peut être bornée , mais elle ne conduit qu’à la vérité. La seconde est théorique elle voit dans Içs faits, moins les faits eux-mêmes , que l’activité supposée d’une cause imaginaire; elle très -vaste,, sans doute, puisqu’elle embrasse runivers entier^
( Sai )
elle ne mène jamais qu’à l’erreur , îors même qu’eüe prend pour point de départ la vérité la plus incontestable. Nous reviendrons si souvent sur cette distinction , nous la confirmerons par un sî grand nombre d’exemples y qn’il sera impossible de la méconnaître. Quand lions ne serions parvenus qu’à établir ce point de doctrine et à le populariser, nous croirions être vrécompensés dignement de nos efforts ; de .plus habiles en montreront les appllcations fécondes.
Selon Empédocle y les élémens sont éternels et immuables ; ne subissant ni transmutation , ni dé-^ composition lorsqu’ils viennent à se réuirir , ils ne font que se combiner en divers sens les uns avec les autres , et n’éprouvent qu’un mélange mécanique : celui-ci n’explique aucune des qualités qu’ils acquièrent par la mixtion ; il rend encore moins raison de celles qui lui sont complètement étrangères, et qui échapperont toujours à toutes leS explications de ce genre. Cependant ce philosophe ^ comme tous les matérialistes venus avant et après lui, ne douta pas qu’il eût résolu un problème qu’il n’osait pas trop envisager, et qu’on n’avait jamais meme posé d’une manière déterminée.
Les mouvemens des quatre élémens livrés au hasard avaient donné naissance au monde et aux animaux. Empédocle racontait que leur attraction et leur répulsion avaient formé , dès le principe , des têtes sans cou, des jambes sans corps , des animaux moitié bœufs et moitié hommes , et une foule de monstres analogues. Parmi tous ces êtres , les uns *
letaient construits comme sur un plan cetix-îât conservèrent ia vie et propagèrent leur espèce ; les antres retombèrent clans le chaos d’où ils étalent sortis. Il était assuré que les vertèbres résultaient de la distorsion ou de ia fracture d’un os iinic|-ue qui régnait d’abord le long de la colonne vertébrale. Il attribuait la cavité abdominale et
celle des intestins au passage subit et, rapide de
l’air II travers le corps , au moment de sa coniposition , et les ouvertures extérieures du nez , à
vin courant d’air cfui s’élait établi de l’intérieur à
l’extérieur. On avait déjà expliqué hjpotbétic|uejTiciit les propriétés des corps par la seule combinaison de leurs principes -, il n’j avait qu’un pas à faire pour croire pouvoir se rendre raison de la formation première de ces corps par ce même moyen. Oa avait abandonné la comparaison expérimentale des phénomènes , et les déductions logiques cjul résultent de celle-ci et c|ui en font même partie 5 on avait méconnu le point de séparation et de rupture qui existait entre les faits et les explications données ; on avait ouvert ainsi un abirae où l’on pouvait cacher telle conclusion qu’on voulait. Oa n’avait plus de point d’appui , on errait dans les espaces
imaginaires.
Empédocle s’occupa beaucoup de la génération ^ l’on devait s’y attendre ; c’était la cpiestion favorite des philosophes , c’était le triomphe ou l’écueil de ! tous leurs systèmes. En fait d’explications , il faut aller jusqu’à la formation première des choses ou pas s’eu mêler. Tel était alors l’orgueil de
science ; nous nous croyons aujourd’hui plus modestes , nous ne touchons pas ie plus souvent à ces questions , mais , ce qui est plus fâcheux encore ^ BOUS les croyons résolues , ou nous en donnons une solution indéterminée et d’autant plus séduisante qu’elle est par cela même inattaquable. Les hypothèses des anciens avaient l’avantage C[u’eiles pouvaient se détruire pins aisément *, elles étaient plus franches et plus décidées. C’est ainsi que nous alïirmoiis , ou plutôt que nous émettons comme eit passant, et sans nous arrêter jamais à le prouver, que tout dépend de l’affinité, du mélange et de llorganisatlon des parties ; il est défendu meme de remuer les foiidemens d’une pareille croyance, c’est se perdre , dit-ou,daiis la métaphysique; et quand ce terrible arrêt est prononcé , c’en est fait, ilu’y a pas d’appel. Il nous paraît que les savansse sont un peu conduits à l’égard des causes premières , comme les Juifs à l’égard du Messie ; ils ont été attrapés si souvent en ce genre , qu’ils ont prohibé toute recherche et permis toute espérance, entretenant ainsi une superstition d’autant plus redoutable qu’elle échappe à tout examen.
L’embryon n’est pas le produit d’une seule semence. Il résulte du mélange des deux liqueurs prolifiques , et reçoit la forme du père ou de la mère , suivant que la semence de Tuii ou de l’autre prédomine , ou suivant que l’imagination de la mère est plus ou moins mise en jeu. Les semences des deux sexes sont composées de parties différentes , dont l’attraction mutuelle explique les désirs qui
'^ntraifîent Tliomme et la femme run vers Tantml Galien, observe avec raison, selon M. Sprengel qu’Empédocle , dans cette explication , n’a pas eu assez d’égard aux parties simples qui donnent naissance à tous les organes. Il nous semble c[n’il y avait , bien d’autres objections à faire contre l’hypotbès^ d’Enipédocle que celles que lui adresse Galien, et qui d’ailleurs ne sont pas trop aisées à comprendre^’ Le sexe de l’enfant dépend uniquement du degré de clialeur de la matrice qui le renferme,] L’enfant est mâle si la semence pénètre cîao^ uiiq matrice cbaiide , et il est du sexe féminin si cet organe est froid. Empédocle attribue la formation des monstres à la surabondance ou au défaut d© la semence , à sa dispersion, ou à la fausse roui© qu’elle prend', et celle des jumeaux à sa trop grand© quantité ou à sa séparation. Quelque bizarres qii© nous paraissent ces idées , nous les admettrons forcément , ou nous en recevrons d’autres non moins ridicules , si nous adoptons les memes priucipes ; elles sont les conséquences rigoureuses cia tout système d’explication , qui prend pour basa des données purement matérielles et physiques. Il faut renoncer à rendre raison de la formation pre»* mière des êtres vivans, et s’en tenir aux lois expérimentales de celte généralîoii ; ou bien il faut admettre que l’animal est le résultat des affinités livrées au hasard, ou des combinaisons de la matièra dirigées par une intelligence.
Empédocle donne hardiment l’analyse chiniiqu©*^ des dilTéreutcs parties du corps j les muscles resuU
lent d’un mélange des quatre éiémeiis à proportions éziles , les tendons d’une surabondance de feu et de terre , etc. , et il ne doutait pas qu’il n’expliquât «iüsi les propriétés de chaque organe. Les chimistes modernes pourraient avoir des idées plus saines y, s’ils se mêlaient de déterminer la composition des organes , mais leurs prétentions ii’eii seraient pas moins absurdes , s’ils voulaient par ces idées rendre raison de leurs fonctions. La plupart d’entre eux lî’osent pas avouer ce vceii secret , mais tous conservent des espérances en ce genre. L’on doit ménager ces espérances , lorsqu’elles invitent la science à des recbercbes pénibles et multipliées , qu’elle ne ferait pas peut-être sans elles. C’est ainsi que le désir de trouver la pierre pliiiosophale a été très-utile aux progrès de la chimie ; mais elles doivent être dissipées, dès l’instant qu’on va s’imaginer qu’elles sont remplies et qu’elles ont conduit au secret du monde. Toutes les prétentions analogues des êciences accessoires à la médecine doivent être traitées de la même manière par les médecins philosophes. Périsse celui qui voudrait détruire tous
es
preju^
ses
La théorie des sensations, toujours prise dans le.-? mêmes principes , mérite de nous arrêter. Elles résultent de l’attraction qu’exercent réciproquement l’un envers l’autre les élémeiis similaires de^ corps et des organes. L’oeil a une nature resplendissante , l’oFeille aérienne , le nez vaporeuse , la langue humide, l’organe du tact terrestre. « Noua voyons , dit ïlmpédocle la terre avec la terre; l’eaïLj
avec l’eau ^ l’étlier divin avec l’éther , îe feu îumw
lieux avec le feu. » Il s’appuyait ^ur ce dogme cou--
sacré dans toutes les Écoles de rantiqiiité ^ que
le semblable ne peut affecter que le semblable ;
dogme qui paraît incontestable , comme vérité
logique et de pur raisonnement , et qui cependant %
est arbitraire dans son origine, contraire à un trèsgrand nombre de faits , et absurde enfin dans l’ordre métaphysique , puisque nous n’avons aucune notion du mécanisme intérieur de l’action des choses ies^ unes sur les autres. Sur ce même dogme les sectes raisonneuses avaient établi leur doctrine , savoir; que nos idées générales et abstraites devaient venir du principe même de riutelllgence et non des sensations individuelles , le général ne pouvant être le produit du particulier. Les matérialistes modernes, lie conservent-ils pas quelque chose de cette idée lorsqu’ils pensent que tout doit être matière , par cela seul qu’ils ne peuvent pas concevoir comment celle - ci agirait sur un esprit ? D’un autre côté, les Kantistes n’ont -iis pas fait reposer sur la même base leur système de spiritualisme , par lequel ils n’admettent c|ue l’esprit et nient l’exisîeiice de toute matière ? « Si le sujet et l’objet sont différens , disent-ils, il ii’y a point de connaissance possible ; car il y aurait toujours un abîme entreeux , le sujet et l’objet sont donc identiques , ce sont deux manières de considérer l’existence : si le fiui et i’iiifîni étaient réellement opposés, le fini no pou irait jamais comprendre l’infini , et ne se compïcudrait pas lui -même. Il faut doue croire quci
D'^in
existe seul , et le fini ii^est que le Coi liii-méme , manifesté et révélé d’une certaine ma» ïiière. î) Il est singulier do voir les memes principes conduire à des conséquences diamétralement opposées *j ce C|ui suffirait pour montrer combien ces principes eux-mêmes sont gratuits : ce sont des idées abstraites, des x , desjp algébriques, si on les livre à des combinaisons purement logiques , on ii’aura jamais c[ue les lettres elles-mêmes 5 si ces lettres ne sont pas remplies par des valeurs réelles,, on n’aura pas d’idées ou on aura toutes les idées que l’on voudra , niéme celles qui sont contradictoires entre elles. Les systématiques s’imaginent donc à la fin concevoir l’action des divers êtres les uns sur les autres, et donnent leurs conceptions pour la réalité des choses : tel est leur secret.
Pour achever ce tableau , nous observerons que Empédocle îiii-même se jette dans toutes les erreurs du spiritualisme. Il pense que tout est animé dans la nature, que celle-ci est remplie de divinités; que les végétaux ont une âme douée des mêmes forces que celles qu’il accordait à l’ànie des animaux ; cpi’ils ont la faculté de vouloir , de percevoir le sentiment de la joie et de la tristesse, et qu’eiifiiv la matière s’attire ou se repousse par amitié ou par haine.
Nous n’avons pas besoin d’indiquer les tristes effets de cette doctrine sur la médecitie de Cos^ Lès cet instant, on croira avoir trouvé les principe® des choses , 011 n’obserrera plus les effets qti’ea passaut ^ la médoeme de viendra presque station-
( SaS )■
Baîre y elle se perdra dans les ténèbres , et ce ïfô sera qu’eu tâtonnant qu’elle retrouyera quelques faits au milieu de ses écarts. Ainsi , parce que des. philosophes, complètement étrangers à notre art y, ont imaginé un système qui n’est pas vrai pour 1-a. physique , pour laquelle ils l’ont fait, il faudra que ^ pendant un grand nombre de générations , les anédecins se laissent conduire par des guides aveugles, qui ne connaissent pas plus îe pays d’où ils Tiennent , que celui dans lequel ils s’engagent 5.
parce qu’un philosophe de la Grèce a fait un rêve y, il faudra que les médecins de tous les siècles et de tous les pays s’amusent à expliquer ce rêve ^ ou à prouver sa réalité*
Leucippe et Démoerîte , reconnaissant le vid’@ des ^ explications tirées d’éiémens hxes , considérèrent les choses sous un point de vue plus vague et donnèrent une forme plus indéterminée au matérialisme : le système en devint plus difficile à combattre, sans en être plus solide dans ses bases, fondamentales. Ils admirent donc des atomes ou de simples molécules, et crurent pouvoir expliquer les pbéïiomènes de TUnivers , par leur figure et par un double mouvement rectiligne et de rotation abandorjné au hasard. Je ne dis rien de toutes ces suppositions , je me plairai seulement à observer que ces philosophes n’en eurent pas moins, recours à une âme comme cause de tous les mou- ,Temeiis (i). Démocrite ii’bésita pas à accorder à
(ïf % .Tantôt, dit Cicéron , Démocrite suppose que des ijtnfsosk
cette âme une forme sphérique , une nature ignée ^ aérienne et i’iiidivisibiiité (i). « Des atomes ronds des atomes de feu, selon Leucippe, rendaient raison du mouvement spontané des corps animés (2).» On peut prévoir aisément quelle devait être la physiologie de ces philosophes qui , moins gênés d’ailleurs sous tous les rapports que les matérialistes modernes , n’avaient pas autant de cette réserve et de cette pudeur, si j’ose le dire, qui retient de nos jours les systématiques les plus décidés; nous avons tant de faits sous les yeux, qu’il est beaucoup plus difficile de nous faire recevoir des suppositions. Peut-on raconter des merveilles d’un pays que tout le monde connaît , avec la même assurance que lorsqu’on parle à des auditeurs qui ne sont pas sortis d’un cercle très - rétréci ? Aujourd’hui il faut toujours vanter l’expérience et s’en servir quelquefois; il faut cacher les hypothèses dans les faits adroitement accumulés , ou s’envelopper dans un langage obscur. Les filous n’exercent leur adresse qu’au milieu d’une foule et à la faveur des ténèbres.
« Le principe pensant n’est, continue lieucippe.
•douces de la divinité président à toutes choses; tantôt il admet certains élémens d’intelligence , qui sont disséminés dans l’Univers Jui-méme ; tantôt certaines images aùvantçs ^ qui exercent sur }ious une influence favorable ou funeste; tantôt certaines images immenses et tellement étendues , qu’elles renferment l’Univers entier et se répandent par-delà ses lin^ites. » ( De natiird Deor^i t» c. 43. )
(i) Aristote , De anima , ]ih. 7, c, 2.
(s) Diogçue Laérce, IX 3 3s..-- Aristgte , , l,
qu’une comLi naison d’atômes , et par consequmt le produit de divers mouvemens. L’homme aspiie sans cesse ces atomes, et c’est ainsi qu’il communique avec la Nature universelle » ; et si l’on est sûr que l’âme soit une combinaison matérielle ^ pourquoi ne dirait-on pas qu’elle est soumise aux afiinités chimiques ? Pourquoi ne s’aiimenterait-elie pas par des substances venues du dehors ? Celui qui admet le principe , est obligé de recevoir explicitement ou implicitement les conséquences-, en fait d’hypothèses, il n’y a que le premier pas qui coûte, îo us les autres ne sont qu’une suite nécessaire du premier. D’un autre côté, en remontant des conséquences aux principes , l’absurdité des unes démontre la fausseté des autres.
Démocrite affirme que i’âiiie est entièrement passive dans ses fonctions , parce qu’elle doit l’étro d’après la doctrine qu’il a adoptée. Comment concevoir lui atome qui agit par iui-méme avec choix et liberté ? Tous les métaphysiciens qui ont été gênés par une vérité qui détruit tous les dogmes physiques, s’en sont débarrassés aussi aisément. Selon lui, il émane des corps une foule de particules cpii s’approchent de celui de l’homme. Ces particules sont les images voltigeantes des corps Eidola j ces images se rendent d’elies-mômes , en vertu de la force d’assimilation , vers les organes dont les élémens correspondent aux leurs ; car, répétait-il toujours, le semblable seul peut agir sur le semblable. Lt remarquons cependant C£ue , malgré ces hypothèses, Démocrite c.âsaUaiî l’obserYatioii , qu’il faisait beau-
roup d’expériences, avait disséqué un grand nomlare d’animaux; qu’il avait posé cet excellent principe: qu’on ne peut pas demander la raison pour laquelle les choses sont, puisqu’elles ont toujours été, eu quoi il se hasardait peut-être, mais qu’on ne peut demander qu^î la raison qui nous autorise à juger de leur existence (i). On croit entendre ici nos plus grands métaphysiciens. En serait- il donc des préceptes de la logique, comme de ceux de la morale? On les reconnaît en théorie , on les oublie eu pratique ; ou plutôt , toutes les vérités étant dans les faits n’ont - elles pas dû être saisies par tous les hommes dans tous les temps ? Les découvertes les plus brillantes des siècles les plus éclairés ne sont le plus souvent que le développement de ces vériîés coniûses , dont on ignorait l’usage et sur-tout la fécondité. Nous répétons peut-être tous les jours, sans y faire attention , des idées c[ui feront la ' gloire de nos derniers neveux. A-t-il découvert la mine , celui qui aperçoit quelques paillettes d’or perdues dans une grande quantité de sable ? N’est-ce pas plutôt celui qui en trouve les filons et qui les exploite ? Cette idée peut servir à terminer beaucoup de discussions de ce genre. Si l’on voulait apporter dans ces questions une sévérité trop minutieuse , personne n’obtiendrait le droit d’invention à proprement parler, et l’intérêt des sciences comme celui des arts , demande que l’on puisse îouir de cette prérogative.
(i) Aristote J De générât, animal, ii. 6,
Heraclite crut que le feu était îe principe uni’— Tersel ; il en fil râme du monde. Selon lui , nou^ prenons toujours part à cette âme raisonnable, en rattiraiit dans notre corps par la respiration. Les organes des sens sont inactifs pendant le sonimeil ,, et leur cominunlcation avec i’àœe du monde semble alors être rompue j mais , à rinstant du réveil , râme pénètre de nouveau ces organes et recouvre sei facultés par son contact avec celle de rCnivers ,, dont le siège est dans l’air qui nous cntourev X<es sens ne peuvent nous donner aucune conîiaissance certaine des objets, puisque leurs instructions u’ont ni uniformité ni constance y- l’entcndemeiit seul présente dans ses instructions ca caractère absolu , lui seul peut donc connaître la vérité. Ce n’est cependant pas à l’entendement privé de chacun que ce droit est réservé , mais seulement â rentendement universel, ce qu’on peut entendre on par le sens commun ou par les facultés des notions générales. « Cette lumière commune , dit - il , n’est autre chose cpie la raison divine , qui se répand dans tous les êtres pensans par une effusion immédiate. Mais c’est par les sens>^ ajoutait-il , comme par autant de canaux ouverts , que cette divine raison est en quelque sorte aspirée par nous. Enfin, Fentendement n’est que la représentation de la marche de FUnivers, en tant qn’ell® nous est conservée par la mémoire. Nous saisissons^ donc la vérité chaque fois que la mémoire peut participer à cette représentation; nous nous égarons lorsque uous preiioag nos propres iinpressioug poii%
» Comment concilier ces dogmes important avec les absurdités qui les enveloppent ? Par la j^ature qui nous présente toutes les vérités , et par l’esprit humain qui crée si aisément toutes les erreurs, lorsqu’il s’abandonne à ses propres idées et à une mauvaise logique (i).
îl faut l’avouer cependant , il n’est pas facile de voir coniment reiitendenient peut raisonner sans sortir des sensations, et former des théories générales sans perdre de vue les faits particuliers. Ce mécanisme admirable, par lequel une abstraction est encore une sensation considérée sous un certain point de vue, et uu système, une simple collection de faits, n’a pas été peut-être encore saisi dans tous ses ressorts. ÎI est possible même que plusieurs métapbvsiciens nient le principe que nous omettons ici,* il faudra du temps pour le faire admettre , si toutefois il est aussi vrai qu’il nous le paraît. Ne nous étonnons donc plus des contradictions des anciens sur ce point. Les deux systèmes d’idées, les sensations et les abstractions, î’emplrlsme et le dogmatisme , les notions des elfels et celles des causes, etc. , s’accorderoiit-ils un jour
(i) K Heraclite commença , dit Diogène Laërce, par établir ïju’il ne savait rien , et finit par assurer qu’il savait tout. C’est precise'mcnt le contraire de ce qui était arrivé à Xénopban© et à bien d’autres, » Ce double inconvénient est le résultat iné- ■çi table d’une mauvaise tliéorie sur la génération de nos idée» . et sur le but définitif de la science. La même chose a en lien pour Descartcs^ il n’eut, pour refaire ses idées , que la notion abstraite de l’existence , et quelques souvenirs des notion» empiriques qu’il avait eonservées malgré luij
dans une opînîoii mixte , plus liaLllement combiné que celle que nous avons aiijourd’bui ? Parviens dra-t-oii à démontrer, par une analyse délicate et toujours expérimentale , que les sensations , modi« fiées par la force active de l’intelligence qui peut les voir sous des faces particulières et les réunir d’après ces vues analogiques , considérées dans leur succession , et prises eiiiiii dans la déduction immédiate des causes qu’elles représentent ou supposent incontestablement, que ces sensations, dis-je,, constituent le système entier de nos idées? Nous n’osons pas émettre nos espérances sur ce sujet : ne parlons donc que de nos vœux, et disons que la science de rentendement dépend d’nne bonne théorie de l’abslraction : théorie que nous n’avons pas encore , puisque la querelle de la raison pur© et de l’empirisme n’est pas terminée.
Pyihagore était un grand géomètre , il raisonnait donc beaucoup ; il devait croire que tontes les vérités particulières émanaient de certaines vérités générales; car îeile est la logique propre aux sciences mathématiques. Il avait eu outre consulté les Prêtres Kgyptieus; son système devait donc être une théogonie arithmétique, quoique ces deux choses ne marchent guère ensemble; mais l’esprit d’explication ou de supposition accorde aisément les contradictoires mêmes. Tout émanait de Dieu , tout était Dieu : il ne fallait c|u’uîi seul principe , les systématiques ravalent ainsi décidé. Ce principe transformé donnait donc naissance à tout le reste, Pj^lha gore avait découvert les lois de l’harmonie
paf rappllcatloii du calcul. Il entrevit que , rUnivers et dans le corps Immaia , tout se faisait xivec ordre. S’il avait soutenu cette idée générale par des détails d’observation, il aurait été fort lolih dans la vérité; mus telle n’était pas la méthode des anciens , et telle n’est pas celle des théoriciens ; ils tirent tout d’eux-mêmes : d’ailleurs il ne s’agissait pas detendre la masse des faits, mais de trouvei: dans un seul fait , ou dans une supposition, l’explication de tous les pliénoiiiènes. Le problème de la science était ainsi posé : devait-on considérer les choses sous un autre point de vue ? Dès - lors cette harmonie et ces nombres durent être regardés par Pythagore, comme les principes de rUnivers* Il avait même entendu , disait-on , le concert des Astres ; nous voulons bien croire , avec Aristote ^ que Pythagore n’eut pas toutes les idées absurdes que l’on mit dans la suite sur son compte ; mais il parait qii’ou ne peut guère contester qu’il n’ait exalté au-delà de leur légitime usage les connaissances prises des nombres , et perdu ces connaissances dans un langage abstrait , métaphysique et indéterminé (ï). Il est certain qu’il donnait les nombres comme moyens d’explication , et dès - lors
(i) « Les Pythagoriciens trouvèrent entre les principes des mathématiques et les lois de PUnivers une e'troitc analogieils trouvèrent en elles les rapports elle principe dePidentité; ils observèrent que toutes choses se mesurent par les nombres* ils considérèrent donc les nombres , soit comme le principe ^ soit comme la matière , soit comme Vétat ^ soit eoQJWe les pr®^ pricléé des objets, » Arist, MétapJijs^ c. 5,
pouraît-il s’en servir bien différemment de ceqii’om prétend qn’ii l’a fait? Il est probable qu’il n’aura pas développé toute sa pensée ; et que , comme il est arrivé à tous les grands génies , le bon sens et le spectacle de la Nature l’auront retenu dans la vérité. Mais son langage était ambigu ^ ses principes exagérés et sa méthode vicieuse, faut-il s’étonner que ses disciples, en suivant le fil de ses idées,, soient arrivés à toutes les absurdités qu’on leur reproche ? Et ne faut -il pas considérer le maître comme le premier coupable ? Nous l’avons déjà établi, les chefs de sectes sont comptables des fautes de leurs disciples ; et l’on peut recevoir avec quelque raison , dans les sciences , le principe par lequel les Chinois punissent les pères pour les fautes de leurs eîifans,les maîtres pour celles de ‘leurs élèves, et les gouvernails pour celles de leurs sujets* Ce principe logique paraîtra injuste et trop sévère à ces chefs qu’il accuse, et même aux disciples dont il pallie les torts : ceux-ci ont mis leur amour-propre en ceux-là. Ce sont des prolétaires c[ui ne travaillent pas pour leur compte. Ils s’attachent aux intérêts des propriétaires qu’ils enrichissent par leur induslrieo Arrêtonsmous un instant à faire ressortir une vérité si importante pour les destinées de la science , et cj[ui garantit son existence et son éclat au milieu des révolutions les plus subversives. Yeut-on s’assurer si un système est vrai ou faux-, veut-on, comme par une sorte de pierre de touche, reconnaître s’il coiilieiit quelque alliage impur , que l’ou prenne le dogme que l'on suspecte d’erreur ^ que l’oii lui donne tout
le JeVeloppemeiit dont il est susceptible ; par la résultat naturel d’une logique franche et loyale^ mais sévère et profonde ; et dès-lors ce dogina révolte par sa fausseté. Que i’oii y fasse cependant attention ,• ce principe, on ne la point changé , ou n a fait que 1 étendre; s’il était exact, il ne serait jamais devenu absurde , la vérité est toujours telle. L on n a qu augmenté ses dimensions , à l’aide d’un© sorte de microscope ; l’objet aurait du rester toujours le même. Ëh bien ! cette opération de l’esprit est imitée par les progrès naturels d’une secte. Ainsi l’erreur n’a pas besoin d’être attaquée pour etre détruite. Si les savans entendaient un peu mieux les légitimes intérêts de la science, ils\ie prendraient pas l’allarme à chaque menace dVne nouvelle révolution, qu’ils réalisent souvent par leurs craintes chimériques, et par les moyens intempestifs qn lis lui opposent. Ils laisseraient les charlatans vendre leurs panacées : l’on ne trompe pas loug^ temps le public, du moins de la même manière. Les sages devraient donc se garder de courir sur la place où ils appellent la foule, fut-ce même pour les combattre; ce serait augmenter celle-ci, et c’est peutetre tout ce qu iis deinaiident. Mais pour que l’on puisse se conduire avec cette sagesse , il faut'que la science existe par elle-même et par la réunion des faits qui lui sont propres, et indépendamment de toute explication conjecturale. Tout annonce déjà que cet heureux moment s’approche pour la médecine. Dès-lors les moins instruits des Élèves de nos Écoles nç seront pas les dupes des systéma-
tîcjues , et ceux-ci serviront pour leur îiistructîoit f leur auiusenient ou leur exemple. Les Spartiate^ faisaient enivrer leurs esclaves pour inspirer là sobriété à leurs enfans. D’ailleurs , les systémati» c[ues pourraient former le parti de ropposition dan» la science ; et dans un gouvernement bien constitué , l’opposition n’est-elle pas nécessaire pour assurer une indépendance légitime ? La vérité ^ comme la liberté, ne s’éteindfait-elle pas autrement dans rindifférence absolue? Le point Important , c’est que l’opposition n’arrive à la puissance que quand elle s’est mise plus en liarmonie avec le principe de l’institution même , et qu’elle consent à réformer sans détruire.
L’on sait qu’on appliqua la théorie des nombres aux révolutions du corps vivant , dans l’état de santé et de maladie. Nous sommes loin de penser que ce soit dans cette source impure qii’Hippocrate ait pulsé sa doctrine des jours critiques. îl ne faut pas avoir lu ses ouvrages authentiques ^ pour avoir une pareille idée. Mais il faut recou~ naître cependant que ses disciples adoptèrent d’assez bonne heure les opinions de ce genre : on les trouve dans le traité de la Nature de l’enfant, dans le quatrième livre des Maladies , etc.
Observons que les erreurs de Pytbagore sont tou-» jours venues de ce que l’on s’était promis d’expliquer les phénomènes ])oii gré malgré : voulant à toutes forces trouver des causes, on a été jusques à donner une valeur réelle et positive à un nombre , à una pure abstraction de l’esprit* Ou a co4sidéi:é ce nom-
bre comme susceptible d’affections morales , de baîiièr ou d’amour , de caprice ou de sagesse , en un mot comme une identité réelle , et comme un principe d’action. On ne peut rien voir de plus absurde et à la fois de plus naturel : il faut bien que la chose soit telle puisqu’elle s’est reproduite si souvent* Il est en effet si commode de faire la science de r Univers entier, sans sortir de sa propre pensée ! Ce que l’esprit a le plus à sa portée , c’est lui-même ; c’est ce qu’il connaît le mieux , ou ce qu’il croit le mieux connaître. Aussi , que n’a - t - on pas tiré de ce fonds ! Religion , physique , physiologie j tout est souvent sorti de cette source inépuisable,^ La plupart des systématiques reviennent toujours à eux -mêmes , à la force active , aux formes de l’entendement et à ses conceptions-, presque toutes les hypothèses aboutissent au spiritualisme , ou k l’idéalisme , lorsqu’on les suit dans leurs derniers développemens , ou que par une logique sévère Tou rattache leurs dernières conséquences à leurs pre-* miers principes. L’esprit humain s’est réfléchi dans les objets, et il a pris sa propre image pour la, représentation fidèle de ceux-ci -, comme un enfant qui se regarde dans un miroir, il ne s’est pas reconnu; il a vu en lui Dieu et la Nature entière,, et a transporté au-dehors les rêves d’une imagina» tion en délire, et les idées fantastiques d’un songe creux, d’une idée vide et sans matériaux intérieurs» Veut-oii une preuve de celte vérité importante* ©n la trouve dans l’histoire de l’École Eléatique. Celle-ci; plus conséquente que toutes les autres, n©*
s^appiiya que sur le raisoiineiiieut pur j elle poussa les queslious d’explicaiion jusques à rextrémité de la chaîne. Les philosophes qui Tavaient précédée ^ avaient osé demander comment s’étaient formées h;S choses J les Éiéatiques se demandèrent comment les choses elles - memes existaient , et quelle était la première origine de leur existence. Quand on est dans la voie des explications , on ne doit jamais, s’arrêter; l’esprit ne peut se reposer C[ue dans la vérité seule , il s’enfonce donc de plus en plus dans l’erreur. Xénophaiie veut trouver la raison pour laquelle ce c[ui n’est pas commencerait à être , et ce qui est d’une certaine manière viendrait à changer: rien ne se fait de rien y tel est le principe d’ou il part , et le seul qui puisse s’offrir à lui dans l’ordre d’abstraction qu’il a adopté ; donc rien no commence à être , ne cesse d’être , ne change do mode d’être. Ce cpii est , est éternel , unique y immuable ; il n’j a c|u’une seule substance qui remplit l’espace; s’il y en avait deux , je ne pourrais pas en admettre une infinie. Les objets changent y il est vrai ^ a nos yeux y mais ces changemeus ne peuvent pas exister puisque je ne les conçois pas (Mélissiis) , ce sont de pures illusions de nos sens; ces songes légers et fugitifs , qui amusent notre esprit, ne résident que dans noire esprit même, et ne repré» sentent aucun objet réellement existant au-dehors. l^a raison s’appiiye sur des déductions , les sens sur des impressions : la raison engendre la science; une simple opinion est le résultat auquel les sens |)cuvt‘ut conduire ( Parménide ). Je ue .cempreud»
pas ni mouvement ni l’espace ; je me suis engagé le tout concevoir, à tout expliquer, il ne me reste donc d’autre parti à prendre qu’à les rejeter ( Zéiioii Tout ce que reiiteiidemeiit conçoit est quelque chose ; ce qui est quelque chose est réel, ce qui. n’est rien ne peut être conçu (Parméiaide). Ge qui est , est : il faut tout déduire de la simple notion, que nous avons dre l’existence , puisqu’il nous est défendu. d’acquérir par nos sens aucune coniiaissancs sur les divers modes d’existence : raisonner sur un point lie doit être pour nous que reconnaître Fidcntité de ce point avec cette notion simple et fondamentale. L’an réduit ainsi l’esprit liumaid et toutes les sciences à la seule idée abstraite de l’existence , considérée de la manière la, plus vague et la plus indéterminée. Ge système sin.gulier de l’identité absolue , tout absurde c|u’il peut paraître , est une conséquence nécessaire et inévitable de la manie du raisonnement pur et des explications ; aussi a-t-il été embrassé par tous les philosophes raisonneurs , et en dernière analyse par tous ceux qui ne se .sont pas attachés à l’expérience seule. Aristote, Jordan-Briiiio , Spinosa, Descartes-^ Leibnitz , Gondillac (i) , Kant, etc.
En effet , rentendement abandonné à lui-mênibe et guidé par l’esprit de déduction, ne doit s’arrétor qu’au sentiment de sa propre existence , ou mieux encore à l’idée de l’étre en général, en se niant
lui-même. Ainsi tous les systèmes raisonneurs ^
(0 Dans sa logique U rapporte tout aux Tcrités ideatiquesc
fesolvéïit dans Fidéalisme, comme tous les systèmes empiriques dans le matérialisme , et les uns et les autres enfin , dans un pirrhoiiisme absolu. C’est ainsi que Fitche a ramené le Kantisme à la simple idée du moi ; qu'il a tiré de cette notion seule l’existence meme du monde, qui n’est pour lui qu’une abstraction de l’esprit, que le non-moi, l’antithèse , l’opposé du moi , ou la concéptiou de la privation du moi et de la conscience. Cette notion primitive du moi intelligent et du moi existant , double produit de l’action créatrice de renteiidement , Fitche l’a exprimée par cette formule moi — moi y qu’il a cru devoir expliquer ou justifier par cette autre formule A =: A , et qui devient ainsi selon lui le principe sur lequel repose la science. Détournez le regard de l’esprit de ce vioi qui vient d’être créé , vous aurez le non-^ moi : c’est le second acte créateur de l’existence et de la science ; vous aurez un second principe à l’aide de raxlôme A n’est pas =à A, vous aurez établi l'ajTtit/ièse , vous aurez la double réalité. Avec cette opposition, vous aurez l’esprit et runivers , la nécessité et la liberté , l’être absolu et l’être limité , etc. Vous aurez toutes les oppositions possibles , la nature entière et l’intelligence ; et tous les êtres seront devenus les produits de l'activité de l’esprit.
Scbelling , marchant sur la même ligne, va plus loin encore; il nie l’existence même de l’être pensant et s’élève à l’idée de l’être absolu , à son activité inlêriQurej et à ce qu’il appelle son autonomie^ ]3cs«î
!ors^ toutes les notions de i’existeiice des clioses ne sont que de pures abstractions de la force active de Fesprit la plus haute idée de la philosophie est ridentité absolue de la pensée et de l’étendue , de l’idéal et du réel y ridéaiisnie et le matérialisme se pénètrent réciproquement de la même manière ; le subjectif et l’objectif n’ont plus qu’une différence relative entr’eux -, la matière n’est à ses yeux qu’une iiitelligeiice qui s’obscurcit ^ rintelligence qu’une matière qui s’éclaire 5 la nature n’est que la conscience de ce qui est privé de conscience ; riiitel-* ligence , la conscience de ce qui est accompagné de conscience.
Par suite de toutes ces idées , il en vient à la conclusion la plus absurde, mais la plus rigoureuse ^ et qui a été au fond celle de tous les systèmes raisonneurs : philosopher sur îa Nature est la même chose que créer la Nature. L’entendement impose ses lois à la Nature ; et celles qui semblent lui appartenir le plus , appartiennent à nous-mêmes.^ L’entendement ou plutôt l’idée de l’existence et les dé d action s logique s qu’on en tire , voilà l’homme. Dieu, la Nature , voilà l’Univers entier.
On doit toujours avoir sous les yeux ces écarts des méthodes de raisonnement pur , lorsque l’on veut sentir les avantages de la philosophie de l’ex-» périence. Lés Éléatiques et les Kantistes sont les fous de ces méthodes; eux seuls eU disent îe secret et eu montrent les iiiconvéïiiens»
Ce qu’il y a encore de très-singulier , c’est que cette théorie métaphysique finit par se matéris!*
Kser : telle est la destinée définitive de tons îe# systèmes frexplication , ils se détruisent d’euxîïiêmes par les coiitradictlons. Les pliilosoplies Éléatiques étaient athées et matérialistes , ou admettaient les conceptions les. plus matérielles de Dieu, et de i’âiiie. Tels étaient Protagoras ^ Leucippe 3, Déuiocrlte 5, etc. , tels lurent Jordaii'Bruno , Spinosa^^ etc. ; et chose étonnante 1 ils appuyèrent leur matérialisme sur les principes les plus abstraits.
La doctrine Eléatique ne lut guère directement appliquée à la médecine. Ou en voit cependant des traces manifestes dans les écrits de Cos ; le traité de la Nature humaine est consacré à réfuter ridée absolue que les disciples de Mélissiis voulaient donner de rhomine, en le rapportant à im seul élénieiit. On trouve encore plusieurs maximes de cette École , philosophique dans le traité Z)e alimenta^ ]\lais ce fut sur -tout l’esprit de ce système, ou plus généralement des méthodes de raisonnement , qui eut une profonde inlluence sur la médecine , eomiiie sur toutes les autres sciences. L’activité de cette logique de déduction n’est pas meme encore usée , et elle parait tenir à la nature de l’esprit.
Platon rechercha toujours la cause première des^ choses : et quel secret pouvait-il lui être réservé , lorsqu’il était forcé d’admettre, d’après les principes de sa métaphysique , que l’intelligence humainu communique directement avec rintelilgence divine l, Platon a voulu expliquer l’origine de nos facultés et la génération de nos idées ; mais n’ayant pas eu asses de patience ou de sagacité pour suivra
îa formation des principes abstraits dans les résultats de l’expérience elie-iiiême , il les a fait venir de Dieu (i). Il n’a pas connu comment îa force
(i) ce II y a en nous des images, des notions et des idëes : les premières appartiennent aux sens, les secondî^s à l’entendement, les troisièmes à la raison. Tout commence aux inlia^es
sensibles. L’entendement est étroitement lié à la sensation, car chaque sensation est un jugement encore confus que l’entendement développe. L’entendement compare les images, il en tire par abstraction les notions, c’est-à-dire , les perceptions de rapport et les considérations générales. Ces notions sont eix partie le j^roduit de la faculté de penser et dérivent de sa nature même. Les sens nous présentent toujours ce qu’il i a de particulier et d’individuel; l’entendement, ce qu’il y a de commua et de général ; les sens nous offrent des perceptions ronluses et dans l’état concret, l’entendement des perceptions claires et dans l’état abstrait Les combinaisons que Lentendeinent forme en appliquant l’activité de l’âme aux images sensibles ^ ne sont point encore le dernier degré de la pensée: l’entendement ne s’élève ainsi que jusqu’aux notions mathématiques ; ees' notions ne sont que comme les formes et les contours des choses; mais les idees sont ees choses elles-mêmes : c’est la raison qui se trouve seule douée de cette lumière supérieure et pure, ïan effet, le but que se prescrit la raison est d’imprimer aux connaissances un caractère absofu et le sceau de l’uni te ; elle en trouve le moyen dans ces idées qu’eiie tire de son propre londs. Il ii’y a qu’une seule et nnique idée pour chaque genre ; elle eu constitue l'essence ; elle représente toutes les espèces ■et tous les individus; elle lui sert de lien commun; sans les idées , il n y aurait donc pour l’esprit que des éiémèns épars et confus; les idées générales renfermant les caractères et les conditions de tout ce qui est contenu dans le genre , peuvent seules offrir une règle certaine et invariable pour juger ce qui convient aux individus. L’idée est la forme, le modèle et le prototype des choses ; elle est simple , matérielle, affranchie de toutes les conditions de l’étendue , de l’espace et de toute autre forme sengible. De quelle source émaneront ees idées ? Î1 est évident que les images sensibles et les idées n’ont point
, active de renteiidemeiit appliquée aux sensations^ donne naissance à toutes les abstractions, à celles-» inénies qui sont les plus métaphysiques et qui paraissent ne rien tenir des sensations , leur source première. Cette vérité est , selon nous , la clef de toute la philosophie j elle renferme tontes les autres , et décide du sort , j’ose le dire , de toutes les sciences. Les anciens n’ont imaginé leurs hypothèses,^ que parce qu’ils ne pouvaient pas concevoir cette formation des idées abstraites ; ils les rapportaient à des principes de pur raisonnement , et croyaient ceux-ci l’origine de toutes les connaissances- Dèsîors , les anciens avaient du se brouiller avec les sens , et par conséquent avec l’expérience ; et quelle science peut exister sans elle! « Tout ce qui change et qui est perçu parles sens, u’engendre qu’une- (opinion ; il n’y a c|ue ce qui est fixe et immuable ^ qui est l’objet de la vérité.» Platon, remontant aux idées générales, les trouve dans le sein de Dieu; ces idées , il les fait descendre dans les corps , et
la même origine. La justice, la sagesse sont-elles des choses sensibles? Toutes les notions individuelles dérivant des notions gêne'rales et y e'tant contenues , les unes ne peuvent pas donner naissance aux autres ; elles ont ëte' donc place'es dans l’esprit par Dieu. :» Telle est l’exposition de la théorie des idees de Platon , donnée par M. Dégérando , dans son Histoire comparée des systèmes de philosophie ( vol. I, p. 129) , un des ouvrage*!, les plus sagement pensés qui aient été faits dans ce siècle. On voià. <que Platon a pris les choses en sens inverse ; qu’il a confondia. i’ordre de la génération des idées avec l’ordre de leur démons—tration , et qu’il a donné une activité absolue el supérieure àt l’an tende méat pur,
elles en détermuient tous les' plieiiomencs et long les actes. Ainsi, en réalisant ces idées, il les donne comme moyens d/explication.
Platon entreprit de rendre raison de la formation de riiomme. Nous ne nous appesantirons point sur les rêves de ce genre (i) ; nous observerons seulement que c’est dans cette source, ou peut-être dans une source commune , que l’auteur du traité De locis J qu’on a faussement attribué à Hippocrate , a puisé ses idées sur la génération des animaux.
Platon faisait consister la philosophie dans la recherche des causes finales. On trouve quelques idées analogues dans plusieurs traités de l’École de Gos ^ et notamment dans celui du Cœur. ^
Selon lui, le corps humain ne contient pas en îui-méme la cause ou la raison des phénomènes qui se succèdent pendant la vie, il est un sujet passif sur lequel l’ame forme et réalise la suite de ses affections , semblable à la toile soumise au travail du peintre, qui reçoit et rend, par des traits sensibles, toutes les conceptions de son esprit, Le froid , le chaud , le rare et le dense , et les autres qualités sensibles des corps ne sont point
(i) Platon , comme la plupart des systématiques , ne fut qu’un poète philosophe. Dans sa jeunesse, il avait étudié avec ardeur tous les beaux-arts ; il s’ëtait livré sur-tout à la poésie, et êiocrate lui trouvait une imagination trop vive et trop impétueuse pour la poésie elle-même. Cicéron, d’après Paiioetins , nomme Platon, pour le louer, l’Homére des philosophes; c’est exprimer la beauté et les défauts des ouvrages de ce grand
le^ causes des pbénomènes qui nous frappent , ré* île sont que des occasions des accidens propre^, à mettre en ieii la force iiiteilioîen te disséminée dans la Nature et qui en modifie les élémens. Oti croit lire Texposé du système SiahÜen dans ce passage du Timée, où il est dit que l’ânie préside à la mixtion , ainsi qu’à la structure du corps ; qu ’elle en travaille incessamment la masse , et que
deux causes chez l’homme peuvent empêcher l’exer*cice de rintelligence et de la raison : l’une et l’autre relatives à l’enfance viennent, ou de ce que î’àme , entièrement occupée à fabriquer le corps y. ïie se livre point à des opérations qui pourraient la distraire , ou de ce que les objets extérieurs', agissant sur des sens qui manquent d’exercice-, les frappent d’une impression trop vive , et retiennent l’àme dans un étonnement stupide par leur nouveauté.
L’âme irrationnelle , qui appète les aîimens et tout ce dont le corps a besoin , réside dans la région épigastrique, entre le diaphragme et l’ombilic. C’est là une espèce de crèche où se trouve attaché un animal vorace. La matrice est encore une sorte d’animal , susceptible de colère et de caprice, qui change de place et étrangle les parties qu’il saisit. Plusieurs livres de l’Ecolç dé Los expliquent, de la même manière , les maladies de la matrice, et fondent sur cette idée bizarre leur traitement , qui consiste selon eux à appeler ou a repousser la matrice par des odeurs agréables ou fétides. Vau-îielmont et plusieurs autres médecins
Vont pas eu d’autres idées. On a dit que ces conceptions poétiques exprimaient de très - grandes vérités; je ne le conteste pas, mais ces conceptions sont données ici comme de véritables explications et non comme de simples expressions , et en ce sens elles sont absurdes. Il n’y aurait pas de système que 1 on ne put défendre à s’y prendre de cette manière.
Voyons maintenant comment Platon associera les
idées mécaniques les plus matérielles à ces abstrac-* tions du spiritualisme le plus exagéré.
<c Ijcs poumons rafraicbisseiit le cœur : la rate se remplit par pure attraction des sucs excrémentitiels que fournit l’estomac ; l’épiploon réchauffe les intestins , comme le ferait une couverture. Dieu fit le foie, raconte Platon, d’une substance dure, mclee de oouceur et d amertume , et d’une superficie poiie et unie comme la glace d’un miroiiv’ Quand l’âme veut avertir l’esprit animal de ce cpii se passe, elle imprime par le moyen de la pensée, sur cette superficie , les images de tout ce dont elle vent l’informer ; et par ces images, elle le
réjouit ou l’afflige. Quand l’âme n’agit pas sur cette paitie, et qu elle la laisse en repos, comme pendant îe sommeil, alors les Dieux qui ont formé le corps, ou Dieu meme , impriment sur cette glace les images des choses qui doivent arriver, et ces images étant portées à l’imagination produisent la divination ou la prophétie , dont les anciens ont placé le siège dans le foie par celte raison. »
Le meme esprit de matériaiisme se retrouve dai^-
la pathologie de Platon, comme dans celle de tous
les aocieiis. Le défaut de proportion entre les élé» mens physiques du corps est la cause procliainô des maladies, La fonte et la décomposition matérielles de certaines parties , leur résolution ea alrabile, en bile et en pituite^ donnent naissance à beaucoup de maladies. L’esprit ou l’air donne aussi lieu à des affections fort graves ; c’est de lui que proviennent les spasmes et les douleurs violentes. L’inflammation de la bile occasionne la plupart des maladies aiguës et inflammatoires , l’épilepsie et les affections chroniques. La pituite est la cause de presque tous les flux , tels que la diarrhée et la dysenterie. La surabondance du feu produit les fièvres continues : celle de l’air , les fièvres quotidiennes ; celle de l’eau , les fièvres tierces j et celle de la terre, les fièvres quartes.
La tristesse vient de l’intempérie du corps 5 car elle esL <>'^^osée par une pituite âcre et par des humeurs bilieuses qui se répandent dans le corps, et qui , ne trouvant point d’issues , obscurcissent l’âme de leurs vapeurs , troublent ses mouvemens , et lui causent de très-graudes maladies, différentes ^elon les parties où elles se jettent.
Il nous importerait peu de relever les erreurs médicales de Platon , si elles ne se retrouvaient dans plusieurs des ouvrages de Cos, et dans presque tous les écrits de l’antiquité. Ou les voit même reparaître dans les Écoles modernes toutes matérialistes ou spiritualistes \ et cependant, il est évident que l’observation ne justifie pas ces idées fondamentales. Nous
vons de la peine à croire qu’une erreur aussi eulacinée tienne à 1 influence de l’autorité seule ; elle doit être une conséquence nécessaire d’une certaine manière de raisonner. On aura beau détruire des erreurs partielles, on les verra renaître à ehaqut instant, tant qu’on méconnaîtra la source d’oii elles dérivent. Cette source est la recherche des causes premières , le désir d’expliquer les phénomènes par des principes qui sont placés hors de l’expérience J soit qu’on rattache ces phénomènes à quelques qualités sensibles de la matière, dont OU exagère vicieusement et hypothétiquement l’inlluence , soit qu’on les rapporte à une entité métaphysique. Tant que l’on suivra les mêmes dogmes pneraux, je délie qu’on échappe aux conséquences, à celles-là mêmes qui sont les plus absurdes. *
Aristote parut embrasser un système bien diffélent de celui qu on avait suivi jusqu’alors , et on put croire qu il allait trouver la véritable philosophie des sciences. Il sentit que c’édiit à tort que les grands hommes qui l’avalent précédé avaient cherche a connaître les causes plutôt que les efifets, la matière des êtres plutôt que leur forme, leur composition intime plutôt que leurs propriétés
sensibles. « Les anciens philosophes, disalt-il, voulaient savoir comment les choses sont faites, avant de savoir comment elles sont.» Pour lui, il commence par s’arrêter sagement dans le doute. Il se propose de remonter des effets aux causes, du connu à l’inconnu. S’occupe-t-il d’histoire naturelle , il dissèque une infinité d’animaux et observe
leurs mœurs avec le pins grand soin ; s’aglt-li de politique , il fait passer sous ses yeux ceiit cm« qiiante-deux Goustitutioos de la Grèce ; de logique^ il embrasse toutes les espèces de sophismes : jamais aucun auteur n’a connu autant de faits sur la matière cpai est l’objet de ses méditations. On voit qu’il cherche l’art de systématiser l’expérience 5 assurons-nous s’il l’a réellement trouvé.
Il pose d’abord en principe , avec prescpie tous les grands philosophes de l’antiquité^ que toutes nos idées viennent des sens, et il exprime cette vérité avec autant de force que s’il l’avait conçue dans toute son étendue. «L’âme, dit-il, ne pense niiiiement sans les images des sens (i), aveu ©avrac-waro^ ■% : mais il ne saisit pas mieux que ces philo-
sophes la liaison légitlLiic C|ui unit les sensations
aux abstractions , l’observation au raisonnement. «
Dès-lors l’abime d’erreurs , ouvert entre ces deux facultés de reiitendemeiit , n’est pas fermé ; le pont c[uu doit les unir et permettre d’aller de l’une à l’autre n’est point établi. Aristote ne chercba pas le mécanisme du raisonnement dans l’appiicatioii de l’entendement à l’expérience , mais dans les lois de l’entendement lui - meme , dans ses calculs et dans la manière dont il distribue ses idées générales et les place dans les mots. Il imagina une logique purement rationnelle, meme purement verbale , et il crut à tort que l’art de trouver la vérité consistait dans la combinaison
(i) De anlmt
^exacte des Idées ou dans î’iisage Lien déteroilnd des mots, tandis qu’il réside dans la distributioa îiîéthodique des résultats de rexpérience , d’après l’expérience elle - même. Le raisonnement va da lui - même , pourvu qu’on lui fournisse de bons matériaux. Dans Aristote , la pensée est stérile faute de oes matériaux ; ou bien , quand il lui eu fournit , il se contente de quelques notions vagues et générales , qu’il livre de suite à sa machine logique : celle - ci les combine , et les mêle de toutes les façons ( i )• La force active de l’intelligence huit par réaliser ces notions , et Aristote revient forcément aux erreurs qu’il avait proscrites, lorsqu’il avait reconnu que les idées formelles de Platon n’étaient que de vaines métaphores poétiques. « Les formes , disait-il , ne sont point réellement distinctes de la matière ; elles résident dans les objets ; elles n’en sont détachées que par une abstraction de l’esprit. » Cependant, il admet troi,'^ principes des choses: la matière, la forme et la privation. Il est évident qu’il prend ici des idée.^ générales abstraites pour des réalités. Il existe de la matière et des formes, mais non point une matière une, absolue, comme le suppose Aristote. Il va jusques à donner à la privation une existence positive, une force réelle , du moins dans la suite de sou
(i) Platon avait très-bien connu le génie de son disciple Aristote;; il rappelait , l'Intelligence ^ et le comparait à un coursics
dont l’ardeur avait besoin d’étre retenue par un frein. Il faulp convenir cjue Platon ne pouvait guère se charger de ce soip.
discours, quoiqu’il reco nnaisse , dès Te principe, que ia privation n’est qu’une pure négation et une sorte de néant. Fiaton s’était égaré par imagination , Aristote se perdit par l’esprit d’abstraclion ; l’uii emploie des images , et des êtres substantiels pour jnoyens d’explication ; l’autre, des abstractions et des mots; run et l’autre aveuglent rentendement , puisqu’ils l’empêchent de voir les faits: ils le circonscrivent en lui-même et dans ses propres idéesr. ]Ni l’un ni l’autre n’observaient pas, mais devinaient îa nature des cboses. Le système d’Aristote est celui de Platon débarrassé de la forme poétique et rendu simplement abstrait»
Lnbu de ces conceptions logiques , Aristote croit que ia définitioir peut expliquer l’essence de chaque* corps , comme la chose a réellement lieu pour les notions mathématiques; et il pense trouver la phiiosopbie des sciences physiques dans l’art des dédnitions , taudis qu’elle consiste dans Finvestigatioa patiente et habile , et dans rénumératioii complète et exacte des qualités sensibles des corps* Toutes ces idées , qui nous paraissent si singulières^, étaient une suite nécessaire de son analyse des i’acultés intellectuelles. H n’avait pas- vu comment les abstractions les pins relevées se rattachent à des sensations ; il ne put donc pas les^ décomposer et s’assurer que les noos ne peuvent avoir c[ue la fécondité que les autres leur donueut* Or , comme’ les idées de genre , d’espèce, etc., se retrouvent h. chaque instant , il les prit pour les principes des i'ouuaissauces mêmes ; il jugea que toute la science
consistait à appliquer convenablement les notionâ générales aux détails particuliers. Ges notions sont pour lui la mesure et le critérium de toute vérité* JDës-lors rentendement fut isolé des pbénomënes de ia Nature ; il dut tirer tout de lubmêaie et ne se nourrir d’autre aliment que de sa propre substance. D’aprës l’idéologie qu’Aristote avait admise ^ il rechercha toujours les principes qui pouvaient rendre raison des phénomènes; et ces principes il les puisa moins dans l’observation que dans des notions logiques. Il croyait , par exemple ^ avoir trouvé les lois universelles de la Nature dans ces trois principes : les phénomènes sont opposés ; ils naissent des contraires j ils se résolvent dans leurs contraires^ C’était même d’aprës ces trois principes , qu’il avait imaginé la distinction de la matière, de la forme et de la privation. Il prouve toujours par le raisonnement ce qui doit êlre^ plutôt qu’il ne détermine ce qui est d’après l’observation. Veut-il savoir s’il y a un Dieu, si le monde est éternel , etc. ? C’est toujours par des raisonnemens qu’il résout des questions dont les unes ne sont pour nous que la conséquence de tous les faits; et les autres hors des faits mêmes et par cela seul insolubles. Il veut prouver à priori l’existence des quatre élémens, etc.
L’on voit par ce tableau général , que le système d’Aristote est essentiellement stérile ; que ce grand bomme n’a point trouvé le moyen d’unir l’entendeinent aux faits; que dans sa logique, quelque admiï:able qu’elle soit ^ l’esprit huaiain sc r^eplie sans cess<?
sur luî-méme , et ne fait que se reproduire dans ses vains efforts. Ce système poussé à bout devait abou« tir à un vain jargon métaphysique et se résoudre en mots, comme il arriva aux derniers scolastiques ainsi que les systèmes de Pythagore et de Platon dégénérèrent en enthousiasme et en délire religieux. Toutes ces doctrines avaient tellement cette tendance par elles-mêmes, c[n’il était impossible qu’elles ne parvinssent à ce résultat. C’est ce qu’ont méconnu plusieurs historiens de la pliilosophie. Les principes logiques et abstraits n’ont qu’une fécondité très - bornée. Cette circonstance détruisit toutes les sciences de l’antiquité. « lJu roi d’Égypte , disent les conteurs Arabes, voulut faire bâtir un palais dans le Ciel. Ou dressa des aiglons qui traînaient des corbeilles dans lesquelles se trou'vaient des enfans architectes habiles. Quand iis furent dans les airs, ils crurent être dans le Ciel, et voulurent commencer le travail. Comme les matériaux leur manquaient , ils criaient sans discontinuer: apportez, apportez des matériaux! et le travail n’aboutit à rien, parce que les matériaux ne pouvaient lent parvenir (i). »
Que l’on redoute donc cette logique ; tôt ou tard elle aurait les mêmes iiicoiivéniens , du moins pour quelques siècles et pour quelques peuples y ou plutôt pour quelques individus ; car l’esprit liuinain, par-lui-même , tend à un perfectionnement toujours croissant.
(x} Essais pliiiosophicjues, par Ancillon, 1817, tom. ï ,p. 238,
Nous allons passer à Texposltion d’une nouvelle doctrine , qui eut la plus grande influence sur l’esprit humain en général , et sur la méÜecine ea particulier. Le système de Zenon fut un des der-» niers qu’enfanta la philosophie chez les anciens; et comme, sous plusieurs rapports ^ il n’est que îe résumé et le développement de ceux qui ravalent précédé , il peut beaucoup servir à réclaircissenaent de ceux-ci.
Selon les Stoïciens , toutes les idées viennent des sens. Les , objets extérieurs impriment leurs images dans l’organe commun des sensations ( le cerveau ) , de la même manière qu’un cachet laisse des traces particulières sur la cire qui le reçoit» Les imaginutions , ou les résultats des sensations , sont compréhensibles et représentent des objets existans , ou incompréhensible s et représentent des objets que rentendement seul produit ^ en combinant les sensations par augmentation , par diminution, etc. Ils admettaient encore comme facultés, îa mémoire et rentendement pur ou la faculté d’abstraction, Gelie-ci embrassait les idées générales^ L’ensemble de ces idées considérées dans leur plus grande étendue , constituait ce qu’ils appelaient Iq Sens commun , et prises sous le point de vue particulier de la morale, ce qu’ils désignaient sous 1© nom de Loi de Nature,, Les Stoïciens méconaurenÈ donc la génération des idées abstraites et leurs rapports de fîliatioii avec les sensations; ils ne virent pas mieux que les autres philosophes , comment l’esprit humain les composait avec ces sensations.!
mêmes , au moyen d’une simple force d’altentîoa libre et volontaire , qui s’attache exclusivement à telle ou telle partie de celles-ci , ou qui en tire diverses déductions immédiates d’existence , de modes , de lois , etc. Ils attribuèrent ces idées abstraites à l’action directe de Dieu sur les entendemens humains^ La cause suprême de tous les phénomènes de Tunlvers produisait en eux les notions communes , universelles , et leur communiquait sa raison, La divinité , qu’ils croyaient ‘en commerce continuel avec les intelligences humaines, comme avec toutes les autres parties du monde , leur imprimait ces idées par rintermède d’une sorte de sens particulier, qui était matériel comme les autres sens. Ce sens recevait d’autant plus aisément l’action de la divinité^ que celle-ci était elle-même matérielle , remplissait Tunivers qu’elle animait par son activité et dirigeait par sa sagesse , et qu’elle pénétrait chez l’homme à chaque instant par la respiration. Ainsi , les abstractions étaient matérielles , comme le remarque Plutarque. Cette théorie des abstractions, qui nous paraît aujourd’hui si singulière et si absurde , était conforme a tous les principes de la philosophie antique qu’elle présente sous leur véritable point de vue. Eüe était une application exacte de la fameuse maxime des Éléatiques : que le semblable engendre son senthlahle. Le particulier ou les sensations individuelles toujours changeantes , ne pouvaient pas produire le général'^ celui-ci ne pouvait venir que de Dieu, seule cause de ce qui est universel et permanent* Sur le dogme delà communication directe de Dieu
ëvec les intelligences humaines , reposait îa garantie de toutes les sciences , et de ce sentiment intime de l’évidence , qui consacre les jugemens immortels de la nature, bien différens des jugemens passagers de l’opinion ( i). Elle était sur-tout le fondement de la morale, qui consistait dans une imitation fidèle de l’action bienveillante de Dieu dans radministration du monde, et dans une union étroite de l’âme humaine avec lui par la méditation, la retraite, et par tout ce qui est propre à diminuer l’empire des sens extérieurs et des passions physiques : elle consacrait ainsi les élans de l’orgueil le plus intraitable , du mysticisme le plus ténébreux, comme de la vertu la plus généreuse.
Les Stoïciens s’occupaient beaucoup de l’influence des mots sur les idées* Celles-ci étant toutes passives et matérielles , ils pouvaient ne les voir que dans les mots , comme l’ont fait plusieurs célèbres idéologues modernes. Selon eux , la fonction de l’entendement consiste à exprimer par le discours, les idées ou images qu’il reçoit de rimagiiiation , qui les tient elle-même de la sensation. D’après cela , ils insistaient beaucoup sur les définitions des termes et sur les distinctions , et ils poussalen£ la dialectique jusque dans ses dernières subtilités. Presque toujours, ils raisonnaient et par des déductions purement logiques , s’occupant moins des choses pour les connaître que pour expliquer leur génération et leur manière d’agir ; et chercliao t
(ï) Cicéron*
5Go
a devînef ce qui devait être , plutôt qu’îl^ flidéraieat ce qui était.
Voyons comment les Stoïciens étudiaient la nature , d’après cette théorie des idées. L’univers offre par-tout des rapports évideus entre ses parties, et par conséquent des traces multipliées d’intelligence. Les mouvetnens qu’il présente paraissent être spontanés. Or, quelle chose peut rendre raison de ces rapports et de cette activité ? Ce n’est pas la matière grossière qui frappe nos regards ; elle est inerte , et loin de donner le mouvement , elle n’est susceptible que de le recevoir par une impulsion étrangère dont elle amortit bientôt les effets ; c’est le feu , c’est quelque chose de plus subtil encore , c’est l’éther qui s’agite sans cesse : cet éther est Dieu.
Les philosophes anciens avalent toujours cherché la cause première du mouvement, ils devaient donc s’arrêter aux choses qui semblent se mouvoir par elles - mêmes -, iis le devaient avec d’autant plus d’assurance , qu’ils ne connaissaient pas d’autres mouvemens que ceux d’impulsion , et les mouvemens spontanés et volontaires. Ainsi , Platon avait admis deux sortes de mouvemens, l’un propre , l’autre étranger; l’un spontané et volontaire, l’autre communiqué et nécessaire. «Or, disaitil , ce qui se meut par lui-même est le point de départ de tout mouvement , et par conséquent la cause universelle de tous les phénomènes de l univers , qui ne sont que des formes variées de cet Le mouvexueut propre n’appartient qu’à râmet
les autres êtres n’ont qu’un mouvement d’impulsion J toujours coitiuiauiqyié par une cause étrangère ; Tâme seule agit par une énergie Intérieure, et quand elle le veut ; seule elle se doune du mouveoaeiit ; II conclut de là que l’origine première de tout mouvement ne peut résider que dans iiqe âme. »
D’après les memes Idées , Âristote l’avait placée
dans l’éther qui occupe les églons les plus supérieures de l’air. Tel est le dogme foiidameiital de la philosophie ancienne , et celui qui en donuÊ îa clef : ce dogme dérivait du but déhniiif de sef recherches , la détermination positive des causes premières. La saine logique établit C|ue tout mouvetaent , meme celui d’impulsion, doit être rapporté à une force occulte , pure abstraclicu qui nous sera toujours inconnue dans sa nature, et dont il faut sa contenter d’étudier les eifets, les circonstances, les lois expérimentales, àans iamais essayer de remonter à l’essence intérieure qui la constitue. On ne fera qu’obscurcir toutes les idées, et méiije uotious les plus claires, en croyant expliquer ce moiiTemeiit par des analogies a^rbitraires prises de l’action d© notre âme que nous ne connaissons pas davantage, et qjû n’est pour nous qu’un fait d’un autre genre. Newton suivait les iulspiratlons secrètes de cette philosophie qu’il avait voulu proscrire , lorsqu’il pensait pouvoir rendre raison de l’attraction et de tous les phénomènes du monde , par l’impiilsioia de la matière éthérée , mise en jeu par la divinité, qu’il supposait présente dans l’espace , et dont ce üuide subtil était comme le ^ensorium ^ deatiüé 4
SGs
l’avertir de tous les chaiigemeiis extérieurs. Descartes avait encore imaginé sa matière subtile dans les mêmes vues d’explication.
Selon les Stoïciens , cet éther , ce feu principe de tout mouvement , est intelligent et rempli de prudence. D’où viendrait la raison humaine , s’il n’y avait quelque chose d’analogue dans runivers? D’ailleurs, puisque ce feu agit par lui-inéme comme notre âme , il est de même nature qu’elle , il en a les qualités , l’ordre du monde prouve sa sagesse : d’un autre côté, noire âme est de la nature du feu , elle en a toutes les propriétés. Que de mystères éclaircis par ces rapprochemens 1 Ainsi, par des analogies forcées, on croyait pénétrer resseiiee des choses, et par une véritable pétition dé principe, ou expliquait les Inconnus par des inconnus , obscuriim per ohscuriiis. Les anciens ne connaissaient pas le procédé par lequel l’esprit s’élève à l’idée des existences , des sulistances , des substrata et de leurs caractères distinctifs , par des déductions logiques tirées des effets , des phénomènes, des actions j ils ne pouvaient avoir d’autres notions des choses que des idées d’explication , prises dans des analogies précipitées et fausses , ou dans de vaines suppositions.
Le monde intelligent est animé , c’est un véritable animal -, les corps qui le composent ne sont que ses membres divers ; toutes ses parties concourent à un même but* Une harmonie si étendue et si exacte entre elles , peut-elle se concevoir sans l’adïuissiou d’une âme qui les pénètre et les unisse p
ce qui est une nouvelle preuve en faveur de l’existence de cette âtne conçue comme principe de tous les phénomènes? Voici comment s’exprime à ce sujet le Stoïcien Balbus, dans les Entrelœns de Cicéron sur la nature des Dieux, «Pour Épiciire, la Nature n’est que la combinaison des atomes dans le vide , et tout ce qui en résulte nécessairement , tous les êtres sont isolés ^ riinivers est sans harmonie : pour nous y quand nous disons que ia Nature forme le monde et le gouverne , nous n’entendons pas que ce soit comme s’il était questiou d’une motte de terre ^ d’un monceau de pierres , ou de quelque corps semblable , dont les parties n’ont point de liaison nécessaire les unes avec les autres. Nous l’entejidons comme s’il s’agissait d’uii arbre , d’uu animal^ où rien ne parait disposé aveuglément, mais^ dont les parties sont dans un ordre qui tient de l’art. Voyez en effet , comme toutes les parties tendent également vers un centre commun. Une espèce de lien , qui embrasse les élémens , les fait demeurer étroitement unis ensemble. Ce lien est la Nature qui, répandue dans'*l’univers, où son intelligence et sa raison opèrent tout ^ attire les extrémités, vers le milieu. » L’hartnooie et l’unité de but des^ phénomènes du monde établissent donc r'exlsteiice substantielle du principe vital qui l’anime et i’unité' de ce principe (ï).
(i) D’après ce passage, il est évident q,ne les Stoïciens avaient; connu l’unité absolue , qui caractérise les êtres vîvans ; et qu’ila» avaient cru déjà devoir l’expliquer par l’iiypotbèse d’im principe vital qui liait tous les actes de la vie ^ comme bù seul les
Ecoutons maintenant Thistoire de la génération ^es choses. Il existait sans doute une matière presnière, puisque nous ne pouvons pas concevoir sa création. Elle n’avait aucune des qualités que nous lui connaissons aujourd’hui ; celles-ci ne sont que le résultat des combinaisons qu’elle subit dans la suite: c’était le feu considéré abstractiyement dans sou sujet, dans son substratum ^ dans sa substance intime *, c’était le feu subtil , Véther. Il ne parait pas que les Stoïciens admissent, comme on l’a cru , l’existence d’une matière en général , indépendamment du feuj celui-ci n’était que la première forme de l’éther , que i’étber devenu sensible par une modification particulière. La matière et i’étber ou le feu , sont la même chose prise sous deux points de vue différens. Voilà quelle est la source, le principe de tout ce qui frappe nos yeux. De là naissaient les élémens; caries Stoïciens distinguaient les principes, la cause première, la substance de toutes choses d’une part : et de l’autre , les élémeiis , modifications secondaires des principes* Au commencement des temps , ce feu-principe était donc Sans forme et sans dimensions proprement dites, par la seule raison qu’il est si ténu que l’œil ne
duisait. Ils avaient vu que la même unité existait , quoique d’une manière plus ià( he , dans les phénomènes du monde dont les parties ne font qu’un seul tout , et sur cela ils avaient admis très-conséquemment un principe vital de l’univers, L’arl)itraire et les dangers de cette double supposition prouvent que cette unité et ces rapports doivent être reçus comme des faits Smportans qu^il ne faut pas négliger, mais dont ou ne doit pt9 cdiercber la cause.
peut le saisir; il était incorporel, immatériel. Les Stoïciens, comme tous ies philosophes de l aotlquité,^ étaient loin de donner à ce dernier mot le sens qu'il a aujourd’hui ; il n’exprimait point pour eux une substance d’une nature opposée à celle de la matière : d’un autre côté , les mots de matière et de corporel ne se prenaient que par opposition à une chose subtile et invisible , qui n’avait pas de. forme déterminée et des dimensions mesurables ^ celle-ci était un corps impondérable, un gaz, un esprit» >
Tout-à-coup et sans doute à l’époque marque© par la nécessité de sa nature , l’éther se réveille et déploie soir activité. Il se sépare en parties plus ou moins grossières ; et ce premier travad donne, naissance à la formation des quatre élémens. Ces,^ quatre élémens se transmuent les uns dans les autres, selon qu’ils deviennent plus ou moins subtils, ce qui démontre leur commune origine. Sous nos yeux, la terre se change en eau ; l’eau, en s’évapo-. risant , se transforme en air dans sa portion la plus pure; cet air, en s’élevant dans les régions les plus supérieures de l’altnosphère , devient feu , et enfla éther: par une marche inverse, en s’accumulant et en s’épaississant graduellement , l’éther devient «uccessivement du feu , de l’air , de l’eau et de la terre. Les Stoïciens , comme tous les autres philosophes, se chargeaient donc d’expliquer jusques à la génération des élémens : ils les faisaient dériver d une seule substance , d un seul principe, qui , par «manatiou ou par transformation, engendrait le»
ëîemens sensibles des choses ou la matière telle qu’eile se montre à nous.
Toutes les dilFèrences que présente la matière ^ dépendaient de son état de ténuité qui la rendait plus ou moins visible , et lui donnait des apparences et des qualités variées ; ils ne lui reconnaissaient d’autres propriétés que celles qui étaient prises de son état de grossièreté ou de subtilité, parce qu’ils ne pouvaient expliquer que les propriétés qui dérivaient de cette circonstance , la seule sous laquelle ils concevaient la matière. Par cette extrême simplicité
de vues et par le désir de rendre raison de tout ,
iis méconnaissaient les propriétés distinctes et les principes ditférens des corps. C’est ainsi que Descartes , dans des temps postérieurs, vquiiit tout expliquer par les mouvemens bornés d’une seule substance , dont ii ne se faisait d’autre idée que celle d’une surface étendue, susceptible de prendre des formes düFérentes (i)* L’esprit d’b^q^othèse
(i) ce Si nous examinons quelque corps que ce soit , dit ce philosophe, nous pouvons penser qu’il n’a en soi aucune de ces qualités (dureté, pesanteur, couleur), et cependant nous connaissons clairement et distinctement { d’après nos idées) qu’il a tout ce qui le fait corps , pourvu qu’il ait de l’extension en longueur , largeur et profondeur 5 d’où il suit aussi que, pour être , il n’a Lesoin d’elles en ancune façon , et que sa nature ( son essence) consiste en cela seul qu’il est une substance et qu’il a de l’extension. » Principes de philosophie^ Descartes , d’après sa philosophie , croyait donc concevoir la matière ; il ne lui donnait d’antres propriétés que celles que lui attribuait cette conception. Ces idées sont le résultat nécessaire de sa manière de raisonner toute logique et' a priori 5 il allait de l’entendement à l’observation des choses , au lieu de former le#
Se sert d’une ruse singulière pour parvenir à ses lins; il s’empare des circonstances les p!us gêné-' raies, de celles qui se répètent à chaque instant ^ qui accompagnent tous les phénomènes , et il les présente avec confiance à la crédulité systématique , pour les choses elles-mêmes , et pour une théorie qui embrasse leur ensemble.
Les éiémeiis une fois produits , on la partie qui a conservé sa pureté , les informa et décida les qualités dont jouissent tous les corps ^ résultat de leur mélange. L’étber est comme un moule animé , qui leur donne les modifications dont ils sont susceptibles. 11 agit d’après les lois de sa propre sagesse , ou si l’on veut , de sa propre nature, toujours dirigée vers l’ordre et l’harnionie. Ces lois immuables expliquent l’arrangement du monde et la régularité constante de ses révolutions; elles constituent le destin , la nécessité morale , la N.ature cause ou essence de tout ce qui existe. Zenon définissait la Nature un feu artiste , qui procède mélliodiquement à la. génération des choses. ( Héraclite, Hippocrate et tous les anciens.) C’est une force intelligente qui observe une méthode^
idees dt* l’entendement après l’observation et par l’observation, Ï1 aurait vu alors que nous ne pénétrons pas l’essence des cîioses , mais qne , d’après les phénomènes , nous leur attribuons certaines qualités intérieures indéterminées , qui sont pour nous leur nature, leur essence, qualités dont nous ne connaissons que îa simple existence , leurs différences distinctives , et qu’il laiit toujours considérer par rapport à nous et à nos moyens d’inveslifjation , jamais en elles - mêmes , puisque sous ce rappoïtJ files nous sont iaateessibieu.
qui se propose une fin dans tout ce qu'elle faîtj qui tend à cette fin , et dont les ouvr^igei marqaeM une adresse que l’art le plus ingénieur y que la
main la plus habile ne sauraient imiter (i). Le nom
de Promdence \\ii convient; puisqu’elle pourvoit à tous les besoins.
La nature productrice de tout étant de feu, ou comprend comment les Stoïciens considéraient le chaud et le froid, ou les propriétés positives et négatives du feu , comme les principes actifs de l’univers j tandis que rimmidité et la sécheresse n’en étalent que les principes passifs, que la matière.
L’étlier divin forma les astres: les astres sont de véritables animaux remplis de sagesse ; on les voit s’avancer , reculer , s’arrêter dans leur course , toujours selon les besoins de runivers j ce sont des Dieux ou plutôt des portions du Dieu suprême. L’éther divin , présent et infns dans leur niasse , les remue et les dirige : leurs Vnouvemens sont volontaires. Voici sur quelles preuves on appuie" cette opinion bizarre. Tout mouvement est naturel, violent , ou volontaire, comme le remarque Aristote «Or, puisque les astres , continue ce pbiiosopbe , se meuvent orbiculairement , ce n’est point par un mouvement naturel ou inhérent , comme quand une chose est portée en bas par sa pesanteur , ou en haut par sa légèreté. On ne saurait dire non plus que ce soit par un mouvement violent et contre nature , car quelle force pourrait
(t) Cicér. nai* Deor,
fîoîenter les astres : leurs mouvemens ne peuvenf donc être que volontaires. »
Les astres se nourrissent comme de véritables animaux , l’air est leur aliment : ils le subtilisent ea l’ecbaufFant, en le raréfiant , au point de l’assimilée à leur propre substance et d’en faire du feu. Les astres doivent avoir une intelligence supérieure à celle des hommes, car lions voyous que les personnes qui respirent un air plus , pur, ont plus d’esprit que n’en ont celles qui vivent dans un air épais et grossier, et l’on admet généralement que la qualité des alirneiis contribue à la vivacité des facultés in-* tellectuelles*
Tous les êtres vivans naissent d’un germe. Ce germe est le résultat de l’action antérieure de Vesprit séminal qu’il renferme. Cet esprit séminal est une portion de l’éther universel ; le principe vital de tous les êtres vivans, n’est autre chose que le feu et l’éther, que la chaleur muée plus pure que le feu visible et destructeur ; toute l’antiquité a considéré la chaleur comme la cause de la vie. Cet esprit^ cet air , ce souffle arrange la matière , d’après le prototype, d’après le modèle tracé par la sagesse qui caractérise ses opérations. On ne peut pas expliquer autrement l’organisation admirable des êtres vivans , et le concours harmonique des parties qui les composent vers un but que des combinaisons fortuites et mécaniques ne sauraient atteindre. C’est cet éther qui porte les feuilles de la plante vers la lumière qui ranime , et ses l'acines vers l’espèce de nourriture qui lui conyieut*
lies plantes ne sentent point , un instinct borné et aveugle les dirige. Cet instinct devient seiisatiou chez les animaux , et fait paraître une surveillance plus éclairée. Les petits canards , élevés par des poules , coiireut^^ l’eau malgré ceÜes-ci , comme à leur élément naturel.
Les Stoïciens étaient essentiellement théistes ^ leur théorie des fonctions des êtres vivans avait pour base la téléologie ou la connaissance du but que remplissent les fonctions , qu’ils expliquaient d’ailleurs par l’action directe^ actuelle et volontaire de la cause suprême , ou de quelqu’une de ses parties détachées et circonscrites dans certaines portions de matière. La saine philosophie expose, au contraire , les lois générales qui dirigent les fonctions des êtres vivans vers un but déterminé :
ces lois sont l’expression pure de faits particuliers, et non une vaine théorie sur la cause qui produit cette tendance. Les anciens ont méconnu comment on arrivait abstractivement à l’idée de Dieu et de sou existence indépendante; comment ou séparait cette idée du monde lui-même , soit dans la réalité des choses, soit dans l’étude des sciences; comment on établissait les lois expérimentales directrices de runlvers d’après les faits, évitant ainsi, par l’admission de ces lois, de se servir de l’action de Dieu comme d’un moyen d’explication. Ce moyen est d’autant plus dangereux qu’il est plus commode , plus général et plus abstrait. On peut s’assurer dans Platon et dans Cicéron , que les anciens avaient confondu la physiologie ; ainsi que toutes les sciences, avec la
Ihéologîe , ou plutôt qu’ils considéraient moins celle-ci eu elle-même , que comme la clef de tous les phénomènes. La théologie était moins pour eux un moyen de piété qu’un instrument général d’explications, qu’une théorie physique. La Nature, l’mtelligence vitale attire , choisit ce qu’elle juge convenable aux besoins du corps-, l’estomac retient les alimens tout le temps nécessaire à leur coction , il se resserre et se dilate quand il le faut j les poumons en font autant par rapport à l’air : telle est encore la cause des mouvemens du cœur. Il est évident que les facultés dont il s’agit ici sont morales, et qu’on les reçoit comme fournissant l’explication des fonctions.
D’après ce tableau de la formation des choses ^ l’uuivers est un ; l’éther, doué de raison, en explique l’énigme -, une échelle non interrompue unit tous les êtres , depuis la matière la plus grossière et la plus inerte, jusques à l’éther le plus subtil et le plus actif ; depuis le métal jusques à l’intelligence divine. Les rayons de l’éther divin descendent par cette sorte d’échelle , et en illuminent plus ou moins les différens degrés , selon cjue ceux - ci s’approchent du sommet : cette lumière brille de plus ou moins de clarté dans les êtres , au sein desquels elle se joue et quelle informe» Dans les corps inorganiques , elle ne se manifeste que par les qualités les plus simples , que par les mouvemeus les plus bornés, que parles lois immuables d’une sagesse soumise à l’impérieuse nécessité; elle est comme accablée par le poids d’une matière
lourde et inerte, comme voilée par Tépaîsseur cf la grossièreté de celle - ci. Elle montre plus de liberté dans la plante et sur - tout dans les animaux. Ainsi, \di Raison divine est répandue dans toutes les parties de Tunivers , Test moins dans les unes que dans les autres. Dans les animaux et les plantes, elle agit comme entendement libre plus ou moins développé ; dans les minéraux, elle n’agit que comme une faculté , une simple puissance. Ou remarque ces mêmes modifications , ces mêmes nuances, dans les divers organes de l’homme vivant, lies uns jouissent de la sensibilité de conscience , et leurs mouvemens sont volontaires : les autres n’ont qu’une sensibilité obscure, latente, et leurs déterminations sont automatiques et aveugles. Dans ce dernier cas , la sensibilité n’est que la faculté de recevoir des impressions , et d’être avertie de la présence des corps étrangers jJa volonté n’est que de la spontanéité et de l’automatisme. Enfin , la raison divine brille de toute sa pureté dans rintelligence humaine ; elle y est , il est vrai , encore un peu obscurcie par la matière grossière à laquelle elle est associée ; mais après la mort , elle s’élève jusqu’à la source première de toute raison , où elle trouve la félicité et le repos , si elle est suffisamment épurée par la vertu.
D’après ces idées, Tàme humaine est à la fois chargée des fonctions morales et des fonctions vitales ; elle a huit facultés ou huit parties, car les Stoïciens regardent comme autant de parties d’une âme matérielle et divisible, les cinq sens, les facultés de
parler, d’engendrer, et dépenser ou reiitendemenî^ et la raison; celle-ci est la faculté maîtresse qui se sert de toutes les autres comme d’autant d’Instrumens , de la même façon que la sèche fait usage de ses membres , selon ses besoins (i).
Imbus de conceptions matérielles , les Stoïciens n’admettaient pas des facultés purement abstraites, de simples puissances d’agir d’une certaine manière, comme l’entend la philosophie moderne, du moins en théorie, si ce n’est encore en pratique. Ils voulaient des choses positives que l’esprit d’expllcatioa put saisir, et dont il put s’emparer pour rendra raison de tout. Ainsi, Pythagore , Platon, etc,, avaient reconnu deux parties dans l’ame , la parti© raisonnable et V irrationnelle : ceîle-cl présidait aux: passions, aux appétits, aux Instincts et aux fonctionâ vitales. Selon Démocrite , Fâme irrationnelle était éparse dans tout le corps, les motitations incertaines d’une fibre Isolée prouvaient sa présence et manifestaient son mode d’action par automatisme et par instinct de conservation. Tous les êtres , même les corps inorganiques , avaient une âme de ce genre pour principe de leurs opérations. Aristote avait d© même rapporté à l’âme ou entéléchie les facultés sen»» sitives, nutritives, génératrices, l’intelligence passivô et active : cette dernière partie spécifiait l’hommo auquel seul elle appartenait ; elle dérivait d’une source commune des intelligences humaines , de la substance divine, de l’éther cinquième élément*
(i) Plut. Des opin. des Philos» L» ÏV» c, t\.
ii’âme îliiimaliie était donc matérielle , les détails ültérieurs du sytème le prouvaient assez : les passions ne sont qu’une elFervescence physique du feu de l’ânie , et les Stoïciens n’hésitaient pas à présenter comme des vérités absolues et des explications i'alsonnabies , les expressions métaphoriques dont on se sert pour rendre les effets des passions. L’âme iiumaiiie composée de feu , se réunissait , après la mort , à l’ânie (Jivine qui par sa nature lui était analogue , et cela d’après la simple loi des affinités qui existent entre des substances homogènes. Il fallait cependant qu’elle se trouvât , au moment de 'sa séparation du corps , dans un certain degré de pureté appropriée , telle C[ue pouvaient la produire l’exercice de toutes les vertus et la fuite constante 'des plaisirs des sens : car, dans leurs idées, la pureté morale était une chose maléri elle , et le vice supposait un état physique plus grossier. Il n’y avait même que les âmes des grands génies et des hommes éminens par leurs vertus , qui eussent le privilège de se joindre directement à Dieu. Les autres âmes avalent besoin de se purlder dans les astres plus ou moins rapprochés de la région de l’éther divin , on en subissant des métamorphoses successives -, ou enfin elles étaient destinées à vivifier simplement de nouveaux corps : c’est à tort qu’on a cru que les Stoïciens niaient toute Immortalité de l’âme , parce qu^ils la concevaient de toute autre manière que nous.
D’après ce tableau de l’enchaînement et dn rap- 'prochement des différens êtres qui composent l’univers, il est évident que les Stoïciens, comme tous
les autres philosophes , matérialisèrent le sentiment et la pensée , tandis qu’ils spiritualisèrent la matière et le mouvement : ils confondirent et détruisirent ainsi toutes les sciences , et jetèrent sur-tout la physiologie dans cet animisme , que de notre temps on a attribué à tort à un seul homme très-rapproché de nous ( Stahl). L’animisme n’est pas une hypothèse accidentelle et isolée, c’est une opinion de tous les temps; elle tient à ce besoin séducteur d’explication , que l’on aura toujours beaucoup de peine à détruire. En reculant l’antiquité de cette doctrine et en augmentant le nombre des grands hommes qui l’ont professée , notre intention est moins de la rendre plus sacrée , que de la signaler comme d’autant plus dangereuse qu’elle est plus difficile k éviter. Nous voulons , d’une part, ménager quelque indulgence à ceux qui même aujourd’hui pourraient tomber encore dans cette erreur; et de l’autre, accumuler contre elle l’autorité puissante de lit chose jugée , et présenter à ses efforts toujours renalssans de réhabilitation une condamnation équitable, revêtue des droits d’une longue prescription. On peut heureusement échapper à cette erreur en suivant avec franchise , jusque dans leurs dernières et légitimes conséquences , la manière de philosopher de l’École de Montpellier et ses principes fondamentaux. Celte École répète sans cesse qu’elle ne veut rien prononcer sur la nature de da cause de la vie et de l’unité de ses actes, elle n’a qu’à tenir des promesses sï souvent renouvelées* Elle le peut d’autant plus aisément , que la?
stîeïice de l’homme vivant n’est pour elle quet l’ensemble des faits qu’il présente , réduits en lois plus ou moins générales. Tout système , au contraire , qui a pris pour base une explication quelle qu’elle soit , est arrêté dès le premier pas , et ne peut que s’embarrasser lui-même de plus en plus dans un animisme abstrait , dans un mécanicisme grossier, ou dans un vitalisme rétréci (Brown, Bichat , et le dynamisme de presque toutes les écoles modernes ), ou dans le mélange bétéroclite d© toutes ces opinions fausses ou exagérées.
Pour compléter nos recherches sur l’esprit de la Philosophie ancienne, arrêtons-nous quelques instans à analyser celle des Chinois , qui appartient k cette philosophie par l’époque de sou origine et par ses principes. Rien de plus propre que cette étude à nous éclairer et à garantir les résultats déjà obtenus. Lorsque l’on verra que des peuples séparés les uns des autres , ont admis les mêmes dogmes fou* damentaux, et sont tombés dans les niêmes erreurs, on sera obligé de recoiinaitre que cette identité n’est pas l’effet d’une simple coïncidence due .au hasard, mais la conséquence nécessaire d’une manière an,alogue de raisonner, qui doit tenir elle-même à uu vice en quelque sorte naturel à l’esprit humain.
Les Chinois ne se sont pas beaucoup occupés de la théorie de la génération des idées; ils ont dit en passant , que les notions morales venaient du .ciel, que le Tien les avait imprimées dans les âmes, ^pour établir entre les hommes des liaisons plus puisigantes et plus profitables à la société que celles
ijue faurnîraît rintérêt privé, queîcju’écîaîré qu^iî pût être* Ils ont donc établi sur ce point, des idées conformes aux principes reçus par presque tous les philosophes anciens et modernes. Ces principes sont fondes sur robservalion exacte du cçeur humain : ils li’ont besoin que d’être développés avec plus de dé^ tails, d’être présentés avec plus de pureté , et d’étro éclairés par une théorie plus expérimentale que celle
que nous avons aujourd’hui des facultés de renten-
dement humain , pour obtenir l’assentiment général
qu’ils méritent. En effet , la morale, considérée eu
.elle-même, ne dépend pas des calculs de l’intérêt,
comme on l’a dit d’après une idéologie trop rétrécie
et hypothétique par cette seule circonstance *, elle
découle essentiellement des affections de pitié , de
sympathie , de tendresse et de bienveillance qui
lient les pères aux enfans , le fort au faible, celui
qui est heureux à celui qui est victime du sort, et
tous les hommes entre eux, par des besoins naturels
aussi primitifs, aussi impérieux , aussi inexplicables
que ceux qui attachent l’homme à la femme et au^ »
objets les plus indispensabîes de ses besoins phy-
siques. Ces affections peuvent être développées, modifiées, altérées par une foule de circonstances , etc., comme par l’éducation , les préjugés , les habitudes ; raals il ne serait pas au pouvoir de l’iiomme de les faire naître, si la nature ne les fournissait pasj il ne peut que les appliquer.
Ce qui caractérise ce peuple singulier et le dis- 'tingue de tous les autres, c’est la direction constante lies esprits vers la morale , ainsi que des institutions et.
Gduvernèinént lui-même , qui par-tout ailleurs a si peu de choses à démêler avec elle. Chaque natiou a une tendance propre qu’elle emprunte du pouvoir politique qui la régit, des grands hommes qui forment l’opinion publique , de la religion qui l’éclaire ou qui l’égare , du cilmat qu’elle habite , du sol qu’elle cultive, de la position géographique de celui-ci et de la nature des moyens d’existence qu’il fournit , etc. Ailleurs, ce sont les idées religieuses qui ont tout dominé, tout entraîné , comme dans l’Orient; ou les sciences physiques et les arts utiles , comme dans notre Europe. Ici on n’a en vue que le commerce^ l’industrie, la population , c’est-à-dire, le nombre, la force , la richesse, et la satisfaction de tous les besoins analogues.
Les nations modernes nées dans les bois , civilisées d’hier, établies par la conquête, nourries par le pillage et par des privilèges insultans à l’humanité, conservent de nos jours des traces manifestes de l’état sauvage et guerrier dont elles sont à peine sorties , et de l’existence en quelque sorte toute physique, dont elles ne sont pas encore complètement allranchies. Les Chinois, au contraire , réunis en société au milieu de plaines fertiles , et sous un climat pour lequel la tempérance la plus austère n’est presque plus une vertu , vieillis dans les habitudes d’une antique civilisation , soumis à un Gouvernement doux et paternel, mais triste et muet de despotisme ; les Chinois , dis-je , se sont spécialement et exclusivement attachés à la morale , et à développer les lois d’aifection , qui unissent les goiivernaus aux
,$ujets, les përes aux enfans , et les membres d’une meme famille entr’eux ; ils ne font même que peu d’attention aux idées religieuses , auxquelles nous attachons la plus grande importance , et avec juste raison , parce que nous n’avons pas les mêmes moyens de suppléer leur heureuse inÜuence, dans notre état de civilisation encore grossière et de si fraîche date. Des passions plus impétueuses et plus nobles , uii caractère plus tracassier et plus courageux, des besoins plus actifs et plus étendus , le désir dangereux de l’indépendance et l’amour sacré de losliberté, exigent le développement et l’application de toutes les ressources de l’esprit hurmain et de toutes les vérités utiles. L’édifice social doit être établi sur des dimensions plus larges et plus en harmonie avec la dignité de l’homme, et peut-être même, oserai-je le dire, avec la supériorité naturelle d’une race par-» ticulière ou d’une branche avantagée de la famille humaine. Le Cliiiiois calme et réfiéclii, courbé sous le joug de l’esclavage, peut être aisément contenu par cette douceur de mœurs que la civilisation produit. L es formes sévères d’une politesse hypocrite ^ et l’obéissance aveugle aux rites sacrés , peuvent presque remplacer toutes les vertus qui lui manquent.
Or , pour revenir ànotre sujet, l’esprit propre à la morale est l’esprit de déduction et de raisonnement. Les notions morales sont très-simples; nous les trouvons au-dedans de nous-mêmes, sans effort et san& crainte d’erreur ; il ne s’agit que de les développer avec exactitude et de les appliquer avec francliîse» La philosophie chinoise sera donc émiuemment
et ïîullemenl expëriraéïitale. La morale aura pai rapport aux sciences , des résultats analogues à ceux de la dialectique et de Tabiis du langage chez les Grecs, et des mathématiques chez les modernes, à l’époque de la renalssai^e des lettres. Les vérités qui exigent un appareil imposât d’observations , d’expé riences et de recherches souvent infructueuses en apparence , échapperont à un peuple paresseux et raisonneur, embarrassé par une écriture et un langage si longs à apprendre et si difficiles à manier j à un peuple occupé en entier par les soins stupides d’une existence bornée , et toujours livré à des professions déterminées et directement utiles. L’inégalité des conditions et des fortunes, l’oisiveté des uns et l’activité des autres, la multiplicité toujours croissante des besoins et de leurs caprices, ont donné naissance aux sciences de la brillante et inquiète Europe , à ces sciences qui d’abord ne semblaient destinées qu’à amuser nos loisirs , et qui dans la suite ont renouvelé la société sur un nouveau plan ^ par les prodiges des arts, par l’empire presque absolu de l’homme sur la nature entière, par les plus grandes extensions du commerce , et enfin par l’heureuse découverte des garanties des libertés publiques.
La physique , chez les Chinois , est presque tour jours destinée à fournir des analogies morales,* ainsi pendant très-long* temps , chez d’autres peuples , elle fut moins considérée en elle-même que dans ses rapports avec les idées religieuses ( téléologie).
Le but de la philosophie consiste, selon les Chi-' à déteruiiucr quel est le premier principe
i’üîiîvers ; quelles causes generales et particulière! en sont émanées , c’est-à-dire , que les Chinois , comme les philosophes de la Grèce, ont été égarés par ces habitudes de déduction très-naturelles à l’esprit humain , qui veut apprendre aux moindres frais possibles , et qui s’imagine faussement que l’investigation des causes est le moyen le plus court et le plus sur pour parvenir à ce résultat. Comme eux, ils ont méconnu les facultés de l’entendement et les rapports qui les lient aux choses, d’où résulte le droit d’en décider avec sagesse et exactitude. Ils se sont adressés la question que doit se faire l’esprit humain à la première vue du monde et dans sa première ignorance. Ils ont essayé de résoudre le grand problème de rUnivers. 11 fallait une longue suite de siècles, et cette activité par laquelle on parvient à la vérité en épuisant toutes les erreurs , pour s’apercevoir que le problème était insoluble, et pour trouver la vraie route des sciences.
Pour expliquer la génération des choses, les Chinois partent du principe si souvent invoqué par les Eléatiques, et le fondement de toutes les doctrines de la Grèce philosophe : que rien ne se fait de rien» Rien n’a donc été créé ; tout existe de toute éternité, et avant la naissance du temps, il y avait une matière première et unique (i). Ne pouvant pas concevoir
(i) Selon la secte de Lao-Kiun ^ toutes choses sont un, et né sont qu’une même chose. A force de raisonner et de ne vouloir admettre que ce qu’ils concevaient , les Chinois en sont venus à l’identitë absolue comme Parmënidc, et comme toutes les secteg qui ont pousse' à bout l’esprit de dëductiou livré à lui^mêoie e® Iravaillant ses propres ide'cs.
ïa création , ils admettent la transformation des choses ; ils s’imaginent qn’ils comprendront mieux ce phénomène que le premier , d’après de fausses analogies prises de ce qu’ils observent quelquefois en ce genre. La matière première était très-subtiie ^ transparente , sans figure et sans corporéité : c’est l’éther des Stoïciens. En s’épaississant , elle devint air jet successivement, en changeant d’état , elle donna naissance aux cinqélémens, l’air, le feu, le métal , le bois et la terre. Ce qu’il y a de remarquable , c’est que ce sont à peu près les élémens reçus parles Grecs.
Comme eux, les Chinois, d’après une observation précipitée des choses et séduits toujours par la logique d’explication , établissent que le chaud et le froid sont les causes de toute génération et de toute destruction. La matière subtile, qui constitue la partie la plus élevée du ciel , est Dieu : les
Chinois, comme les Stoïciens, et comme presque
tous les philosophes de l’antiquité, admettent un D ieu matériel ; ils ne séparent pas du monde luimême la cause suprême de l’ordre et de l’harmonie qui brillent en lui : toutes ces notions différentes sont pour eux une masse qu’ils n’ont pas su ou qu’ils , n’ont pas pu analyser. Iis craindraient de détruire l’idée de la Divinité , s’ils ne la considéraient que comme une pure intelligence. Ainsi, la raison qu’ils donnent en faveur de leur religion , est précisément celle qui nous les a fait juger athées. La même opinion a été partagée par tous les peuples de l’antiquité ; et , chez les Grecs, on flétrissait du nom d’athées , ceux qui n’adoraient pas un Dieu ma-
lerlel. Les premiers Chrétiens furent les tristes victimes des préventions absolues par lesquelles nous voulons que les autres aient les mêmes idées que nous et de la même manière que nous. Dans des temps postérieurs, ils s’en rendirent eux -mêmes coupables à l’égard de plusieurs peuples , auxquels ils les firent payer encore plus cher. Intimidés ou égarés , les Pères de l’église adoptèrent ces conceptions grossières. La philosophie n’était pas encore assez perfectionnée à cette époque, pour connaître par quel procédé on remonte à l’idée des ^bstances en général , on détermine leurs caractères propres ^ et l’on distingue leur nature particulière.
'Dieu, quoique matériel, agit par raison; selon Confucius , la raison divine n’est point soumise au caprice ; elle suit des lois fixes et déterminées ; c’est ce qu’il nomme Destin j comme les Stoïciens. D’après ces lois pleines de sagesse et de prévoyance, la cause première avait organisé» les élémens et construit rünivers. Il résulta de ce travail trois parties primitives , principes de toutes choses : le ciel , la terre et L’homme. Ils considéraient l’homme à part, parce que, selon eux, il a des actions et des générations qui lui sont propres. Ils avaient donc entrevu une vérité que l’on ne peut pas plus méconnaître , qu’on ne peut la concevoir quand on cherche à l’expliquer ; car je suis loin de penser qu’ils aient senti toute la vérité que renferme un dogme , que la plus haute philosophie a de la peine a faire entendre à un siècle aussi éclairé que le nôtre, et instruit 'déjà par tant d’erreurs.
Les Chmois placent par-tout des esprits ce^- «sprits sont des portions détachées de Téther uni» Tersel. Ils se servent de ces esprits pour rendre raison de l’action spontanée , de la régularité des uiouvemens des corps, et de leur tendance vers unbut déterminé. Ils ont personnifié toutes les parlies^ de la nature , par le meme principe qu’ils ont personnifié le Ciel. Gomme les Grecs, ils ont moins fait une religion qu’un système de physique-, ils ont moins établi, sur ses véritables preuves, L’existence du Souverain Être , pour en faire l’objet de leurs hommages et une des plus puissantes garanties de la morale publique et privée , qu’ils ne l’ont imaginée pour satisfaire le besoin d’explication* Le Dieu du. Ciel n’est pas un Dieu suprême dans le sens absolu-, il ne l’est que comme le Jupiter des anciens et comme le Ciel qu’il anime.
L’âme est matérielle , c’est la partie aérée et ignée de l’éther , uri mélange d’air et de feu ; la mort ne saurait la détruire, elle ne détruit jamais rien. Cette âme se réunit à la substance du Ciel , sa première origine : mais, pour être digne de cet heureux sort , ellé' doit être très-pure. La vertu , la contemplation, et toutes les pratiques propres à diminuer l’action des sens et de la matière inerte , grossière , et à faire prévaloir l’esprit : tels sont les moyens par lesquels l’âme peut sè rendre capable de rejoindre la substance de Dieu, On voit d’après cela quel est le Paradis des Chinois : leur enfer est uu état purement négatif, il ne consiste que dans la privation du seutiraeut. Ainsi l’on a eu tort de croira
les Chinois n’admettaient pas des récompenses et des peines apÆs la mort ; nous ayons jugé leurs idées d’après les nôtres , et mal saisi leurs véritables opinions. Il faut avouer cependant , qu’en unissant intimement Dieu avec le monde matériel , et en le morcelant dans les différentes parties de cet Univers, on est plus près de le méconnaître que dans le théisme métaphysique* Quand on en vient, par une étude plus attentive , et par des connaissances plus détaillées , à rapporter le mécanisme du monde auxloisdu mouvement, ou aux propriétés de la matière, il ne reste plus de Dieu: c’est ce qui explique comment l’athéisme peut être très-répandu dans la Chine ; comment il a été admis par la secte de Lao-Klun , qui a conservé tout le système , ea écartant simplement l’idée d’une sagesse dans le monde , s’il faut en croire du moins les sectes rivaiesf et des missionnaires toujours prompts à s’alarmer sur ce point. Ainsi fit Eplcure , ainsi firent tous les philosophes athées de l’antiquité ou qui ont passé pour l’étre. Tous ceux qui chercheront à concevoir les existences et leur mode d’action, et qui ne se contenteront pas de les percevoir et de les distinguer d’après l’observation des effets , tomberont dans des erreurs analogues. Les idées des Chinois sur la persistance des esprits après la mort , sont mises hors de toute contestation par le culte des ancêtres.
Indiquons rapidement les résultats généraux de cette philosophie sur la médecine , autant qii’ii nous est permis de parler d’un sujet sur lequel nous avons si peu de renseigneoiens positifs. Oa s’attend bien^
^â’aprës les principes que nous avons signales , que
rhomnae vivant sera considéré (fuiie manière pu-
rement matérielle et physique. Les deux élémens constituans du corps sont la chaleur et l’humidité. En effet , la chaleur et une douce souplesse des chairs caractérisent l’état de vie^ et leur absence indique l’état de mort : la chaleur ainsi que l’humidité nourricière paraissent être les sources de l’entretien de la vie. Tout occupés de trouver la cause des phénomènes , les Chinois , comme les Grecs , ont proclamé comme telle la première circonstance qui se présente à l’observateur superficiel. Le principe de vie est l’air, la matière subtile, les esprits qui entrent par la respiration. De ces esprits ou de ces proviennent toutes les maladies , ' opinion qui a été partagée par les médecins grecs. Par eux , on explique la communication des organes entr’eux, et leur action harmonique, qu’on ne sait pas encore de nos jours admettre avec franchise , comme un fait primitif et fondamental , et dont on cherche toujours la raison dans des hypolhèses , qui au fond ne sont pas meilleures que celle-là , puisqu’elles sont frappées du même vice. C’est ainsi que les Chinois admettent six parties principales dans lesquelles riiumidité
radicale a son siège : ce sont , du côté gauche , le
cœur , le foie et le rein gauche ; du côté droit , les poumons , la rate et le rein droit ; ils leur donnent le nom de Portes de la vie. Les six parties dans les quelles réside la chaleur vitale sont, du côté gauche, les intestins grêles, la vésicule du fiel et les uretères; du côté droit , les gros intestins , l’estomac et les
ërganes de la génération. Les Intestins grêles sont en harmonie avec le cœur , la vésicule du fiel avec le foie , les uretères avec les reins , les gros intestins avec les poumons , l’estomac avec la rate et les ^organes de la génération avec le rein droit.
Les Chinois sont peu observateurs et très-grands raisonneurs , d’un seul principe ils déduisent une infinité d«e conséquences. D’après quelques faits mal vus, sur le rapport de l’alTection de certains prganes avec le pouls , iis ont établi une foule de distinctions subtiles, comme le firent les disciples d’Erasistrate, d’après le même esprit et avec des données aussi bornées (i). D’après quelques observations incomplètes, ils ont imaginé mille erreurs sur les effets directs et spécifiques de tel agent extérieur sur tel organe ; guidés par de fausses analogies , ils ont 'Comparé chaque organe à chaque partie du monde. « Ainsi , disent-ils , le feu agit en été sur le cœur et les gros intestins ; les viscères sont en harmonie avec la région australe ; le foie et la vésicule du fiel . appartiennent à l’air et sont tous les deux en rapport avec le levant et avec le printemps. Les métaux ont une infiiience sur les poumons et les gros intestins ; ils sont en harmonie avec le couchant et l’automne j, etc. » Sur quelques Influences réelles , vues à travers des idées superstitieuses et des explications ridicules, ils ont fondé, comme tous les autres peuples , une
(i) M. Sprengel paraît croire que les idées de l’Ecole d’Alexandrie sont passées dans la Chine par la Baefcriane et la Sogdiane , provinces soumises aux successeurs d’Alexandre. Il est plus na- ■' turel de les rapporter à l’origiae que nous leur assignons.
medecîne astrologique et composée de pratiques' absurdes. C’est de la meme manière qu’ils ont deviné la circulation , si l’on peut leur faire cet honneur ^ d’après une comparaison établie entre le grand et le petit monde, entre l’ünivers et le corps vivant , c’est-à-dire qu’ils ont rapproché deux choses essentiellement différentes , par cet esprit de fausse analogie auquel la science n’a pas encore entièrement échappé.
Ici finit le tableau de la Philosophie ancienne , considérée dans ses principes les plus relevés et dans ses rapports les pins généraux avec la science de l’homme vivant. Maintenant comparons , d’après notre plan , cette philosophie avec celle que. l’Ecole de Montpellier a cru devoir embrasser.
Au premier coup-d’œll , les systèmes idéologiqaes paraissent avoir peu d’influence sur la médecine , et plusieurs de nos lecteurs ont pu nous accuser de nous être écartés de notre sujet , en nous livrant aux discussions de ce genre ; mais lorsque l’on médite sur ce point avec quelque attention, on s’aperçoit bientôt que la médecine n’est qu’une branche des connaissances humaines, et que le sort de cellesci dépend presque en entier de la théorie que l’on a adoptée sur la génération des idées , c’est-à-dire de la manière dont on conçoit que l’on acquiert les idées par l’observation des phénomènes , ou par des dédurCtlons sans lin prises de principes hypothétiques; selon que l’on les tire du dehors ou du dedans, de la réalité des choses on des chimères de l’imagination ; selon que l’on se propose pour but la
recliercîie des causes premières , ou la connaissance des effets , de leurs lois générales et de leurs conditions. Les questions de ce genre doivent être regardées comme les questions premières et fonda-* mentales^ dans i ordre des idees et selon le deoré de leur importance 5 leur solution décide de la tendance et des résultats de toutes les sciences. Prisô Sous ce point de Vue, l’idéologie est la mère commune des sciences , et d elle seule dépendent leur* naissance précoce ou tardive, régulière ou ilfégitiiîie, leur constitution saine ou altérée, leurs vices destructeurs ou leurs qualités salutaires , leur fécondité inépuisable 011 leur stérilité impuissante ^ une existence passagère d’erreur ou immortelle de vérité.
Nous avons prouve que les Philosophes anciens ne connurent pas la véritable génération des idées* Les aperçus admirables de l’École de Gos sur ce point furent bientôt perdus, dans le sein meme de la science qui avait eu la gloire de les fournir ' et cédèrent la place aux liypotbèscs ténébreuses de Platon, d’Aristote et de leurs nombreux disciples* On rattacha les notions à des idées abstraites, générales et innées : dès-lors fut détruite la philosophie de l’expérience , qui rapporte au contraire les prin-
(i) Voy. cefc oovra-e , p. 243. La theorîe de îa génération de» idées que nous proposons , n’est que le développement de cellft qui est présentée dans le traité De prœceptlonihus, L’antenr n très-bien vu que les ju-emens ne sont que des sensations actives , considérées dans leur enchainernent successif et dans le lieu i intérieur des causes inconnues et iadéterminées qui les unisseab
cipcs généraux à des faits particuliers , et qui par là assure leur vérité et leur fécondité. On s’abandonna à tous les écarts des doctrines d’une stérile déduction; ou ne s’occupa plus qu’à expliquer les choses , et ou finit par se dispenser meme de les étudier.
L’École de Montpellier a repris les travaux idéologiques de l’École de Gos. D’abord , elle ne fut pas étrangère à l’importante révolution que Locke opéra dans la métaphysique , cju’il ramena à l’observation par l’observation meme. Elle s’enorgueillit du moins, de lui avoir donné des leçons dans une science, qui décida peut - être le fond, l’esprit et les principes de son système , et de lui avoir présenté , dans l’illustre Barbeyrac son ami , le modèle des méthodes d’expérience , et leur application à cet art que nous avons proclamé le plus difficile et le plus philosophic|ue de tous. L’on n’a peut-être jamais apprécié , d’une part , toute la profondeur de logique qu’il y a dans la tête d’un praticien supérieur; et de l’autre, l’on n’a pas calculé ce que le génie de Locke put emprunter à celui de Barbeyrac (i). Qu’il serait curieux et intéressant de retracer les conversations animées de ces deux grands hommes, et de peindre le philosophe transformant en préceptes et en théorie , ce que le médecin lui racontait d’une pratique à la fois habilement rationnelle et empirique !
(i) VoT. Notice sur Sydenham et ses écrits , par M. le professeur Primelie , placée à la tête d’une nouvelle édition dca oeuvres du médecin anglais.
Maîâ notre École a travaillé aux progrès de la vralo pliilosoplile d’une manière plus directe. A force de s’occuper exckisivemeiit de l’homme vivant dans l’état de santé et de maladie, elle a appris à le considérer en iui-méme, à le séparer de tout ce qui n’est pas lui ; et en se familiarisant de plus en plus avec les phénomènes insolites , et en cpielque sorte avec les prodiges cpil le caractérisent et le distingnent , elle a découvert le secret si important en philosophie de tout contempler et de ne rien expliquer; de tenir compte des effets, et d’oublier riiivestigation des causes ; d’établir des dogmes , des lois , des propriétés , et de repousser les hypothèses. Barthez , proftlant , d’une part , des découvertes idéologiques de sou siècle , des doutes exagérés de îiume sur la causalité , et de ralliatice plus légitime des méthodes d’expérience avec les méthodes de raisonnement ( Bacon , Newton , Maupertuls ) ,* de l’autre, fécondant ces Idées par son génie, et les appliquant à la doctrine de la santé et de la maladie ; Barthez , dis-je , s’est élevé aux règles les plus sages de radministration de la science de l’homme , et plus généralement de toutes les . sciences. Il a prouvé que nous ne pouvons pas connaître les causes par elles-mêmes et dans leur nature; que nous ne pouvons que déterminer leur existence , les distinguer les unes des autres par leurs phénomènes extérieurs ou par leurs effets. Il a démontré , par ces règles et même par les erreurs dans lesquelles il est tombé , quand il ne les a pas hdèl ement suivies, que nous ne pourrons jamais
pénétrer l’essence de la vie; que îious ne pourrons pas décider , comme on l’a toujours fait ^ si elle dépend de rorganisatiou ou d’un principe spécial; que nous n’avons que le droit de supposer une cause propre à des effets particuliers, à des phénomènes qui se séparent de tous les phénomènes physiques , chimiques et moraux ; que nous ne pouvons déterminer cette cause que d’une^ manière abstraite , et d’après les caractères manifestés par les phénomènes ; que la science de l’homme consiste à établir, d’après l’expérience , les lois de cette cause inconnue, soit dans i’état de santé , soit dans l’état de maladie , et les conditions des fonctions et des propriétés vitales dans l’iiii et l’autre mode de vie-
Ces principes, présentés dans tous leurs développemens; appliqués à l’ensemble des connais^^sances médicales dans leurs derniers détails ; rendus plus fermes , plus précis et surtout plus francs; épurés des erreurs auxquelles Barthez n’a pas pu échapper, et qu’il est plus facile de relever que d’éviter; debarrassés de toute recherche ambitieuse de causalité , et de la commodité dangereuse des explications détournées et adroites des phénomènes par les expressions abstraites personniiiées ; perfectionnés parles secours successifs et assurés de l’avenir ; appuyés sur-tout sur une théorie expérimentale des facultés de l’entendement , qui ramène toutes leurs opérations à des sensations , non point passives, comme lèvent Goiidillac, mais à des sensations actlves , considérées sous divers points de vue généraux» pleins d’une heureuse fécondité , et réunis en dogmes et eu lois ;
et qui termine la scandaleuse dispute de l’empirisme et du dogmatisme , que l’on ne verra cesser que lorsque la saine doctrine de la génération des idées aura prouvé que bien juger n’esl que sentir , et que bien raisonner n’est que bien voir (i) ; ces principes ,
(i) De la the'orie de la ge'ne'ration des idées dépend le choix des. méthodes. La doctrine des idées innées, et des notions générales prises pour élémens primitifs de la pensée (Platon, Aristote , etc. ) a dû consacrer la méthode synthétique , les déductions vides de faits pour sujet du raisonnement , les principes abstraits , les suppositions arbitraires , sur- tout celles qui sont empruntées à l’ordre métaphysique, et enfin la vaine recherche des causes premières» Celle qui ramène toutes les opérations de l’inteliigence à de pures sensations passives (E|ncure, Hobbes, Condillac ) a dû. produire l’empirisme le plus borné, le goût stérile des observations particulières ,les hypothèses mécaniques,’ le scepticisme absolu sur toute causalité. L’une a détruit les sciences physiques et embarrassé les sciences métaphy.siques et morales ; l’autre a anéanti les sciences morales et restreint les sciences physiques dans des limites trop étroites , ou ])lutot toutes les deux ont abouti à ne faire admettre que des idées pures ou des sensations grossières , et .à nier également toute réalité d’existence. La combinaison adroite ou plutôt le mélange forcé des deux doctrines , des sensations passives , isolées , et des principes abstraits , généraux , des eftéts et des causes , de l’observation et du raisonnement , a donné naissance aux méthodes d’induction et d'analyse, par lesquelles on a espéré de pouvoir remonter aUx causes des phénomènes, en étudiant avec soin les effets., et en séparant les qualités les unes des antres pour mieux les saisir (Bacon, Newton, Locke). Dans cette dernière méthode , la plus réservée, la plus féconde de toutes, et celle qui paraît le plus s’approcher de la vérité, on sépare trop les jugemens des sensations dont on méconnaît les rapports et les liens j on ignore le procédé logique par lequel on s’élève à la notion des causes , des propriétés et des différentes substances , et aux idées exactes que nous pouvons avoir d.e celles-ci 3 et par un cheogiii opposé à celui qui a été suivi
dis- je, seront a jamais la doctrine philosoplilque
de i’Kcole de Montpellier j et tout nous porte à
par la méthode de raisonnement pur , on arrive au même résultat, aux hypothèses, à la recherche des causes premières et aux explications.
Nous avons établi que les sensations extérieures , les affections morales primitives, et les déterminations instinctives qui sont autant de sensations, étaient la source de nos idées et de nos jugenieris, de nos volontés et de nos passions 5 que ces sensations îî'éîaient pas passives, mais soumises à la force active de l’attention, qui, en les considérant sous differens points de vue , peut en déduire les notions et les affections de toute espèce. En effet , en comparant ces sensations et en rapprochant les perception® des objets, elle établit les principes généraux, les lois , les dogmes. En constatant la succession permanente des phénomènes et leur enchaînement indissoluble , elle acquiert l’idée de la eausalilé en général, et des différentes causes en particulier, ou des forces delà Nature; elle détermine leur simple existence d’une manière vague et abstraite, et assigne leurs caractères intérieurs d’après les effets. En réfléchissant sur le sentiment intime et sur les qualités des choses qui lui sont étrangères , die s’élève h l’idée des existences, des substrata et de leur distinction (Dieu , i’àrne , la matière). En considérant les sensations comme agréables ou pénibles, elle produit le développement de toutes les alfections actives : désir , aversion , amour , lîaine , etc. Enfin, en se repliant sur les affections du cœur, sur îa conscience de la peine et de la satisfaction qui accompagne également tous les actes moraux, elle en tire les principes de la morale et leur garantie.
De celte théorie des idées, il résulte i.o que les sensations actives ou la perception réfléchie des piiénomènes sont la véritable source des notions, qu’elles sont les notions elles-mêmes; les sensations passives et les abstractions sans faits ne sont pas des connaissances réelles , mais des modifications de la sensibilité sans relation à un objet; 2.® que les notions n’ont d’autre certitude que celle des sensations et do leurs déductions immédiates, et que, luu’s de ces limites, il n^’j a que des sup- ^osilions arbitraires, des nQu-idèes ^ des non-sens^ comme le.
croire que , partagés un jour par les autres Écoles on ne distinguera celle de Montpellier dans i’ijistoire des temps, que pour avoir eu l’honneur de s’étre placée à la tête d’une révolution si glorieuse. Une logique si attrayante par sa simplicité , si riche par ses résultats , sera transportée dans les autres sciences*, elle le sera sur -tout dans les sciences multipliées qui embrassent l’étude de rhomme moral , cette étude qui entretient des rapports si intimes avec celle de rhomme physique , moins encore par les liens qui unissent l’une et l’autre vie , que par l’analogie des méthodes qui rapprochent et qui confondent les deux sciences. Alors chaque science sera cultivée en paix par ceux qui s’en occupent spécialement , et aucune d’elles ne sera plus le jouet de cet esprit de despotisme et de conquête , qui a fait tant de mal jusqu’ici.
sont toutes les explications, toutes les pre'tendues conceptions des choses ; 3.° que la ve'ritable manière de philosopher ou d’acquérir des idées exactes, consiste à sentir, à observer activement ou à réfléchir sur des sensations et sur des pbénoménes par comparaison ou par déduction des effets. C’est à tort que l’ou a séparé, isolé les méthodes d’observation et les méthodes de raisonnement pur, ou qu’on les a vicieusement associées: leur union naturelle constitue leur vie , do la même manière que la vie physique de l’horarne résulte de l’union du p!’iu< ipe du sentiment et de l’intelligence avec le corps organisé. Ces méthodes, prises à part , ne peuvent engendrer la vérité. 4.0 Cette théorie des idées parait terminer toutes les disputes, <jue renouvellent et entretiennent sans cesse les autres doctrines* elle établit une paix durable entre l’empirisme et le dogmatisme , le matérialisme et le spiritualisme , le scepticisme fiX \;à. crédulité philosophique , le réalisme et ridéaiisme.
5qG
L’anatomie ne put pas être cultivée dans les premiers temps ; des préjugés superstitieux interdisaient l’ouverture des cadavres humains, 11 est vrai qu’on aurait pu tirer plus départi qu’on ne fit de i’anatouiie comparée; mais les esprils n’étaient point dirigés dans ce sens , ils étaient occupés en entier de la génération des choses et de la reché^fche des causes premières. Les analogies métaphysiques faisaient alors le fond de toutes les théories ; si quelquefois l’oti avait étudié les qualités des corps, ou u’avail fait attention qu’aux propriétés physiques les plus extérieures , les plus superficielles et les moins importantes , telles que la température , la sécheresse ou rimmidité , etc. Ce point de vue particulier avait donné naissance aux doctrines de la chaleur intégrante , de l’humide radical , des qualités premières : l’humide et le sec, le froid et le chaud. Aristote avait fait quelques efforts pour remonter, par la voie de rexpérieiice, aux causes actives des phénomènes du monde et de l’énergie de la matière ; mais l’esprit d’abstraction l’avait égaré dans des combinaisons purement logiques , et l’avait enfiii ramené au point d’où il était parti, îi avait servi autrement les sciences par ses recherches en hisLoire naturelle, si puissamment favorisées par la générosité de son royal disciple , et par les dernières conquêtes dans des pays si nouveaux pour les Grecs, et si riches eu productions de tous les genres.
A l’époque actuelle , il s’opéra un grand moiiyemcat dans les idées et dans la civilisation : la
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découverte des Indes et les relations commerciales, quUeii résultèrent j furent pour les nations anciennes ce que la découverte du Nouveau-Monde fut pour les nations modernes. L’esprit d’investigation et de réforme s’introduisit^de la meme manière dans toutes les Lranches des connaissances liumaines. On était fatigué de toujours travailler en pure perte les memes idées par des notions abstraites, on se montra avide d’étudier des objets qui frappaient les regards pour la première fois. On s’occupa plus qu’on n’avait fait de la matière considérée en elle - meme , et moins des facultés , des principes intérieurs par lesquels ou croyait expliquer le jeu de son action. Déjà le système des atomes développe et préconise ses doctrines ; ranatomie , l’histoire naturelle et tontes les connaissances qui dérivent de l’organisation , remplacent les notions métaphysiques. L’observation gagna sans doute à cette révolution , mais la théorie y perdit sous un certain rapport ; le raisonnement devint plus lourd et moins étendu, et les erreurs furent plus condamnables, parce qu’il était devenu plus facile de les démêler. L’ancienne méthode favorisait l’esprit d’abstraction , et c’était un pas vers la vérité , il ne lui restait, qu’à apprendre la manière de faire des abstractions légitimes d’après les faits. L’on cherche maintenant les causes les plus relevées dans les propriétés les plus grossières de la matière , et l’on s’efforçe de rapprocher , par des hypothèses rétrécies , les mécanismes les plus compliques d’action avec les opérations les pins simples de la nature. L’on ne s’était attaché qu’à des analogies
tnétaplijsiqiies , on ne tient compte que des circoosiàiices physiques. Tout était esprit *, tout* est matière et matière connue, ne jouissant que de ses qualités les plus superficielles* On s’écarta donc de plus en plus de la ^détermination des causes expérimentales , qui repose sur la comparaison exacte des phénomènes. Cependant , fidèles à la meme logi que , ils se proposèrent le même but, le désir de rendre raison des choses *, on ne fit que changer le mode d’explication , on s’égara par une route opposée, mais dirigée dans le même sens, et qui éloignait autant de la vérité. Mais on devait épuiser tous les genres d’erreur , et le tour des erreurs mécaniques était arrivé ; il faudra encore bien des siècles pour que ce cercle fatal soit épuisé, et on reviendra même à plusieurs reprises sur les mêmes points. ^
Ce fut sur^tout à Alexandrie que se fit sentir la révolution dont il s’agit. Alexandrie était alors la Capitale du monde, le centre du commerce, des
sciences et des beaux-arts. La médecine ne craignit
pas de prendre place dans cet îostilut célèbre, que les Ptolémées avaient fondé , dans cette espèce d’Université, le modèle de tontes celles qui parurent dans la suite des temps, et qui consacrèrent également une sorte de monopole aussi dangereux dans les sciences que dans le commerce. Nous l’avons déjà vue avec peine abandonner le sol lieureux de la petite île de Cos , pour aller à Atiiènes SC mettre sur les bancs des Écoles des philosophes, et se confondre avec leurs nombreux disciples. Qui?
apeurent pas à souffrir sa modeste dignité et soa indépendance timide , quand elle se fixa au milieu, d’un peuple frivole , tout occupé des disputes scolastiques et des spectacles, du cirque et des jeux de Tesprit î Ce fut alors qu’elle sentit toute la pesaii-teiir du joug des sciences étrangères.
L’École de cette ville avait obtenu ou usurpé la suprématie médicale ; nous ne connaissons aujourcriiui que ses prétentions : les titres qui les appuient , ceux du moins que le temps a laissé parvenir jusques à nous , ne sont réels que pour i’anatoraie et la chirurgie , ils sont niils pour la médecine-pratique. Pendant long- temps il suffisait à un médecin, de dire qu’il avait étudié à Alexandrie pour assurer sa renommée. C’était un préjugé établi ; l’on aurait été mal reçu de youloir le soumettre à un examen sévère. Alexandrie décidait de tout eu dernier ressort , des sciences , des arts et même des caprices de la mode. Le despotisme des Pois de l’Egypte était intéressé à fixer autour d’eux toutes les sources de considération. On gourveme mieux un peuple , quand sa force , ses opinions et ses goûts , sont réunis dans un centre unique, surveillé , dirigé , caressé par le pouvoir, üii médecin de Cos deyait être regardé par un docteur d’Alexandrie, comme étranger aux progrès du grand siècle et aux lumières de la grande ville j car le siècle de Ptoléiuée devait s’appeler le Siècle de la raison et des lumières. On ne pouvait trop lui disputer ce titre ; celui qui aurait eu cette dangereuse audace n’aurait pas manqué d’étre regardé comme un écrivain sans élégance
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et sans politesse , comme un provincial grossier et querelleur. Les aimables Alexandrins auraient tourné la discussion en une fine plaisanterie ou en un insultant mépris. Ce qu’il y a d’étonnant, c’est qu’il paraît que les médecins de Gos souscrivirent à cet arrêt y tant ils défendirent mal le dépôt de la doctrine Hippocratique qui leur avait été confié 1
Cependant , à en juger par les chefs de l’École d’Alexandrie , la médecine-pratique y fut peu cultivée: elle y prit cette direction vicieuse qu’elle recevra toutes les fois qu’elle ne se contentera pas de sa simplicité natü relie , et qu’elle aura recours à des sciences étrangères pour relever son éclat : lorsqu’elle abandonnera les malades , ses amis fidèles ses soutiens puissans , ses touchans protecteurs , pour, aller s’égarer dans les temples, s’exercer dans les Académies , ou même s’occuper trop long-temps dans les amphithéâtres d’anatomie.
A Alexandrie, les médecins étaient sans ce^se livrés à des disputes scolastiques , ils se piquaient d’être habiles grammairiens , leur science consistait à imaginer des argumens spécieux en faveur d’une opinion , et à savoir manier les armes de la dialectique. Ils s’attachaient snr-tout à définir les choses dont ils parlaient, et nous avons dans les définitions embarrassées et contravdictoires du pouls uii modèle de leur manière de procéder. On avait besoin d’écouter assez long-temps les leçons des Professeurs, pour s’assurer qu’ils y traitaient de médecine. Les jeunes docteurs devaient donner le ton à Alexandrie : la fécondité de leu.r imagination , leur
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Ignorance meme des faits médicinaux que Texpé-^ rieuce seule peut apprendre , leur vivacité dans la dispute , devaient les élever au premier rang. Ils auraient fait aisément un livre avec une idée, tant ils étaient habiles dans Fart de la retourner dans tous les séns !
Héropliile et Érasikrate n’avaient presque point vu de malades. La fameuse anecdote sur le compte d Eiasistiate auprès d Antiochiis , a été mise eu doute par de savans critiques , qui ne pensaient pas à contester le mérite médical du fondateur de 1 anatomie. A en juger d’après quelques détails y c est un de ces contes dont l’admiration des dis-* ciples ou la crédulité du public se sont toujours emparés pour exalter l’art sphygmique , et ceux qui s’y sont spécialement livrés. On ne fait que changer le lieu de la scene et les noms des acteurs * ou n’a pas manqué d’en faire honneur à Hippocrate et Galien n’hésite pas à en raconter autant à sa propre louange. Les médecins Alexandrins , c|uî avaient cultivé avec quelcjue soin l’art important do faire des réputations , ne devaient pas laisser échapper un moyen si simple de vanter leur maître. Quoi qu il eu soit , il est sur qu Lrasistrate abandonna la medecine-pra tique pour se rendre à Alexandrie, où il consacra ses soins aux spéculations théoriques (et sur-tout à l’anatomie.
S’il est vrai qu’Erasistraie fut né de la fille d’Aristote , il avait contracté de bonne heure alliance avec la philosophie. Au reste, il avait été élevé par ‘ Cèryslppe/ médecin Guidien 5 il était de Géos, ef
tïon point de Cos , comme on Ta dit : il se montra toujours rennemi de la patrie et delà métropole de ia médecine ; il contredisait même continuellemeot Hippocrate. Si quelques-uns de ses disciples avaient plus de respect pour le divin vieillard, c’était uu simple hommage qui ne les engageait à rien , et qui n’apportait aucun changement dans leur doctrine. Hippocrate , selon eux, appartenait aux temps primitifs de la science , et à une époque bien reculée du siècle heureux-, il était étranger à l’anatomie , d’où l’on concluait qu’il n’était pas médecin. Le mépris insultant ou le stérile respect pour Hippocrate, caractérise et condamne Alexandrie, comme toutes les écoles qui s’écartent de la véritable route. Plusieurs médecins , pour réparer i’honiieur de leurs confrères , entreprirent de commenter Hippocrate : mais ils n’étaient point dignes de l’entendre , ils ne firent que surcharger le texte sacré de leurs explications futiles , de la même manière que les Arabistes et les Scolastiques du moyen âge ne s’en occupèrent que pour le faire servir d’appui à leurs doctrines humorales.
Asclépiade ne fut jamais regardé comme praticien, il fut considéré comme le premier anatomiste. C’était le plus grand théoricien de son temps ; encore même pourrait-on lui disputer ce titre , eu le prenant dans sa véritable acception ; il ne peut être acquis que par celui qui connaît tous les faits médicinaux, et qui a appris, en les observant, à les classer d’après leurs analogies natiirelies.
Lorsqu’il rejetait la saignée , toujours d’après
les ralsonaemens , il ne manquait pas de citer IcS cas dans lesquels ils ii’avalt pas eu besoin de recou» rira ce moyen: celui de Criton qni avait une angine , et celui d’une jeune lilSe de Gbio atteinte d’une maladie grave, par suite de la suppression des menstrues. Comme il les répétait sans cesse faute d’autres , ses antagonistes ne laissaient pas échap.per une aussi belle occasion de lui reprocher son. peu d’expérience. Galien nous apprend qu’on accusait Erasistrate de négliger la médecine-pratique , d’élre trop sédentaire, et de voir rarement des malades.
S’il en faut croire Pierre Castellan, Erasistrate ayant vainement tenté de guérir un ulcère qu’il avait au pied , s’empoisonna avec du suc de ciguë. Le dogmatisme Hippocratique aurait obtenu vin beau triomphe , si Erasistrate lui avait confié son pied malade , et si la médecine de l’expérience avait arraché raiiatomiste célèbre, au désespoir produit par rinsiîOîsance de son habileté pratique.
Hérophile et Erasistrate firent les découvertes les plus importantes en anatomie , ils distinguèrent les artères des veines, et les nerfs des ligamens. Iis virent les rapports de continuité qui existent entre les nerfs et le cerveau , entre les vaisseaux et le cœur. Selon eux , l’air extérieur , le pneitma , pénétrait dans le corps par les poumons , était porté au cœur par des vaisseaux particuliers , et remplissait les artères dans l’état naturel. Ce pneuma était la cause de la plupart des phénomènes physiologiques et pathologiques , et cette idée fon-
dameiitale flevînt presque pour l’École anatomique ' d’Alexandrie ce que fut la circulation du sang pour FÉcole mécanique de la médecine moderne : elle se pliait également à toutes les conceptions matérielles y et amusait assez bien l’avidité de l’esprit d’explication. Elle était admise avec d’autant plus de confiance , qu’elle s’accordait avec la doctrine Platonicienne, sur-tout avec celle des Stoïciens, qui , comme la dernière , devait l’emporter sur toutes les autres : on peut même dire qu’elle était consacrée par l’autorité de tous ies Philosophes de l’aiitiquité. Le pneuma n’était pas seulement riiistrument de la vie , le moyen , l’intermède de la force vitale , comme l’ont cru quelques modernes , qui ont jugé des idées des anciens d’après celles c|ul leur étaient propres, c’était la vie elle-même et son principe substantiel, qu’on n’avait pas craint de déterminer. D’après les mêmes vues , le pneuma était Famé, l’intelligence de l’homme; caril jouissait du sentiment, du mouvement volontaire et du raisonnement: c’est-à-dire, qu’Erasistrate avait créé une même hypothèse, pour expliquer à la fois les phénomènes vitaux et les phénomènes moraux, et l’avait prise, comme tous ceux qui l’avaient précédé, dans un mélange bizarre de spiritualisme et de matérialisme. Ainsi que tous les autres, il rendait raison des phénomènes physiques par les affections morales d’un principe spirituel, et des phénomènes moraux par les propriétés mécaniques d’une substance matérielle. En effet, il partageait le pneuma en deux parties , l’une où Vair
>vital agît dans le cœur, l’autre ouïe pneuma de V âme exerce sou action dans le cerveau. Ge« deux especes àtsouffiewQ diffèrent que par leur degré de ténuité. Les anciens ne s’élaieiit jamais fait une idée plus exacte de la substance spirituelle , ils avaient voulu la concevoir plutôt qu’ils n’avaient cherché à en établir l’existence par la voie d’une légitime déduction tirée des phénomènes qu’elle présente, et à en déterminer les caractères d’après les actions qu’elle produit. Cette marche a toujours eu et doit avoir les memes résultats ; de nos jours les memes prétentions conduisent aux memes écarts : il faut doue changer la méthode elle - meme , si l’on veut établir la inétapliysique sur ses véritables bases.
D’après ces considérations, Erasistrate, ce premier fondateur du mécanicisme médical, était en un sens animiste, et commença cette série de contradictions que les doctrines de ce genre devaient si souvent renouveler dans la suite. En effet , il croyait que la partie étbérée ou splritueuse de la semence développe la forme et dispose la structure du corps de l’enfant , de la meme manière que Phidias tirait une statue d’un bloc de marbre, idée qui était empruntée à l’animisme physiologique de Platon.
Dans l’explication des fonctions naturelles, Erasistrate paraissait se borner aux doctrines mécaniques ; il rejetait les forces spécifiques adoptées clans toutes les Ecoles qui l’avaient précédé, et sur-tout la force attractii^e admise par Hippocrate et par ses disciples pour présider aux sécrétions. Il sentit que ces forces , telles que les avaient reçues les anciens ,
îi^etaient que des suppositions arbitraires , des conceptions hypothétiques , et des moyens imaginaires d’explication. Quant à lui , il fit dépendre la formation de la hile de la situation et de la diminution du diamètre des vaisseaux qui portent au foie le sang surchargé de parties bilieuses, il ne vit pas que ces théories étaient d’autant plus absurdes , qu’il transformait en causes essentielles des circonstances accessoires qui n’avaient aucune relation avec les effets à expliquer *, et que ces mêmes circonstances déterminaient , dans les corps inorganiques , des phénomènes dlfférens de ceux que présentaient les corps vivans.
Le pneuma par sa dilatation produit le mouvement du cœur -, le coeur et les artères reviennent ensuite sur elles-mêmes. Il est encore la cause de la contraction et du relâchement des muscles. Erasistrate ne s’apercevait pas qu’il y avait dans ce raisonnement pétition de principe, et qu’il lui restait à expliquer les mouvemens de dilatation et de resserrement du pneuma lui-même. En admettant qu’ils fussent purement physlcpies , il fallait qu’il prouvât comment ces mouvemens, dont les effets se bornent à ceux de la simple impulsion mécanique, ont ici des effets tout différeiis, et soumis à des lois différentes, A rapprocher les phénomènes d’une manière précipitée , pour supposer leurs causes, qui seront cependant toujours cachées, ces idées peuvent arrêter l’esprit cpielques Instans; mais lorsque l’on compare l’ensemble des phénomènes , de leurs lois et de leurs conditions d’action , seule vraie méthode de
philosopher dans les sciences, ces opinions paraissent bientôt erronées.
Dans la suite , beaucoup de ses disciples admirent les forces occultes , et multiplièrent ainsi les contradictions du système. Hérophile rangeait la respiration parmi les forces particulières de râme , et attribuait aux poumon*s une tendance particulière à inspirer et à expirer. Ghrysôme définissait le pouls une alternative de dilatation et de resserrement des artères , opérée par la force vitale et animale. Ces médecins combinaient ainsi les explications prises des forces occultes avec les idées mécaniques de la nouvelle École ; ce qui prouve qu’ils n’avaient pas une idée exacte de ce qu’on doit entendre par forces , par propriétés. Dans la saine théorie philosophique , celles - ci expriment des ordres tranchés de faits primitifs , de faits au-dessus desquels on n’en connaît pas d’autres, que l’on rapporte à une simple puissance d’action , à une faculté considérée de la manière la plus abstraite et la plus indéterminée possible, entre laquelle et les effets qu’elle produit , l’ou doit se garder de placer des instriimens imaginaires. Mais nous osons à peine rappeler ici des vérités qui ne seront entrevues dans la suite qu’après plusieurs siècles d’hypothèses et d’erreurs, et qui ne seront enfin solidement établies qu’après le perfectionnement de la théorie de la génération des idées et des méthodes qui en résultent. Celle-ci seule fera connaître comment nous nous élevons à la notion des causes, et jusques à quel point nous pouvons ayaUf*
cer dans cette recherche. Aujourd’hui meme ces •vérités sont encore reçues avec défiance ou avec mépris; par elles, on croit voir renaître le stérile përipatéticisine , et l’on confond par les dénominations des choses essentiellement dilTérentes,
Malgré ces contradictions , en générai , l’École d’Alexandrie voulut expliquer les fonctions et les maladies par les notions anatomiques. L’anatomie Venait de naître, on n’avait pas déterminé sou caractère et ses limites , et l’on crut trouver en elle le secret de la vie. On pouvait d’autant plus aisément s’égarer dans de pareilles prétentions, que l’ou ne connaissait pas les conditions de la vie et les lois qui la régissent. On n’avait pas une idée plus exacte du but définitif de la science , qui n’est pas l’explicatiou des faits, comme on le croyait, mais leur collection eu dogmes et en système , pour rendre leur application commode et facile. Les circonstances anatomiques sont de la plus haute importance dans l’étude de l’homme vivant, sain et malade ; elles fournissent les instrumens matériels des fonctions et le siège des maladies ; elles expliquent plusieurs conditions des unes et des autres : mais ces organes, instrumens des fonctions , et sièges des maladies, ont des forces particulières dont il faut tenir compte. L’analyse isole et calcule ces deux ordres de notions, et suit leurs combinaisons variées, dans tous les sens.
La plupart des Ecoles ont insisté exclusivement surrun ou sur l’autre. Dumas a posé d’excellentes règles générales sur ce sujet; il reste à perfectlon- *l3ier ces règles et à les suivre dans leurs détails
d’application , pour résaiidre toutes les questions cal ce genre , soit physiologiques , soit pathologiques. On ne peut contester qu’il ne manque à, la science une philosophie anatomique, et c’est à l’Ecole dont les principes sont le moins exclusifs que sera réservé peut-être rhoiiiieur de remplir cette lacune. Quoi qu’il en soit , il est incontestable que les notions anatomiques ne peuvent rendre raison que de la partie mécanique des fonctions et des maladies ; qu’il serait impossible , en considérant avec la plus grande attention la structure des organes, de deviner a priori les fonctions qu’ils doivent remplir , et les affections vitales auxquelles ils sont sujets : et cependant cela devrait être, si tout était organique et matériel dans l’homme. En examinant avec soin une machine, on peut aisément prévoir son jeu et tous les modes de dérangement qu’elle peut subir, L’École de Montpellier s’est toujours servie de ces réflexions pour limiter rimportance des connaissances anatomiques-, et la crainte des erreurs auxquelles se livrent les autres Écoles , a pu la jeter quelquefois dans des préventions injustes et que i’ou lie peut pas toujours partager.
Érasistrate renversa la doctrine humorale des anciens, et prétendit qu’il ne fallait tenir compte dans les maladies que de la lésion des solides, Cette opinion est analogue à celle de tous nos médecins anatomistes qui l’ont puisée dans la meme source. Sur ce fondement , les premiers comme les derniers , avaient rejeté l’usage des purgatifs et de la saignée. Dans les hémonhagies^
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^ils suppléaient celle-ci par un moyen qui a été 'renouvelé dans ces derniers temps d’après les mêmes vues ; c’était la ligature des extrémités du corps*
Érasistrate écarta tous les remèdes composés dont il lie pouvait expliquer l’action par sa théorie; il prétendait même qu’il fallait s’en tenir à la ptisaiie , à la citrouille et à l’hydroléum ; par la ptisane , les bouillons d’orge et par la citrouille , il voulait marquer la diète , et par l’hydroléum ou l’eau mêlée avec l’huile, les lavemeiis, les fomentationsetles onctions. Tous ces moyens n’agissaient^ selon, lui que mécaniquement et sur la forme extérieure du corps , qui seule fixait son attention. C’est dans cet esprit que , dans le squirrhe du foie et dans toutes les tumeurs dont ce viscère peut être affecté , il ouvrait l’abdomen et appliquait les remèdes sur le foie, au rapport de Gœlius-Aurélianus ; il n’aurait pas balancé à tenter la guérison de l’hydropéricarde , par l’injection d’un liquide brûlant entre les membranes du cœur.
La théorie d’Érasistrate fut peut-être la plus stérile de toutes, parce qu’elle était celle qui pouvait expliquer le moins de phénomènes, et l’action de moins de remèdes , et que les systématiques n’ont jamais admis que ce qu’ils ont conçu. Elle porta dans la pratique l’impuissance qu’elle avait en théorie ; elle détruisit la thérapeutique et par conséquent l’art de guérir ; elle conserva à peine la diététique. Le solidisme , l’organicisme , et plus généralement les systèmes anatomiques ont eu les mêmes effets
destructeurs , dans des temps plus rapprochés de nous.
Ces théoriciens furent obligés de recourir à un empirisme très-borné. Tel est le résultat des systèmes y ils élèvent la médecine si haut, ils la mettent tant hors des faits j qu’elle n’a plus aucun rapport avec les détails , et que dès-lors on est forcé d’en venir à rempirisme , c’est-a-dire , qu’on associe les iuconvéniens et les écarts des deux méthodes. Ainsi y l’on a vu l’organicisme donner naissance à l’empirisme nosographique , et celui-ci a son tour à toutes les erreurs et a toutes les exagérations du dogmatisme des dernières sectes.
En général , la Philosophie ancienne avait pris les choses de trop haut. Dès son premier vol, elle s’était élancée dans les régions les plus supérieures de la pensée , elle ne pouvait donc pas s’élever au-delà ; elle s’était portée sur les limites des connaissances humaines , elle les avait même franchies j elle ne devait donc pas aller plus avant. Elle avait commencé par poser des problèmes inaccessibles à
toute recliercbe , la solution en était impossilde , et les efforts pour la donner devaient être complètement inutiles. Si , au lieu de se chargcj^ d expliquer la génération des choses, elle s’était contentée d’étudier les effets et de les réunir en lois, la science aurait fait des progrès toujours croissans, et n’aurait eu d’autres bornes que l’immensité de la connaissance de l’Univers lui-même. Tout système d’idées , qui n’est pas disposé de manière à ' permettre des progrès illimités , est mal organisé
et n’a pas ce principe de vie qui îuî garantit rim-^ mortaiité de la Nature dont il doit être la üdèle image. Ce caractère d’imperfectibilité prouve que ce système n’est qu’une bypotbèse passagère. L’on s’est engagé dans une sorte de cul-de-sac , si j’ose Rie servir de cette expression triviale, on arrivera bientôt au bout. Presque tous les systèmes ont été frappés de ce vice qui les condamne à une fin prématurée ,* aussi leurs auteurs voient-ils épuiser sous leurs yeux leur triste fécondité j ce sont de véritables monstres , ils sont stériles.
La Pbiiosopbie ancienne n’avait pour but que la théorie , bien différente en ce point de la Philosophie moderne , qui ne se dirige presque toujours que vers les arts , vers la pratique et les choses d’application. Qr, dès l’instant que l’esprit se borne à de pures spéculations, il s’égare nécessairement dans ses propres pensées ; privé des faits, son aliment naturel, il se consume dans une fièvre dévorante , comme un malade qui ne prend point d’alimens réparateurs , et qui se nourrit de la propre substance de ses organes. En vain la Philosophie exagère sa prééminence orgueilleuse ; ce sont les arts qui créent les sciences et étendent leurs progrès : ce sont eux qui mettent à l’épreuve leurs méthodes et leurs calculs. Sans doute que les sciences doivent diriger les arts , mais les arts réagissent à leur tour sur les sciences , et c’est de leur union , habilement combinée , que l’esprit humain doit attendre ses véritables progrès.
La Philosophie ancienue ne détermina point
d’après roLservatlon , les procédés que l’entendemetit met eu usage pour juger des choses; elle ne put donc pas distinguer ce qui est à sa portée et ce qui se dérobe à ses moyens d’investigation. Elle cherchait la nature des choses dans ses propres idées ; désespérant de parvenir à ce but , elle devait nécessairement se jeter dans un scepticisme absolu. Le dogmatisme s’était égaré dans mille hypothèses, il avait poussé au dernier point l’audace de ses conceptions. L’esprit humain devait s’apercevoir de la fausseté des notions acquises , et ne trouvant pas à sa disposition le moyen d’en acquérir de plus exactes , il devait nier toute vérité , et regarder même toute recherche en ce genre comme complètement vaine.
D’ailleurs, le dogmatisme lui-même, au milieu de son assurance , trahissait souvent sa faiblesse, et le sentiment indestructible de la conscience lui faisait avouer, à chaque instant, l’arbitraire de ses assertions. Socrate, le Père de la Philosophie dé la Grèce , faisait consister sa science à ne rien savoir. Platon , sortant quelquefois de ce sommeil profond dans lequel il avait vu tant de fantônifes qu’il prenait pour la réalité, laisse aux Dieux et aiix enfans des Dieux la connaissance du vrai, et n’aspire qu’à celle du vraisemblable. De tous les dogmes qu’il avait émis, celui-là seul survécut à la chute du système entier; et ses disciples les plus fidèles ou les plus conséquens , Arcésilas et Carnéade , ne retinrent de sa doctrine que le principe d’un doute universel. Démocrite avait déclaré que nous ne
décoavrirons jamais rien des causes , et que la vérité nous sera toujours cachée. Il avait nié rUnivers entier ^ ne l’avait considéré que comme une vaine image , et crayait n’avoir que le droit d’admettre l’existence des atomes et leur action hypothétique. Selon Xénophane , personne ne sait et ne saura jamais rien que l’erreur. Tous ces Philosophes avaient reconnu que nous ne voyons les choses qu’à travers nos propres sensations, et que par conséquent nous ne les connaissons point en elles-mêmes. Cette grande vérité , profondément méditée , les eut conduits à la véritable théorie de nos idées ^ et à la détermination exacte de ce que nous pouvons légitimement affirmer. Mais cette vérité même les égara; ils en conclurent que rUnivers n’est pour nous qu’un ensemble d’apparences ; que ces apparences changent à chaque instant , d’après l’état de nos organes ; et que rUnivers n’existe réellement - pas. Arrivé à ce point, l’esprit humain devait tomber au même instant dans le gouffre du scepticisme. Il retarda sa chute en .s’attachant quelque temps aux notions abstraites (École Éléa- •^que), aux idées (Platon), aux formes (Aristote); mais ces conceptions subtiles qui n’étaient point nourries de sensations, c[ui n’avaient point de corps en quelque sorte , et qui ressemblaient aux mânes des anciens , s’évanouirent bientôt et il n’en dut plus rien rester.
Pyrrhon parut alors. Ce grand homme développa , les idées de Démocrite et des autres Philosophes , savoir , que les qualités des choses ne sont point
ca elles, maïs dans nos sensations. «L’Univers,^ disait-il, nous présente un spectacle relatif à nos sens. Si nous avions d’autres sens , il nous paraîtrait tout différent , et les animaux qui ne nous ressemblent pas à cet égard doivent en avoir une autre idée : les memes sens varient entre eux chez les hommes : chaque espèce de sens nous donne des idées différentes. Nos idées changent encore selon les dispositions intérieures du corps , dans la santé ou la maladie, le sommeil ou la veille, la joie ou la tristesse, la jeunesse ou la vieillesse, le courage ou la crainte, le besoin ou la réplétion , la haine ou l’amitié, etc. Quelle n’est pas l’influence de l’éducation, des lois, des coutumes, des préjugés, des opinions systématiques 1 » Pyrrhon conclut de ces considérations que nous n’avons aucune garantie de la vérité des choses : tout ce que nous affirmons ne se réduit qu’à de vaines apparences.il n’y a point d’Ünivers, point de mouvement, point de Dieu; il n’y a rien. Pyrrhon n’a l’assurance de rien , pas même de son doute; car il est possible qu’il existe quelque chose, et qu’il se trompe dans ses assertions sceptiques. Il fut donc conduit , par ce système , à l’ignorance la plus absolue , à une ignorance plus grande que celle de l’enfant qui vient de naître , du sauvage qui vit dans les bois, et qui essaie sa pensée.
Tel fut le triste résultat de la Philosophie des anciens , tel fut le fruit de ces méthodes de raisonnement qu’ils avaient prises pour guide; et pouvaient-elles en avoir d’autre ! Elles ne consistent que dans de simples déductions , dans des démons-
trations îjui se prêtent un mutuel appui. Suivez leur chaîne successive, vous arriverez ainsi à la dernière. Or, celle-ci ne se soutient point par elle-même ; elle ne se rattache pas à un fait, c’est une explication première *, c’est une idée ou une affection de la sensibilité , qui n’a pour fondement cjue le sentiment de la conscience ou d’une évidence souvent trompeuse : mais , si vous rejetez, la valeur de ce sentiment , ou plutôt si ce sentiment pris en lui-même ii’est pour vous , comme il doit l’être d’après la vérité , qu’une pure apparence , qu’une modification de vous-même , il ne nous reste rien de réel , pas même la conscience de notre propre existence substantielle : nous ne sommes qu’une illusion, qu’un rêve, qu’un vain fantôme sur lequel viennent se jouer quelques sensations sans valeur. Si vous ne réunissez pas les sensations aux abstractions, si vous ne remplissez pas les unes par les autres , vous n’aurez à la fin que votre propre sensibilité et ses modifications.
Les anciens , d’après leur théorie des idées , avaient toujours séparé les sensations des abstractions ; ils avalent méconnu les liens qui les unissent : dès-lors , plus de vérité , plus de science. Pour raisonner, au contraire, d’une manière légitime et sure , il faut faire marcher de front les sensations et les abstractions ; il faut que les sensations ne soient que des abstractions généralisées €t débarrassées de quelques circonstances accessoires et accidentelles , qui spécifient et distinguent les objets individuels. D’un autre côté , il ne faut pas
que les sensations soient passives, circonscrites etiî elles-mêmes, et séparées de toutes les sensations analogues. Si l’on ne compare pas les sensations, Ton n’aboutit qu’à l’empirisme brut: que dis-je. Fou ne peut pas avoir des idées , on n’a pas meme des sensations en masse , l’on n’a que des sensations isolées , sans agrégat et sans support, que des perceptions de couleur, d’odeur, de tact, etc., morcelées , sans union et sans valeur. Il faut , en d’autres termes , sensualiser la raison et spiritualiser les sens. Il faut , en rapprochant les sensations , former les idées ; en comparant les qualités senties , s’élèvera leur généralité ; en étudiant les effets, remonter aux forces cachées qui les produisent ; et enlin, en considérant les phénomènes, établir Fexistence des supports qui les soutiennent , et déterminer leurs caractères, toujours d’après l’observation.
Mais, dira-t-on, d’après cette manière de procéder nous ne connaissons les choses que par rapport à nous et non point en elles-mêmes. Nul doute à cela, et c’est précisément ce qu’il nous importe d’en savoir*, nous devons chercher à connaître ce que nous en avons à espérer ou à en craindre. On ajoute encore que si nous avions des sens différens, nos connaissances seraient différentes -, et qu’importe encore , nous aurions alors de nouveaux moyens de communication avec FUnivers *, ce serait en quelque sorte une langue nouvelle , mais la pensée serait au fond toujours la même. Nous ne voyons, il est vrai, que l’écorce des choses, mais cette écorce est modelée sur les
parties les plus intérieures de Tarbre de la science: La Nature, si Ton veut encore, se présente à nous couverte d’un masque , mais ce masque suit les contours des traits. D’après cela, nous pouvons être si certains de la fidélité de la ressemblance de nos idées avec les choses , qu’il nous est permis de penser que nos connaissances actuelles seront justifiées dans ce jour d’admiration et d’effroi , où. l’âme humaine se réunira au Dieu des mondes , et contemplera TUnivers tel qu’il est, d’une part dans la pensée éternelle de son divin architecte , et de l’autre dans TUnivers lui- même. L’esprit aura peut-être de la peine à se reconnaître , il sera ébloui par la lumière nouvelle qui le frappera ; ce ne sera plus le même soleil , ce ne seront plus les mêmes campagnes , les mêmes animaux : mais bientôt il saura lier les connaissances acquises par ses sensations à celles qu’il obtiendra par cette sublime contemplation-, et il s’assurera que le spectacle du monde ne l’a point trompé. 11 est possible qu’alors les causes qui nous paraissent premières ne soient que secondaires -, que l’attraction , par exemple , ne soit que l’effet d’une force antérieure plus générale. Mais, si nos raisonneniens auront été bornés, ils ne seront pas faux pour cela; nous verrons les choses de plus haut, mais elles seront les mêmes.
Ainsi , pour développer notre idée, nous ne pouvons pas nous connaître nous-mêmes d’une manière directe, mais nous nous sentons exister ; nous sentons que nous voulons, que nous agissons* Nous en concluons , sans crainte d’erreur , que nous
sommes quelque chose ; nous n’affîrnions pas pour cela ce que nous sommes, et quelle est notre nature intime. Voilà notre première connaissance, le fondement et la source de toutes les autres. Parmi nos sensations, nos affections , nous distinguons celles qui nous \leniieiit de nous - memes et de notre propre action sur nous, de celles qui nous modifient malgré nous-mêmes , et qui ne partent pas de nous. Nous concluons encore de là qu’il y a quelque chose hors de nous , qui n’est pas nous, qui nous donne la sensation de rimpénétrabillté , et qui arrête notre action volontaire. Nous sommes aussi certains de l’existence de ce quelque chose que de notre propre existence. Ces deux vérités sont étroitement liées entr’elles : je crois ce qui n’est pas moi , parce que je crois en moi. Ce quelque chose, je l’appelle matière -, ce qu’il est en lui-même , je n’en sais rien , pas plus que je ne sais ce que je suis. Je puis, en comparant les phénomènes , les qualités de ces deux choses, la matière et moi , établir leur différence extérieure , phénoménale , et par conséquent présumer leur différence intérieure , réelle objective. Ce quelque chose produit des effets variés sur moi ; je l’augmente , je le diminue ; je le sépare, je le combine; je change son état, je le rappelle à celui que je lui al fait perdre ou je l’j maintiens. Toutes ces différences ne peuvent dépendre que de la nature des corps , quelle qu’elle soit. Je puis donc distinguer les corps les uns des autres, les discerner , les connaître. Leurs apparences peuvent être considérées comme les signes de leurs qualités
belles; c’est un langage particulier qui exprime la nature des corps, comme le langage ordinaire exprime la pensée. Je n’ai pas pour cela la prétention de pénétrer dans l’essence des choses. Ainsi donc , nous pouvons nous voir nous-mêmes dans le sentiment de notre conscience ; reconnaître l’existence de la matière , et ses propriétés relatives à nous dans ses elFels *, étudier la vie et ses lois dans ses actes j la morale dans notre conscience et dans nos alFections primitives ; Dieu enfin dans l’harmonie du inonde.
Le scepticisme , qui venait de s’établir dans la philosophie , se répandit bientôt dans la médecine. Celle-ci a toujours suivi les révolutions de celle-là, et plus généralement les mouvemens de l’esprit humain qui, dans tous les temps, ont pris leur point de départ dans la philosophie. Cette circonstance démontre la nécessité de rattacher à leur véritable origine l’étude des différens systèmes qui oiit régné dans la médecine ; sur- tout lorsque l’on se propose de les comparer sous le rapport des méthodes. On a fait assez souvent Thistoire des dates, des auteurs et de leurs opinions j il nous manque une histoire des idées médicales , de leur source et de leurs résultats, et l’on ne saurait trop aujourd’hui insister sur ce point.
L’introduction du scepticisme dans la médecine fut d’autant plus prompte, que les hypothèses y sont plus faciles et plus dangereuses que dans aucune autre science*, et le remède dut être plutôt applicjué là où les écarts du dogmatisme l’avaient rendu plus
ï^écessaîre. Les vues d’explication échappées à Hippocrate, avaient pris des déveioppemeiis si vicieux^ par les travaux mal dirigés de ses derniers disciples, que le système entier , d’abord siogiilièreiiient altéré par elles, en avait été à la fin complètenaent détruit. Le dogmatisme antique avait été remplacé par FÉcoie anatomique , qui elle - meme n’avait pas pu défendre long-temps ses doctrines , contre les progrès toujours croissans de l’observation cliniqde et de la réserve philosopliique. Elle fut bientôt forcée d’avouer sa défaite et son insuffisance. Ce qui caractérise un siècle philosophe, c’est la courte existence des opinions systématiques qu’il voit naître. Il serait aussi curieux qu’utile de dresser , d’après les faits, les tables de la durée moyenne des hypothèses qui ont dominé à chaque grande époque de l’histoire de l’esprit humain : oa se convaincrait que cette dur?e est eu raison inverse des progrès des saines méthodes, du nombre des données acc|uises par l’expérience , de la simplicité , de la clarté et de la certitude, de chaque science. Henreux le temps où les hypothèses n’ont qu’une existence éphémère , et ne sont considérées que comme un jeu de l’esprit par ceux mêmes qui les inventent, sans oser les défendre!
L’Ecole anatomique avait jeté des doutes sur l’antique humorisme, et avait établi nue théorie opposée : cela seul devait suffire pour rendre les deux opinions également problématiques aux yeux des esprits” sévères ; et dans cette vacillation qiû inarqac le passage doctrine à l’autre , et qiii„a
%3ujoUtâ si Lien servi les interets de la vëritd , on dut entrevoir Uexistence d’une médecine hardie et indépendante , placée hors de toutes les discussions de ce genre , et essayer les moyens de réaliser cette sorte à'utopie médicale.
Les anatomistes ne voulurent plus en croire l’imagination sur l’admission de telle ou telle cause ; ils exigèrent qu’une cause , pour être reçue , put tomber sous les sens : dès-lors , toutes les idées abstraites des anciens s’évanouirent comme de vains songes. Pour détruire l’erreur , on n’a qu’à lui demander ses titres *, la plupart des hypothèses n’osent pas même s’exposer au témoignage des sens, et l’on peut les condamner par contumace sans crainte d’injustice. On fut meme trop loin dans les préventions de
cette espèce : telle a toujours été jusqu’ici la marche de l’esprit humain. Parce que la raison avait trompé quelquefois , on ne voulut plus croire à elle; parce qu’il y avait des abstractions fausses et mal faites, on nia la légitimité de toute sorte d’abstraction. Ce mot représenta toutes les erreurs réunies, et l’on crut que, pour trouver la vérité, on n’avait qu’a éviter de faire des abstractions , comme si la chose était réellement possible. Les sceptiques et les empiriques des derniers temps se sont rendus coupables des mêmes exagérations , et n’ont pas connu d’autre remède contre les vices de l’entendement : celui qui ne sait qu’abuser d’une chose prétend qu’on ne peut pas s’en servir.
Hérophiic n’admit que des explications mécaniques et tirées de l’organisation; il trouvait donc son
conipte au scepticisme qu’il avait tant vanté. La scepticisme est presque toujours intéressé , rareîiieut il est pur de toute vue secrète , et il ne reiiverse l’erreur par la réserve philosophique , que pour la remplacer par l’audace des hypothèses. Il
donnait ainsi, aux connaissances anatomiques , une
préémiiieiipe qu’elles ont toujours ambitionnée et qu’elles n’ont jamais su conserver. De nos jours, où leurs droits sont plus étendus et plus généralement reconnus, elles affichent les memes prétentions avec la même insuffisance et le même insuccès. Les médecins d’Alexandrie furent donc demi-empiriques et préparèrent la révolution qui signale cette brillante époque. Le champ stérile des hypothèses, de plus en plus rétréci , devait à la fin disparaître en entiec sous les efforts d’une culture philosophique toujours plus active. Ou ne pouvait pas manquer de s’apercevoir que les explications mécaniques n’étaieiit pas plus exactes que les explications abstraites , et qu’il était indifférent d’imaginer une erreur cia toutes pièces , ou de donner à C[iielques circonstances vraies une extension exagérée et singulièrement vicieuse; d’aller au-delà des sens ou au-delà de la raison: dans l’iiu et l’autre cas, l’on se plaçait hors de l’observation.
L’empirisme le plus absolu devait donc naître au sein des promesses les plus fastueuses du dogmatisme; celui-ci ressemble au despotisme , le jour où il atteint son plus haut point de gloire , et où il exalte le plus sa puissance et sa force, est celuilà même qui marque le commencement de sa
tWte. Les théoriciens sont des especes de tyrans^
ils en ont i’audace dans la victoire j et la timidité
dans les moindres revers, la vanité puérile, et lâ défiance ombrageuse à l’égard de rivaux toujours redoutables, puisqu’ils sont égaux en droits; comme eux, ils ne peuvent pas se soutenir long -temps S^ur le trône, et la violence qui les y a placés les en renverse. C’est ainsi que nous avons vu l’empirisme nosographique s’établir au milieu de l’École qui honore la moderne xllexandrie , et qui marcha si souvent sur ses nobles traces.
Mais, ce qui contribua le plus à cette réformefureiit les alarmes légitimes de ces praticiens habiles, de ces observateurs exacts qui ont existé dans tous les temps pour le salut de l’arl et la terreur des théoriciens. Les bypotbèses avaient porté la hardiesse de leurs prétentions dans la Thérapeutique , cette partie de la médecine qui devrait être sacrée pour elles. Les remèdes les plus efficaces et les plus usuels avaient été rejetés sur des raisons frivoles, ou employés d’après des vues erronées. On voulut donc sauver l’art, dont on crut à tort l’existence même compromise , et l’on se proposa pour but de détruire a jamais l’empire de la théorie.
Sous rinflueiice de toutes ces circonstances se forma l’empirisme , le système le plus profondément combiné qui ait jamais paru en médecine , et qui mérite le plus d’être étudié avec soin ; c’est celui dont la méditation promet à l’esprit philosopblque les résultats les plus utiles et les plus féconds, et peut mieux le servir dans la recberebe
métliodes les plus propres à assurer les progrès futurs de la médecine. Cette espérance sur -tout devient fondée dans un siècle où les données d’observation sont plus étendues , et où les différentes méthodes sont plus susceptibles d’étre appréciées dans leurs avantages j comme dans leurs inconvéniens, et d’étre distribuées dans radministratioii de la science avec plus de sagesse , d’après leurs
légitimes usages.
L’empirisme a été confondu à tort avec rexpé-
rience bornée et la routine aveugle , qui , dans tous les temps , a été le fléau de la médecine. Il la’avait cependant d’autres rapports avec rime et avec l’autre^ que l’analogie trompeuse des dénominations. Mais le dogmatisme ^ irrité des coups que l’empirisme lui avait portés et qu’il était taujours prêt à renouveler, s’est toujours efforcé de donner le change sur ce point, il a élevé la voix si haut, que ses criailleries eu ont imposé a l’empirisme modeste, qui craint par-dessus tout les disputes dans lesquelles d’ailleurs il ne brille pas trop. Celuici a même été obligé de prendre la livrée de son ennemi pour sauver son existence , et il a suivi le culte épuré de l’expérience proscrite , à l’ombre des doctrines dominantes pleines d’orgueil et d’iutoiérance.
Les. empiriques établirent d’abord que la médecine théorique ou d’explication n’appartenait pas,, à proprement parler, à la médecine»pratique *, qu’elio' constituait une science susceptible du plus haut, iutérêt en elle-même p sur-tout si elle était plus
laine, mais que , dans tous les cas, elle devait être réparée de la médecine. Pour assurer l’existence de celle-ci , ils eurent la noble hardiesse de déclarer à la face des philosophes et des théoriciens de leur temps , jusque dans les Écoles de médecine, et au milieu des amphithéâtres anatomiques, que la Physiologie ou la théorie des fonctions , considérées dans l’état de santé et de maladie , n’était pas le fondement de la médecine-pratique. Selon eux, la médecine reposait sur la connaissance des symptômes caractéristiques des maladies, et des effets des médicamens capables de les modifier îieureusement.
Ils se plaisaient à comparer la médecine à tons les autres arts pratiques , à ceux sur-tout cpii s’appuient sur des données multipliées , délicates , combinées dans tous les sens, et que la théorie s’efforcerait en vain de suivre. Un agriculteur observateur et intelligent dirigerait , selon eux , ia culture d’un champ d’une manière plus profitable , qu’un savant qui posséderait tout ce qu’oii a dit sur ranatomie et la physiologie végétales. Si les empiriques avaient été moins alarmés des écarts des dograaticpies , et qu’ils n’eussent pas été entraînés par ia chaleur de la dispute^ ils auraient peut-être distingué la pratique ordinaire de l’agriculture, de la médecine et de tous les arts , de leur exercice extraordinaire ; les manœuvres et les artistes, des architectes et des hommes de génie; le train habituel des choses connues, de la voie îusolite des découvertes ; les moyens d’application,
des iiistrumens d’investigation ; les cîioses coiî?« firiïiées par une longue expérience, des essais fondés sur un plus ou moins grand nombre de proba-; büités. Ils auraient vu que la théorie perfectionnée n’était qu’un empirisme plus habile , dont les vues étaient pins étendues, et seulement par cette raison plus sujètes à des illusions *, ils auraient accordé que si la théorie n’est pas le fondement de l’art, elle est la science accessoire qui lui est le plus prochainement utile.
La médecine, disaient-ils , n’est point née dans les écoles des philosophes , mais auprès du lit des malades *, les philosophes n’out fait que gâter l’ouvrage des pi'aticieiis et arrêter les progrès d’uu art: qui serait autrement perfectionné qu’il ne l’est , s’il avait continué à employer les moyens qui lui avaient si bien réussi dans le principe, ici les empiriques triomphaient aisément, en faisant le tableau du déplorable état où les théories avaient réduit la médecine de leur temps, ikussi les dogmatiques avaient-ils de l’embarras à leur répondre, et lie reprenaient-ils quelque courage que lorsqu’ils attaquaient à leur tour. Gelse nous a conservé le plaidoyer des uns et des autres -, mais dogmatique par mauvaise honte , et empirique au fond de l’âme , il est aussi éloquent dans son style que puissant dans sa logique, lorsqu’il se charge des intérêts' des empiriques. A l’entendre , la théorie doit être reçue moins pour le profit de l’art que pour la gloire de l’artiste ; elle sert à orner et à exercer l’esprit du médecin. Il lui paraît vraisemblahle
eî rapplicatîon qu^Hippocrate et Eraslstrate , qnf lie se sont pas contentés de guérir des fébricitans ou de panser des plaies, ont eue pour la physique et pour tout ce qui en dépend, ne les a pas faits ïuédecins à proprement parler , ils se sont rendus du moins plus grands médecins qu’ils n’auraient été sans cela. Il rejète tout ce qui est obscur hors de l’art , mais non pas hors de la pensée de l’ouvrier ou du médecin , ce qui est presque passer condamnation. Le savant Leclerc qui a repris la même discussion , et qui y a fait briller un rare talent , a usé des mêmes ménagemeos : n’osant pas parler en son propre nom, il a été jusques à emprunter le langage d’nn ami supposé , tant le dogmatisme, qui dominait alors en maître, avait jeté la terreur parmi les timides empiriques! D’ailleurs on n’osait pas, on ne savait pas encore être empirique, ni dogmatique , et l’on n’avait pas trouvé le moyeu d’associer les deux systèmes d’une manière légitime.
Revenons sur un procès si intéressant ; apporlons>y sur-tout plus de franchise et plus de courage ; peut - être qu’il nous sera permis de le terminer sur certains points fondamentaux , et que notre École nous fournira les moyens de résoudre en partie le problème le plus difficile et le plus important que la médecine ait jamais posé.
Les médecins dogmatiques soutenaient que l’on devait connaître la théorie àe s actions naturelles-^ qii’d fallait que l’on sut pourquoi et comment nous recevons l’air dans nos poumons , et pourquoi il en sort, après y être entré; pourquoi nous
prenons des allnaens , et comment ils se préparent et se distribuent ensuite par tout le corps; pour-^ quoi‘ les artères s’élèvent et s’abaissent ; quelles sont les causes de la veille et du sommeil , etc. Ils prétendaient qu’on ne pouvait point prévenir les dérangemens de ces fonctions , ni établir des l'ègles d’hygiène pour l’entretien de la santé, si l’oa ne savait rendre raison de celles-ci.
Ils en donnaient un exemple tiré de la digestion des alimens. « Ceux-ci se broyent , disaient-ils , dans l’estomac J comme l’a cru Érasistrate ; on ils s’j pourrissent , selon le sentiment de Plistonicus , disciple de Praxagore ; ou iis s’y cuisent par l’effet d’une chaleur particulière , si Hippocrate a rencontré juste ; ou toutes ces opinions sont également fausses , s’il en faut croire Asclépiade , selon lui rien ne se cuit , mais les alimens se portent et se distribuent dans toute l’économie , crus et dans l’état où on les a pris. D’après ces divers sentimens, il faut convenir que l’on doit donner cPautres alimens aux individus sains et malades, si celui d’Hippocrate est véritable; et d’autres , si celui d’Érasistrate ou des autres médecins est mieux fondé. S’il faut que les alimens soient broyés , l’on doit choisir ceux €[iîi se broyent plus aisément j s’ils se pourrissent , il faut prendre ceux qui sont plus faciles à se pourrir; si c’est la chaleur qui les cuit, il faut s’attacher à ceux qui sont les plus propres à exciter la chaleur ; mais si rien ne se cuit , ni ne s’altère , il ne faut pas se donner tant de peine , il faut plutôt choisir les alimens qui changent le moins de nature.»
'Les dogmatiques affirmaient encore qu’il est ne^eessaire d’avoir connaissance des causes cacliées des maladies , comme des causes évidentes ; qu’il faut savoir comment s’exercent les actions naturelles et les diverses fonctions du corps humain ; ce qui suppose nécessairement la connaissance des parties intérieures. Ils appelaient causes cachées , les élémens ou les principes dont nos corps sont composés, et ce qui fait la bonne ou la mauvaise santé. « Il est impossible , disaient-ils, que l’on puisse savoir comment il faut s'j prendre pour guérir une maladie , si l’on ignore d’où elle vient ; puisque i’oii ne peut pas mettre en doute qu’il faut autrement se conduire , si les maladies en général viennent de l’excès ou du défaut de l’un des quatre éiémens , comme quelques philosophes l’ont cru : autrement, si c’est des humeurs y comme i’a jugé Héroplîile ,* autrement, si c’est aux espfûts (jii on. les attribue, selon la pensée d’Hippocrate-, autrement , si le sang se transvasant des veines qui sont destinées à le contenir , dans les vaisseaux qui ne doivent renfermer que des esprits , il excite de riiiilammation , et si cette inÛammation produit ie mouvement extraordinaire du sang, qu’on remarque dans la fièvre, selon l’opinion d'Érasistrate ; aiitrc- * ment enfin , si c’est par le moyen des petits corps qui s’arrêtent dans les pores invisibles et qui obstruent les voies , coiiime l’assure Asclépiade. Cela supposé, l’on doit convenir que celui de ces médecins qui lie se trompera point dans la première origine de la cause des maladies , réussira le mieux dans leur traitement.»
Les eiïipirlques pouvaient répondre à ces raison*' netnens que ics dogmatiques de tous les temps ont répétés sous des tonnes différentes , qne rilygîène, ou les régies propres à entretenir la sauté , ne devaient être établies qne sur l’observation exacte et détaillée des effets que produisent les alimens, les boissons, l’air, les saisons, l’exercice, etc., en général et en particulier ; qu’elle seule pouvait donner a ces préceptes une force et une garantie suffisantes j et que l’explication des effets, en supposant qu’elle fiit aussi vraie qu’on le désirerait , ne rendrait pas ceux-ci plus positifs , ni leur application plus facile et pins sûre.
Remarquons que les différentes théories des actions naturelles étaient contradictoires entre elles, et qu’elles consacraient par conséquent des dogmes d’Hygiéne diamétralement opposés ; que toutes aujourd’hui nous paraissent et soiit dans la réalité également absurdes , et l’on sentira combien la manière de procéder des dogmatiques était essèntiellement erronée et dangereuse.
Les théories imaginées jusques alors étant fausses , et les dogmatiques n’ayant qu’à choisir entre elles , il est évident qu’une science aussi imparfaite et qui n’existait pas encore , à proprement parler, n’avait pas le droit de fournir aucune conséquence solide ; et cependant rHygiène était connue à cette époque. Depuis très-Iong-temps elle était riche en faits et en préceptes ; on peut meme juger qu’elle était plus avancée qu’elle ne l’est aujourd’hui , considérée du moins comme art , et
dans certaîûes parties ; et qu’elle agissait avec plus - d’iiablleté et de succès ^ soit sur les masses , soit sur les individus. Pour s’en convaincre, i’on ii’a qu’à se rappeler les prodiges de ce genre opérés par les législations anciennes , et le Traité que l’École de Cos nous a conservé sur le Régime y traité qui est aussi admirable par l’exactitude , la finesse des observations et la précision du style, qu’il est ridicule par les idées théoriques qui le déparent , mais qui au reste n’en font pas essentiellement partie. Cette dernière remarque confirme encore la distinction et l’indépendance que nous vouions établir entre l’Hygiène et la Physiologie.
Il est donc démontré , qu’à l’époque dont il est question , les théories ne pouvaient pas être le fondement de l’Hygiène. Mais la chose n’est-elle pas encore vraie de nos jours , où les théories , quoique moins imparfaites , sont encore bien loin d’embrasser l’ensemble des faits? Ces théories sontelles généralement admises dans toutes les Ecoles modernes? Celles-ci ne présentent - elles pas sur les mêmes points les mêmes dissidences que les Ecoles anciennes ? Sommes-nous assurés que ces théories soient vraies dans le sens le plus absolu , ou ne le sont-elles seulement que relativement aux .progrès actuels de la science ? Ne sont - elles pas de simpjes approximations du problème , sans en être la solution déOnitive ? Ces dernières hypothèses ne seront- elles pas remplacées à leur tour par de nouvelles ,* et la science ne tournera-t-elle pas encore long -temps dans ce cercle d’erreurs ,
vivant de se fixer à la véritable doctrine ? IVos derniers neveux ^ que dis-je 1 nos disciples les plus fidèles , et nous-mêmes peut-être, ne concevrons-nous pas pour ces opinions la défiance et le mépris que nous avons pour les doctrines anciennes ?
Allons encore plus loin-, supposons que la science physiologique soit assez avancée pour que nous ayons une théorie expérimentale des fonctions et de leurs lois, il faudra encore avouer que ces notions ne seront jamais que très-générales, et qu’il y aura toujours bien loin de ces notions à la détermination du régime approprié à chaque climat, à chaque tempérament, à chacpie individu, etc. Tout ceci tient à des modifications très - particulières de la sensibilité , qui sont l’objet d’un examen direct, mais qui ne peuvent entrer que très-incomplètement dans des principes généraux.
En considérant la question sous le point de vue le plus élevé , nous avons déclaré , avec les empiriques , que l’Hygiène pouvait exister sans la Physiologie ; qu’elle pouvait établir ses préceptes sur l’observation , sans les appuyer sur des explications ; et dès-lors , pourquoi la surcharger d’un appareil inutile et toujours dangereux? Pourquoi lui donner une existence empruntée , Cjuand elle peut avoir une existence propre et indépendante ? Pourquoi la condamner à mendier des secours , lorsqu’elle est riche par elle-même ?
IMais , dira-t-on , la Physiologie n’aura - t - elle aucune espèce de rapport avec l’Hygiène dans aucun cas ? Telle est la manière dont U faut poser c«
lïToMëme intéressant, pour en préparer une solution exacte et vraiment utile ; et c’est ce que n’ont pas fait les empiriques , ni les dogmatiques , toujours exagérés dans leurs prétentions ou dans leurs attaques. Ils semblaient plus ambitionner rhonneur de la victoire dans la dispute , que la découverte de la vérité dans leurs recherches. Les uns et les autres ont examiné la question d’une manière trop vague, trop générale , trop absolue ; ils l’ont pris© en masse, il fallait la diviser; ils se sont prononcés exclusivement pour l’un ou pour l’autre parti , il fallait les combiner dans des sens différens , suivant les progrès respectifs de la théorie et de la pratique , et selon une foule de circonstances connues ou à connaître ,* ils ont établi a priori ce qui devait être, d’après la nature de l’une et de l’autre , il fallait constater ce qui était d’après l’application de tous les détails. En se plaçant sous ce point de vue , ils se seraient convaincus que la Physiologie n’est paS' le fondement absolu de l’Hygiène , mais qu’elle doit soutenir quelques-unes de ses parties ; que ces deux sciences sont indépendantes , et existent par elles-mêmes,* qu’elles doivent marcher de front, et se prêter seulement de l’appui dans certaines circonstances-, et qu’à tout prendre, l’Hygiène rend plus de services à la Physiologie qu’elle n’a droit d’en attendre d’elle. Tels sont les principes d’après lesquels l’on doit établir des relations légitimes entre la Physiologie et l’Hygiène. Le triste résultat qu’a toujours eu la violation de ces règles nous garantit leur exactitude et leur nécessité dans l’administra-, tioq de la science^
La même manière de raisonner s’étend à ia médecine-pratique. En effet, il est incontestable que les théories , admises par les anciens sur les causes prochaines des maladies , étaient toutes également absurdes dans leurs suppositions primitives , et également funestes dans leurs dernières conséquences. Nous devons aussi avouer avec franchise que les théories modernes ne sont pas plus sûres et plus avantageuses, sur-tout considérées comme formant un système complet de médecine - pratique , et qui doit servir de base à son exercice ; et nous pouvons affirmer qu elles sont incapables de donner aux conséquences que l’on pourrait en déduire, cette certitude qui est de rigueur lorsqu’il^ s’agit d’uM art pratique, et qui touche à des intérêts aussi importaiis que ceux qui sont l’objet de la médecine. Nous pouvons assurer qu’un honnête homme ne peut pas jouer habituellement la vie de ses semblables sur des hypothèses , qui la plupart dil t0mps ne lui offrent aucune espèce de garantie , et qui sont si peu probables qu’il ne hasarderait pas la moindre somme d’argent sur des chances analogueSr Tons les jours rions regardons les doctrines qui ont régné à des époques très - rapprochées de nous , comme décidément meurtrières; nous calculons avec effroi tout le mal qu’elles ont pu faire , et cependant ou croirait pouvoir pratiquer la médecine sur des epluions , qui dans peu seront regardées comme aussi dangereuses , qui le sont déjà même le plus souvent dans des Ecoles différentes , dans la même ville , enfin auprès du même malade. J’ose le dire , et je
ïie crains pas d'étre démenti par aucun praticien sag€ et de bonne foi, quoique aucun d’eux n’ait peut-être jamais eu le courage de le déclarer : si la médecine ne reposait en entier que sur les explications physiologiques , elle ne pourrait pas être exercée par im homme véritablement probe , dans l’élat actuel de la science.
De l’avis des vrais savans , la Physiologie n’existe pas .encore , du moins dans un ensemble imposant de théories exactes, et sur-tout complètes dans leur application h la doctrine des maladies. Nous n’avons sur cette science particulière que quelques simples essais faits à la hâte et d’après des vues rétrécies ; et cependant une Physiologie complète aurait seule le droit de pénétrer dans le mécanisme intérieur des maladies , c’est-à-dire , d’établir leurs lois et leurs conditions les plus générales.
Mais, en supposant que la science arrive un jour à ce point de perfection , ce que je juge trèspossible, ces théories auront-elles ce degré de certitude que réclame un art, et un art tel que la médecine ? Autre , par exemple , est la certitude qui suffit pour établir l’existence de la plupart des événemens , peu intéressaiis en eux - mêmes , et celle qui seule peut décider le jugement dans certaines occasions , comme lorsque des jurés veulent constater un crime qui entraîne la peine capitale. La médecine est souvent placée dans la même position, et demande la même sévérité dans les espèces de sentences qui lui sont propres.
Ces théories fussent'-eUes aussi certaines qu’on
pourrait le désirer , seraient-elles simples , faciles dans leur application, peu susceptibles de méprise ^ et enfin à la portée ' de rinteiligence , meme bornée , des derniers ministres de l’art : car il faut tenir compte de tout , lorsqu’il s’agit d’une ciiose aussi usuelle que la médecine. Ges théories , au contraire , ne reposent-elles pas sur des données trèsmultipliées et très-délicates , qu’il est très-difficile de séparer dans un système vivant , oii les actions , les propriétés , ne font si bien qu’un seul tout, que leur analyse est , à proprement parler, chimérique. L’application des axiomes empiriques, fournis par l’observation, n’est-elle pas plus simple et plus sure? La chaîne des raison ne me ns de ce genre , n’est-elle pas plus courte et par conséquent plus forte, et moins susceptible de s’embarrasser? Cette manière de raisonner ne suffit-elle pas aux besoins de la médecine-pratique ? Ne les remplit-elle pas complètement , et mieux que les vues théoriques ne pourraient le faire ? A la rigueur , la science peut se passer de celles-ci ; elles ne feraient que multiplier en pure perte les difficultés de l’appiicalionL et augmenter les chances d’erreurs. La Piiyslologie n’existait pas encore, que la médecine-pratique était déjà arrivée à un très-haut degré de perfection ; celle-ci est donc indépendante de celle-là , dans un sens absolu, et on ne peut la soumettre en entier à son empire que d’après des idées fausses sur la nature et les droits respectifs de i’une et de l’autre. On peut rneme dire que, si les hypothèses ont fait moins de mai en médecine qu’on le jugerait d’abord,
il faut en tenir compte à la médecine purement empirique, qui a toujours dirigé les bons esprits, et leur a ménagé d’heureuses contradictions pour le salut des malades (i).
(i) La distinction que j’établis entre la médecine-art et la médecine-science^ entre la médecine-pratique et la médecine théorique ou transcendantale^ me parait distribuer les notions médicales , selon leur ordre naturel de génération , selon leur simplicité et leur degré de certitude. Elle rapproche des faits, qui sont l’objet spécial du praticien , les asiômes destinés à diriger l’action de l’art, et, par conséquent, elle rend celle-ci plus aisée et plus sûre. Il est loin d’en être ainsi lorsque ces axiomes et l’action de l’art reposent sur les principes de Physiologie, appuyés eux-mêine^ , si l’on veut, sur des faits ; ceux-ci sont toujours très-généraux , et placés beaucoup plusloia de l’exercice de l’art.
En séparant ainsi les arts des sciences , on assure l’existence des uns et des autres. J’applique cette même distinction à toutes les branches des connaissances humaines , soit pour confirmer le principe en lui-même , soit pour en étendre les résultats. Ainsi , je vois la plus grande utilité à séparer la politique-art ou la politique d’application , de la politique scientifique ou de la politique transcendantale : la première s’empare des domiécs d’observation qui montrent les avantages et les incon- ■véniens d’une loi, d’une institution, etc. ; elle se fixe à des axiomes pratiques , à des apliorismes , sans reprendre les clioses de plus haut , ni sans aller plus avant 5 elle établit ainsi le bonheur des nations sur des bases solides et qui sont toujours rationnelles, sans cesser d’être empiriques. Elle n’embrasse pas la législation de tous les peuples ; elle ne s’occupe que d’un état en particulier, état dont on a déterminé la populalion , les moyens d’existence , la distribution des fortunes , les moeurs , la religion , les préjugés, etc, La seconde s’élève , de prime abord, à la connaissance des besoins et des facultés , dos droits et des devoirs de l’homme; elle considère plus l’homme en général que les hommes en particulier; elle établit plus ce qui devrait être, qu’elle ne s’occupe de ce qui est, ou quelquefois même de ce qui pourrait être ; elle prend
En outre , îa Physiologie ne considère Thomnie yiyant que dans ses lois les plus générales ; tandis
rhomiiie au sortir des mains de la nature , et comme sdi e'tait une cire molle que l’on pétrit à volonté; elle cherche à le ramener au but primitif de l’institution de la société , il lui iraportof d’oublier tout ce que l’on a déjii fait pour l’eu éloiguer ; elle pose le problème de la manière la plus générale et dans sa plus simple expression , les questions particulières ne feraient qu’embarrasser la solution; elle met de côté à dessein ou par méprise, les passions, les intérêts privés plus ou moins accidentels l’ignorance, l’égoïsme, l’ambition , les préjugés, etc. , ainsi que toutes ces circonstances qui distinguent et spécifient un peuple ^ une époque , un degré donné de civilisation. Cette politique, transcendantale peut fournir, il est vrai, les plus grands services à la politique pratique'^ elle doit toujours marcher à côté d’elle pour l’éclairor, mais elle ne doit pas la conduire; les théories hardies de l’une doivent toujours être pesées à la balance sévère de l’autre ; sinon on ne fait que des utopies stériles ou des applications funestes.
D’après les mêmes vues, on doit distinguer la morale pratique. de la morale transcendantale. L’une se contente d’établir, d’après l’observation des hommes et des choses, les préceptes qui doivent diriger la conduite des hommes ; l’autre examine lès facultés morales de l’homme , et recherche en elles les raisons premières de ces préceptes. Il en est do même de la logique pratique et de la logique transcendantale . L’une présente les maximes consacrées par l’expérience pour la direction de l’esprit, l’autre remonte à la connaissance des facultés intellectuelles , à l’origine de nos idées et à leurs divers modes de génération;, d’où elle descend à la connaissance de ces mêmes maximes. Il en est encore ainsi de la politique, de la rliétoriqiie , de la mécanique, de l’agriculturej et en un mot, de toutes les connaissances humaines.
En général , on a suivi dans les sciences une marche inverse à celle que consacre la distinction que nous venons d’établir: on a cru devoir commencer par les principes les plus généraux , et redescendre aux axiomes les plus particuliers de l’art. Cette méthode ne pourrait être légitimement admise^ que lorsqu’une science serait parvenue à son plus haut degré de perfection, eÇ
que la plupart des maladies sont des modification^ très -particulières , quelquefois même spécifiques, qui n’ont rien d’analogue dans l’état de santé ou dans les autres affections: telles sont, par exemple , les états spécifiques et les contagions , les ’diathèses scrofuleuse , tulaerculeuse , cancéreuse , etc. , la vérole , la peste , certaines éruptions , etc. Les théories de la Physiologie ne sauraient jamais embrasser ces détails; elles ne sont pas assez souples , assez flexibles, et la médecine - pratique est trop subtile , trop variable , pour que celles-là puissent suivre celle-ci dans toutes les nuances et dans tous les modes qu’elle présente.
La Physiologie n’est doue pas la base de la médecine-pratique , quoiqu’on le répète tous les jours.
■je ne pense pas qu’aucune d’elles puisse se glorifier d’en être arrivée à ce point. En insistant sur la distinction de Vart et de la science^ nous indiquons cependant les rapports intimes qui les lient , et les moyens légitimes de les associer , au plus grand avantage de l’un et de l’autre. Ils se toucheront alors, dès le* principe , par un plus grand nombre de points , et à la fin il y aura véritable continuité ; tandis qu’ii n’y a souvent, dan» toute autre méthode, que des adhe'ren,ces accidentelles faciles à se rompre.
On a cru encore , d’après le même principe , que plus on lierait étroitement les différentes parties d’une science , et plus on servirait ses intérêts ; mais il est facile de voir que l’opinion inverse est beaucoup plus probable, pourvu toutefois que l’indépendance ne dégénère pas en anarchie, et cet esprit d’isolement eu routine, ou plutôt pourvu que chacune d’elles e'tahlisse des dogmes sur des faits. On ne doit pas oublier que je distingue la routine aveugle, fondée sur des analogies fausses et rétrécies ; 2.® l’art dogmatique ou rationnel , 3.o enfin , la science qui remonte faits les pl«s généraux possibles.
et que îe plan des étlides , reçu dans les Écoles modernes J consacre ce principe comme incontestable. La médecine-pratique repose sur la détermination du caractère des maladies , et sur rapplicatiou méthodique des moyens que l’espétience a démontré convenir dans tel cas particulier, dernière circonstance qui distingue l’empirisme philosophique de la routine. Elle existe donc par elle-même , elle m’appuie sur des faits à elle , elle a ses principes 5 et de la même manière que nous avons cru devoir isoler la science de l’homme de toutes les autres sciences, afin d’assurer ses progrès, de garantir la pureté de ses dogmes, et de maintenir la rectitude des méthodes qui lui sont applicables ; nous pensons aussi que les branches particulières de la science doivent être séparées les unes dès autres , pour arriver au développement et à toute la perfection dont elles sont susceptibles. Les rapprocher trop étroitement , et de trop bonne heure , c’est les confondre ,* faire servir les axiomes de l’une pour établir ceux de l’autre, par mode de conclusion , sans examiner directement celle-ci , c’est diminuer le champ de l’observation , ainsi que la force et‘ la simplicité du raisonnement ; c’est s’exposer à toutes les suites d’une première erreur , qui ne peut presque pas d’ailleurs être évitée quand ou commence par les choses les plus difficiles ; les rendre solidaires et faire partager à l’une l’incertitud© et la fausseté de l’autre , c’est les resserrer dans iiii espace très -rétréci, et les exposer aux efiets redoutables d’une sorte de eoutagiou ^ que ce se ut
rapprocliemeiit amène pour les §ciences comme pour les êtres vivans accumulés dans un lieu resserré. Pour qu^uue plante puisse prendre tout sou développement , s’embellir des plus belles fleurs et s’enrichir des plus doux fruits', il faut qu’elle jouisse d’une étendue de terreiu suffisante, et qu’elle ne soit point étouffée par des plantes parasites. La végétation , rendue plus active par cette circonstance , fournira une plus grande quantité de détritus^ et servira mieux les intérêts des plantes Voisines que ne l’aurait fait la parcimonie dans l’emploi du sol.
D’après cela , l’on doit étudier les différentes , branches de la médecine à part et dans les faits qui leur sont propres , se réservant de les considérer ensuite dans les relations plus ou moins étroites qui les unissent spécialement. L’examen de ces relations doit terminer la science etnonîa commencer, il doit couronner l’édilice et non en faire le fondement. Pour comparer deux choses , ne faut-il pas les coiiuaître également l’une et rauir.e. Les sciences ressenibient à une pyramide : jusqu’ici l’on a voulu asseoir celle-ci sur son sommet, aussi ne s’est-elle soutenue que très-peu de temps, et jamais n’a-t-on pu la continuer et l’achever sur un même plan : Bacon a fait cette remarque pour toutes les connaissances humaines, et Pringîe pour la médecine. Il faut d’abord établir en quelc|ue sorte la trame de la science , et poser ensuite les fils d’ union, On a suivi une méthode inverse à celle des inventeurs ; par une illusion logique, on a vu les objets renver$ésj et le jugement n’a pas ici redressé
l’erreur. On a cru que la méthode bonne pour enseigner une science était ia meme que celle qui était propre à lui faire faire des progrès.. Il sera plus aisé , en suivant une marche opposée , d’établir les relations les plus exactes et les plus proh» tables entre les différentes parties de ia médecine. Les axiomes de chacune d’elles reposeront sur un nombre de faits correspondans capable de leur donner toute espèce de garantie. Plus la base d’un édifice est large , moins l’édifice est en même temps élevé , et pins celui-ci est solide *, plus une conséquence est rapprochée des faits qui ia fournissent , plus elle est sure. Il est difficile que quelque erreur ne se glisse dans des intermédiaires plus ou moins multipliés , et qu’augmentée par ia fermentation logique , elle n’infecte le système entier des idées. La science doit être travaillée dans des sens différeiis, par les faits physiologiques et par les faits pathologiques par la théorie des fonctions et par celle de-s maladies , -par l’étude des causes des affections morbides et par celle de leurs effets, par ia Pathologie et par l’Hygiène , par la connaissance des maladies et par celle de leur traitement, par l’analyse empirique et par l’analyse théorique. Si , en prenant ces divers chemins , on .arrivait toujours au même point, aux mêmes axiomes^ ce point serait le point centrai du cercle de la science , et l’on pourrait s’en servir pour tracer celui-ci avec la plus grande exactitude; ces axiomes seraient les vrais principes , et l’on pourrait avec leur secours élever la médecine à la dignité d’mi©
science , raffermir les préceptes empiriques , et rendre leur application plus prompte et sur»tout plus étendue. Telle est la véritable méthode d’in-
ductioii à suivre pour créer la théorie médicale , et pour porter la médecine à son plus haut point de perfection. Alors , les théories les plus relevées ne différeraient des plus simples que par leur généralité seule ; elles reposeraient comme elles sur des faits ^ ne seraient que des faits plus universels , et partageraient leur certitude , en gagnant beaucoup sous le rapport de rextension des applications. Aucune liypotbèse ne se serait glissée dans le système ; il n’y serait question que de phénomènes , de lois ^ de conditions, et jamais de causes premières.
Les dogmatiques et les empiriques ont considéré la question d’une manière trop vague. A la prendre ainsi, elle était interminable ; et déjà un grand nombre de siècles s’était écoulé , qu’elle était aussi indécise que le premier jour qu’elle fut posée. Si au contraire ou la décompose, si on l’analyse, on voit que, par rapport à certaines affections, les théories physiologiques sont le moyen le plus sur pour s’eu faire une idée exacte et pour établir leur traitement : telle est , par exemple , toute la partie mécanique de la médecine , toutes les lésions organiques. Au contraire , il y a des maladies dans lesquelles la théorie ne peut rien. Elles ne consistent que dans des modifications propres de la vie, qui ne sont pas soumises à des lois générales: telles sont les maladies Spécifiques. Dans d’antres cas , et cette dernière division embrasse le plus grand iiombre ^ la théorie
dans son état actuel ne peut pas expliquer la cause prochaine *, mais elle jette le plus grand jour sur les lois les plus générales que suit la maladie , sur Fétat des forces qu’elle affecte , sur leur concentration et sur les moyens de les répandre d’une manière plus uniforme. Toutes ces circonstances fournissent des indications très-précieuses, et qui quelquefois même sont les seules que Fart ait en sa puissance; car souvent celui-ci , n’ayant pas des moyens pour attaquer la maladie d’une manière directe , détruit les conditions bien connues au sein desquelles elle s’établit.
Voyons de quelle manière les empiriques disposaient les faits médicinaux pour en former un système ; car il faut nécessairement établir une classification , un arrangement , qui seul les constitue en science ou du moins en art dogmatique et rationnel^ ^t permette leur application aux cas qui se présentent dans l’exercice de la médecine-pratique ; sinon , ces faits isolés sont sans valeur et sans application, ils restent individuels et sont toujours perdus pour Fart ; il iFy a, à proprement parler, point d’expérience , ni générale ni particulière , ni traditionnelle ni personnelle. Ce que les autres ont vu , ce que l’on a vu soi-même , est comme s’il n’avait jamais été , et à peine le temps Fa-t-il éloigné de C£uelques instans qu’il est anéanti , le présent seul existe. Que dis-je ! si le hasard offre à la fois deux maladies analogues , ou ne peut pas les rapprocher entr’elles , et faire servir à l’une ce que Fou vient d’obserrçir pour Fautre. Une maladi®
n^'est qu’une succession désordonnée de phénomènes sans liaison ; c’est l’expérience raisonnée , c’est-àdire , généralisée ^ qui seule met de l’encliaiiiement entr’eux ; en fait un tout , et peut ensuite les comparer.
L’empirisme absolu entraîne donc la destruction de toute notion , de toute idée , ou ne permet qu’un rapprochement de faits forcé et stérile y qu’une routine aveugle et contradictoire au principe fondamental du système , puisqu’elle sort de la sensation individuelle. En effet, une abstraction, un axiome, quelque circonscrit qu’il puisse être, suppose l’application de l’activité de l’intelligence aux sensations , ou une vérittabie théorie , dans le sens le plus rigoureux de ce terme. Celui-ci n’exprime qu’une manière générale de voir, ou la vue de l’esprit distincte de celle des sens. Ces deux sortes de facultés constituent tout l’entendement; et hors d’elles, il ii’y a que la faculté d’imaginer des chimères et de supposer ce qui n’est pas.
D’un antre côté , toutes les classifications de faits présentées jusques alors par les dogmatiques étaient établies sur des notions hypothétiques, sur de vaines explications du mécanisme intérieur deschoses; et les erreurs de ce genre, placées au centre du système, l’altéraient tout entier^ Ainsi, d’une part , la routine arrête la science et la détruit ; de l’autre , le dogmatisme la jette hors de la réalité et la rend chimérique : l’une la rend aveugle ou ne lui ouvre aucun chemin ; l’autre Téhloult ou l’égare dans des routes tortueuses ^ la ramenant souvent
au point de départ , après mille fatigues, et au milieu des perplexités d"un doute plus cruel que l’ignorance : l’une lui dérobe l’objet ; l’autre le lui cache sous des illusions mensongères : la première anéantit la Thérapeutique , ne lui laisse que des moyens puérils, ou frappe dans l’ombre des coups rneurtriers; la seconde attaque des fantômes et ne frappe que des coups trop réels non moins funestes.
Les empiriques , éminemment philosophes , et qui vivaient dans un siècle éclairé où les sciences, et la civilisation étaient arrivées à un point qu’elles, n’ont peut-être pas encore atteint chez les nations modernes, forcées par les révolutions qui ont eu lieu de reprendre les premiers travaux de l’esprit humain 5 les empiriques , dis - je , reconnurent l’étendue des difficultés dans lesQuelies se trouvait
placée la médecine. Ils cherchèrent la classifîcatiou des faits dans les faits eux-mêmes, et hors de toute explication théorique, quelque probable cj[u’elle pût paraître. . . .
Les observations , celles sur-tout qui étaientdirigées vers la découverte des remèdes , car les empiriques ne se proposaient pour but que l’utilité et l’art-, les observations, dis-je, devant faire le fond et, la totalité du nouveau système, ils s’attachèrent à . en multiplier les sources. Ils en admirent trois ; la première et la plus simple est celle que produit le hasard. Une personne , par exemple , qui avait une grande douleur de tête, s’étant laissée tomber par terre, s’est ouverte la veine du front, et ou a vu qu’elle avait été soulagée par la perte de sang
qui avait été la suite de cet accident. Ils mettaient au même rang Tobservation des mouvemens par lesquels la Nature, abandonnée à elle-même, guérit les maladies. La seconde sorte d’observation est celle où l’on emploie un remède à dessein de voir quel en sera le résultat , comme lorsqu’un individu , ayant été mordu par un serpent ou par quelque autre animal vénimeux , applique sur sa blessure la première plante qu’il trouve à sa disposition ^ dans le but de se guérir *, ou lorsque l’on met en usage quoi que ce soit dans les mêmes intentions, par pur caprice , et même sur la foi d’un songe , comme c’était assez ordinaire chez les anciens. La troisième manière est celle que les empiriques appelaient imitatoire. Elle a lieu lorsque , après avoir constaté ce qu’ont produit le hasard , la Nature ou le dessein , on essaie si l’on obtiendra les mêmes résultats , en imitant ce qui a été fait en ces occasions.
Je remarque d’abord qu’à ces trois sortes à'exjyérience y il en faut ajouter une quatrième dont les empiriques avaient tort de repousser eu entier les secours: c’est celle qui est inspirée par des idées théoriques plus ou moins fondées sur les faits, ou même par des hypothèses plus ou moins probables. Celle-ci multiplie les données d’observation qu’elle appelle par ses vœux, et qu’elle confirme par son nutorité ; elle donne plus de prix à ses découvertes dans tous les genres , et étend l’application féconde de ses moyens journaliers les plus surs. Les empiriques, très -sages dans le principe,
Tiareat des sectaires dans la chaleur de la disputé^ et dans l’exagération des prétentions qu’elle amène; or , l’esprit de secte , comme toute espèce d’esprit de parti , est absolu dans ses opinions ; il ne sait pas saisir la vérité par ces conciliations adroites à l’aide desquelles on la suit avec habileté dans les détours où elle se cache et se perd trop souvent, et on la démêle avec discernement du milieu des erreurs qui l’embarrassent et l’altèrent par ua mélange impur. La vraie médecine ne rejette aucun des instrumens qui peuvent aider ses opérations, pas même ceux qui sont dangereux , parce qu’elle sait les manier. Elle n’ignore pas qu’il n’est aucune des sources de l’expérience qui ne puisse quelquefois s’infecter du poison de l’erreur. Connaissant la valeur de toutes les méthodes , elle met à prolit celles qui lui paraissent les plus suspectes , parce qu’elle soumet toujours leurs résultats à l’épreuve de l’observation.
Si nous examinons en particulier chacun des moyens admis par les empiriques, nous verrons qu’ils sont insuffisans pour les besoins de l’art, et qu’ils ont été toujours considérés sous un faux point de vue. Pourquoi donner une place fsi important© aux résultats du hasard? Ils n’ont aucune valeur par eux-mêmes, et ne peuvent en acquérir que lorsqu’ils sont saisis par un esprit plus ou moins éclairé par les connaissances empiriques et théoriques. Le hasard n’est rien, si la raison n'en profite; il est muet , si elle n’en prononce ses oracles, et si en rapprochant le fait accidentel des faits analogues, elle
a’eti détermine la signification. Pourquoi confondr© avec les observations de ce genre, celles que fournit au médecin le spectacle des mouvemeiis admirables de la Nature? N’est -ce point considérer ces mouvemens d’une manière trop rétrécie, que de ne les prendre que comme des faits produits par un heu» reux hasard , et de ne leur pas donner plus de valeur qu’à ceux-ci ? N’est-ce point perdre un des plus grands avantages de leur contemplation , que de ne pas les rapporter à un système complet, à un pian général de lois propres à l’économie vivante ? La doctrine de la Nature médicatrice est aussi solidement établie par les faits , aussi simple dans ses applications, aussi féconde dans ses résultats, qu’aucun axiôrae de l’empirisme. Elle crée , à proprement parler , une médecine entière , et c’est celle des hommes qui ont le plus illustré notre art. L’expérience par essai est aveugle ; on ne peut pas faire un essai sans avoir un but , ce but fut-il chimérique; sinon , il faudrait parcourir tous les corps de la Nature pour déterminer leur action sur l’homme vivant , ou se livrer aux chances éternelles du hasard; ce qui serait impraticable ou complètement inutile. L’expérience imitatoire , qui n’est que le ï'ésiillat des deux premières, est frappée des vices réunis que nous avons reprochés à Tune et à l’autre. Il est évident que les empiriques rejetaient toute influence du raisonnement dans leur système; ce qui est aussi absiirde à proposer , qii’iinpossible à mettre en pratique. Ils ne voyaient pas que l’observation et le raisonnement sont unis par des liens
Indissolubles ; que l’une ne peut exister sans Tautre î en effet , sans raisonnement on n’observe pas plus ^ que Ton ne peut raisonner sans observation. Nous ne sommes pas dès-lors passifs quand nous observons ; nous ne verrions rien , pas meme l’objet qui serait placé devant nos jeux; ce sont les divers jugemens antérieurs qui nous présentent cet objet sous différentes faces J et qui nous le font saisir. Il faut donc multiplier les points de vue autant que possible , pour donner k l’observation toute son étendue ; et la crainte des illusions d’optique ne doit pas nous engager à fermer les jeux. Mais les empiriques ne pouvaient pas remplir l’engagement qu’ils avaient contracté avec eux-mêmes, de ne raisonner d’aucune manière l’observation ; et le hasard , qui était leur oracle , leur fournissait, malgré eux, des combinaisons rationnelles.
L’ensemble de tous les mojens que nous venons d’indiquer mis en action, constituait ce qu’ils appelaient Vobseivation proprement dite, ou V expérience prise dans le sens le plus étendu. A l’aide des observations particulières fournies par ces mojens , ils tracèrent des histoires générales de maladies , qui embrassaient les résultats de leur pratique , ainsi que ceux de tous les médecins anciens ou contemporains : car les empiriques, différens sur ce point , comme sur tous les autres, des routiniers , ne s’en tenaient pas à leurs forces personnelles , toujours si peu proportionnées aux difficultés de l’art. Ils ne méconnaissaient pas les avantages de la véritable érudition médicale , et leur système était
habilement ménagé pour conserver tout ce qui avait été vu de vrai et tout ce qui avait été fait d’utile. En d’autres termes , cette histoire générale des maladies était la Nosographie de l’École moderne qui a marché avec tant d’éclat sur les traces de l’empirisme ancien de cette École , qui , comme lui J honorera sa chute par les plus grands services rendus à ' l’art , et méritera l’admiration de ceux meme qui l’attaqueront.
Cette histoire ne présentait pas indistinctement l’accumulation de tous les symptômes d’une maladie , elle ne tenait compte que de ceux qui sont essentiels ( pathognomoniques ). Les empiriques avaient très-bien vu que la détermination des maladies reposait sur un certain concours ou sur une association particulière de symptômes. Pour s’assurer, par exemple , si un individu était affecté de pleurésie , ils examinaient s’il y avait fièvre continue, point de côté , difficulté de respirer, toux, crachats saiiguinoieus. Lorsque tous ces accidens se rencontraient réunis , il n’y avait pas de doute sur le caractère de l’affection. Ils exigeaient que le malade en présentât toujours un certain nombre. Si l’individu n’avait que de la toux avec des crachats sanguliiolens , ces deux symptômes ne suffisaient pas pour établir l’existence de la pleurésie. Iis indiquaient une phthisie , s’ils étaient accompagnés de fièvre hectique et de marasme.
D’après les différentes espèces de concours de* symptômes , les empiriques formaient les définitions des maladies, les auxquels ils rapportaient
les cas Individuels; et par la comparaison de ceux-ci avec ces modèles que le médecin devait avoir toujours présens à l’esprit, ils déterraiiiaient le caractère phénoménal des affections morbides. Il ne faut pas confondre ce caractère phénoménal et symptomatique des empiriques , avec le caractère théorique des dogmatiques, qui était établi sur le mécanisme intérieur de la maladie: distinguer la présence d’une chose n’est pas en donner rexplication. Or, rexpérietice avait fait connaître le traitement approprié à chaque concours de symptômes ; elle avait consacré l’indication empirique, qu’il faut encore séparer avec soin de l’indication théorique. Celle-ci était une conjecture tirée du dérangement des fonctions connu ou supposé, qui seul constitue la maladie , et dont les symptômes ne sont que l’expression , que le signe.
Telles étaient les bases sur lesquelles les empiriques faisaient reposer l’exercice de la médecine- Nul doute que leur manière de procéder ne soit beaucoup plus sure que celle des dogmatiques. Les empiriques ont résolu , du moins d’une manière générale , la question la plus difficile et la plus importante que se soit jamais proposée la philosophie médicale: un cas individuel de maladie étant donné, déterminer le traitement qui lui convient, sans se perdre dans aucune idée théorique Ils ont fourni à ia médecine de nouvelles ressources logiques , que l’on peut regarder comme les plus précieuses de toutes. Ils ont prouvé qu’elle pouvait se renfermer dans des bornes plus étroites que celles que l’on lui
avait données jusqnes alors, et augmenter sa force* en la concentrant 5 qu’elle pouvait se transporter sur le terrein solide de l’expérience , et abandonner l’élément perfide et orageux des hypothèses. lU avaient établi que îa théorie n’était pas le fondement de la médecine , et l’avaient démontré par rexécution d’un système complet, où il n’entrait aucune vue théorique,
Malgré ces éloges donnés à l’empirisme pris en. général , ne dissimulons pas les vices dont il est frappé ; vices qui ont amené nécessairement la destruction de cet excellent système, auquel le sort de la saine médecine semblait désormais attaché. Sa chute le condamne ; car il n’en est pas des systèmes comme des individus , il ne leur est jamais permis d’accuser la destinée , et malheureux , ils ont toujours tort. Les empiriques se jetèrent dans îa meme en’eur fondamentale que les nosographes modernes ; ils pensèrent que les maladies étaient constantes dans leurs caractères , comme le sont les objets d’histoire naturelle , desquels les uns et les autres se plaisaient à les rapprocher. Mais une comparaison exacte et détaillée prouve qu’il est loin d’en être ainsi; les différentes espèces d’animaux et de plantes ont des caractères distinctifs, qui sont toujours les- mêmes, et qui ne diffèrent que par quelques légères nuances. La Nature s’est ici imposée des limites qu’elle ne saurait franchir , et au sein desquelles elle ne se permet que quelques variations peu importantes. Le modèle impérissable est toujours fidèiemeut rcprésçuté dtvns la reproduction
de l’espèce. Les maiadies , au contraire , ne sont^ pas des êtres particuliers (|ul conservent les mêmes caractères et qui se perpétuent par la génération ; ce sont des modifications passagères des propriétés vitales qui animent le corps humain. Elles se distinguent, il est vrai , par le siège qu’elles occupent ; mais ce siège est toujours prêt à s’étendre ou à se rétrécir, dans une machine où tous les organes .sont liés les uns aux autres , par le rapprochement intime et la combinaison inextricable des difFéreiis systèmes, parla continuité et l’analogie des tissus, par la sympathie des affections et la synergie harmonique des actions vitales. 11 n’est pas rare que la lésion sympathique soit plus manifeSite que la lésion idiopathique, et que même dans certains cas, elle soit seule sensible. Les maladies se séparent , dira-t-on , suivant qu’elles portent sur les solides ou. sur les fluides *, mais par des nuances insensibles, les fluides deviennent solides et les solides redeviennent fluides ; les solides modifient l’état des fluides , et ceux-ci à leur tour l’état des solides , ou plutôt les lésions des uns et les altérations des autres se commuai quent entr’elles avec une rapidité telle, que l’on ne peut presque jamais déterminer quelles sont celles qui ont été les premières malades: les mêmes forces vitales les pénètrent également. Les maladies se différencient encore parles propriétés particulières qu’elles affectent : mais ces propriétés sont si étroitement unies les unes aux autres, qu’elles n’agissent jamais isolément , quoi qu’on en dise^ qu’elles puisent leur énergie dans un fpnd;f.
commun -, et que , l’on ne peut les séparer quo par une analyse artificielle et de pure supposition. Les maladies se distinguent enfin , par les symptômes ) mais ces symptômes ne sont pas constans. Ceux qui sont propres à une afiection peuvent tous manquer •, et tandis que les monstres sont trèsrares en histoire naturelle , ils sont très-fréquens dans la médecine-pratique. Une maladie peut être très - incomplète dans les signes qui rexpriment ; elle peut même se masquer sous des symptômes opposés à ceux qui raccompagnent ordinairement. Un histoire naturelle , il n’en est point ainsi : la timide brebis ne prend jamais la férocité du lion ^ îli les plumes d'an oiseau.
Eu outrev, les maladies ne conservent pas les mêmes caractères durant tout leur cours ^ elles peuvent changer en entier sous ce rapport : ce qui n’arrive jamais pour les sujets de l’histoire naturelle. Les maladies se compliquent dans tous les sens. Or , le système des empiriques est loin de se plier à ces combinaisons j il est donc très - insuffisant y et il peut être considéré comme une machine habilement construite qui ne remplit pas le but auquel elle était destinée, qui paraissait admirable à l’examen théorique , et qui se montre nulle dans l’exécution. C’est un essai fait d’après d’excellentes vues, mais c’est un essai manqué; il peut cependant préparer des inventions plus heureuses , et c’est aussi dans cette idée que depuis long-temps j’en al fait l’objet de mes méditations le plus souvent renouvelées, et de mes plus douces espérances pour
l’accroissement de Fart. Les empiriques n’ont pas eu assez recours à cette même expérience qu’ils vantaient tant j et ils ont été égarés par les idées rétrécies de cette phiiosopliie qu’ils voulaient proscrire. Ils ont trop raisonné contre la raison j ils devaient s’en tenir au sens commun, s’ils ne pouvaient invoquer encore à cette époque les secours d’une idéologie plus parfaite et de méthodes plus habilement combinées. Plus on examine leur système , et plus on s’assure qu’ils étaient plus logiciens que praticiens : mais au temps où ils parurent, les arts avaient trop peu de relation avec les sciences , et les méthodes d’expérience avec les méthodes de raisonnement pour que l’on put établir de meilleurs principes.
Les empiriques n’ont pas reconnu que tous les cas de médecine sont en un sens individuels ; qu’ils ne peuvent pas être jetés dans un même moule 5 que l’on ne pouvait pas pratiquer la médecine à l’aide d’une sorte de machine ; que chaque maladie est un problème particulier , dont la solution ne peut pas se trouver toute faite , comme dans ces livres que l’on a imaginés pour les personnes qui ne savent pas l’arithmétique ; mais que l’art dogmatique doit seulement fournir les données générales suffisantes.
En réfléchissant sur les progrès que l’École de Montpellier a faits dans l’étude des méthodes expérimentales, nous avons pensé que l’on pouvait prêter une nouvelle forme h rempirisine antique, et satisfaire ses vœux par des moyens plus larges et combinés sur un plan plus heureux. Nous avons cra
^ue Toti pouvait , à Talde d’une analyse des maladies fondée sur robservatloii de leurs causes sensibles, de leurs symptômes , de leur marche , de leur traitement , etc. , rechercher quelles étaient les affections «impies ou les élémens dont la combinaison produisait les affections individuelles. A l’aide de ces élémens , Ton embrassait toutes les nuances de celles-ci ; l’oa jSuivail leurs variations différentes et toutes les combinaisons dont elles étaient susceptibles , sans se perdre nullement dans l’explication ou la théorie d@ ces élémens et de leur connexion. Par cette méthode, la médecine ressemblait à Hercule, qui ne se laissait pas tromper ni intimider par les formes variées que pouvait prendre Prothée. Ces élémens sont à la médecine ce que sont les notes à la musique , les lettres de l’alphabet au langage et à l’écriture , les couleurs primitives à leur mélange , les principes constituans des corps à la chimie. Ils sont également indispensables pour connaître les choses et pour être le point d’appui de tous les calculs, de toutes les opérations dont elles sont l’objet. Nous avons jugé que l’on pouvait établir sur cette base, l’exercice de la médecine-pratique et le plan de son enseignement.
Cette méthode a été soumise à l’épreuve de cours répétés, et de discussions publiques dans le sein de l’École à laquelle elle appartenait ; discussions qui pouvaient présenter d’autant plus d’intérêt et d’utilité , que tous ses membres ne partageaient pas les mêmes principes. Le dirai-je , et je suis loin de croire que ce soit un préjugé contr’elle, je l’ai vue approuvée , et développée avec éclat , dans des
tâîssertatîons inaugurales présentées par de jeunes docteurs, l’honneur et l’espoir de notre Faculté (i). Je. me plais à me rappeler cette circonstance , parce 'qu’elle est pour moi le titre le plus doux comme le plus sur à une modeste gloire, à laquelle je ne puis m’empéclier d’attacher quelque prix. Cette méthode est d’autant plus avantageuse qu’elle aboutit j €11 dernière analyse , à des résultats analogues à ceux que donne l’examen théorique de toutes les conditions des maladies. L’une et l’autre arrivent aux: mêmes élémens,^ considérés seulement sous deux points de vue différens: la détermiuatidk de la maladie spéciale et celle de la propriété vitale qu’elle affecte et de la modificaticfu qu elle y prend. Elle prépare ainsi le rapprochement le plus vrai, le plus légitime , entre la médecine-pratique et la médecine théorique.
Jusques au temps où notis voilà parvenus , le Spiritualisme avait prédominé dans les doctrines. Les premiers regards s’étaient portés et avaient
(i) Parmi eux, se distinguent MM. Rouzet , IXecherches sur le tancer , i8i8. — Bestieu , Recherches sur la fiècre ataxiqu& sporadique, — Dupau , De V éréthisme neivemx on analyse des affections nerpeuses y i8ig. — Lizet, Dissertatio-n clinique sur- Thydropisie et ses principales espèces^ 18.18, Laj , Essai sur le&. caractères de Toppression des forces , 1818. Coste ^ Essai sur la douleur qui réclame l’emploi de Vopium, Descrimes , Essai sur la périodicité considérée comme élément dans les maladies a. -- Pabre , Propositions surla syphilis compliquée 5,1820.^ — Lab.oric;^ Dissertation sur le tétanos traumatique , — Vacquië,, Essai sur lo/ Jièpre considérée comme affection simple ou essentielle , 1819.».
' — Pouzin , Réflexions sur la doctrine de M, Broussais , iSacu, — Bertin y Essai sur les phlegmasiès des ÿiseère^ ahdo.minaux dmis. les fié près put 1 ides.
du nécessairement se porter sur ractivlté intérieure de toutes les parties de TUnivers , sur le but vers lequel chacune est dirigée, et sur l’harmonie qui les lie les unes aux autres. On avait voulu expliquer cette activité, cet ordre, cette harmonie ; et dès-lors on avait été conduit à admettre des forces étrangères et supérieures à la matière, des facultés douées d’intelligence. Maintenant une nouvelle époque va commencer : on ne tiendra compte que des circonstances purement matérielles, pour rendre raison des phénomènes ; et l’empire qu’avaieût obtenu les idées métaphysiques passera aux théories du matérialisme. Ou a épuisé les combinaisons abstraites , et après plusieurs siècles d’erreurs , on s’est convaincu de leur insuffisance.; on espère que les explications , tirées des nouvelles sources, seront plus exactes.
En outre , une révolution incontestable s’est opérée dans les mœurs , et celle-ci conürme la révolution qui a eu lieu dans les idées; cette dernière, à son tour, n’a pas été étrangère à la première dans son origine et dans ses développemens : tant il est vrai que les idées sont liées aux affections, et que la marche de l’esprit humain est une , considérée dans le perfectionnement ou l’altération que présentent les grandes époques de sou histoire ! Les richesses se sont singulièrement accrues; elles ne l’ont point été par une sage industrie, mère de toutes les vertus; mais par la guerre, le pillage et l’oppressloii extérieure et Intérieure, source de tous les vices-- Elles sont conceuirées dans un petit nombre
4e mahis par des lois partiales et iniques, au lieu d’étre uniformément répandues ou naturellement déplacées par le travail et le talent. La liberté , qui sur-tout dans les constitutions fragiles des républiques anciennes , reposait moins sur des garanties babilement combinées , qîie sur des sentimens généreux toujours prêts à s’éteindre , et sur un enthousiasme factice ; la liberté, dis-je, a été détruite avec l’échafaudage iiardi qui la soutenait» Or , c’est le propre du despotisme qui l’a remplacée , de diviser les hommes , de les ramener à l’individualité et à régoïsme de l’état sauvage. Alors on cherche moins des plaisirs que des jouissances , moins des idées que des sensations : on ne croit qu’à ce que Ton touche *, et tout ce qui ne remue pas les sens , qui ne les ébranle pas , n^est rien pour des âmes qui ont perdu la moitié de leurs facultés morales dans l’esclavage et dans l’énervatioii du luxe. Ces affections généreuses qui échappent au calcul de la pensée comme à celui de l’intérêt; ces préjugés vrais ou faux qu’une âme vertueuse a de la peine à examiner ; ces idées religieuses si douces, que l’on craindrait de les affaiblir en les rendant plus sévères, tout cela a disparu. En revanche , on a acquis une politesse qui présente l’image de toutes les vertus, et une facilité de mœurs qui pardonne tout, même le vice. Les hommes sont plus sociables et moins féroces , pourvu toutefois que l’on n’en vienne pas à tromper ou à combattre leur insatiable soif de l’or.
Ainsi ^ le spiritualisme et le matédaiîsme se par-
tagèrent tomt-à-toiir les sciences, et établirent une lutte qui n’est pas encore complètement terminée. Cette marche est naturelle, elle découle de l’esprit humain lui-même , du développement successif de ses idées et de ses habitudes les plus prononcées. Jj’homme a du rechercher d’abord les causes premières. Or , la première notion qu’il dut avoir fut le sentiment de sa propre existence , l’idée de son activité , de sa force , et de l’empire qu’il exerce sur lui -même. Tout ce qu’il observa dans i’ünivers , il l’attribua à un principe intérieur analogue à celui qui agissait en lui : de là naquirent toutes les religions antiques qui ne paraissent être que la notion de l’homme divinisé, et tous les systèmes de physique qui n’étaient que l’idée du monde animé. Lorsque l’esprit humain fut fatigué de se contempler en pure perte , et qu’il sentit sa propre stérilité pour expliquer tout ce qui n’était pas lui, il porta ses regards sur la matière et sur les qualités qu’elle lui présente. Il crut la concevoir, comme il avait cru se concevoir luimême. Il expliqua le monde , Dieu et sa propre nature par les circonstances extérieures sensibles.
Cette progression des idées , ainsi que la marche correspondante de la civilisation, s’est reproduite à la renaissance des sciences. Lorsque les nations modernes sortirent de ce sommeil entrecoupé des rêves pénibles qu’enfantaient des habitudes sauvages et une superstition grossière, les doctrines furent d’abord spirituelles et théologiqiies. On rendait raison de tout par Dieu et par les esprits ^ les
Biétliodes de raîsonnement détruisirent FUnlvers extérieui:, et ne laissèrent subsister que la pensée elle-même. Dans la suite, on ne fit attention qu’aux circonstances matérielles. Depuis plus d’un siècle , le matérialisme fait des progrès toujours croissans. Il a établi un empire qui semble indestructible, mais qui finira comme celui qui l’a précédé , parce qu’il n’est fondé que sur l’erreur et sur rusurpation. Il a envahi des sciences qui ne lui étaient nullement réservées ; il a appliqué des théories ridicules ou rétrécies à la métaphysique ; altéré dans leur source les sciences morales; diminué ou éteint les sentlmens généreux *, dissipé les préjugés utiles sans les remplacer par des vérités salutaires ; anéanti la religion au lieu de l’épurer.
On peut annoncer une troisième époque , dans laquelle l’esprit humain se reposera de ses longues erreurs. Déjà même l’œil attentif du philosophe aperçoit l’aurore de ces temps plus heureux. Jusques ici , l’esprit humain a voulu expliquer les choses ; désormais il se contentera de les connaître. Il ne les étudiera point les unes par les autres , comme il ne le fait que trop souvent encore aujourd’hui pour certaines d’entr’elles, et comme on doit le faire nécessairement, quand on les ignore également; mais il les considérera en elles-mêmes et d’une manière directe. Il étendra^aux sciences morales et physiologiques , la méthode d’observation qui a si bien réussi
dans les sciences physiques, et qui les a débarrassées
à jamais de tout ce qui n’était pas elles. Alors l’homme se verra tel qu’il est , nou pas réduit à de simples.
feesatîons passives, mais animé d’une force active qui exerce sur elle - meme un empire suprême , et qui, en réagissant sur ses sensations, en tire la conscience réfléchie de sa propre existence substantielle, celle de la matière et de ses propriétés, de Dieu et de ses attributs. Il se verra libre dans ses actions , et éclairé dans sa conduite paC des instincts moraux aussi puissans que variés , que la raison ne fait que développer et appliquer par une suite de déductions sévères. Il établira la dignité de sa nature , et proclamera les nobles destinées qui lui appartiennent. Au sein des abstractions les plus pures , il distinguera le Dieu qui s’élève pardessus les mondes et par-dessus les lois immuables par lesquelles il les gouverne , et découvrira le cuite qui doit rbonorer , si lui-même ii’a pas daigné nous l’apprendre. Les religions positives seront un objet d’examen , de croyance raisonnée , et toujours de tolérance réciproque. La politique prendra une forme scientifique; elle ne reposera plus sur des intérêts partiels, si difficiles à manier et toujours destructeurs de l’ordre social ; mais sur les intérêts de la masse, source de conservation, de bonheur et de perfectionnement. Cette masse à son tour connaîtra mieux ses droits; elle saura désormais les défendre , non plus par l’esprit de faction et par cette exagération d’idées que créent la fureur des partis, la crainte de la défaite ou l’enivrenieiit de la victoire ; mais par la force irrésistible de la raison , par la connaissance plus approfondie du but de l’union sociale , par l’égalité des lumières ^ et enfin
par la puissance de ropiiiion publique, qui empêcber^fc les intérêts particuliers, sinon d'exister dans le cœur humain, du moins d’agir au-dehors et de séduire les esprits faibles par des doctrines mensongères.
Examinons maintenant le nouveau système , et suivons les applications que l’on en fit. Nous avons déjà établi que Ton ne peut étudier , avec quelque profit, riilstoire pliiiosophique d’une science , que lorsqu’on la rapproche de l’histoire de l’esprit humain : l’étudier autrement c’est ne voir que sou cadavre défiguré par l’effet rapide du temps, et ne tenir aucun compte du principe intérieur qui l’anime* Privée de la lumière des considérations de ce genre^ riilstolre n’est qu’un chaos Informe de dates, de noms d’auteurs et d’ouvrages, d’erreurs et de folies qui amusent quelques Instans la curiosité maligne j et dont le spectacle dégoûterait de la raison même»
Éplcure admit que toutes nos idées venaient des sens , de la mémoire et de rimaglnation. Ne dis-; tlnguantpas les sensations des idées , ou en d’autres termes , les sensations passives des sensations actives ( jugemens ) , il affirma à tort que les sens n© nous trompent jamais. Toutes nos idées se for-; malent comme d’elles-mêmes par une association forcée , et en quelque sorte mécanique , par ressemblance , par différence et par composition , c’està-dire que , comme plusieurs Idéologlstes modernes^ Épicure fit l’entendement passif, et que l’homme ne fut pour lui qu’une statue sensible. Le libre arbitre qui s’élève au-dessus de toutes les opérations intellectuelles , et qui préside à leur développe^
ment et à leur application , était expliqué par le mouvement d’inflexion des atomes ^ mouvement qui les faisait dévier de la ligne droite , leur direction habituelle.
Épicure ne put donc pas sortir des sensations, il ne s’était ménagé aucune issue légitime pour arriver aux idées abstraites •, il ne vit et ne dut voir que la matière et le mouvement , c’est-à-dire ^ ce qui tombait directement sous les sens.
< Tel fut le fond de ce système qui , comme tous les autres, reconnaissait toujours pour origine première, une idéologie inexacte et le désir de tout expliquer. Ainsi , il cherche la cause de l’activité spontanée et libre de l’homme , dans une matière subtile qui doit sa mobilité à des atomes ronds, légers , et par conséquent très-disposés à glisser les uns sur les autres. Il rend raison de la difîérenûa des forces subalternes de l’ânie , et de celleslà même qui sont purement vitales, car il rapporte au meme principe l’intelligence et la vie ; il eu rend, dis -je, raison par des corpuscules plus ou moins grossiers. La pensée et la vie n’étaient que les mouveinens plus ou moins faciles de cette matière , quoiqu’on ne paisse saisir aucun rapport entre ces deux ordres de phénomènes , quand on s’en' tient à la simple comparaison des faits.
Il s’échappait de tous les corps des particules légères qui avaient la forme de ces corps memes , et qui en étaient la première écorce. Ces fantômes voltigeaient dans les airs , se rencontraient avec les esprits 'vitaux qui s’écliappaicut de Tàme par
les organes de la vue et de l’ouïe. De cette manière, le principe (jui animait l’homme communiquait avec les objets du dehors, et pouvait reconnaître leur distance , leur forme , etc. Ceux - ci imprimaient dans le cerveau et sxxvV esprit animal y comme sur une cire molle , leur image fidèle , quoique de temps en temps un peu déformée par les chocs que les fantômes avaient pu éprouver dans les airs. Les gouges n’étaient autre chose que l’introduction de ces images dans le cerveau durant le sommeil , ou bien l’effet de leur action dans le cerveau lui-méme, où elles étaient physiquement renfermés. Il explique, d’une manière analogue , la force active de l’imagination J les traces des objets restent dans le cerveau et se reproduisent sur Vesprit animal»
Ce philosophe , qui avait l'ejeté la dialectique comme stérile , et les méthodes de raisonnement comme dangereuses , se laissait toujours inspirer par elles dans les détails de son système. Toujours il rend raison des phénomènes a priori , et par de simples possibilités. Lui qui craignait de se hasardes en disant que les yeux étaient faits pour voir et les oreilles pour entendre, admettait les hypothèses les plus absurdes , et ne s’épargnait pas les contradictions les plus formelles. Ainsi , il n’osait pas sortir des sensations pour recevoir une cause intelligente dans l’homme , et il donnait une âmé sE la pierre ; il refusait à l’homme des affections purement morales en les rapportant à un mouvement mécanique en aveugle , et il accordait ces mçmçs affections aux atomes* Si on lui objectait
par exemple , pourquoi les atomes j qui ataieni produit de si belles choses, ne créaient plus des mondes ,* pourquoi il ne se formait plus dans les airs des nez, des yeux, des bras, des jambes, etc. , il répondait que la matière était fatiguée. Le sommeil était Feifet de la lassitude qu’éprou» vaient les atomes qui constituent râme. ïl y avait quelque chose d’incorporel dans la vertu génératrice. Il voulait tout ramener aux qualités sensibles , et il composait F Univers avec des atomes invisibles , qui n’étaient perceptibles que par la raison, qui étaient insécables et presque analogues aux monades de Leibnitz.
Pour achever le tableau de ces contradictions, Épîcure recevait des Dieux : car , il n’est point prouvé qu’il fût aussi positivement athée qu’on Fa prétendu , et qu’il niât les Dieux , par cela seul qu’il avait détruit les preuves qui établissent leur existence. Il n’avait pas besoin de ces preuves j il lui suffisait de voir Fexistence des Dieux comme possible pour l’admettre. Tous les peuples en avaient l’idée , et selon lui cette idée n’existerait pas si elle n’avait été introduite du dehors par les émanations des Dieux, dont il se détache continuellement , comme de tous les autres objets, des images qui volent dans les airs. Les Dieux sont matériels , parce qu’il ne concevait rien hors de la matière. Iis ont une figure Immaine , parce que cette figure est la plus belle de toutes. Épicure n’osait pas cependant affirmer ces absurdités ; il disait que les Dieux iFont pas précisément un corps j
maÎ5 comme un, corps ; qu’ils n’ont pas du saiig^' mais comme du sang -, se retranchant ainsi dans un langage vague et indéterminé, qui n’en est que plus funeste à la vérité , et par lequel on échappe plus aisément à des objections incommodes.
Ce fut Asclépiade qui appliqua le matérialisme la médecine. Selon lui , l’iiomme ne consiste que dans une réunion d’atomes disposés eu une certaine forme. Cette réunion a été opérée par des mouvemens très-simples et livrés au hasard seul , quelque compliquée que soit l’organisation humaine^ et quoique les pièces nombreuses qui la composent, soient admirabiemeut arrangées pour remplie les diverses fonctions. Les atomes ont des vides, à travers lesquels circulent d’autres atomes fluides et mobiles. Les propriétés dont jouit cette machine ne sont que celles du mouvement ; et par celles-ci on ^peut rendre raison des phénomènes de la vie et de tous ses actes. ïl rejetait de la physiologie les facultés des anciens. La digestion n’est qu’une division des alimens en leurs particules les plus déliées; il n’y a pas de coction, pas d’altération assimila Irice; le transport des sucs nutritifs et du sang n’est qu’une opération mécanique, une absorption opérée dans le vide. Les sécrétions sont une séparation du sang en molécules plus ou moins ténues , et les organes qui en sont les instrumens des espèces de cribles. Asclépiade niait les sympathies , comme l’ont fait tous les médecins matérialistes , par la raison seule qu’il ne pouvait pas les rapporter à ses principes. Quand on explique les choses à priori ^
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décide bientôt de leur existence même d’après cette méthode. Comment concevoir, en effet, qu’au corps agisse ià où il n’est pas , et qu’une partie souffre , parce qu’une partie éloignée a reçu une impression pénible, les organes intermédiaires n’éprouvant pas la moindre' altération; et cependant, tel est le miracle qui constitue les sympathies , ou du moins tel il nous^ paraît , à s’en tenir aux faits. Il est curieux d’étudier de quelle manière les médecins matérialistes qui n’ont pas osé rejeter les sympathies , ont cherché à les concevoir, en supposant des moyens de communication, des esprits vitaux, des liaisons anatomiques nerveuses ou autres. Il ne voyait dans l’homme qu’une machine composée de pièces isolées; il n’avait aucune idée de Tunité du système vivant , du concours des organes et du but général de leur action : tout cela ne s’accordait pas avec le matérialisme qu’il professait , et avec la formation de l’homme par le hasard.
Asclépiade ne croyait point aux forces médicatrices de la Nature , aux crises et aux jours critiques, eu un mot, à cette sorte de providence vitale qui aurait rappelé celle que les Épicuriens avaient bannie de rUnivers. En vain les faits parlaient hautement , il fallait sauver les principes fondamentaux de la secte; etrien de plus aisé pour repousser les faits que de les confondre et de les proscrire avec les explications que les dogmatiques en avaient données. La C{uestioii était mal posée ; elle ne l’est peut-être pas mieux de nos jours, puisqu’elle n’est pas encore résolue.
Selon lui , aucune maladie n’était incurable ; il
connaissait la machlae humaine dans tous les rouages qui la composent , ainsi que tous les divers modes dont elle peut se déranger , et par conséquent tous les moyens de la raccommoder ; car il ne s’agissait de rien moins que de cela, et les mécaniciens de tous les temps ont affiché les memes prétentions. Eu effet, ils doivent bien connaître l’homme,' ils l’ont formé de toutes pièces ; ils ont fait les maladies de la même manière et toujours à priori : il reste à savoir comment ces espérances s’accordent avec la réalité des choses.
Asclépiade ne doutait jamais, c|uand il était c|uestion des hypothèses qu’il avait imaginées , quelque absurdes qu’elles fussent -, alors seulement qu’il parlait de celles des autres médecins , il devenait sceptique et s’efforçait d’effrayer l’esprit humain par le tableau de ses écarts : ce mélange bizarre et contradictoire est le propre de l’esprit de système.
Asclépiade ne croyait qu’à lui-même et à son École f tous ceux qui étaient venus avant lui n’avaient rien fait de bon, et il coupait ainsi cette chaîne de travaux: qui constitue la vraie médecine. Il osa , le premier, tourner en ridicule Hippocrate et toute l’antiquité , et avouer publiquement ses sentimens, double caractère d’impudence et d’erreur. Jusques à Asclépiade, l’antiquité avait tenu ferme; Hérophile avait en valu théorisé, ni lui ni ses disciples n’avaient pas fait fortune ; il n’avait été suivi que par les jeunes gens, les philosophes ou par les praticiens peu répandus : 011 voyait encore des restes considérables de l’ancienne 1 médecine soutenir le crédit qu’elle avait eu dès
le commencement. Les doctrines philosophiques avaient fait , il est vrai , des invasions dévastatrices sur ia médecine ; mais elles n’avaient point assuré leurs conquêtes: et malgré quelques pertes, celle-ci avait sauvé son indépendance. Asclépiade ayant réduit la science à la vaine recherche des causes des maladies , la médecine , qui était dans le principe un art fondé sur l’expérience , ne fut plus qu’un ensemble de conjectures et d’hypothèses. Elle changea enüèrement de face ; elle fut soumise , de la manière la plus absolue, aux doctrines régnantes, à la pure théorie; et dès -lors elle fut perdue. (Pline.)
Asclépiade se déclara l’ennemi de toutes les idées abstraites, lors meme qu’elles étalent le résultat d’une induction légitime. Selon lui, l’entendement n’avait que des sensations , PUnivers que de la matière. On ne devait admettre comme vrai que ce qu’on touchait; et comme l’activité , les forces, etles puissances de la matière vivante ne tombent pas immédiatement sous les sens , il les rejetait. Dès qu’on parlait de ces forces , de ces propriétés , même en invoquant les faits qui garantissent leur admission , il criait aux causes occultes, à la métaphysique, à la superstition ; et tout cela depuis quelque temps n’élait plus de mode. Il se hâtait de rappeler quelques-unes des rêveries des dogmatiques , qui ne lui avaient laissé en ce genre, il faut l’avouer, c£ue l’embarras du choix, et il croyait avoir remporté ainsi une viclüire complète sur la vérité même. Dans tous les cas, il lui restait la ressource d’un dédaigneux
silence ou d’un sourire malin , ce qui fait toujours quelque effet auprès de certains juges.
Asclépiade l’emportait d’aulaut plus aisément qu il répétait sans cesse les mots à! expérience et àé observation. Sa doctrine était établie sur des circonstances sensibles , ou qui étaient supposées telles 5 ce n’était pas le système ténébreux des anciens, toujours perdu dans les facultés abstraites et by P er- organique s. Cependant , avec cette logique Si sévère et cette clarté apparente, Asclépiade se jetait dans les hypothèses les plus absurdes , et dans les idees les plus inconcevables , du moins quand on voulait pénétrer celles-ci, et aller au-delà de cette lumière trompeuse qui éclairait leur superficie. Rien de plus obscur qu’une doctrine où l’on se propose de tout éclaircir. La saine doctrine est abstraite, générale, indéterminée; elle aboutit à des principes , qu’elle déclare par avance ne vouloir pas ou ne pouvoir pas expliquer. ïl est vrai que ces principes sont obscurs, mais c’est le contraire de leurs conséquences,* celles-ci sont positives , fixes , faciles à saisir, et suivent les faits dans toutes leurs nuances. Les principes en apparence si certains ne donnent naissance qu’à des conséquences vagues , qui ne se plient à aucune circonstance particulière des phénomènes ; c’est-à-dire, que la fausse doctrine nous abandonne précisément là ou elle nous est nécessaire, dans l’étude des détails* tandis que la vraie se montre alors toujours utile. Ce caractère distinctif prouve que celle-ci nous met en rapport avec les choses mômes | et en effets
celles-ci sont impénétrables dans leur nature générale, et très-aisées à connaître dans leurs détails d’observation.
Asclépiade était un grand théoricien, et cependant, dès qu’il était question de médecine-pratique , il devenait empirique , et empirique routinier. « Un médecin, dit-il, est bien chétif qui n’a
pas deux ou trois formules toutes prêtes et dont il ait fait l’expérience pour chaque sorte de maladie. » Sou système était si général , si loin des choses elles-mêmes , qu’il ne pouvait pas s’en servir j et il lui rendait justice en le rejetant. Tous les médecins systématiques , et sur-tout les mécaniciens, en ont toujours fait autant.
Asclépiade était solidiste absolu ; selon lui, toutes les maladies provenaient de l’état des solides; les humeurs n’y étaient pour rien. Les doctrines mécaniques ne pouvaient pas faire jouer celles-ci aussi aisément que les solides , il fallait donc nier leur influence. Pressé parles médecins hippocratiques du temps , il convenait cependant qu’elles pouvaient devenir, dans certains cas, causes éloignées de maladies, et qu’il fallait les évacuer , mais comme en passant, et en quelque sorte pour la forme j l’on devait se hâter de revenir à raffection des solides qui constituait seule l’état essentiel de la maladie. L’altération des humeurs, leur excès, etc , étaient des causes antécédentes, conjointes, mais non prochaines et essentielles; elles augmentaient la maladie, mais elles ne pouvaient pas la produire.
Asclépiade insistait beaucoup sur les remèdes
.•externes ; il employait souvent les bains, fi’ottait les malades avec des huiles, les couvi'ait d’onguens et de cataplasmes^ c’était une conséquence de cette médecine toute superficielle, qui ne pénétrait pas dans les propriétés intérieures du corps vivant* Il avait une espèce d’horreur pour les vomitifs et les purgatifs , et accumulait contre eux les résultats vrais ou faux de l’expérience et sur-tout du raisonnement ; il niait qu’ils fussent utiles , parce qu’il ne concevait pas , dans son système , qu’ils dussent i’étre. Telle a toujours été la conduite des théoriciens; dans leurs efforts opposés, ils auraient détruit la thérapeutique entière , d’après leurs caprices , si l’expérience ne l’avait défendue. Il faut avouer que l’on avait employé ces remèdes à l’excès , ce qui justifia le nouveau système aux yeux de l’ignorance, Il ne profita pas moins , pour accroître sa réputation, de l’abus qu’ou faisait des échauffaiis et des sudorifiques.
Asclépiade se servait beaucoup de la saignée j, il la mettait en usage' dans toutes les maladies avec douleur. Il avait établi que la douleur était toujours causée par la rétention du sang dans les pores , par la congestion , par rinfiammatlon. Il ne reconnaissait pas d’iiiflammatioîi sans douleur , ni de douleur sans iiiflammalion. Par cette raison , il recommandait la saignée avec profusion dans la phrénésie , si celle-ci était accompagnée de douleur vive; et il la rejetait entièrement dans la péripneumonie , parce qu’elle est ordinairemeut sans douleiu’o II saignait dans l’épilepsie , etem
gpneraî dans les maladies convulsives, pensant toujours sans doute qu’eiies étaient produites par l’obstriu tion du saiig. Eu général ^ i’obstruction matérit be, tpii faisait ie fond delà doctrine d’Asclépiade, a loujoiirs joué un grand rôle dans les systèmes mécaniciens ; et peut - on avoir une autre manière de concevoir les maladies dans cette doctrine rétrécie ?
Selon Asclépiade , la fièvre reconnaissait pour cause un engorgement quelconcjue dans une partie; et, sous ce rapport, il n’auraîl pas admis les fièvres essentielles, Q^’ est-ce, en effet, qu'une fièvre essentielle pour un médecin matérialiste, organicienl Le type des fièvres s'explicjuail par rintensité de robstructlon. Dans toutes les maladies de ce genre la saignée était le remède par excellence.
11 saignait aussi dans toutes les espèces d’hémorrhagies, parce qu’il les attribuait indifféremment à une meme cause* Enfin, ce qu’il y a d’étoniiant , c’est qu’il tirait du sang dans la passion cardiaque y dont les signes sont, selon Gœlius- Aurélianus , un pouls très-petit et fréquent , un abattement général des forces , des défaillances répétées, une sueur glacée avec refroidissement des extrémités , en un mot , dans les fièvres malignes du teuîps. Asclépiade avait décidé que cette maladie était causée par une obstruction , qui se formait auprès du cœur par le trop grand amas ou par la trop grande Compression des corpuscules dans les pores de ce viscère 5 or, ces corpuscules ne pouvaient être dégagés que par la saignée. Pins tard,
Thémison employa les sangsues dans les mêmes cas et pour les mêmes raisons , ce qui revient à peu près au même.
Asclépiade était ennemi de la polypharmacie ; il employait les moyens doux, les boissons délayantes, et rejetait tous les remèdes violens , alors fort eu vogue ; il faisait un grand usage de l’eau fraîche. Les dogmatiques prétendaient qu’il avait rejeté les remèdes, parce qu’il s’était ôté , par son système absurde , les moyens de s’en servir ; et que , ne sachant pas les employer , il avait pris le parti de les faire considérer comme dangereux ou comme inutiles. Il insistait beaucoup en revanche sur le régime , sur l’exercice et sur les bains.
Asclépiade fut le fondateur de la fameuse dicho^ tomie des maladies , d’après laquelle on ne voit que resserrement ou relâchement des tissus , force ou faiblesse.
Enfin, Asclépiade ne regardait pas la médecine comme une science proprement dite, qui, par son étendue , ses connaissances propres et par ses méthodes, est digne d’occuper une place séparée et indépendante: ce n’était pour lui qu'une partie de la doctrine générale des philosophes sur l’ünivers , qu’un chapitre détaché de leurs romans sur la nature des choses. Il avait commencé à enseigner la rhétorique-, mais ne trouvant pas son compte à ce métier , il voulut essayer si celui de la médecine serait moins ingrat pour lui ; il l’étudia comme en passant, an rapport de Pline. D’ailleurs , les systématiques , faisant la médecine à priori ^ doivent
s’imaginer la savoir, quand ils connaissent les principes fondamentaux qu’ils ont établis.
Ascléplade écrivait très - bien , et parlait avec beaucoup d’élégance j Cicéron lui - même l’admirait comme orateur. Son grand talent en ce genre lui fit beaucoup de prosélytes. Il choisit habilement son théâtre ; il se rendit de Pruse à Piome, alors le rendez-vous de toutes les sciences. Attirés par l’appât du gain , les philosophes , les rhéteurs, les poètes et les médecins accouraient en foule de la Grèce , de l’Asie mineure et de l’Égypte à Rome et dans l’Italie, pour étaler, aux yeux des habitaus de la Capitale du monde, des connaissances qui leur étaient inconnues. Ainsi , les sciences et les arts se développaient au sein de la corruption, et présentaient quelques traces du so! impur qui les nourrissait. La médecine, en particulier, gémissait sous le double esclavage politique et philosophique; on sait qu’elle fut cultivée à Rome par des esclaves et par des philosophes ; et l’on peut mettre eu question quels furent ceux qui furent les plus funestes à ses véritables progrès.
Jusques à Ascléplade, la médecine, toujours modeste, s’était tenue renfermée dans son sanctuaire, et ne communiquait guère qu’avec les adeptes ; il l’avait popularisée , et avait ainsi multiplié les juges aveugles et les admirateurs passionnés. Il ii’était pas du nombre de ces médecins dont la renommée est circonscrite dans le cercle étroit de leurs malades ; il était prôné par tous les pbiîosophes et les grands littérateurs de son temps^,
avec qui il avait établi les relations les plus intimes , et au miUeu desquels il tenait même une place honorable.
A l’époque actuelle, les hypothèses ne pouvaient pas avoir une longue durée. Le perfectionnement de l’anatomie avait rendu l’esprit de système plus difficile à satisfaire ; et les nouvelles doctrines du matérialisme, introduites dans toutes les sciences, exigeaient plus de précision et d’exactitude dans les idées. C’est sur-tout par cette circonstance, qui constitue un de leurs plus grands avantages, qu’elles tournent aux progrès de l’esprit humain, et qu’elles le font marcher vers la vérité d’un pas rapide, toutefois en le faisant passer par l’erreur. Nous avons déjà observé que l’empirisme médical s’efforcait de modifier et d’entraîner dans son sein les hypothèses régnantes. La philosophie médicale avait jeté une si grande défaveur sur la recherche des causes prochaines des maladies , que désormais on n’osait plus s’en servir ouvertement dans la construction des systèmes.
Thémison , homme d’un génie original, quoique trop peu cultivé , conçut l’idée la plus remarquable et la plus précieuse que l’on ait jamais eue sur les véritables bases de la médecine-pratique. Il sentit
que l’empirisme, tel qu’il avait été présenté dans les derniers temps , constituait une méthode embarrassée et perdue dans les détails; qu’il détruisait presque toute connaissance dogmatique, ou ne fournissait, pour toute ressource, que des tableaux muets et d’une utilité bornée pour les opérations
idéllcates de l’art ; il vit que les empiriques ayaient plus signalé le but qu’ils ne l’avaient atteint. D’un autre côté, il reconnut que le système d’Asclépiade, quoique le plus vraisemblable de tous selon lui, était frappé des mêmes incertitudes que ceux qui l’avaient précédé et qu’il partagerait leur sort. » Le fondateur du mécanicisme avait fait reposer la médecine sur les explications des fonctions , et sur les causes procliaines des maladies ; et les empiriques avaient démontré , en générai ^ l’infidélité de ces données. ».
Tbémison chercha le premier une route intermédiaire entre le dogmatisme et l’empirisme , et entrevit les vrais principes de cette association que réclamaient, qu’appelaient de toutes parts, à cette époque, les vœux de la philosophie médicale. Il admit pour fondement de Fart , les analogies pratiques les plus importantes et les moins sujètes à méprise, les indications communes aux divers genres de maladies. Selon lui, la médecine dogmatique consistait dans une méthode qui apprend à reconnaître ce que les maladies ont de commun entr’eîies , sous le rapport de leur caractère essentiel et de leur traitement , en considérant l’un et l’autre d’une manière purement empirique et non dans des explications théoriques. Il s’éleva ainsi aux analogies qu’il jugea les plus générales; il crut qu’il n’y avait, à proprement parler , que deux indications , celle de resserrer et celle de relâcher ; que deux maladies , le strictiim et le laxiim. Il prétendait ne point s’enfoncer dans les hypothèses d’Asdépiade ; ii se contentait d’éta-
blir qu’il devait y avoir des pores dans toutes les parties du corps humain. Leur existence lui paraissait démontrée par l’exemple de la peau, dans laquelle on n’aperçoit aucune espèce d’ouverture, quoiqu’il soit certain qu’il y en ait , d’après la sueur qui en sort. Thémison ne recevait pas toutes les explications ultérieures d’Asclépiade , sur la nature de ces pores et sur le mécanisme de leurs fonctions dans l’état de santé et de maladie ; ces idées subtiles étaient contre ses principes, qui ne portaient que sur des choses sensibles. Dans cet esprit , les méthodistes disaient que la médecine est une méthode qui conduit d’une chose évidente à une autre qui ne l’est pas. Il n’était point nécessaire de se perdre dans la recherche des causes prochaines des maladies. Les causes occasioiielles elles-mêmes n’ayant qu’une action passagère, ne devaient point entrer dans le calcul des indications essentielles', puisque, lorsqu’une fois elles ont agi et que la maladie est établie , il ne faut étudier que le caractère fondamental de celle-ci , qui ne conserve plus aucun rapport avec la cause qui a pa provoquer son développement. Les méthodistes craignaient tellement de se livrer aux simples probabilités, qu’ils rejetaient la science du pronostic qui ne se pliait pas à leurs dogmes absolus et tranchaiis : ce qui seul montre le vice de leur système, et prouve qu’ils n’avaient nullement saisi l’esprit propre à la médecine.
Il leur importait peu de connaître le siège des midadies. « Les médecins des autres sectes.
dit Coelms-Auréllanus , se sont occupés à détermînep quelle est la partie affectée dans la phrénésie, par .exemple,* les uns ont placé la maladie dans le cerveau, les autres dans le cœur ou le diaphragme, etc. Quant à nous, nous ne nous fatiguons pas beaucoup l’esprit sur ce sujet. La considération des organes qui souffrent n’est d’aucun usage pour indiquer les remèdes dont on doit se servir; ainsi ^ l’inflammation est toujours la même, dans quelque partie qu’elle soit établie. Dans certains cas cependant, disait le même auteur, nous tenons compte du siège ; dans les hémoptysies , par exemple , nous tâchons de découvrir d’où vient le sang , pour pouvoir appliquer les remèdes sur les parties qui le fournissent , ou sur celles qui en sont le plus voisines, et non comme quelques-uns pourraient le croire, pour changer le traitement fondamental , selon cette circonstance, puisque la même méthode convient dans tous les cas. » Cette idée très-sage , dans un temps où ranatornie n’existait point encore, peut être admise même aujourd’hui , toutefois avec les modifications nécessaires , le raisonnement pratique conservant toujours sa force.
Les méthodistes ne s’occupaient donc que de la détermination du caractère des maladies ; ils rejetaient même les définitions, elles les auraient ramenés â la dialectique, et ils voulaient séparer à jamais la médecine- pratique de la philosophie, qui , jusque-là, lui avait fait tant de mal selon eux, Théodorus Priscianus allait jusques à dire que si la médecine avait été entre les mains de per-
sonnes moins Instruites et meme un peu étrangèreaf aux lettres, et qui n’eussent eu d’autres maîtres que la Nature , les maladies mieux dirigées auraient été plus légères , et les remèdes qu’on leur oppose beaucoup plus simples. Mais, poursuivait-il, la véri^ table manière de traiter les maladies a été négligée, et notre art a été mis à la disposition d’individus qui font consister tout leur mérite à écrire avec élégance et à disputer avec subtilité contre ceux qui ne sont pas de leurs sentimens. » Le savant Leclerc s’étonne que le livre où l’on émet des proposi* tions qui lui paraissent si paradoxales , portât le titre de logicus. Théodorus Priscianus aurait-il su déjà que la logique de la médecine lui était, particulière, et qu’elle était distincte de celle qui est propre aux autres sciences.
Les méthodistes s’en tenaient donc à établir le caractère phénoménal des deux grandes maladies, qui , selon eux, embrassait presque tout l’ensemble du cadre nosologique. Outre ces deux maladies générales, le laxum et le strictum y et la combinaison de ces deux états ( mixtum)y ils admirent les élémens chirurgicaux ou les maladies organiques locales. La première indication était relative à la présence des corps étrangers: parmi ceux-ci les uns sont extérieurs, comme une épine, une (lèche ; les autres sont intérieurs , comme ceux qui SC développent spontanément dans le corps. Ils distinguaient ces derniers sous trois chefs : il y a des choses qui appartiennent à l’organisation naturelle , mais qui n’étant pas à leur place sont
comme étrangères , tel est un os déplacé ou frac-^ turé» Il y a, en second lieu, des choses qui deviennent étrangères par leur excès comme par leur volume : telles sont toutes les espèces de tumeurs, les abcès , les excroissances. Il y a , au contraire , des choses étrangères par défaut , comme sont les ulcères, etc. Voilà quelles sont les convenances des maladies chirurgicales. Thémisoii eu ajoute enfin une dernière sorte , qu’il appelle prophylactique , et qui regarde les maladies produites par les poisons , par le venin de certains animaux , cause étrangère que l’on doit chercher à expulser avant qu’elle agisse.
Il est facile de reconnaître les vices fondamentaux du méthodisme. Malgré ses efforts et ses protestations, il repose sur des idées purement théoriques, l’état des pores considéré comme caractère des maladies. Thémison commit une faute que l’on ne s’est pas épargnée après lui ; il prit pour des vérités démontrées et incontestables , les opinions de son siècle ; il crut à tort qu’elles étaient le résultat immédiat et définitif des faits , parce que Asciépiade le répétait à chaque instant, comme les systématiques de tous les temps qui vantent leurs doctrines, sur le même ton que les charlatans leurs panacées. Il est évident que la notion du laxurn et du strictmny des pores relâchés et resserrés, est arbitraire en elle-même , et qu’elle le devient encore plus par l’extension excessive qu’on lui avait donnée. Kn efi’et , il y a autre chose à reconnaître dans le corps vivant, sain ou malade , que des pores
ouverts ou fermés ; il y a d’autres clrconstauces majeures à signaler , d’autres lois générales à établir. Il était absurde de restreindre l’expression de tous les phénomènes de la vie, à une formule si bornée , même eu supposant qu’elle fut aussi exacte qu’elle l’est peu.
Le caractère des maladies doit être pris des circonstances qui tombent sous les sens , telles que les causes manifestes , les symptômes extérieurs ^ etc., et non pas des circonstances cachées , comme de l’état réel ou imaginaire des pores. Si elle ne suit pas cette marche , la médecine-pratique devient une science hasardeuse , livrée à l’esprit de raisouiieraent et à toutes les chances des erreurs de ce genre. Elle doit s’arrêter à des indications empiriques; c’est-à-dire , qu’uu malade étant soumis à l’action de certaines causes , présentant tel ordre de symptômes , se trouvant , eu d’autres termes , dans un cas déterminé , elle doit fixer , d’après l’expérience , quels sont les moyens qu’on doit employer pour lui rendre la santé. Telle est la manière dont il faut poser le problème , et tels sont les instrumens dont ou doit se servie pour le résoudre.
Les méthodistes avaient reconnu que l’indication était non-seulement le but , mais encore la base de la médecine-pratique. Iis avaient vu avec génie , qu’en réunissant les analogies des indications, on restreignait singulièrement le nombre des maladies; et l’on donnait à la médecine, après tant d’essais infructueux , une forme scientifique qu’elle
n’avait pas pu trouver dans les tableaux nosographiques des empiriques^, ni dans les hypothèses des dogmatiques. L’on établissait ainsi la véritable méthode médicinale, qui ne doit être ni un instinct routinier ou une application automatique de quelques notions rétrécies et absolues; ni un raison-
nemeiit sans fin, comme sans garantie, sur les causes prochaines des maladies : mais qui doit consister dans une logique aussi sûre dans ses données qu’exacte dans ses opérations , qui prend pour point de départ les notions les plus rapprochées du but qu’elle se propose , rindication des remèdes d’après leurs elTets sensibles , c’est-à-dire , les circonstances les pins simples et les plus accessibles à l’observation. Ces idées étaient sans doute très-saines; mais pour ne pas avoir approfondi la philosophie de rempirlsme, les méthodistes ne virent pas que les indications communes devaient être purement empiriques , et ne point reposer sur l’état intérieur presque toujours supposé des organes malades. Les -élémens qu’admet l’École de Montpellier remplissent toutes les conditions du problème. Ils sont fournis par l’expérience seule, et ne portent que sur des caractères extérieurs , sur les causes sensibles , soumises à un calcul raisonné il est vrai , mais toujours expérimental, et sur les symptômes dont on considère la valeur dans leur concours, et dans leur succession.
M. Sprengel a saisi avec sagacité le vice essentiel de ce système , et établi avec justesse le but qu’il aurait dû se proposer d’atteindre. Cette
circonstance remarquable démontre qu’à l’époque où la science est aujourd’hui parvenue , tous les médecins, à quelqu’Ecole qu’ils appartiennent, sentent le besoin d’un nouveau méthodisme et entrevoient les données fondamentales qui- doivent le constituer. « Thémison, dif çet . auteur , voulut faire reposer sa doctrine sur les analogies et les indications communes à plusieurs maladies y.otyÔTyjTsg , Sans réfléchir que ces analogies sont aussi occultes que toutes les causes des dogmatiques. S’il eut choisi pour bases des analogies faciles à reconnaître, ou de véritables états morbifiques, au lieu de maladies simples des parties solides , dont il n’admettait même qu’un nombre fort petit , le système des méthodistes aurait été le meilleur de tous. Mais, abusé par la philosophie corpusculaire, il ne voulut admettre d’autres indications commuues que celles que fournissent le strictum et le laxam.'ft A la vérité, il déterminait le resserrement d’après la suppression des évacuations ordinaires , et d’après l’augmeutation du volume et de la densité des parties ; les signes contraires indiquaient l’état opposé ou le relâchement. Mais, quoique ces caractères soient extérieurs , ils ne portent que sur un seul phénomène , qui le plus souvent est accidentel et n’a aucun rapport avec la nature des maladies. Les évacuations augmentées ou supprimées peuvent recon*. naître pour causes des circonstances opposées. L’hémorrhagie, par exemple, peut provenir du défaut ou de l’excès des forces. Les méthodistes, au contraire, n’opposaient au même genre de maladie qu’un seul
mo^e de traitement; G^est peut-être par suite de ces idées absolues que le médecin Musa tua Marceilus , avec ces mêmes bains froids à Taide desquels ib avait guért'' Auguste avec tant d’éclat. Ainsi ^ Soranus saignait dans toutes les espèces de pieu-
résie affectioii' qui , selon lui, toujours la même,, dérivait du stfielam: il n’avait point égard à i’àge^ au climat , à l’état des forces , etc.
Il est *évident que ces systématiques s’étaient laissé entraîner par les idées matérielles et mécaniques de leur siècle. Ils n’avaient pas vu que les symptômes ne sont que les signes de i’état intérieur qui constitue la maladie -, que l’évaluation d« ces signes exige une appréciation exacte, qui ne doit pas se tirer de l’examen d’un seul phénomène , mais de leur ensemble; et qui emprunte même avec confiance les données prises des causes sensibles. Veut-on avoir une preuve du vice de cette manière de caractériser les maladies , qu’on prenne sur-tout leur notion du mixtum^ Ils entendaient par là les aifections dans lesquelles il y avait engorgement de la partie , augmentation de volume , et par conséquent , selon eux , resserrement ; et dans lesquelles cependant les humeurs s’échappaient par les pores ouverts, et où il y avait laxiim. Ainsi, dans les péripnèumonies , ils admettaient à la fois relâchement et resserrement. Ils ne saisissaient donc que la forme matérielle , apparente et accidentelle de la maladie, celle qui n’a aucun rapport avec l’indication.
Dans la doctrine de l’École de Montpellier, le^
<?lémeîis des maladies représentent les états morbldea qui constituent les maladies. Ils sont riiiiage sensible et extérieure de ces états intérieurs et cachés. Ils ne pénètrent pas , il est vrai , dans leur nature intime ; ils ne vont point , par exemple , jusques a la détermination du mécanisme de rinHaramation et des lois qui enchaînent les phénomènes qui la composent : mais iis se bornent à déterminer la présence de l’état intérieur, d’après uu ensemble de signes et de caractères qui ne sauraient tromper.
communautés ouïes élémens des méthodistes se réduisaient à deux, au strictum et au laocum^ c’est-à-dire , que les méthodistes ne reconnaissaient que deux maladies essentielles. Quoique cette di^ chotomie , enrichie des modifications les plus importantes , fasse le fond du système de la plupart des médecins de notre siècle, elle n’en est pas moins arbitraire et beaucoup trop rétrécie. Elle n’embrasse pas l’ensemble des afiectioiis morbides et elle est bien loin d’atteindre la variété de
nos grandes méthodes de traitement, qui suppose un plus grand nombre de maladies correspondantes. Car il est incontestable qu’il doit y avoir autant de maladies essentielles , autant de sources d’indications majeures, qu’il y a de méthodes tranchantes» Considérée sous ce point de vue éminemment philosophique, la Thérapeutique devient le moyen d’épreuve de tous les systèmes -, et certes les praticiens ne lui contesteront jamais ce droit de suprématie , et ne chercheront pas à décliner sa furidictioa. Or ^ si l’ou rasseaibie toutes les düTéreates
méthodes , si on les classe avec franchise et avec ce bon sens qu’exige et que donne l’exercice de la médecine-pratique, on reconnaîtra sans doute qu’il y en a plus de deux sortes; et dès-lors s’écroule tout système qui n’admet que deux maladies. Il nous paraît meme que le vrai système ne doit pas fixer, d’une manière définitive , le nombre des méthodes ; il doit être arrangé de manière à permettre toute espèce de réforme , si , par une analyse plus exacte, on multiplie ou l’on restreint ce nombre. La doctrine des élémens se prête à toutes les modifications et à tous les perfectionnemens successifs. Elle seule prend les choses par les faits particuliers ; et elle imite , dans ses décompositions des phénomènes des maladies , la chimie dans ses décompositions des corps. Celle-ci a renoncé à déterminer la nature des corps à priori j ou par des principes universels , comme elle ne l’a fait que trop long-temps et à son grand désavantage, quand elle partait de l’admission des quatre élémens , comme vérités fondamentales. Aujourd’hui, au contraire , elle commence par la décomposition des corps particuliers et arrive ainsi aux principes les plus généraux, qu’elle ne donne même que pour résultat actuel de ses opérations. Tous les méthodistes modernes , qui ont pris pour bases de leur système des idées fixes et définitivement arrêtées, s’opposent à toute réforme. Ils veulent toujours deviner la Nature ; s’ils s’aperçoivent qu’ils n’ont pas réussi, c’est à refaire, et ils s’exposent encore aux chances dangereuses d’un nouveau hasard: ils jouent
îa partie à quitte ou double , et finissent toujours par la perdre.
Les méthodistes brillaient peu dans le traitement des maladies. Ce que nous savons des plans thérapeutiques de Thémison , ne nous donne pas une haute idée de son habileté pratique. Il croyait pouvoir guérir les péripneumonies les plus intenses à l’aide de l’huile et des bains. Dans l’apoplexie, il appliquait la même méthode, séduit sans doute par les idées mécaniques et superficielles qui caractérisaient sa thérapeutique. Dans les maladies aiguës , d’une part il recommandait l’exercice violent, et de l’autre, il ordonnait une diète sévère pendant les trois premiers jours, par une loi irrévocable et absolue, sans tenir compte du tempérament de l’individu , de ses habitudes , etc. Thessalus ne fut pas moins borné dans sa thérapeutique. Galien l’accuse de n’avoir pas eu la moindre idée des médicameus , quoiqu’il eut écrit sur cette matière.
Le méthodisme repose sur le solidisme exclusif,, c’est-à-dire , sur la prétendue solution d’un problème qui est peut-être insoluble, ou qui du moins n’a pas été encore résolu. La méclecine'pratique doit se constituer indépendamment de toutes ces questions, au fond peu importantes pour elle ; et elle ne doit point abandonner la sûreté des maladies au hasard de tous ces petits calculs.
Les méthodistes rejetaient la doctrine de la Natiiî^e médicatrice et des jours critiques 5 ils étaient matérialistes, et d’ailleurs leur système ne se prêtait: pas à tous ces détails. En général , les hypothèses
Repoussent ces dogmes délicats , cachés dans les profondeurs de robservation. A ce seul caractère, on peut les signaler et les proscrire par avance , sans craindre qu’un examen ultérieur démente ce premier jugement. Ce qui nous attache sur-tout à !a doctrine de notre École, c’est que, dans ses théories les plus relevées , et même dans ses hypothèses les plus difficiles à défendre, elle s’accommode aisément des vérités les plus minutieuses que fournit l’expérience.
Thessalus méprisait les anciens dans les termes les plus injurieux; il accusait Hippocrate d’avoir fait périr ses malades, en les surchargeant d’alimens. H s’appelait lui-même le vainqueur des médecins , et il eut l’audace d’écrire à Néron que ses prédécesseurs n’avaient contribué en rien aux progrès de l’art : ainsi , son amour - propre maladroit prononçait sa condamnation. Malheur à celui qui prétend faire à lui seul la médecine-pratique ! Il méconnaît la nature de cette science et la source pure, mais ralentie, de ses perfectionnemensjii insulte à l’esprit humain lui-même et à la majesté des siècles passés. Qu’est-ce, en effet, qu’un seul homme en présence de toutes les générations ! Et cependant, tous les systématiques ont affiché les mêmes prétentions , avec plus ou moins de réserve et d’adresse. Le tort dont ils se sont rendus coupables , dépend moins encore de leur amour-propre que du vice fondamental do leur doctrine. Leurs formules rétrécies ne pouvant pas embrasser tous les faits, combiner heureusement le résultat de toutes les recherches , et accorder le^
exagérations des hypothèses les plus contradictoires par une expérience conciliatrice, ils ont été forcés de rejeter les travaux que Ton avait faits avant euXy pour ne s’eu tenir qu’à leurs propres forces et à leurs idées bornées et stériles*
C’est encore aux mêmes causes qu’il faut rapporter la prétention aussi fausse que bizarre de Thessalus , par laquelle il se vantait d’enseigner l’art de guérir en six mois. Celui qui fait de telles promesses a besoin lui-même d’apprendre cet art , et j’ose affirmer qu’il ne le saura jamais. Quand les systématiques de tous les temps répètent de pareilles assertions, ils n’entendent parler sans doute que de la médecine qui leur est propre, de celle qu’ils ont imaginée ; il ne saurait être question de la vraie médecine , qui consiste dans la connaissance d’un vaste ensemble de notions fournies par l’expérience , et dans l’habitude de leur application , bien plus longue encore à acquérir. La médecine systématique, au contraire, ne se compose que de quelques idées générales , à l’aide desquelles on devine toute la science par une déduction toujours facile-, et c’est trop de six mois pour apprendre si peu de chose , quelques heures suffisent. Ces promesses fastueuses doivent naturellement séduire la multitude, les jeunes gens qui ne savent pas encore la médecine, et ceux qui ne peuvent ou qui lie veulent pas l’apprendre. Thessalus fit foule , il avait attiré un grand nombre de disciples ; mais tous étaient des cordiers, des cuisiniers, des bouchers, des tisseraus, des tanneurs^
en un mot, des artisans ou des gens sans lettres. La médecine-pratique du sage et du philanthrope, ii’est pas cet art routinier et mercenaire, qui n’est qu’ une nouveiie branche de commerce , fondée sur la hardiesse d’une part , et sur la crédulité de r autre. Elle est si vaste , qu’il est réservé à peu d’hommes d’en mesurer l’étendue ; et , sous ce rapport , le vrai système n’obtiendra peut-être jamais l’avantage de la popularité , meme parmi les Ecoles. Bien différente des beaux-arts, la médecine ne doit rechercher que le suffrage du petit nombre. Elle sacrifie à l’humanité jusques aux douceurs de la gloire j les applaudissemens du public doivent l’alarmer ; et plus d’une fois, lorsqu’ils sont assez bruyans pour effaroucher sa timide modestie , elle doit dire , comme l’austère Phocion , me serait-il échappé quelque sott/sel Aurai-je présenté une de ces hypothèses brillantes , qui font la gloire de leurs inventeurs , la honte de l’art et le malheur de l’humanité ?
Observons que Thessalus ne craignait pas d’appeler ses disciples au lit des malades ; c’était d’ailleurs Tusage de cette heureuse époque, les systématiques étaient obligés de s’y conformer : mais l’observation , lorsqu’elle est bornée à uu temps trop limité , qu’elle est séparée de l’expérience des siècles et égarée par de faux principes, trompe plus sûrement encore que le raisonnement; parce qu’elle consacre ses erreurs d’un sceau plus justement révéré.
Selon les méthodistes, les maladies sont géué-
raies , et jamais locales. Thessalas prétendait qu’aucun médicament n’agit isolément sur une partie du corps. Les maladies dépendent de i’état des pores , qui est le même dans tous les organes. Ils présentèrent des développemens précieux de cette idée ; mais ils l’exagérèrent au - delà des faits , et la considérèrent sous un faux point de vue. Brown a eu la même opinion ^ en partant d’autres données. Les Browniens -anatomistes, au contraire , ont regardé les maladies comme locales , et toujours parce qu’elles devaient être telles d’après leur manière de les concevoir. Toutes les sectes ont pris un parti absolu sur cette question , et cela seul prouve la fausseté des notions essentielles qui leur servent de point de départ. Ils ont mal embrassé l’ensemble des faits dans le principe , et tous les détails doivent se ressentir de cette première faute. La doctrine de Montpellier, envisagée sous son véritable point de vue, tient compte à la fois des forces propres des organes et de leur réunion en un seul système , des maladies locales et des affections générales, et enfin de leur passage facile de l’un à l’autre état.
Le méthodisme ne pouvait pas régner long-temps, on devait bientôt s’apercevoir que l’action si bornée des atomes livrés au hasard ne représentait qu’un très-petit nombre de phénomènes. Les dogmatiques ou les derniers héritiers de la doctrine de Cos firent des efforts redoublés pour le détruire; ils lui opposèrent le développement d’une idée qu’Hippocrate avait émise et que ses disciples
avaient déjà étendue. Hippocrate distingue trois principes particuliers dans le corps vivant , les solides , les humeurs et les esprits , ou autrement ce qui contient , ce qui est contenu et ce qui donne le mouvement à l’un et à Tautre , et constitue le ressort primitif et fondamental de la machine. L’auteur du traité De flatibus avait expliqué par ce pneiima ^ la santé et les maladies. Selon tous les philosophes anciens , la matière étant passive par elle-même , on ne pouvait concevoir son activité, la régularité et rhamionie de ses mouvemens , que par un principe surajouté à celle-ci. Les pneumatistes ne firent que s’attacher à cette idée d’une manière exclusive : c’est ce qu’on appelle presque toujours créer une doctrine.
Si l’on veut rechercher ce que l’on entendait par ce pneuma , on trouvera que la notion qu’on s’en formait y était composée de deux idées contradictoires , empruntées au matérialisme et au spiritualisme ; c’était l’air extérieur, animé de forces intellectuelles et morales, d’après toute la philosophie des anciens. C’est pour n’avoir pas étudié assez profondément cette philosophie , que Le Clerc ne peut pas résoudre les questions que sa grande sagacité lui fait élever sur la nature de ce souffle. \xe pneuma était une matière très-subtile , et que par cela seul on supposait essentiellement active et se mouvant par elle- meme. Cet esprit était une émanation de l’ànie du monde, du Dieu suprême , de la matière éthérée qui anime et dirige F Univers j il participe donc à tous les carac-
tères qui le dîstlrigent. Les maladies ne sont que Tëtat de souffrance de ce pneuma j les anciens appelaient les maladies des passions y et rapprochaient
Yolontiers , dans le langage et dans la pensée ,
les affections physiques et morales. En médecine , comme dans la physique entière , ils se sont rendus constamment coupables de cette confusion. Ce principe agit donc avec conscience et par volonté, comme l’âme de Stahl , ou plutôt comme celle-ci par des volontés irréfléchies et instinctives , avec raison, mais sans raisonnement. D’un autre côté , cet esprit est évidemment matériel , comme il paraît d’après les caractères physiques qu’Athénée lui attribue. 11 est chaud , froid , sec et humide , épais et ténu ; le lait , l’amidon le condensent dans la phthisie pulmonaire ; l’odeur ou la vapeur du pavot en fait autant dans la phrénésie. Il se change en eau dans la tympanite qui se transmue en ascite , de la même manière que les vapeurs do l’atmosphère, en se condensant par l’effet du froid , se convertissent en ce liquide. Uu pneuma dense, trouble et humide , produit les obstructions de la rate: dans la pleurésie , au contraire , il est sec et' ténu. Les vertiges résultent de la faiblesse de cette substance aérienne, qui , ne pouvant rester fixe, tourne continueliement en cercle. Ce pneuma est susceptible de diminution : l’asphyxie dépend de son épuisement. Il se renouvelle par la respiration en pénétrant avec l’air extérieur , il se rend au cœur et détermine ses mouvemens ; aussi le cœur ©tait-il le siège de la vie et de i’âme. Il combine les
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elémens du corps, se mêle avec les humeurs, et h vapeur qui s’exhale du sang n’est autre chose que le pneuma lui«même. ( Marc-Aurèle, ) Entraînés* par le désir de déterminer la nature du principe de la vie , les pneumatistes se perdirent dans un mélange de notions métaphysiques et matérielles. Gomme un très-grand nombre de médecins anciens et modernes, ils voulurent se débarrasser du mécanicisme , mais ils ne purent point y parvenir*, ils changèrent seulement les hypothèses reçues , et revinrent malgré eux au matérialisme. Leur but définitif était de concevoir la vie , et ils ne pouvaient l’essayer que par les idées qui étaient le plus à leur portée.
Les pneumatistes n’admettaient point pour élémens du corps le feu , l’air , l’eau et la terre; mais les qualités premières de ces quatre substances , le chaud, le froid, l’humide et le sec; ce qui était conséquent à leur système métaphysique. On voit , en eOét , que ces qualités ne sont que des abstractions physiques réalisées, et qu’elles présentent le double caractère de contradiction que nous leur avons reproché. D’après la philosophie d’Aristote , on plutôt d’après la philosophie générale des anciens, le chaud et le froid, choses subtiles qui échappent à la vue , étaient les causes efficientes, les causes premières et actives; tandis que l’humide et le sec, qui sont plus grossiers et plus sensibles, étaient les causes matérielles, le sujet des qualités : les premières constituaient la forme ^ les secondes la matière. Ces qualités
abstraites travaillaîent la matière , et lui imprimaient toutes les modifications dont elle est susceptible ; elles représentaient les propriétés vitales des modernes; car il est sur que la température du corps est une de leurs expressions les plus fidèles. Le plus souvent, ces quatre qualités n’ont , dans leur langage, que des caractères purement physiques; mais, quelquefois aussi , elles prennent des caractères essentiellement moraux. Ainsi, Arétée croit que dans le causas , l’ardeur de la fièvre ayant consumé ce qu’il y a de matériel, d’épais et de ténébreux dans les humeurs , Yesprit est plus épuré , et qu’il peut apercevoir des choses qu’il ne voyait pas auparavant , prédire l’avenir ou avoir des entretiens avec les morts. L’auteur du traité De flatïbus ^ prétend que le frisson de la fièvre est produit par l’impression rafraîchissante du souffle sur les organes, et que le sang redoutant le froid se jette promptement dans les lieux les plus chauds ; ce qui rappelle la fameuse horreur du vide.
Athénée ne fait pas souvent mention de la bile,; de la pituite et des autres humeurs ; il les considère comme des altérations diverses du pneuma. Sous ce rapport , ce médecin faisait un très-grand changement dans la pathologie humorale des anciens. Il avait entrevu que les altérations matérielles des humeurs ne sont que des efiets , et qu’il faut en chercher la cause dans l’état de la vie elleméme , qui seule décide la constitution de ces humeurs et leurs variations. Ces humeurs ne constituent que la matière des maladies , au lieu que le
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chaud, le froid , etc. , en sont la cause. « L’asthme, dit Athénée, reconnaît pour cause la froideur et l’humidité de V esprit , et les humeurs crasses et gluantes pour matière. » Ce qu’il y a d’assez singulier , c’est que les pneumatistes introduisirent dans la médecine l’idée de la putridité humorale, idée cmnt les médecins matérialistes se servirent tant dans la suite.
Les pneumatistes étaient de grands dialecticiens^ leur principe d’action, invisible et pénétré de forces morales, se prêtait à tous les raisonnemens abstraits. Ils subtilisaient beaucoup , multipliaient singulièrement les distinctions analytiques , et divisaient moins souvent les choses que les idées j Galien luimême le leur reproche.
Jusques au temps où nous voilà arrivés , la philosophie s’était partagée en deux sectes ennemies. L’une avait sans cesse recours à des principes abstraits réalisés, à des âmes^ à des esprits ^ etc. : l’autre s’efforçait de déduire tous les phénomènes de TUnivers delà matière, des atomes et de leur jeu. L’éclectisme parut un instant devoir apporter la paix dans les sciences , en respectant toutes les opinions et en ménageant toutes les prétentions ; mais l’éclectisme qui s’établit alors n’était qu’un mélange bizarre et contradictoire d’idées qui le plus souvent étaient fausses en elles-mêmes; c’était un véritable monstre logique. Ce système conciliateur ne remplit l’honorable mission dont il se charge que lorsqu’il ne reçojt des différentes sectes que les vérités qu’elles ont défigurées , et cj[uc robseryation devient le juge
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Sjiprème de toutes les questions dissidentes. Enfin ^ les sciences semblaient s’étre reposées dans le pyrrhonisme absolu, d’où elles ne sortaient de temps en temps que par Tempirisme.
Dans la médecine, les écarts des dogmatiques avaient produit de la même manière l’empirisme;, d’une part , et de l’autre le méthodisme, qui n’étalt qu’un empirisme systématisé d’après des vues très “ bornées. L’art était réduit à des données trop simples et insuffisantes. On s’était éloigné de plus en plus de la méthode d’Hippocrate , qui se fixait sans cesse dans les détails particuliers d’ob-' servation-, et l’on ne considérait les maladies qu’à travers une formule très-générale. La science s’imaginait avoir acquis le droit de théoriser ses^connaissances , elle croyait être déjà adulte et dans la fore© de la raison ,• tandis qu’elle ne faisait que rêver sur les brillans souvenirs que lui avaient laissés le premier âge de sen existence, marqué par toutes les espérances , et les illusions de cette heureuse époque* La médecine était donc en quelque sorte détruite dans le temps où Galien parut , par suite des révolutions naturelles qu’elle avait subies: elle étalfe arrivée au fond du labyrinthe dans lequel elle s’était engagée, et elle s’apercevait qu’elle ne faisait que ; revenir sur les mêmes voies d’égarement. On avait
acquis cependant un très-grand nombre de don-
nées , et découvert beaucoup de vérités ; mais î’édifice de la science s’était écroulé , parce qu’on l’avait assis à la fois siir des bases trop étroites et que l’on avait voulu le porter trop haut. Galie%
repfenant les memes matériaux, les coordonna avee plus d’habileté dans un vaste ensemble. Le nouvel édifice était loin d’être parfait, lès fondemens en avaient été toujours négligés ; mais il devait durer un très - grand nombre de siècles , conserver la doctrine d’Hippocrate et la médecine antique dans les âges de barbarie , et servir de point d’union entre les travaux des anciens et ceux des modernes.
Galien est un des esprits les plus étendus qui ait paru en médecine, et il posséda au plus haut degré le génie systématique. Sous ce rapport, il fut supérieur à Hippocrate, et on peut dire qu’aucun médecin ne peut lui être comparé* Lui seul théorisa la médecine ; avant lui , on n’avait pas pu le faire*, après lui, on ne l’a peut-être jamais fait sur des dimensions aussi larges -, et si jamais l’on veut répéter le même essai, il faudra prendre ce grand homme pour modèle , lors même qu’ou formerait le système» médical avec des idées différentes , et d’après une autre manière de philosopher. Le siècle dans lequel il vécut, autorisait il est vrai ses espérances , mais il ne pouvait point les réaliser. Une aussi belle entreprise était réservée pour des temps plus reculés*, et il est possible que cette époque ne soit, point encore venue. Peut-être même que la médecine estime science si conjecturale dans sa nature, si délicate à manier dans son usage, si variée dans les détails qui la composent, que l’on ne pourra jamais la rattaeiier en entier à des principes généraux ; et que , agissant toujours par des procédés qui lui sont propres, elle ne
pourra emprunter à la théorie que des vues plus ou moitis heureuses. Il est à craindre que celleci ne trouve des applications exactes que dans certains cas particuliers; que sa lumière , portée à son plus haut degré , ne paisse éclairer tout l’espace delà science ; et qu’il jait toujours quelques points obscurs , ou l’on soit obligé de marcher comme à tâtons, et de se servir du spus grossier de rempirisme pour se guider avec quelque assurance.
Dès l’entrée de la carrière, Galien manque le but qu’il se propose , et pour aller trop vite , il commence par faire uu faux pas. Il prend les choses par les principes les plus relevés; il veut faire la médecine a priori. Il fallait au contraire, étudier d’abord les faits particuliers, et s’élever ensuite à des axiomes progressivement plus étendus. En suivant cette marche, il se serait rencontré peutêtre avec les philosophes qui méditaient sur la formation de rCJnivers et sur les lois qui le régissent, ou mieux encore , Il se serait consolé de se trouver en contradiction avec eux. Il devait prendre Hippocrate pour guide, continuer les travaux qu’it avait si bien commencés , et non point reconnaître pour chef Aristote , qui était presqu’entlèremenfc étranger à la science médicale. Il ne fallait pas aller au-devant de l observation par des idées préconçues ; mais laisser faire, en quelque sorte, l’observation elle- meme, et recevoir les dogmes qu’elle aurait fournis. Mais, comment faire un crime à Galien de n avoir pas suivi iiue philosophiç qui aujourd’hui
lÊhême n’a pas été encore complètement appliquée k la médecine; aujourd’hui que l’esprit humain est éclairé par des siècles d’erreurs, par une métaphysique plus exacte qui touche aux plus grandes vérités, si meme elle n’a su les atteindre, et enfin, par l’exemple des sciences physi
Galien fait reposer la médecine sur la Physiologie, la Physiologie sur les principes de la physique de son temps , et celle-ci sur la philosophie régnante. « De meme , dit-il , qu’un architecte doit nécessairement connaître toutes les parties d’un édifice , lorsqu’il entreprend de le hâtir ou de le réparer; de même, celui qui veut fonder l’art dont le sujet est le corps humain, c’est-à-dire la médecine, doit avoir une notion exacte de toutes les parties qui composent ce corps, de leur substance, de leurs dimensions , de leur figure , de leur situation , de leur nombre et du rapport qu’elles ont entr’elles. )> Les élémens du corps humain, ainsi que de tous les autres corps de la Nature , sont le feu , l’eau , l’air et la terre. Les qualités de ces élémens sont le chaud, le froid , l’humide et le sec. Chacun de nos organes présente ces qualités à des degrés différens, d’après les élémens qui le composent et d’après leur mode de combinaison : c’est ce qui décide leur mtempérie naturelle. Ici , Galien ne craint pas de partager les opinions d’Aristote. Le chaud, le froid, l’humide et le sec ne sont dans la réalité que des qualités secondaires , des effets très-subordonnés ; ,mais le besoin d’explication , dans son aveuglement
progrès rapides et indestructibles des ques.
précipité, les transmue en causes actives et géné^^ raies , et rapporte à ces causes tous les phénomènes que présente la matière morte ou vivante.
Les humeurs du corps humain sont formées des mêmes élémeus que les solides. Ces élémens ont les mêmes qualités,, et ces qualités la même activité de cause. Les humeurs sont au nombre de quatre : le sang , la bile, la pituite et Tatrabile. Toutes les modifications naturelles ou contrenature de ces humeurs ne sont que les effets de ta combinaison différente du froid et du chaud , du sec et de l’humide , èt ces qualités elles-mêmes résultent des élémens qui constituent les hnmeursW
Galien distingue les solides en simples ou similaires , en composés ou oj'ganiques . Les premiers sont les 03 , les liganiens , les nerfs , les membranes, les veines, les artères, la graisse, les glandes, etc. ; on les appelle similaires ^ parce qu’eu les morcelant, toutes les divisions sont semblables entre elles. Les parties composées résultent de la réunion des parties simples qui concourent à une même fonction ; on les nomme organiques^ ou instrumentales , parce qu’elles sont les inslrumens ou les organes qui eséeuteub les
fonctions.
Telle est la division que Galien fait des parties du corps humain. ïi remonte ensuite aux principes d’action. Ces pnnclpes d’action sont des facultés^ Il distingue trois sortes de facultés : la faculté naturelle qui préside à la nutrition , à raccrolssemenfe «t à la géïiératiou de l’animal , qui décide en ii%
mot la constitution naturelle du corps -, la faculté vitale qui est chargée de la production de la chaleur, de la circulation , et qui entretient la vie d’une manière directe; et enfin, la faculté animale, qui a sous sa dépendance le sentiment et le mouvement volontairi : celle ci a pour sous-division la faculté raisoiiuabie on régente , qui tient sous ses ordres l’exercice de la pensée. Chacune de ces facultés agit à l’aide d’une matière subtile que l’on nomme esprits» Galien sépare les esprits comme les facultés , en naturels, en vitaux et en animaux. Ces esprits ne sont que la vapeur du sang , !a partie la plus subtile de ce fluide , et qui emprunte un de ses matériaux à l’air extérieur , dans l’aCte de la respiration. Les esprits vitaux se changent en esprits animaux dans l’organe encéphalique , en devenant de pins en plus ténus et affinés. Chacune de ces facultés a son siège spécial: le foie est celui de la faculté naturelle, le cœur de la faculté vitale, le cerveau de la faculté animale. Elles agissent lo in du siège qui les recèle , à l’aide de leurs esprits respectifs ; et c’est pour expliquer cette action à distance, que Galien avait admis l’iiypothèse de ces esprits. Outre ces facultés générales , Galien crée des facultés particulières tontes les fois qu’il croit en avoir besoin pour rendre raison des différentes fonctions. Ainsi , il suppose une faculté concoctrice et altérante i une faculté attrac^ trice y rétentrice y expultrice ^ une faculté auctnce qui préside à l’accroissement, etc.
Galion rapportait toutes ces facultés à uue seule
dans le sein de laquelle elles se confondaient. Celle“* ci était le premier mobile de toutes les autres 5 aveo Hippocrate, il la nommait Nature, La Nature , à l’aide des facultés générales et particulières, dis^ pose des élémens et de leurs qualités, détermine l’organisation du corps et remplit toutes les fonctions qui sont propres à celui-ci.
Il importe d’étudier par quel procédé logique Galien s’élevait à l’admission de ces facultés , et quelle est l’idée qu’il s’en formait. On s’est souvent mépris sur ce point de doctrine, et il faut avouer que Galien lui-méme varie dans ses opinions à cet égard. Ainsi, il établit avec sagesse que s’il est un moyen à l’aide duquel on puisse déterminer les facultés, on le trouvera dans la considération des effets etdes actes des facultés* «Les facultés 'n’expriment qu’une simple relation de causalité , que le rapport incontestable qui existe entre un effet sensible et sa cause cpii est cachée. Elles représentent ce quelque chose qui dans l’agent produit l’effet. » D’après plusieurs passages de Galien,
• il est évident qu’il ne considérait les facultés que comme de véritables forces occultes , comme des forces purement abstraites , ou des suppositions nécessitées par les effets. «J’entends, dit-il, par iVhïu 7’©^ une certaine force qui réside dans le corps vivant qu’elle anime et qu’elle dirige , et dont il est inutile de rechercher l’essence , autant que de s’efforcer de connaître celle de l’âme. » «Quelques-uns, dit-il ailleurs, croient que l’âme et la Nature sont compo^ sées d’une seule et même substance^ les uns la faut
consister en un esprit , d’autres dans les propriétés du corps ; quant à moi, j’ignore si le Créateur a mis dans notre cerveau une puissance corporelle ou incorporelle, si elle s’éteint par la mort de l’ani' mal, etc. » Ainsi, Galien pousse le scepticisme jusqaes à i^’oser rien affirmer sur la nature du principe pensant , quoique son existence substantielle nous «oit prouvée par le sentiment réfléchi de la conscience , qui se tait complètement sur celle du principe de la vie. L’on est d’autant plus autorisé à entendre Galien dans le sens que nous lui attribuons, qu’Arîstote son maître avait les memes idées sur les facultés en général , du moins quand il établissait les règles logiques qu’il devait suivre fii mal.
Il paraît donc très-sûr que Galien voulait donner aux facultés un sens purement abstrait ; mais il est aussi incontestable que Galien a fini par réaliser ces facultés , par en faire des causes positives dont il croyait concevoir l’action ; c’est-àdire , que Galien , entraîné par l’esprit d’explication, est tombé dans l’erreur qui a égaré tant de philosophes anciens et modernes. Il devait em.brasser cette conception théorique avec d’autant plus de facilité, que, d’une part, ce mode d’explication était très-commode et le dispensait de toute recherche ultérieure ; et que , de l’autre , la philosophie de Galien , comme celle de tous les anciens, avait mis en tête de la science ce besoin d’explications, et l’avait considéré comme le point dedépart €t le but de toutes ks scicuecs^
Au reste , de quelque nature que fussent ces> facultés , qu’elles fussent substantielles ou de pures abstractions , corporelles ou spirituelles , Galien les fait agir avec sagesse , et c’est meme pour cette raison qu’il les avait imaginées. Il ne pensait pas que la simple existence de la matière put expliquer l’harmonie des fonctions. Telle avait été l’erreur des médecins et des philosophes théistes^ de tous ceux qui avaient porté leurs regards sur les intentions que manifestent les êtres de la naturer Ils voyaient que la matière se dirigeait vers un but, remplissait un dessein , et c’est dans la vue de concevoir son jeu admirable qu’ils admettaierrt des intelligences pour causes d’action. Ainsi , Galien croyait que l’âme nutritive formait le corps humain sur un certain modèle et d’après les besoins des fonctions , et avec Platon , il lui donnait le nom de Démiurge du corps. La faculté attractice est éclairée par une sorte d’intelligence dans son choix j elle attire non-seulement le semblable, mais encore tout ce qui lui convient. La force motrice est dirigée avec la même sagesse. L’intensité du mouvement est toujours proportionnée au but qu’il a â atteindre. Selon Galien , l’instrument est matériel , la cause qui se sert de cet Instrument ne l’est ^pas. Selon que l’instrument est plus ou moins altéré dans sa substance ou dans sa structure , la faculté en est empêchée ; mais il n’en est pas moins vrai que la faculté agit d’une manière directe , et que, eu ellemême, elle est inaltérable.
■ D’après cela, il est aisé d’enteudre le système gé-
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néral de Galien , et de comprendre comment sa Physiologie et sa Pathologie , résultat d’au mélange bizarre de spiritualisme et de matérialisme , accumulent les erreurs et les contradictions. Les élémens des corps , les organes similaires ou composés , les liunieurs, voilà les înstrumeiis matériels , inertes et passifs j les facultés , voilà les causes actives. Galien ^ n’est point sorti d’un cercle étroit d’idées et d’explications j il a voulu rendre raison de tout par quelques notions incomplètes et superficielles de la matière considérée comme sujet y et, de l’esprit pris comme cause tandis que s’il avait admis les propriétés d’après la comparaison analytique des effets, s’il avait fait consister la science dans la classification des faits, et non point dans des dénominations abstraites réalisées, il se serait convaincu que le corps humain a ses phénomènes à lui , ses facultés; qu’on ne doit pas chercher à expliquer celles-ci, en les rapprochant forcement des facultés physiques ou morales ; qu’elles doivent être étudiées en ellesmêmes , et non point dans des conceptions étrangères; qu’il faut établir , par exemple, que tel organe est doué de telle propriété , sans s’informer d’où il la tient , sans rechercher si elle dérive de la structure de l’organe ou d’un esprit injh^.
Maintenant, il nous sera facile de faire connaître la philosophie de la Pathologie de Galien, de cette Pathologie qui avait régné dans les temps qui l’avaient précédé , qui régna dans toute sa pureté tant de siècles après lui, et qui existe encore de nos jours. Il définit la malçidie une disposition contre-nature des parties»
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da corps qui empêche leur action ou rexerclce des facultés. Lesdiffereiis elemeiis du corps peuvent être dans un mélange contre-nature j alors il y a prédominance vicieuse du chaud, du froid, de riiumide et du sec. Dès que ces qualités pèchent par excès ou par défaut , il y a intemyéiic \ et lorsque celle-ci est portée à un certain degré , les fonctions cessent , ou ne s’exercent pas convenablement. Telle est la source d’un très-grand nombre d’atfections morbides» Galien rejette avec dédain les théories des anatomistes , sans s’apercevoir qu’il admet le principe fondamental de leur doctrine , savoir , que la maladie dépend d’une altération physique du mélange. L’intempérie est avec ou sans matière; sans matière , lorsque l’organe pèche seuletrient par sécheresse, par humidité, etc.; avec matière, lorsqu’une humeur, telle que le sang, la bile, etc., engorge l’organe frappé d’iuteinperie L’intempérie est simple ou composée ; simple , lorsqu’une seule des qualités premières est en excès , comme la chaleur ou l’humidité séparément; composée, comme lorsqu’il y a deux qualités rénnies , la clialeui? et la sécheresse , le froid et rimmidité. L’intempérie est locale ou générale, égale ou inégale, égaie dans tous les organes ou opposée dans certains d’entr^eux : tel est le premier genre des maladies. Le second genre, qui regarde les parties organiques, résulte des irrégularités de ces parties par rapport à leur nombre, leur grandeur, leur figure , leurs liaisons , leur situation respective.
Le troisième geare^ qui est commun tant aux
parties similaires qu’aux parties organiques , comprend la solution de contiiuilté qui a lieu lorsque quelque partie ^ simple ou composée, est coupée, rongée, meurtrie , rompue , ou brûlée.
Les humeurs peuvent prédominer en quantité ou être iûciées. Le premier cas constitue la plé-
thore , le second la cacochymie ; ainsi , il y a une pléthore sanguine, bilieuse, pituiteuse, atrabilieuse. La cacochymie vient de ce que les humeurs dégénèrent en devenant plus chaudes ou plus froides, plus sèches ou plus humides, plus âcres, plus aigres , plus douces , plus salées qu’elles ne doiveut être*, en un mot, de ce qu’elles acquièrent des qualités étrangères et nuisibles qu’elles n’avaient pas auparavant. Galien nomme putridité y toute altération profonde des humeurs. Une humeur qui stagne et qui ne s’évapore pas, se putréfie; idée purement matérielle, contraire à tous les faits, et qui est une conséquence rigoureuse du système tout physique de Galien.
Tels sont les élémens des maladies, tels sont les obstacles que la substance présente à l’action des facultés ; car celles-ci ne sont point malades par elles-mêmes, du moins d’une manière directe, elles ne le deviennent que par suite de l’embarras opposé à leur action. Voilà comment Galien, quoiqu’éminerameiit animiste, a créé une pathologie toute matérielle ; et quels ont été les résultats définitifs de ses raisounemens et de ses explications. S’il avait » étudié les phénomènes pathologiques en eux-mêmes, il aurait VU que ces prétendues intempéries des par»
tîes solides ne sont que des effets très-secoûdaîresf que Ton ne peut point les considérer comme causes des phénomènes de la vie , mais qu’elles sont subordonnées à l’état des propriétés vitales 5 que les maladies ne sont que des modifications vicieuses de ces propriétés ; qu’elles sont* inconnues dans leur essence , comme ces propriétés ' elles-mêmes -, qu’on ne peut les différencier que par leurs effets comparés entr’eux. De meme, par rapport à l’altération des humeurs, il se serait convaincu que l’état de ces humeurs et les changemens qu’elles subiss'ent , sont des effets de l’état des forces qui les animent; qu’elles ne peuvent pas être isolées des solides qui partagent leur vie ; et qu’enfin elles n’agissent point mécaniquement , mais sur des solides doués de propriétés vitales; et qu’en un mot, la connaissance de l’altération de ces humeurs et de leurs effets sur les fonctions ne peut être éclairée que par la connaissance des propriétés de la vie et de leur action. D’après cette nouvelle manière de considérer les maladies, on voit s’écrouler la doctrine entière de Galien, et avec elle le système de la plupart des modernes qui est établi sur les mêmes bases.
La Thérapeutique de Galien repose sur ses principes hypothétiques; il s’appuie sur des indications rationnelles tirées de sa théorie de la santé et des maladies. «L’indication est, selon lui, une insinuation de ce qui doit être fait par rapport à quelque chose tirée de la nature de celle-ci. La médecine consiste à conserver ce qui est bien ou k
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rétablir ce qui est mal. Il faut entretenir les parties dans Tétât qui leur est propre ^ par des moyens qui ayent du rapport avec cet état , c’est - à - dire , que le chaud convient pour conserver la chaleur d’une partie chaude, le froid pour entretenir cette dernière qualité dans une partie froide, etc. Le but général , qu’on doit se proposer pour guérir les maladies , c’est de corriger l’intempérie et les désordres qui arrivent par rapport à la situation, à la grandeur , etc- , par tout ce qui est contraire : si , par exemple , une partie est froide , il faut la réchauffer-, si, par un certain mouvement ou par quelque violence, elle se trouve déplacée, il faut, par un mouvement et par une violence opposée à la première, lui faire reprendre sa position naturelle. » Les remèdes n’agissent que par leur température , par leur qualité froide ou chaude, sèche ou humide; idée purement matérielle et physique, qui ne porte que sur des qualités très-secondaires des médicamens , et qui détourne de l’observation de leurs effets; tandis qu’il est incontestable au contraire, que la plupart des médicamens n’agissent que d’une manière dynamique , et c[u’iis modifient directement les forces vitales.
La doctrine de TÈcole de Montpellier a de grandes analogies et de plus grandes différences encore avec celle de Galien ; il importe de constater les unes et les autres, pour obtenir une adaiiiiistration pro-, gressivement plus avantageuse de la science. Comme elle, elle s’efforce d’embrasser tous les faits, en iniiltipliant les divisions générales et particulières
de leur classification , peut-être même au-delà àeê^ besoins de la science, tant elle redoute ces tbrmules absolues qui jusques ici ont détruit celle-ci. Comme elle, elle est animée d’un esprit de conciliation et d’éclectisme qui lui fait respecter les travaux des anciens sans mépriser ceux des modernes , et qui , tout en lui permettant certaines opinions de prédilection, ne lui en fait rejeter aucune, dès l’instant qu’elle peut s’accorder avec les autres. Elle tient compte à la fois de l’altération des humeurs et de la lésion des solides , parce qu’elle étudie l’homme malade tout entier. Gomme elle enfin , elle remonte aux principes d’actions , aux forces de l’économie vivante ; mais ces forces ne sont point pour elle , comme pour Galien , des abstractions réalisées ; ce sont des abstractions pures ou du moins qu’elle s’efforce de maintenir telles: car, ainsi que nous l’avons déjà avoué , notre École n’a pas toujours résisté au désir de leur supposer une exlstencô substantielle. Le nombre et le domaine respectif de ces forces ne sont pas déterminés d’après un besoin chimérique d’explication, mais d’après les classes naturelles de faits généraux. Elles n’agissent jamais avec raison et par choix, comme le prétendait Galien; mais ce sont de simples forces aveugles, automatiques, ou plutôt , d’après le langage plus sévère que nous avons cru devoir adopter , elles sont soumises à des lois constatées par les faits, et imprimées sans doute à la matière vivante parla souveraine intelligence. La doctrine de Montpellier repousse les analogies métaphysiques et phy-
siques qui constituent le système de Galien , et elle les repousse avec d’autant plus d’empire , qu’elle est soutenue par l’observation de l’ensemble des faits ruëdicinaux , qui lui font considérer l’homme sous le point de vue qui lui est propre.
D’après ces idées, les principes de Galien doivent être le/ plus médités par ceux de nos docteurs qui veulent travailler à donner à notre doctrine les grands développemens qu’elle acquerra sans doute dans la suite des temps , et qui déjà de nos jours prennent de nouvelles dimensions, et s’enrichissent de nouveaux perfectionnemens. Nous devons avoir sans cesse présent à nos yeux l’exemple de Galien , autant pour éviter ses erreurs, auxquelles nous ne sommes que trop portés , que pour admirer ses sublimes conceptions que nous devons chercher à étendre , et ses vœux que nous devons nous efïbrcer de réaliser. Nous devons marcher dans les voies du médecin de Pergame avec l’illustre Barthez , qui peut-être l’a même suivi de trop près sous le rapport des opinions , comme il l’a suivi sous celui de la gloire ; mais nous devons nous élancer au-devant de nos guides, tout en prenant la même route qu’eux.
FIN DU TO;aiE PRF31IER.