Souvenirs » de Reubell
7 frimaire an 12 (29 novembre 1803). Brouillon autographe. Collection H. B., de Londres.
Récit assez développé de l'affaire dont il est question au n° précé-
dent, avec copie des lettres écrites et reçues par Reubell à ce sujet.
Joséphine, très froissée de la publication faite par les Débats et qu’elle attribuait à une indiscrétion de Reubell, chargea le préfet du palais Rémusat de lui répondre. Rémusat fit remettre une note à Reubell, datée du 27 vendémiaire, où il invitait Reubell à désavouer une publication « inconvenante à tous égards ». Joséphine l'avait chargé de dire que le livre incriminé avait paru sans son aveu et que pour sa part elle avait toujours tenu Reubell pour « un père de famille respectable ». Au reçu de cette note, Reubell répondit à Rémusat etécrivit aux Débats pour déclarer qu'il n’était aucunement l'auteur de ladivulgation de la lettre du 6 vendémiaire. En réalité,
c'est Bonaparte qui l'avait communiquée au journal. Reubell s'en doutait bien, et il voulait écrire au Premier Consul pour exiger un désaveu, en menaçant de faire un procès aux Débats. Puis il y renonça. Quelques jours après, Bonaparte eut l'attention de lui en-° voyer des nouvelles de son fils Jean-Jacques, alors à Baltimore avec Jérôme, dont il était l'ami. Reubell, sous prétexte de remercier le Premier Consul, lui demanda une audience, et fut reçu le 6 frimaire (28 novembre) aux Tuileries, après avoir fait antichambre une heure et demie. Il trouva Bonaparte engraissé ; il portait l’uniforme de la garde nationale, les cheveux courts et en désordre, et il avait le nez « tout mâchuré de tabac ».
Reubell reproduit ensuite, en style direct, un «résumé de ce qui s'est dit à peu près ». La conversation est bien plus courte et moins cordiale que celle de l'an 10 (V. le n° 450). Sur une question de Bonaparte, Reubell dément une fois de plus la fable de ses millions, et surtout de l’argent qu'il aurait acquis à Mayence. Au contraire, il est revenu du siège de 1793 « dans la réalité sans culottes ». Il insiste pour obtenir du Premier Consul une démarche publique qui mette fin aux calomnies répandues sur son compte, et que le gouvernement semble approuver par son silence. Bonaparte avoue que c’est lui qui a fait publier la lettre de Reubell à Joséphine, maisil ne se souvient pas bien pourquoi. Il refuse de rien faire contre l’auteur du livre calomnieux, et dit qu'il faut mépriser les propos des journalistes, comme lui-même a fait au moment de son retour d'Egypte, alors que les journaux accusaient le Directoire d’avoir machiné l'attentat de Rastatt. « Quelle bêtise! » répond Reubell. Bonaparte lui adresse alors des éloges, affirmant que dans le Directoire, Reubell était le seul qui fût à sa place, et qu’il avait toujours estimé son caractère, « parce qu'on sait toujours où on en est avec lui ». Reubell déclare qu’il n’a jamais rien voulu demander au gouvernement, parce que ce n’est pas son caractère, et que « Reubell n'a jamais été comme les autres » mais il ajoute, en regardant Bonaparte entre les deux yeux : « Citoyen Premier Consul, je suis à
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vous. » Bonaparte remercie, mais ne promet rien, et dit qu'il attend une occasion.
Delà Reubell passe chez Joséphine, qui l’accueille très cordialement et le décide à venir la voir le jeudi suivant; non sans peine, car Reubell déclare qu'il n'est pas comme les autres hommes et qu'il ne lui conviendrait pas de venir pourn'être pas reçu. C'est cependant ce qui lui arrive au jour fixé. Il laisse alors un mot de regret assez sec et préparé d'avance. Mais Joséphine s'excuse par lettre et le décide à revenir lelendemain.
Cette seconde conversation, très brièvement résumée, est fort nette. Reubell-se plaint que Bonaparte n'ait pas paru faire cas de son amitié, qui nest pas à dédaigner. Il lui aurait été fidèle, sans. pourtant s'engager à jamais dénoncer personne. Et comme Joséphine lui fait des questions ou plutôt des offres précises, il refuse successivement d'être conseiller d'Etat et préfet. Elle lui propose une sénatorerie, et il ne dit pas non. Quelques jours plus tard, le général Lefebvre lui annonce qu'on l’enverra présider le collège électoral du Haut-Rhin, ce qui est la préface ordinaire des nominations. Mais comme son cousin Albert a déjà été désigné, il ne veut pas paraître le supplanter et refuse. Albert ne fut pas sénateur, et Napoléon garda rancune à Reubell de son refus (v. les n° 43, 447 et 453).