‹ Documents authentiques et inédits pour servir à l'histoire de la marine normande et du commerce rouennais pendant les XVIe et XVIIe siè cles [microforme]Chapitre 16 sur 24 · LORS ER OL · texte numérisé non relu

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Le négoce, pour lequel notre ville eut toujours des aptitudes particulières, lui avait créé, depuis plusieurs siècles, de précieuses relations avec les nations les plus commerçantes.

Par suite de ces relations, des Anglais, des Zélandais, des Flamands, et surtout des Espagnols, des Italiens et des Portugais affluaient sans cesse à Rouen, y établissaient des comptoirs et souvent finissaient par s’y faire naturaliser. Ce fut surtout äans les dernières années du xv* siècle et au commencement du xvi° que cette affluence d'étrangers se manifesta d’une manière plus sensible. Aussi vit-on bientôt apparaître dans les actes et dans les opérations du commerce une foule de noms étrangers. J’en pourrais citer tout d’abord un g:and nombre, mais je me borne à en signaler quelques-uns parmi les plus importants, tels que : Centurion le Genevois, Alunca de Civile, Pierre Saldaigne, Thomas de Médine, Jehan de Langroune, Jehan de Béjard, Samson de Morolles, Jehan de Bonshoms, Jacques de Civille, Charles de Querigny, Bastien Alphonse, Antoine Gonzalve, Jehan d’'Acosta, Jehan de Quintanadoine, André de Malvende, Francisque Scarphy, François de Rieux, Albaro de la Tour, Nicolas Daclainville, Melchior Mouchique, et beaucoup d'autres dont les noms se retrouveront dans les notes qui vont suivre et qui, presque tous, ont tenu, dans le commerce rouennais, le rang le plus élevé.

On conçoit donc que l'établissement de tant d'é-

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trangers dans la ville de Rouen dut être très-profitable à son commerce extérieur en créant des débouchés nouveaux et en apportant à ses habitants des connaissances, des procédés et des ressources dont, avec leur bon sens pratique et leur finesse ordinaire , ils devaient promptement profiter.

La marine fut la première à tirer parti de cette situation nouvelle. En échange de nos produits que ces étrangers expédiaient dans leur patrie, ils faisaient apporter sur les quais de Rouen des masses considérables de matières premières, de laine, de coton, de soieries, de denrées coloniales, de sucre, gingembre, matières tinctoriales, etc., etc.

Malheureusement mes notes sont très pauvres sur la fin du xv° et sur les commencements du xvre siècle; jusqu’en 1525, les actes du tabellionage font défaut et je n’ai eu, pour combler cette grande lacune, que les quelques arrêts de l’Echiquier et du Parlement qui eurent à statuer sur les prises des navires marchands. Forcément donc, j'aurai peu de voyages maritimes à signaler dans le cours de cette période pourtant si curieuse à étudier.

Comme on va le voir, je n'ai pas négligé les petits lieux ni les petits navires dônt les voyages avaient pour limites les côtes de Normandie et de Bretagne, ni même les relations de commerce entre Rouen, Dieppe, Honfleur, le Havre, Cherbourg, Fécamp ou Brest, voyages d'une médiocre importance sans doute mais qui, ayant pour objet la vente ou l'achat de produits et de denrées du sol normand, n’en étaient pas moins des opérations commerciales bonnes à signaler. Cependant, j'ai dù m'’attacher avec un soin

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tout particulier aux voyages de long-cours qui furent entrepris par des marchands, des capitaines et des navires du port de Rouen.

Le premier de ces voyages se place à l’année 1507.

En effet, cette année, Robert Leprevost affretta le

navire la Magdeleine de Rouen pour porter à Calmardir, pays d'Angleterre, une forte quantité de marchandises. On stipula dans l’acte que le navire aurait 35 jours pour décharger ses marchandises. Le capitaine, nommé Jean Leblond, avait accepté cette condition mais il avait été convenu que si les 35 jours ne suffisaient pas, il serait tenu de rester à Calmardir 5 jours de plus et que, dans ce cas, Leprevost lui paierait chacun de ces jours à raison de 30 solz tournois. Mais le voyage ne fut pas heureux. Par fortune de mer la Magdeleine de Rouen se trouva obligée d'aborder à Saint-Yves et d'y attenäre durant six semaines la fin des tempêtes qui l'y avaient poussée (1).

D'ennui et de misère, l'équipage se mutina, et l’armateur Leprevost, qui avait voulu faire le voyage pour veiller à ses marchandises, vit se tourner contre lui la fureur des matelots et reçut un coup de poignard. Le voyage ne fut pas continué et l'on revint à Rouen où l’on plaida longuement au civil et au criminel.

En 1514, Guillot, de Dieppe, partit avec son navire le Volant, pour une destination inconnue ; il rencontra en mer un navire hollandais, lui donna la chasse, 1: prit, et le conduisit à Boulogne et s’appropria tout

(1) Arrêt du Parlement, 39 mars 1508.

ce qui composait son chargement. Mais les propriétaires, Hollandais, portèrent plainte devant le Parlement où, dans de longues plaidoiries , on discuta les traités internationaux et les usages de la mer, après quoi Guillot fut condamné à restituer tout ce dont il s'était emparé (1).

L'année suivante, un autre navire de Dieppe, la Normandie, prit en mer un navire nommé le Nicolas, mais on ne trouve ni les noms des capitaines, ni ceux des propriétaires. On a vu plus haut que la Normandie appartenait au fameux Ango.

Mais voici un nom connu dans le négoce rouennais ; c'est le sieur Bonshons, qui devint plus tard conseiller au Parlement et seigneur du Petit-Couronne; propriétaire de deux navires dont l’un, la Trinité, passait pour le meilleur voilier de l’époque, il avait été signalé au Bâtard de Savoye, alors gouverneur de cette province, et ce dernier l’avait chargé de lui porter en Savoye une quantité considérable de fer et de plomb dont il avait besoin. Or, à cette époque (1520), il était expressément défendu de transporter aucunes victuailles et l’on ne pouvait armer ni équiper un navire sans permission de l'amiral. Bonshons voulant, en apparence, se conformer aux arrêts du Parlement, demanda l'autorisation d’équiper un navire nommé la Trinité; mais il abusa de l’autorisation, il équipa deux navires au lieu d’un et il les chargea non-seulement de soixante milliers de fer et de douze milliers de plomb, mais encore de soixante letz de hareng saur, d’une quanit5 considérable de

(1) Parlement, arrèt du 22 décembre 1515.

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morues sèches, de trente pipes de cidre, de biscuit et autres victuailles. Mais la fraude ayant été découverte, les deux nayires furent saisis et toutes les victuailles confisquées et vendues au profit des habitants de Rouen, après quoi les deux navires furent rendus à Bonshons avec autorisation de conduire le fer et le plomb à leur destination f1).

Le coton filé nows était apporté de Venise en assez grande quantité, mais il faut constater que les usages de la mer et la piraterie n'étaient point de nature à favoriser ces envois. En 1522, un sieur Charles de Querigny avait fait venir deux navires chargés de seize balles de cette marchandise ; rencontrés en mer par deux nefs dont l’une était appelée La Fleur de Lys et l’autre la Cigogne dont était maître Cardin d’Esqueville, seigneur de Bléville, les deux navires de Querigny furent assaillis et les seize balles de coton filé passèrent aux mains du seigneur de Bléville qui, sans doute, ne crut pas déroger en commettant cet acte de piraterie.

En la même année, je retrouve encore le fameux Guyon Le Roi, seigneur du Chillou, vice-amiral au Hâvre ; mais cette fois il s’est associé Jacques de Civille , bourgeois marchand à Rouen, et tous deux ont pillé en mer le navire Sainte-Marie de la Conception avec toutes les marchandises qu'il contenait. L’affaire fut portée devant le Parlement par Bastien Alphonse, Portugais, propriétaire du navire et des marchandises, et les conseillers de Cormeilles et Jubert, chargés, d’examiner l'affaire, amenèrent les parties à transiger.

(1) Arrêt du Parlement, 21 janvier 1521.

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Au mois de février 1528, Raoul Lehutru, Colin Mallet, Guillaume Leblond et Robin Leprieur avaient chargé sur un navire qui leur appartenait et qui était amarré au Hâvre de Ravenoville, en Cotentin , grand nombre de marchandises, de beurre, suifs, lard, fèves, chanvres, et autres provisions et victuailles qu'ils devaient porter à Dieppe. Ayant cinglé en mer et se trouvant entre Dives et Estrehan , le 8 mars suivant, ils firent rencontre d’un navire armé en guerre par les Anglais, alors nos ennemis, qui prit et dépréda leur navire et l’emmena vers l’Angleterre; mais tôt après, environ sept à buit heures avant que les Anglais pussent arriver en leur territoire, Favrel qui se trouvait dans ces parages avec son navire la Barbe, les attaqua, reprit ledit navire, l’amena au Hâvre de Saint-Valery et prétendit, qu’il était de bonne prise pour lui. D'abord l’amirauté lui donna tort et le condamna à restituer; il appela devant le Parlement. Là, Lehutru, Mallet, Leblond et Leprieur soutinrent que la prise ne pouvait être déclarée valable, puisque l’usage de la mer, le long des côtes du pays de Caux et de la Normandie, est tel que quand un navire de France est pris Jure belli des ennemis et depuis rescous de la main et puissance des ennemis par autre navire de France dedans les trois marées ou trentesix heures ensuivant la prise faite, en ce cas, ceux qui ont fait la reprise ou rescousse sont tenus restituer aux premiers dépredez leur dit navire et chose rescousse sans rien retenir et n’ont droit qu’au quart ou au tiers du sauvetage.

Favrel essaya de soutenir qu’il ignorait la première

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prise, mais le Parlement confirma la sentence de l’amirauté (1).

L'amiral d’un port français prélevait habituellement son dixième sur toute prise faite en mer et amenée dans un port de sa juridiction. Or, en l'année 1524 Sevestre Gilles, bourgeois d’Honfleur, étant en mer sur son navire la Barbe, qui était armé et équipé en guerre, avait rencontré deux navires espagnols, les avait attaqués et pris avec leur cargaison consistant en sucres, melasses et merlants. Il revenait vers Honfleur avec sa capture lorsque, surpris par un grand coup de vent et une forte tempête, il fut jeté sur les côtes de Bretagne. Le sieur Pierre Le Bidoux, s' de Lartigues, qui était alors vice-amiral de Bretagne, prétendit qu'il lui appartenait de juger la prise, il la déclara bonne et légale, fit procéder à la vente des deux navires et des marchandises, s’adjugea son dixième sur le tout et laissa ensuite le capitaine regagner paisiblement Honfleur, son port d’embarquement.

Cependant tout n’était pas fini pour Gilles ; en effet, ayant fait dès son arrivée, comme il le devait, le rapport de son voyage devant l’amiral de Normandie, celui-ci prétendit qu'il avait droit au dixième de la prise puisque la Barbe appartenait au port d'Honfleur et qu’elle y déclarait sa prise. Gilles appela les deux amiraux devant le Parlement.

Le Parlement jugea me le dixième appartenait à l'amiral de Norm . ‘ et condamna celui de Bretagne à rendre ce qu'il avait recu (2).

(1) Parlement, 14 février 1526.

(2) Parlement, 22 déeembre 1525.

En l’année 1525, la guerre étant déclarée entre la France et l'Espagne, les navires espagnols couvraient la mer le long des côtes de Normandie et de Bretagne, à tel point qu’il n’était plus possible à un navire normand, si bien armé qu'il fût, de s’aventurer pour le plus court voyage. Ainsi, pour aller en Brouage (faire leur sel), dans l’un des ports de la Bretagne, ils étaient obligés de se réunir et de composer une flotte. C'est dans une circonstance semblable que trentecinq navires qui devaient aller en Bretagne faire leur sel, s'étaient réunis en vue du Hâvre de Grâce pour partir tous ensemble et se prêter réciproquemént secours et assistance. Parmi eux se trouvait le navire la Pensée, de 90 tonneaux, bien armé et bien équipé en guerre, avec une bonne artillerie; il appartenait à Pierre Durand et à Guilbert Guerey. Deux autres navires, la Pie, appartenant à Jehan Chefdostel, et la Catherine, appartenant à Pierre Chefdostel, faisaient partie de cette flotte. Le dixième jour de décembre 1535, ayant obtenu du vice-amiral la permission nécessaire, la flotte leva l’ancre et fit voiles vers la Bretagne. Pour mieux conduire leurs affaires et assurer l’ensemble de leurs manœuvres, tous les navires, d’une commune voix, constituérent pour leur amiral le navire la Pensée, comme le plus grand et le mieux équipé. Tous les autres navires promirent et jurèrent à l’amiral /a Pensée de lui tenir foi et devoir et celui-ci de bien les guider ; tous les jours chacun des navires de la flotte allait recevoir de l'amiral le signe et mot du guet. À certain jour, une flotte espagnole, composée de 13 forts vaisseaux de guerre, bien armés et équipés, ayant 400 hommes

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reçut bravement le choc; on se battit pendant huit heures sur une étendue d'environ neuf lieues. Pendant tout ce temps, le navire amiral la Pensee remplit noblement sa mission; voyant l'affaire engagée, la mêlée complète, et ses associés en danger, il s'élanca au milieu, fit feu de toute son artillerie et tua grand nombre d’'Espagnols, mais à la fin, vaincu par le nombre, il se trouva cerné et pris, malgré le secours que s'étaiènt empressés de lui apporter les autres navires associés, Après cet échec, qui termina la bataille, tous les navires de la flotte normande se retirèrent au port du Morbihan. Mais depuis longtemps les navires la Pie et la Catherine avaient disparu et l’on avait constaté que seuls ils n'avaient pas pris part au combat et n'avaient porté aucun secours à la Pensée. Aussi, dès que les maîtres de la Pensée se retrouvèrent libres, leur premier soin fut-il d’appeler devant la justice les deux Chefodstel et de leur demander des dommages-intérèts motivés sur les conséquences de leurlâche abandon, sans lequel peutêtre la Pensée n'aurait pas été prise; quelques autres navires avaient fui également au moment où les E-pagnols paraissaient être vainqueurs, mais on ne savait au juste quels ils étaient ; c'est pourquoi ils faisiient, en demandant condamnation contre le navire la Pie et la Catherine, leurs expresses réserves pour le cas où ils découvriraient les autres fuyards.

Ce qui fut accordé par la Cour le 17 juillet 1526 (1).

En 1523, un autre navire également nommé {a

(1) Parlement, 17 juillet 1526.

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