‹ Documents authentiques et inédits pour servir à l'histoire de la marine normande et du commerce rouennais pendant les XVIe et XVIIe siè cles [microforme]Chapitre 5 sur 24 · DE · texte numérisé non relu

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et de marchandises diverses dont tout lo pays proftait. L'impulsion, ainsi donnée, se soutintdurant plus de deux siècles, et l’on pourrait placer la plus brillante période du progrès de la navigation normande, entre le xur° et le xur° siècles.

Rouen commerçait dès lors avec Londres, La Rochelle et Bayonne ; en échange des vins et des blés qu'ils y portaient, nos marchands prenaient des cuirs bruts, du plomb, de l’étain et du sel. Ils tiraient en outre de l'Irlande des fourrures.

Au xiv* siècle, la France et aussi la Normandie, faisaient déjà une grande consommation des denrées de l'Orient, telles que sucre de Chypre brisé et entier, poivre, gingembre, canelle, girofle, noix muscade, encens, figues, dattes, etc. Le coton nous était apporté en laine et filé ; on en faisait des mèches de chandelles, des gants et des bonnets. Déjà les draps de Rouen étaient en grand honneur en Arménie.

La nécessité d’avoir un chantier pour la construction des navires, donna lieu à l'établissement du « Clos as Galées » ; ce clos, ce chantier, ou plutôt cet arsenal, donna immédiatement à la ville de Rouen l'aspect d’un port militaire et y provoqua un mouvement commercial et industriel extraordinaire. Les approvisionnements maritimes devinrent pour les négociants une branche nouvelle et fructueuse de spéculations. « On emplissait les vaisseaux de chairs et « de poissons salés, de vins, de cervoise, d'orge, d’a- « voine, de seigle, de blé, d'oignons, pois, fèves, « foin en baril, chandelles de cire, bouteilles à ver- « jus, pots, godets, cuillers de bois et d’étain, chan- « deliers, bassins, cochons gras, broches, outils de

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« cuisine ot de boutoillerio, sel, biscuits. farine, « graisso et moyaux d'œufs battus en tonneaux ». (1)

Le mouvement imprimé au Commerce maritime depuis deux siècles se trouva malheureusementinterrompu par diverses circonstances, au nombre desquelles il faut placer les guerres continuelles et la fameuse révolte dite de la Harelle.

Alors, au lieu de ces nuées de navires qui arrivaient à Rouen, ou qui en partaient sans cesse, on ne vit plus que quelques rares expéditions particulières tentées par les plus hardis de nos navigateurs. C'est ainsi qu'en l’année 1364, les Dieppois armèrent deux vaisseaux qui firent voiles vers les Canaries, doublèrent le cap Vert, puis le cap Moulé, et s’arrêtèrent à l'embouchure d'une petite rivière, près de Rios- Sestos, où est un village qu’ils nommèrent le Petit-

‘ Dieppe. L'année suivante, les marchands de Rouen

expédièrent quatre navires, dont deux pour le cap Vert et deux pour aller plus avant.

En 1380, on équipa à Rouen la Notre-Dame-de-Bon- . Voyage, vaisseau de 150 tonneaux ; elle revint de la Côte-d'Or au bout de neuf mois richement chargée.

En 1381, le 28 septembre, partirent de Dieppe pour la Côte-d'Or, les vaisseaux la Vierge, le Saint-Nicolas ct l'Espérance.

En 1383, partirent encore trois autres navires.

C’est en l’année 1392 que Jean de Bethencourt et le capitaine Servan, sous la direction de Robert de Braquemont, dit Robinet, partirent, avec quatre ou cinq

(1) Mémoire sur le commerce maritime de Rouen, tome Le, p. 259.

vaisseaux, pour aller reconnaître ot aborder de nouveau, à l'extrémité des côtes du Maroc, les Iles Ténérife et Lancerote. (1)

Entre les expéditions maritimes de 1383 et le dé- - part, en 1392, de Jean de Bethencourt pour les Canaries, il y en eut probablement d'autres dont les historiens n'ont pu encore retrouver la trace; mais un mot, un nom surtout pouvant quelquefois la révéler, j'ai cru ne pas devoir omettre de signaler ici ce petit fait : à l'Echiquier de 1390, devant lequel devait comparaître messire Jehan de Maleville, chevalier, ce seigneur se fit excuser parce qu'il était à présent en voyage de Barbarie.

En 1402, le 1 mai, Jean de Bethencourt, satisfait des résultats de son premier voyage, partit de nouveau pour les Canaries, dont il devint roi et dont il s’efforça de gagner les habitants à la religion chrétienne. Il y demeura jusqu’en 1406, et après y avoir créé quelques établissements, il revint en France où il décéda en l’année 1422, après avoir laissé à Manoc de Bethencourt, son neveu, le gouvernement des îles conquises.

Mais les guerres du xv° siècle vinrent de nouveau entraver les entreprises maritimes, et pour les voir reprendre vie, il faut franchir une période d’au moins 80 ans.

En effet, c’est en 1491 seulement que je trouve unc nouvelle entreprise : Robert de Mainemares, seigneur de Bellegarde, et Guy le Bouteiller, seigneur de la

(1) Tous ces détails sont extraits du Mémoire de E, de Fréville déjà cité.

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Bouteillerie, armèrent deux navires dont ils étaient propriétaires ; l’un nommé le Vatost, du port de 40 tonneaux, appartenant à Robert de Mainemares, fut confié au commandement du capitaine Ogier Duchastel ; l’autre nommé la Catherine, du port de 140 tonneaux, appartenant à Guy le Bouteiller, était commandé par le capitaine Delaporte.

Ces deux navires s'étant associés, prirent la mer en octobre 1491.

Bientôt ils firent rencontre du navire anglais la Sainte-Anne, que commandait le capitaine Guillaume Creut ou Crent, lequel, armé en guerre pour donner la chasse aux pirates, ayant tout d’abord pensé que les deux français exerçaient ce métier, les attaqua « de son artillerie et de plusieurs aultres bastons et instrumens de guerre. » Ja riposte ne se fit pas atten-

dre, et. la bataille s'engagea de part et d'autre avec une

ardeur égale. Les Français avaient le dessus et al. laient s'emparer de la Sainte-Anne, lorsque l'Anglais, reconnaissant qu'il s'était trompé, s’empressa do baisser ses voiles. Il était trop tard; l'équipage du Vatost et celui de la Catherine l'abordèrent et le capturèrent avec toutes les marchandises dont il était chargé. L’Anglais protesta et soutint la nullité de la prise; on plaida pendant de longues années, et le procès ne prit fin qu’en 1510, par un arrêt de l’Echi-

‘quier qui, donnant gain de cause à l'Anglais, con-

damna les Français à rendre la liberté au capitaine et aux marins anglais, à leur restituer les marchandises indûment capturées et à payer tous les frais.

Un peu plus tard, en 1498, au mois de mai, le navire La Levrière, appartenant à Guillaume Deshayes

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et à Guillaume Delamaro, se trouvait en mor, vors les côtes d'Italie, qu'il explorait sous la direction de Guillaume de Laumosne, son capitaine. Ayant fait la rencontre d'une crevelle florentine appartenant à Barthélemy Marchiony, qui en était en même temps lo capitaine, ils lui donnèrent la chasse et s'en emparèrent, ainsi que de « grand nombre de marchandises, de draps de laine et de soie, vaisselle d'argent, robes de drap d'or et autres biens, estimés valoir 40,000 livres tournois (1)! »

C'était une assez belle prise sans doute; mais il y avait bien des procédures à suivre avant d'en obtenir l'approbation par l'autorité compétente. Marchiony prétendit que son navire et ses marchandises « lui avaient été pris, pillés et ravis en contravention avec les lois et usages de la mer, » et il assigna Deshayes et Delamare devant M* Pierre Daré, lieutenant, à

Rouen, de l'amiral de France, pour les faire condamner à les lui restituer.

A la suite de cette assignation, des sentences de l’'Amirauté et des incidents de procédure si nombreux alors, il y eut enquête, puis contre-enquête, et enfin on en vint devant l’Echiquier. Là, Deshayes et Delamare se tirèrent d'affaire au moyen d’une exception . assez équivoque : ils prétendirent qu'ils avaient loué la Levrière à Guillaume de Laumosne, moyennant 400 livres pour six mois, commençant le {+ mars 1497 (1498), et que, par conséquent, la prise ayant été faite au mois de mai suivant, l'avait été par et

(D Arrèt du 26 mars 1503 (1504).

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au profit dudit de Laumosno, et que dès lors, l’action de Marchiony contre eux procédait mal.

L'Echiquier admit cette exception et déclara Deshayes et Delamare déliés de l'action (1).

Il ne faut pas s'étonner do voir la plus haute autorité judiciaire sanctionner de tels actes de piraterie ot presque les encourager : c’est que depuis des siècles, ou tout au moins depuis le commencement du x, la piraterie tait en grand honneur et tout à fait entrée dans les habitudes et dans les us et coutumes de la mer. Si bien que les princes normands dela race de Rollon ne dédaignaient pas de prendre le titre de Duc des Pirates (2), titre qui équivalait alors à la dignité de commandant supérieur d’une flotte.

Donc ne soyons pas non plus surpris de voir nos marchands et nos marins du xv® et du xvr° siècles, si ardents à des luttes en mer qui avaient enrichi leurs devanciers. Cependant, depuis le règne de Louis XIT, la piraterie avait pris un caractère moins barbare, et des règlements internationaux furent convenus, non pour l'interdire, mais pour en déterminer les droits et en modérer les excès. Bientôt eile eut sa jurisprudence, et nul capitaine ou simple marin ne put ignorer ni ses droits ni leurs limites.

Comme le dit très judicieusement l’auteur de l'Histoire du Commerce maritime de Rouen, le grand commerce normand au xvie siècle a toute la physionomie d’une petite guerre. En effet, on ne voit pas un navire s’avancer en mer qu'aussitôt en n’entende gronder

(1) Arrêt du 26 mars 1503 (1504).

(2) E. de Fréville, mémoire déjà cité.

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l'artillerie et la mousqueterie. C’est à qui restera maître, ou plutôt, à qui pourra prendre et piller un équipage. Ce n’est pas toujours, ou même, suivant moi, c'est rarement l'amour de la gloire qui anime les navigateurs de ce temps, c’est le lucre, le désir de s'enrichir, non du produit d'un commerce honnête, mais des dépouilles de son semblable. En vain, par son traité de commerce avec l’Angleterre, par son traité de paix avec les rois de Castille et de Portugal, et son alliance avec le roi de Danemarck, Louis XII avait essayé de diminuer au moins les actes de piraterie et les chasses entre les navires des nations alliées, rien n’y fit, et la loi du plus fort continua d’être la seule garantie de ceux qui se livrèrent aux hasards de la navigation. |

Avant de passer au xvr° siècle, je dois citer encore un exemple de ces actes de sauvagerie dont je parlais tout à l'heure; et ce qui prouve à quel point les consciences étaient tranquilles à cet égard, c'est qu’on va voir que les rois eux-mêmes ne craignaiént pas d'entretenir à leur solde des capitaines et des matelots qui se livraient à la course et de partager avec eux le bénéfice des prises.

Ainsi, eu l’année 1499, plusieurs riches bourgeois de Rouen, tels que Jacques Lepelletier, Guillaume Lavieille, Guillaume Villot, Jean Ribault et Adam Nivelet, tous marchands et propriétaires du navire la Magdeleine, armèrent ce navire et le chargèrent d'une grande quantité de marchandises et d’une forte somme d'argent, pour faire voyage à Valence et en Alicante, y vendre <es marchandises et acheter des produits de ce pays pour les rapporter à Rouen.

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