‹ Doctrines relatives aux principales actions des centres nerveuxChapitre 1 sur 2 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

G. M AS SON, ÉD l TE U II

LIBRAIRE DE L’ACADÉMIE DE MÉDECINE 12 0, n o u i k v A no saint-gbr main

Messieurs, l’homme éminent auquel j’ai l’honneur de succéder a eu, dans presque toutes les leçons qu’il a faites ici, le mérite et l’avantage de présenter à ses auditeurs des faits nouveaux, souvent très-importants et tels qu’il pouvait aisément les reproduire et les faire constater par tous ceux qui assistaient à ses cours. J’ai le malheur d'être placé dans de tout autres conditions: non-seulement j’aurai moins de nouveaux faits expérimentaux à vous signaler, mais encore nombre de ceux que j’ai à vous laire connaître appartiennent à une catégorie de phénomènes physiologiques ou morbides que l’on n’est jamais sûr de pouvoir reproduire à volonté. Différant encore, à d’autres égards, de mes deux prédécesseurs immédiats, Magendie et Claude Bernard, qui s’occupaient surtout, dans leurs leçons ici, de faits simples, aisément explicables et acceptables, j’ai à vous exposer nonseulement des faits complexes, mais surtout des doctrines nouvelles qui sont en contradiction formelle avec celles qui ont cours sur les principales actions normales ou morbides

des centres nerveux. Je m’impose la lourde lâche de démontrer que presque tout ce que vous avez appris, soit dans les cours que vous avez suivis, soit dans les livres exposant l’état actuel de la science sur les doctrines relatives à ces actions, doit être rejeté comme absolument faux, et j’aurai, après avoir ainsi fait table rase, à essayer d’édifier des doctrines entièrement nouvelles. Sans autre préambule j’aborde maintenant le sujet de cette première leçon.

Il n’est pas besoin, je crois, que je vous donne un résumé des doctrines régnantes à l’égard des actions des centres nerveux, à l’état normal ou à l’état morbide. Vous les connaissez sans doute aussi bien que moi, et d’ailleurs, en vous donnant, comme je vais le faire dès à présent, une brève indication des théories nouvelles que je m’efforcerai de substituer aux anciennes, celles-ci arriveront aisément à votre mémoire, et vous reconnaîtrez qu’elles sont complètement différentes et souvent le contraire de celles que je propose.

Voici ce que j’essayerai de démontrer:

1° Chaque moitié de l’encéphale peut se développer de façon à remplir pour les deux moitiés du corps toutes les fonctions (mouvements volontaires, perception des impressions sensitives et sensoriales, actions vaso-motrices, etc.), que l’on sait appartenir aux cellules nerveuses de toutes les parties du grand centre intra-crânien. Cependant il est probable que chez nombre d’individus, par suite de développement ou d’exercice insuffisant, une seule moitié possède plus ou moins exclusivement certaines fondions.

2° Les entre-croisements que l’anatomie démontre dans l’axe cérébro-rachidien se composent évidemment, en partie au moins, de fibres nerveuses servant aux mouvements volontaires et aux impressions sensitives ou sensoriales. Ces entre-croisements sont sans doute utiles pour rendre les communications faciles entre les deux moitiés de l’encéphale et

du corps, mais ils ne sont pas essentiels, parce que chacune de ces moitiés est en rapport avec les deux côtés du corps par des conducteurs directs aussi bien que par des conducteurs entre-croisés.

3° Les entre-croisements, pour les conducteurs servant aux mouvements volontaires ainsi que pour ceux qui transmettent les impressions sensitives, existent dans toute la longueur de l’axe cérébro-spinal, et non, comme on l’a soutenu, pour les uns au bulbe ou au mésocéphale, pour les autres surtout dans la moelle épinière.

4° Un nombre de fibres extrêmement petit peut suffire pour la continuation des transmissions motrices, sensitives ou sensoriales entre les cellules de l’encéphale et celles de la moelle épinière et des organes des sens, ce qui conduit à faire admettre un mécanisme tout autre que celui de la théorie bien connue du clavier nerveux , mécanisme impliquant l’existence dans les cellules nerveuses de la moelle épinière et des organes des sens, de fonctions d’un ordre bien plus élevé que celui qu’on suppose.

5° Les cellules nerveuses de l’encéphale formant les centres doués d’une fonction spéciale quelconque, loin de former un groupe ou une agglomération dans une partie distincte et bien délimitée, sont au contraire disséminées, de telle manière que chaque fonction a des éléments pour son exercice dans des parties très-variées de l’encéphale. Les localisations de fonction existent donc, mais dans des cellules éparpillées et ne formant pas, comme on le croit, des agrégats distincts soit dans les circonvolutions, soit ailleurs. Néanmoins, les faits rendent extrêmement probable la notion que les cellules servant à certaines fonctions se trouvent surtout dans certaines parties. Ainsi, par exemple, les cellules qui servent à l’exercice des facultés intellectuelles et morales sont surtout dans les circonvolutions; les cellules qui constituent les

centres percepteurs des impressions sensoriales sont surtout les unes à la base des hémisphères cérébraux, et les autres dans les parties formant l’isthme encéphalique ; les cellules servant au maintien ou au rétablissement d'une attitude normale sont surtout dans le mésocépbale ; les cellules formant le centre respiratoire sont surtout à la base de l’encéphale et dans la partie cervicale de la moelle épinière, etc.

G0 II existe partout dans l’encéphale, mais surtout dans le cervelet, des cellules qui ne semblent posséder d’autre fonction que celle de produire la force nerveuse.

7° Les lésions de l’encéphale, en outre de perturbations très-variées, produisent surtout deux groupes de symptômes essentiellement caractérisés, l’un par la mise en jeu d’une propriété ou la manifestation d’une fonction, l’autre par la perle d’une propriété ou d’une fonction; mais les lésions productrices de Tun ou de l’autre de ces deux groupes d’effets n’agissent que par l’intermédiaire de l’irritation qu’elles , causent dans les parties où elles se trouvent ou dans celles d’alentour, irritation qui se propageant à distance exerce son influence soit en mettant en jeu, soit en arrêtant, ainsi que je l’ai déjà dit, l'activité des cellules nerveuses douées de la propriété ou de la fonction qui est alors modifiée ou suspendue.

8° Dans les cas de lésion encéphalique, de même que dans les cas d’irritation d’une muqueuse ou d’une autre partie périphérique, la paralysie, l’anesthésie, l’amaurose, l'amnésie, l’aphasie, la perte des diverses facultés intellectuelles, la perte de connaissance, et toutes les autres cessations de fonction de l’encéphale, ne sont que des effets d’inhibition de l’activité des cellules douées de la fonction qui s’arrête.

9° Dans les cas de lésion encéphalique, de même que dans les cas d’irritation d’une muqueuse ou d’une autre partie

périphérique, les symptômes montrant une activité morbide de cellules nerveuses, tels que le délire, les convulsions et autres contractions musculaires involontaires, etc., se produisent non comme conséquence tout simplement d’une action morbide de la partie lésée, mais aussi et surtout comme effet d’une influence que l’irritation première exerce à distance sur les cellules nerveuses encéphaliques douées de la propriété ou de la fonction mise en activité morbide.

JO Les variétés presque infinies de manifestations morbides qu’une lésion encéphalique peut produire s’expliquent par les variétés, presque infinies aussi, d’excitabilité dans les diverses parties du système nerveux, chez les différents individus ou chez le même dans des temps différents.

Voilà, messieurs, quelques-unes des propositions que j’essayerai d’établir sur des bases sérieuses dans le cours que je commence aujourd’hui. Vous voyez combien elles diffèrent des théories qui ont cours. Mais pour quelles raisons, demanderez-vous, faut-il donc rejeter ces théories? Je vais pour répondre à cela vous montrer d’abord qu’elles sont absolument contraires à une masse énorme de faits. Je signalerai ensuite l’une au moins des principales causes d’erreur qui ont conduit les médecins et les physiologistes à accepter ces théories.

Supposez qu’un malade vienne à vous, présentant les symptômes suivants : perte de la vision, de l’audition, de l’olfaction, de la sensibilité tactile à la face et du goût dans la partie antérieure de la langue, du côté droit, paralysie de tous les muscles faciaux animés par le nerf de la septième paire et la branche motrice de la cinquième, du même côté, strabisme convergent de l’œil droit dû à une paralysie de la sixième paire de ce côté, ulcération de la cornée et conjonctivite, a droite aussi, paralysie et anesthésie des membres gauches. Quelque temps après le malade meurt après avoir

eu des convulsions et une affection des poumons. L’autopsie montre une tumeur reposant sur le rocher et l’occipital, et comprimant le mésocéphale, le pédoncule cérébelleux moyen, la partie anléro-latcrale du bulbe et les nerfs des cinquième, sixième, septième et huitième paires, à droite. Voilà un cas type de ces paralysies alternes si bien décrites par Romberg, Friedreich et mon savant ami le professeur Guider. Ce cas est en harmonie parfaite avec les théories reçues. Mais que direz-vous si. avec au moins une partie des symptômes qui dans ce cas se sont montrés du côté de la lésion, vous constatez aussi dans les membres de ce même côté et non dans ceux du côté opposé, de la paralysie, de l’anesthésie et de la contracture ou des convulsions? Or ces manifestations anormales ont eu lieu non-seulement dans un cas où j’ai pu arriver à un diagnostic que l’autopsie a vérifié, mais dans un grand nombre de cas, comme le montre, pour la paralysie, la statistique suivante que j’aurai, dans une autre leçon, à examiner en détail. J’ai réuni plus de 250 cas de tumeur comprimant la face antéro-lalérale d’une des moitiés du mésocéphalc. Si je rejette les observations incomplètes, dans lesquelles la paralysie des membres est mentionnée d’une façon tout à fait insuffisante, il reste 181 cas dont l’histoire est trèsinstructive, ainsi que le montre le tableau suivant, relatif à l’absence ou au siège de la paralysie :

Page 1