PRÉFACE
En février 1904, M. Maurice Tourneux lerminait une communication à la Société d'histoire moderne sur les Sources biographiques imprimées de la période révolutionnaire à Paris par cette conclusion mélancolique : « Le vaste répertoire qui présenterait, avec des références de toute nature, le curriculum vitæ de tous les acteurs du grand drame, nous ne l’aurons pas sans doute d'ici à fort longtemps, sinon même jamais. »
Il est certain qu'un pareil recueil, dont l'utilité est évidente et l'apparition infiniment désirable, ne pourra être entrepris que lorsque des études partielles nombreuses auront été achevées, avec une méthode critique suffisante. C’est Le sentiment de cette nécessité, autant peut-être que le bon accueil fait par le public à ces sortes de travaux, qui a sans doute motivé l'apparition depuis quelques années, d’un assez grand nombre de biographies individuelles des acteurs principaux ou secondaires du «grand drame ».
En étudiant la pARpUUe extérieure du De j'avais été amené à m'occuper spécialement de Reubell, qui est Le principal représentant de cette politique, et qui de 1795 à 1799 a exercé dans le gouvernement de
AÉLOURS notre pays une influence assez grande pour qu'il y ait intérêt à connaître d'un peu près sa vie, son caractère et ses idées. Ce n’est pas, à coup sûr, un personnage de tout premier rang : il n’a eu, pour tenir une place importante dans la littérature historiquedelaRévolution ni les qualités tout à fait éminentes, ni les vices éclatants, ni la tragique destinée qui ont valu à d’autres d'échapper pour longtemps à l'oubli. Pourtant, ses capacités d'homme d’affaires, son caractère brusque, mais sincère, une volonté opiniâtre, une tournure d'esprit assez originale, un langage parfois mordant et ironique, le distinguent encore de la plupart des hommes politiques, parfois assez médiocres, qui du 9 thermidor au 18 brumaire ont dirigé les affaires de la France. Napoléon lui dit un jour que dans le Directoire il était le seul qui fût à sa place. Moins connu que Carnot ou Barras, il est aussi digne d’attention que le premier, et sûrement bien plus que le second. J'avais donc pensé d’abord à écrire une courte biographie de Reubell, propre à compléter l'ouvrage que je publie en même temps sur la diplomatie du Directoire. Maisles volumes déjà consacrés à raconter la vie des hommes politiques de la Révolution ont fait apercevoir les inconvénients de ce genre d’études, et j'ai craint de ne pouvoir y échapper. De telles publications sont nécessairement ou incomplètes et sans profondeur, ou beaucoup trop étendues ; rarement leur utilité correspond aux efforts de recherche, de critique et de composition qu'elles ont exigés. Il paraît donc préférable, hormis le cas des personnages ayant eu une prépondé-
PSone rance personnelle indéniable, de choisir un autre cadre de travail.
Il m'a semblé qu'aux récits biographiques proprement dits, on pourrait le plus souvent substituer avec avantage de courtes notices suivies chacune d’un recueil ou même d'un simple inventaire des documents imprimés ou manuscrits qui s’y rapportent. Chacun des personnages de l'histoire révolutionnaire (membres des assemblées, ministres, généraux, orateurs, etc.), aurait ainsi une espèce de dossier, facilement accessible et composé de pièces authentiques (actes publics, eorrespondances, pièces d’état-civil), analysées avec soin, munies de références, et propres à fonder un jugement équitable. Quelques tentatives ont été faites en ce sens autrefois, par exemple par Taillandier dans ses Documents biogräphiques sur Däunou, parus en 1841; on ne les a guère renouvelées depuis. J’ai cru néanmoins pouvoir, à propos de Reubell, non certes donner le modèle des recueils qu'il faudrait faire, mais tenter l'essai de ce qu’on pourrait entreprendre en ce genre.
On trouvera d’abord un précis chronologique où j'ai rassemblé en quelques pages sur la vie privée et publique de Reubell les renseignements les plus exacts que j'ai pu trouver, sans entrer aucunement dans le détail des événements historiques auxquels il à pris part. J'ai fait figurer à la suite de cette notice l'analyse détaillée de celles parues antérieurement qui m'ontété
CTP ASE accessibles ($ I‘). On en trouvera seize, d'origine diverse, lirées surtout des dictionnaires et recueils de l'usage le plus courant. La comparaison de ces nolices a, jecrois, un certain intérêt général: cinq articles seulement (dont un inédit) ont une valeur originale (n°2, 8, 4, 6, 13): huit transcrivent ou compilent des articles antérieurs (n° 5,7, 8, 9, 11, 12, 15, 16) et de ce nombre cependant plusieurs sont empruntés à des ouvrages généralement estimés ; un est fantaisiste (n° 1); deux seulement {n° 10 et 14) paraissent le résul- {at d'un travail critique.
Le S Il est consacré à la généalogre de Reubell; le $ III à sa carrière avant 1789, comme avocat et notaire.
Avec le S [IV (États généraux et Constituante), commence son rôle politique, étudié non seulement dans le procès-verbal de l’Assemblée et dans les journaux, mais dans les documents manuscrits des Archives nationales et dans divers ouvrages imprimés, ainsi qu aux Archives de la Haute-Alsace.
Le $ V (Reubell procureur général-syndic du Haut- Rhin) est presque entièrement relatif à l'histoire de ce département en 1791 et 1792, et la plupart des pièces analysées sontextraites des Archives de Colmar.
Il y a surtout des correspondances émanées de Reubell dans le $ VI (Convention nationale), son rôle dans l’Assemblée même étant assez effacé à raison des missions qui lui furent confiées et de son rôle au Comité de Salut public en l'an 3. |
Dans le $ VIT {Conseil des Cinq Cents et Directoire)
il a été nécessaire de faire un choix parmi les documents analysés ou inventoriés. Tout ce qui concerne les relations extérieures, c'est-à-dire le plus grand nombre des documents émanés de Reubell pendant cette période, a été laissé de côté. Étudiant spécialement, dans le Directoire el la paix de l'Europe, l’ensemble de Ia politique étrangère du Directoire, Je me permets de renvoyer à ce travail, où les traces de l’activité personnelle de Reubell seront aisées à relever au moyen de l'index alphabétique et des références. On ne trouvera donc ici que les documents relatifs à son rôle dans la politique générale et dans certaines parties de l'administration, ainsi qu’à ses relations personnelles.
LeS VIIL est consacré à la fin de la carrière politique de Reubell et à ses dernières années (1799-1807). J'y ai rassemblé tous les documents qui m'ont paru propres à faire la lumière sur les accusalions de vénalité dont il a été l’objet, en même temps queses anciens collègues La Revellière et Merlin, son beau-frère Rapinat, et beaucoup d’autres qu'on lui attribuait comme parents, par exemple Ritter, Mengaud et le général Schérer. Quelques pièces se rapportent à son frère Henri et à ses deux fils. Le recueil se termine ($ IX) par une liste des portraits de Reubell qu'il m'a été possible de voir, et qui est probablement très incomplète. Un de ces portraits (n°526) est reproduit ci-dessus.
Je n'ai pas cru devoir employer toujours un même procédé d'analyse ou de citation pour toutes les sources d'information menlionnées dans ce recueil.
En général, j'ai réduit au minimum l'énoncé des
sources imprimées, renvoyant toutes les fois que cela était possible aux tables alphabétiques des ouvrages indiqués, ou bien aux passages à consulter; les livres qui ne se rapportent qu'indirectement au sujet, surtout lorsqu'il s’agit de travaux de seconde main, sont quelquefois mentionnés parleurstitres seulement. Au contraire, l'analyse des pièces manuscrites inédites a été faite la plupart du temps avec quelque détail, et même des extraits plus ou moins étendus y ont été insérés toutes les fois que cela paraissait utile pour élucider un point controversé (surtout au $ VII).
Les sources de toute nature étant peu nombreuses dans les trois premiers paragraphes, les imprimés et les manuscrits n’y ont pas élé séparés. Il en est autrement à partir du $ IV jusqu'au $ VII inclusivement. Sauf au $ VIT où elles étaient plus abondantes, les sources imprimées sont réunies sous une même rubrique pour tout le paragraphe ; les manuscrits au contraire ont aùû être répartis en seclions, d’après les matières principales qui y sont traitées.
Je ne pense pas que l'utilité de ce recueil pour la biographie proprement dite de Reubell ait besoin d’être développée. Le lecteur en jugera lui-même. Mais on me permettra sans doute de dire en quoi il me semble que l’histoire générale de la Révolution peut y être intéressée. Quelques-uns des documents catalogués ou analysés ici pourraient aider à l'étude de certains faits d’en-
: Re re
semble et non plus seulement d’unindividu. Tels sont par exemple ceux qui regardent l'affaire des corvées de Riquewihr (n°43 el suivants), le comité des Recherches de l’Assemblée constiluante {n° 130 et suivants) et la question des droits politiques des Juifs (n° 148 et suiv.) ; les numéros 198 et 205, qui touchent à l’histoire de la législation contre les réfractaires et aux origines de la théorie des «limites naturelles » ; Le n° 215 qui est le point de départ — inconnu je crois —de l'intervention de 1798, en Suisse; telles sont encore les pièces n° 249 à 289 sur les dernières opérations diplomatiques du Comité de Salut public, le n° 349 qui prouve l’existence, dès germinal an 5,. d'un projet de coup d'État analogue à celui de fructidor, mais sans mesures de déportation ; les n°463 et 464 qui donnent quelques renseignements inédits sur Bonaparte en 1804 et sur son altitude envers les républicains impénitents ; enfin les n° 465 à 493 qui en détruisant la légende des millions de Reubell, viennent confirmer les soupçons conçus déjà par quelques historiens quant à la valeur des accusations d’improbité qu'on a portées, sans distinction de personnes? sur tous les membres du Birectoire.
Une énumération détaillée des fonds d'archives où j'ai fait des recherches serait inutile, même à ceux qui pourraient vouloir en entreprendre de semblables ; la direction à donner aux investigations dépend évidem-
SOUS ment avant tout du personnage dont on s'occupe. On trouvera dans le cours du recueil l'indication précise du lieu où se trouve chacun des.documents cités.
La plus grande partie vient des Archives Nationales, des Archives de la Haute-Alsace et de la Bibliothèque de Colmar ; un certain nombre sont extraits des Archives de la Guerre et des Affaires Étrangères, des Archives de la ville de Colmar, des archives notariales de la même ville et de quelques collections particulières. M"° de Cendrecourt et M. J.-J. Reubell, descendants du Directeur, n’ont à peu près rien conservé de ses papiers; ils m'ont obligeamment communiqué les quelques souvenirs qui leur ont été transmis. Les documents et les lettres provenant des portefeuilles de Reubell que j'ai pu utiliser font partie de la collection H.B. à Londres. J'ai vainement tenté de pénétrer dans plusieurs dépôts d'archives notariales de Paris ; j'ai fait des recherches inutiles aux Archives et à la Préfecture de la Seine. Le directeur de l'enregistrement de ce département, à quij'ai adressé une demande de renseignements, ne m'a pas fait de réponse.
Je ne saurais terminer cette préface sans témoigner de ma reconnaissance pour tous les collaborateurs bénévoles qui m'ont permis de conduire à bonne fin mon travail, entrepris depuis plusieurs années. Les nommer tous ici serait impossible, et offenserait leur modestie. Mais je ne saurais me priver du plaisir de remercier particulièrement M. André Waltz, bibliothécaire de la ville de Colmar, de qui je puis dire sans exagération que ce livre n’existerait pas sans lui, M. Charles Lévy,
LM OP M. le chanoine A.-M.-P. Ingold et M. Rodolphe Reuss. Ils me permettront de penser qu’il y a eu, dans leur empressement à seconder mes recherches, un sentiment infinimentsupérieurau désir de m'être personnellement agréables ou utiles, c’est cette fidélité inébranlable aux souvenirs du passé, qui réunit si vite et si puissamment, entre Rhin et Vosges, les hommes de toutes les professions, de tous les âges et de toutes les croyances.