DANS LA PRISON DE PORT-LIBRE
AU MOIS d\0OT X794»
Pour leur faire connaître les motifs qui lui avaient fait signer la protestation contre les journées du 3i mai et du a juin 1793.
Queb oni été ....Rctraçons ici, avec une vérité sévère^ les princi-
lefl acteurs d«s . .
mîrSdS? pales scènes qui ont préparé, rempli ou suivi les journées du 3i mai et du ^ juin; et considérons d'abord quels en ont été les acteurs.
D'oïl était venue la première pétition contre Vergniaud et ses collègues? De la municipalité de Paris.
De qui était composé ce comité central qui organisait à rÉvéché les mouvements de la sédition? De Gusmàriy de Prolr^ de Pereira^ des deux Frey^ de Dubuisson, de Desfieux^ etc.
Quel est celui dont l'arrestation par la commission des douze servit de motif aux premières manœuvres ? Hébert,
Qui commandait la force armée durant ces tumultes ? Henriot.
Par qui la Convention était-elle présidée à la fin
MEMOIRES. 3ll
de sa séance du 3i mai et durant sa promenade aux Tuileries le a juin ? Par HéraulL
Qui, dans la Convention nationale et dans sa séance du a juin, a pris l'un des premiers la parole contre les vingt-deux députés qu'on voulait proscrire ? Simon.
Qui a fait, le soir> la motion de les arrêter? Couthon.
Qui a fait contre eux, au mois de juin, le pre« mier rapport à la Convention nationale ? Saint-^ JusL
Quels sont les témoins qui les ont accusés devant le tribunal sanguinaire? Chabot ^ Bazire^ Fabre (fEglantine^ ChaUmette^ Clootj^^ etc.
Quels ont été leurs persécuteurs habituels dans les sections, dans les clubs, dans la Convention nationale? Momoro^ Boichet^ Vincent, Ronsin^ Lhuillierj Lacroix ^ Julien de Toulouse^ Osselin^ etc*
Enfin quel a été leur rival le plus jaloux et leur plus bilieux ennemi ? Robespierre.
Ainsi les municipaux de Paris ; les étrangers Proly, Pereira , Frey, Gusman , Clootz ; les Dubuisson, les Desfieux, les Hébert, les Henriot; Coutbon, Simon, Hérault, Saint-Just, Chabot, Fabre d'Églantine, Momoro, Chaumette, /Vincent, Ronsin,... Robespierre : voilà les héros du 3i mai et du a juin ; voilà les sauveurs de la patrie , les républicains généreux dont j'ai eu, il y a quinze mois, l'audace si criminelle de méconnaître le patriotisme et de suspecter les intentions. Depuis lors, à la vérité, on les a reconnus pour d'effrontés conspirateurs, les^ uns soldés par l'étranger, les autres guidés par des intérêts sordides, tous corrompus par les passions les plus
3ia DOC0MKNTS BIOGRAPHIQUES.
impures qui puissent être conçues dans ' des âmes étroites. N'importe, la destinée de la France était apparemment d'être sauvée au 3r mai et au d juin par ce vil ramas d'hypocrites , de séditieux , de voleurs, d'assassins et de plats tyrans. Car, prenez-y garde , citoyens , si l'enceinte de la Convention et les murs de Paris n'eussent pas eu le bonheur de renfermer tous les brigands que j'ai nommés, oh! il est bien sûr, bien incontestable qu'il n'y aurait eu ni 3t mai ni a juin !...
prioeipaiea L^ pétition de la municipalité de Paris contre vingtiiiCTu"dS*" ^^^^ députés avait été déclarée calomnieuse par un mai et t Juin. J^crct quc lés membres de la montagne avaient proposé eux-^mêmes. Les tumultes et les pillages de février, les mouvements homicides de la nuit du 9 au 10 mars, la fermentation progressive que la municipalité et ses complices entretenaient dans Jes sections et dans les clubs , nous avaient suffisamment avertis des dangers qui menaçaient la Convention et la République. Déjà la nécessité d'opposer aux factieux des mesures efficacement répressives était vivement sentie de presque tous les représentants du peuple, lorsque le comité de salut public, par l'organe de Barrère, proposa, vers le milieu de mai, l'établissement d'une commission de douze membres, destinée à rechercher et à déconcerter ces manœuvres liberticides^
• Celte commission fut créée le 18 mai J793. Le décret qui l'organisait portait : « Elle sera chargée d'examiner tous les arrêtés pris depuis un mois par le Conseil général de la commune et les sections de Paris , de prendre connaissance de tous les complots Uan^és contre la liberté dans Tintérieur de la République ; elle
de mai.
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Dès que cette commission fut établie, de leur Demie» joun côté, les artisans du crime redoublèrent d'impatience et d'activité. Alors ils formèrent ce comité central dont je vous ai nommé les membres. Alors plusieurs autres autorités de même nature, distribuées dans tous les quartiers de Paris, commencé* rent à ourdir dans l'ombre la trame des séditions. Alors surtout Hébert, le plus actif des conspirateurs subalternes, répandit plus que jamais les poisons de la calomnie et de la discorde : au parquet de la commune, aux Cordeliers, aux Jacobins, à la barre et dans les tribunes de la Convention , dans les cafés et les lieux publics, dans ses feuilles dégoûtantes si longtemps soudoyées par Bouchotte et par l'étranger, Hébert était partout le promoteur imperturbable des agitations, le corrupteur de l'esprit public et le tison qui allumait tous les incendies.
La commission des douze fit arrêter Hébert ; et cette arrestation occasionna^ comme je l'ai dit, les premiers mouvements de la fin de mai. Je m'arrête à cette circonstance, et je cède au besoin d'interrompre mon récit par une réflexion qui pèse depuis longtemps sur mon cœur. Nous avons vu, durant quinze
entendra les ministres de Fintérieur et des affaires étrangères, les Comités de sûreté générale et de salut public sur les faits venus à leur connaissance, relatifs aux conspirations qui ont menacé la représentation nationale, et prendra toutes les mesures nécessaires pour se procurer les preuves de ces conspirations et s'assurer des personnes des prévenus. » Elle fut composée de Boyer-Fonfrède , Boileau , Lahosdinière, Vigée, Rabaud Saint-Étienne, Kervelegan, Saint-Martin Valogne , Gommaire, Henri Larivière, fiergoeing, Gardien et Mollevault, appartenant tous au côté droit.
{Note de t Éditeur.)
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mois y des autorités de toute nature et des milliers de comités révolutionnaires, emprisonner sur les plus légers soupçons une innombrable multitude et pour ainsi dire un peuple de citoyens paisibles ; nous avons vu, durant quinze mois, des pères de famille arrachés à leurs enfants, des magistrats à leurs fonctions, des cultivateurs à leurs travaux, des épouses et des maris à tous les liens sacrés de la société domestique ; nous avons vu enfin, durant quins^ mois, que les réclamations les plus timidement circons^ pectes contre ce despotisme inouï dans toutes les histoires , étaient accueillies avec une insouciance dédaigneuse, lorsqu'elles n'étaient pas repoussées avec une colère menaçante. £t parce que, à la fin de mai 1793, la commission des douze, usant des droits dont la Convention venait de la revêtir, et après une mûre délibération, avait osé saisir un conspirateur dont le bras était levé sur la patrie ; par cette seule raison et sans aucun autre motif, la plupart des membres de cette commission, ont été proscrits ou égorgés....
Cependant la Convention nationale offrait encore une respectable attitude. En vain, après un jour d'orages; en vain, par tous les moyens de lassitude, de terreur, de tumulte, d'astuce et de mauvaise foi, à la fin d'une séance et lorsque la salle contenait un grand nombre d'hommes étrangers à la représenta* tion nationale ; en vain , dis-je, on avait extorqué un décret qui supprimait la commission des douze. Dès le lendemain, la Convention, rendue à sa liberté et à ses devoirs, décréta par appel nominal et à une
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grande majorité le rétablissement de cette commis* sion.
Ce dernier acte de courage acheva de convaincre les séditieux quML ne leur restait plus de ressources que dans des agitations perpétuelles. Dès lors ils ne nous permirent plus de délibérer. Durant plusieurs jours y les rapporteurs de la commission demandèrent inutilement la parole : les éternels hurlements des tribunes et de la montagne étoufièrent leurs voix redoutables; et cette consternante situation de l'assemblée dura jusqu'au soir du 3i^ où, au milieu du plus affreux désordre^ Hérault, qui présidait extraor^ dinairement la Convention , prononça dans le tumulte la suppression de la commission des douze et la saisie de ses papiers.
Mais l'oppression de la Convention nationale de- us juin. vait être plus manifeste et plus accablante encore dans la séance du 2 juin.
C'est durant cette séance qu'une consigne donnée par les factieux nous retint captifs dans k salle de nos délibérations. En vain nous décrétâmes la levée de cette consigne : elle subsista malgré nos décrets* Il nous fut interdit non-seulement de sortir^ mais de regarder par les fenêtres les dispositions hostiles qui se prenaient autour de nous.
C'est dans cette séance que les représentants du peuple français furent investis par les armes de la rébellion, comme le sénat romain, dans les jours de sa décadence et de son opprobre, l'avait été par les satellites de la tyrannie.
C'est dans celte journée que les citoyens de Paris , ignorant le motif pour lequel on les rassemblait , ou
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croyant même marcher à la défense de la représentation nationale, servaient à leur insu les affreux projets des chefs militaires et civils et concouraient passivement à former le siège de la Convention*
C'est au milieu de cette séance que Bazire, Cambon , Barrère vinrent avec l'accent de l'effroi nous annoncer les périls dont nous étions environnés. Le comité de salut public devait faire un rapport sur les vingtrdeux députés qu'on voulait proscrire ; le rapport ne fut pas fait : seulement, Barrère attesta que Von distribuait de t argent à la manière autrichienne dans les rangs de la force armée. Il ajoutait que nous ri étions pas libres^ et que ce rH était point à des esclaves qu'il pouvait appartenir de faire des lois.
Telle était dans la Convention et autour d'elle la situation des choses , lorsque le même Barrère nous proposa de descendre tous ensemble (si toutefois nos gardes nous le permettaient) dans la cour et dans le jardin des Tuileries, et d'y exposer la Convention nationale entière aux regards de ceux qui l'assiégeaient. Cette proposition singulière fut adoptée sans examen, et <sans doute par le seul besoin de prendre un parti.
C'était dans cette indécente promenade que la Convention devait arriver au dernier degré d'opprobre. Il fallait un président qui contribuât à l'y plonger; Hérault se crut digne de ce ministère, et s'empressa de jouer un rôle qu'il avait, selon les apparences , concerté avec Proly et Henriot.
Nous sortîmes, et nous aperçûmes bientôt une différence frappante entre les dispositions des ci-
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toyens de Paris et celles des satellites que les factieux avaient fait venir tout exprès de l'armée révolutionnaire.
Les premiers, distribués dans la cour et le jardin, et en plus grand nombre hors de l'enceinte des Tuileries et sur les quais, nous donnèrent des témoignages de confiance et de respect. Ils nous demandaient une constitution et faisaient des vœux pour la concorde.
Les autres , qui occupaient les postes importants et fermaient toutes les issues, dirigèrent leurs armes contre la Convention nationale. Ils nous parlèrent avec Tinsolence du crime, et notre président leur répondit avec l'intelligence d'un complice et la bassesse d'un valet....
Lorsqu'on nous eut ainsi fait voir de nos propres yeux toutes les circonstances et toute la plénitude de notre esclavage, nous rentrâmes dans la salle^ et Couthon nous dit : « La Convention vient de s'assurer qu'elle jouit d'une liberté parfaite ; il faut maintenant qu'elle prononce contre les vingt-deux et contre la comniission des douze un décret d'accusation.»
Cependant on ne trouvait plus même la liste des proscrits, ou du moins les listes que l'on se procurait étaient fort défectueuses et n'avaient aucune authenticité. On y suppléa comme on put ; on proposa d'effacer deux ou trois noms : Couthon y consentit, mais sous la condition de les remplacer par deux ou trois autres ; et l'on rédigea ainsi une liste définitive.
Durant ces préparatifs on effrayait les uns, on séduisait les autres par des insinuations diverses qui
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parcouraient tous les raugs de l'assemblée. Il n'y avait, disait-on^ « que ce décret d'arrestation provisoire <c qui pût sauver la Convention et surtout les vingta deux eux-mêmes, des périls imminents qui les envi- « ronnaient; il valait mieux rendre contre quelques « membres un décret qui pouvait être rapporté le ft lendemain que d'exposer la représentation entière a à une dissolution désastreuse : le comité de salut d public proposerait sous peu de jours des mesures « énergiques contre la municipalité de Paris. Le « temps de la justice et du courage reviendrait bience tôt; en attendant il fallait savoir se plier à des circ constances difficiles. »
Néanmoins ces insinuations perfides et la teneur inspirée par le spectacle que l'on avait mis sous nos yeux, n'eussent pas sufE pour extorquer le décret d'arrestation si l'on n'y eût joint les moyens ordinaires de tumulte, d'agitation et de mauvaise foi. Au milieu des clameurs des tribunes, de la montagne et des étrangers confondus en grand nombre dans la salle avec les députés, le président prononça ce décret à la bâte , sans vouloir s'assurer de la majorité, et tandis que l'on réclamait, ou, puisqu'il faut le dire, tandis que l'on protestait autour de lui contre tous les scandales d'une telle délibération. C'est ainsi c[ue trente représentants du peuple, sans avoir été entendus, sans qu'où eût fait aucun rapport sur leur compte, et lorsque les accusations intentées contre eux avaient été jugées calomnieuses par la Convention libre et presque unanime; c'est ainsi, dis-je, que trente représentants du peuple furent arrachés à leurs
fonctions au milieu de l'opprobre et des périls de la représentation tout entière.
Ce décret d'arrestation était sinon rendu, du moins prononcé, et la consigne de notre captivité durait encore. Ceux qui l'avaient donnée passèrent près d'une heure à délil^rer sur l'usage qu'il leur convenait de faire de nos personnes. Cette remarquable circonstance tient à la diverse nature des deux factions qui avaient concouru aux crimes de cette journée. L'une n'avait d'autre but que l'arrestation des , trente membres, et ce but était rempli ; l'autre voulait davantage, et voyant que la Convention n'était pas tout à fait dissoute, elle ne trouvait pas que le 2 juin fût terminé. Gusmau, qui tenait à celle der* nîère faction, a donné sur ce point tous les éclaircissements désirables durant sa détention à la Force; et la conduite ultérieure de la municipalité de Paris et des membres du comité central, depuis cette sédition jusqu'au terme de leur infâme carrière, ne peut laisser aucun doute sur le plan de dissolution et de contre-révolution absolue qu'ils suivaient en ces journées.
Voilà, citoyens, quelles furent les principales causes de Y immortelle îouvnée du 3i mai et de la sublime insurrection du 2 juin. Voilà les événement» trois fois heureux contre lesquels j'ai signé un projet de déclaration. Voilà enfin comment je suis le signa-' taire d'une protestation criminelle contre les lois.
Que la majorité d'une assemblée décrète avec liberté une loi qui me semblera mauvaise, je n'aurai pas même la pensée de réclamer contre cet acte législatif: je le respecterai au contraire comme l'ex-
pressioa de la volonté générale, et j'y soumettrai ma volonté propre' sans réserve et sans murmure; mais que je sois le témoin d'un brigandage pareil à celui que je viens de vous décrire , je vous laisse à penser, citoyens, si la dénonciation de tant de violences, d'attentats et d'atrocités pourra âtre appelée une proiestcition criminelle contre les lois.
Les effets des Je VOUS ai fait Connaître les auteurs et les princi-
taiBiilles da si t
""juin?"' pales circonstances des horribles sccnes du 3î mai et du a juin : je vais vous en rappeler les trop funestes effets ; et, afin de suivre quelque méthode dans l'histoire de ces temps de désordre, d'anarchie et de confusion, je la partagerai en deux époques : Tune depuis le 2 juin jusqu'à mon arrestation au 3 octobre; l'autre depuis le 3 octobre jusqu'au moment où j écris.
!'• époque. - L'opprcssiou dc la Convention nationale , les vives juiDjuMu'au p^elamations des fidèles représentants . du peuple et ^ de la plupart des départements de la république ; la rédaction illusoire d'une constitution ^ la création du gouvernement révolutionnaire; enfin la fiction du fédéralisme imaginée pour assassiner dans toute la France les républicains les plus éclairés et les plus vertueux : voilà quels furent jusqu'au 3 octobre les fruits du 3i mai et du 2 juin.
Aussitôt après ces journées de deuil et de crimes , les séditieux s'empressèrent de jouir de leurs triomphes et de recueillir les fruits de leurs attentats.
Chaque jour ils nous abreuvaient de dégoûts, nous couvraient d'opprobres, nous rassasiaient d'outrages et de calomnies.
Un pouvoir inconnu et sans mission, contre lequel
oppression de laOonTentton.
MÉMOIRES. Sai
nous réclamions inutilement dans la Convention nationale, interceptait nos correspondances, s'emparait des rapports véridiques que nous adressions à nos commettants, accumulait contre eux et contre nous des moyens de vengeance et des prétextes de persécutions. Et afin que nous ne pussions pas douter de l'existence et de l'activité de cette inquisition tyrannique, elle revêtait de son sceau particulier les lettres qu'elle nous laissait parvenir : ce sceau portait : Réi^olution du 3i mai.
Mais bientôt , peu satisfaits de cette marche obscure et lente , nos tyrans poursuivirent plus à découvert le système vexatoire qu'ils avaient conçu contre nous. On ne passait plus quatre jours sans proposer, sans exécuter des arrestations nouvelles dans la Convention. On arrêtait de^députations presque entières; et avant le 3 octobre, avant ma proscription et celle de mes soixante collègues , déjà soixante-neuf autres représentants du peuple avaient été plongés dans les fers ou forcés à fuir le glaive des assassins. Aucun n'avait été entendu, et de simples motions individuelles avaient déterminé i/w/?rc?/wp^w l'arrestation de la plupart.
Réduits au silence dans la Convention nationale , Réciamauon
, - , V i ' j **®* députés et
espionnes dans nos demeures , recherches cians des citoyens nos relations, environnés de terreur et de perfidies, nous avions pourtant à remplir un dangereux et indispensable devoir : c'était d'éclairer nos concitoyens sur les attentats dont nous étions les témoins et les victimes. Ce devoir a été rempli, autant que les circonstances ont pu le permettre, par un très-grand nombre de députés. Presque tous ceux qui n'avaient
des départements.
32ÎI DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES.
point participé à ces horreurs les dénoncèrent à leurs correspondants; plusieurs députations firent contre les événements du 2 juin et du 3i mai des adresses collectives ; enfin la déclaration que j'ai souscrite est signée de soixante-quinze législateurs.
Ainsi une multitude de témoignages s'est] élevée du sein de la Convention contre ces journées ; ainsi elles ont été accusées par le plus grand nombre des représentants du peuple; ainsi quatre cents témoins ontattesté les faits que je viens devons retracer ; ainsi dans ma réclamation si criminelle contre le 1 juin et le 3i mai , j'avais réellement les deux tiers de mes Collègues pour complices.
Dès que les crimes de ces journéesjfurent connus dans les départements , des cris d'indignation s'élevèrent de toutes parts; et les républicains les plus zélés songèrent à venger avec éclat de si grands outrages. Sans doute ils délibérèrent, non contre la Convention nationale, mais contre ses oppresseurs , non contre la ville de Paris, mai^ contre sa municipalité séditieuse. Sans doute enfin quelques-uns ont pris les armes pour voler à la défense de la Convention, pour la venger de ses ennemis, pour la rétablir dans l'état de liberté et de la puissance qui importait à l'achèvement de ses travaux , à la paix et à la gloire de la République.
Nos tyrans eux-mêmes, dans la maladresse de leurs premières vengeances, ont pris le soin remarquable de recueillir scrupuleusement tous ces anathèmes dont les citoyens de la plupart des départements les avaient couverts. Julien de Toulouse a transcrit, dans un volumineux rapport, un grand
une
nombre d'arrêtés et d'adresses où les factieux de la municipalité , des clubs et de la montagne sont dépeints avec une justesse énergique, où les journées du 3i mai et du 2 juin sont appréciées avec vérité, où enfin sont prédites les longues calamités qui viennent d'inonder la France et de la couvrir de sang.
Il ne faut pas douter que ces réclamations una- mJ^^ajtton nimes n'eussent à la fin triomphé de toute l'audace ^®"*"'"**°"des factieux, si elles n'avaient été suspendues par le projet de constitution qu'ils s'empressèrent de nous offrir.
Nous étions envoyés pour rédiger une constitution, et, durant huit mois d'agitations , d'intrigues et de discorde, nous avions fait, pour remplir cette tâche honorable , des efforts non moins inutiles que persévérants. Ici, la vérité exige que je me range au nombre de ceux qui, dans leurs discours et leurs écrits, n'avaient jamais cessé de rappeler la Convention nationale à cç premier de ses devoirs.
Lors donc que, vers le milieu de juin, nous fûmes invités à ce travail par ceux-là même qui jusqu'alors avaient employé , pour le retarder, tous les moyens de leur tactique séditieuse, nous cédâmes aussitôt à une impulsion si conforme à nos devoirs, si saluAire dans son objet , et nous ne voulûmes pas considérer par quelles mains elle nous était imprimée.
En vain le projet qui nous était présenté avait eu pour principaux rédacteurs Couthon , Hérault et Saint-Just ;
En vain ce projet, rédigé à la hâte, ressemblait moins à une constitution qu'à un programme de lois politiques ;
En vain on le discutait dans la Convention avec une rapidité indécente , dans l'absence et durant la captivité de trente législateurs que le peuple avait chargés de concourir avec nous à cet important travail;
En vain nous étions nous-mêmes repoussés le plus souvent avec insulte ou même avec violence ^ quand nous voulions prendre part à cette discussion.
Ces considérations et beaucoup d'autres furent toutes immolées par nous à l'amour de la paix, aux besoins des circonstances , au désir de v§ir les malheurs de la patrie suspendus au moins par une constitution, sans doute imparfaite, mais qui pouvait être corrigée en des temps meilleurs, et qui, en attendant , rallierait les esprits à la plupart des principes de liberté et d'égalité sur lesquels le bonheur public devait un jour reposer.
Tout ce que nous avions d'influence dans les départements, nous l'employâmes pour faire accepter cette constitution; et de peur d'apporter quelqi^evobstacleà son. acceptation unanime, nous abandon*-' \ 1 nâmes le projet de publier^ contre les événements du 3i mai et du a juin, la déclaration qui sert de {
prélfexte à ma captivité.,.. , j
Création do Cette Constitution n'était qu'un voile passager, des-
Gouverne- ^ • * r o /
"tionnïiîSÎ"' tiné à détourner les regards de la République des récentes horreurs du 3i mai et 2 juin , et à faire une diversion puissante aux premiers mouvements d'indignation que ces journées excitaient dans toutes les âmes. D'ailleurs ce n'était pas le régime d'une constitution libre; c'était le joug d'un gouvernement révolutionnaire que l'on réservait à la France.
11 ne convenait pas cependant que ce projet fût dévoile aussitôt après la solennelle proclamation de l'acte constitutionnel. Il importait, au contraire, d'éloigner les soupçons déjà conçus par le public , et particulièrement par les six mille commissaires que les assemblées de canton avaient envoyés. Si l'on eût déclaré dès lors l'intention de se perpétuer dans l'exercice du pouvoir absolu jusqu'à la chute de tous les trônes de l'Europie, on eût excité, à cette époque , un soulèvement général. On crut donc sage de décréter, ces commissaires présents, que le comité de division s'occuperait, sans délai, du travail néces- 'Baire pour préparer la convocation des assemblées primaires, et par suite d'une assemblée législative, suivant les formes établies par la nouvelle constitution. Ce ne fut qu'environ un mois après ce décret qu'pn se mit parfaitement à l'aise en proclamant te Goui^ernement révolutionnaire.
' Je ne m'attacherai pas à remarquer tout ce qu'il y a d'indécent et d'absurde dans la seule expression de GOUVERNEMENT RÉVOLUTIONNAIRE; mais il importe de réfléchir sur la chose.
Tout le monde conçoit que, lorsqu'un peuple combat pour sa liberté contre une coalition de rois , et qu'il est en même temps agité par des troubles intérieurs, il faut que ses lois et sou gouvernement s'approprient à ces circonstances difficiles , et secondent la résistance qu'il doit opposer à ses divers ennemis.
Alors , plus que jamais, tout citoyen est soldat, et peut être requis pour le service militaire.
Alors, plus que jamais , toutes les industries et
toutes les productions sont à la disposition de \% patrie en danger.
Alors le droit de sortir de la république peut être suspendu , et celui de voyager dans Tintérieur assujetti, dans son exercice, à des formes qui en préviennent les abus*
Alors une surveillance plus attentive peut être exercée sur les lieux publics et sur les rassemblements de citoyens.
Alors toute assemblée politique qui ne sera pas strictement nécessaire à l'exercice des droits de cité et à l'élection des fonctionnaires , peut être interdite. ^
Alors on peut utilement suspendre le droit de se réunir en clubs ou sociétés particulières.
Alors, enfin , plus d'activité peut être donnée à l'administration publique, par la simplification ou la suppression même des formes purement accessoires qui en retarderaient les mouvements.
Telles sont les dispositions principales dont se compose le régime extraordinaire que des circonstances critiques peuvent exiger. Mais ce régime , loin de se placer hors de la constitution , doit , au contraire, s'y adapter de lui-même; car il a dû être prévu et déterminé par elle, surtout lorsque c^est au milieu dés ora^iD^qui le réclament que cette constitution a été conçue et rédigée.
Vous savez trop, citoyens , que ce n'est point là le régime qui a été imaginé , depuis un an , sous le nom de Goui^ernement réi^olutionnaire.
Tous les droits naturels, civils et politiques, suspendus ou voilés ; tous les pouvoirs publics confon-
dus et reunis dans la Convention nationale, pour être exercés tantôt par un comité, tantôt par plusieurs; toute nuance effacée entré l'autorité qui fait la loi et celle qui l'exécute ; des nuées de commissaires envoyés dans les départements et auprès des armées, avec une puissance sans limites; des clubs, des chambres particulières de lecture et de conversation, érigées en autorités publiques, et appelées à correspondre immédiatement avec la Convention et ses délégués ; le peuple déchu du droit sacré de se choisir ses magistrats; toute liberté enlevée à la presse, aux opinions et aux cultes; la nation de nou- 'veau distribuée en castes ou privilégiées ou proscrites; le droit de propriété essentiellement méconnu, ébranlé parles lois elles-mêmes, et chaque jour outragé par leurs ministres ; les lettres de cachet rétablies; le secret des correspondances individuelles ouvertement violé; les asiles domestiques livrés à l'inquisition la plus curieuse; les formçs de la justice dépouillées de tout caractère d'humanité et de bonne foi; la patrie couverte de scellés, de prisons etd'échafauds; tous les excès de l'anarchie et du despotisme s'entre-choquant avec fracas, sur la surface entière de l'empire , dans une confuse multitude de comités de surveillance, de comités administratifs, de comités révolutionnaires; en un mot, des commissions révolutionnaires, des tribunaux révolutionnaires , une armée révolutionnaire : voilà , citoyens ^ le gouifernement que le 3i mai et le a juin ont donné à la France.
Ni les Athéniens sous Pisistrate , et dans la suite sous les trente tyrans dont les délivra Thrasybule, ni
3a8 DOCUMENTS BIOGRAPHIQUES.
les Thébains sous les dominateurs étrangers, écrasés par Pélopidas, ni les Romains sous les décemvirs, sous Sylla, sous les triumvirs et sous Néron, ni les Anglais sous l'usurpateur Cromwell; eu un mot, aucun peuple y dans les temps les plus calamiteux de son histoire, n'avait été, avant nous, courbé sous un joug aussi flétrissant ; nul n'avait connu une tyrannie aussi monstrueuse, aucun n'avait fait l'expérience d'une aussi meurtrière anarchie.
Un tel gouvernement, dans ses rotations rapides, dans les infinies vicissitudes qu'il semble produire, n'amène pourtant que deux résultats essentiels et véritablement distincts, l'anarchie et la tyrannie. Les
« Hébert et les Robespierre s'y succèdent les uns aux
autres. Toute liberté y devient discorde, et toute autorité despotisme. On n'y trouve de remède contre * les factions qui déchirent que dans les triumvirs qui écrasent ; et quand les proscriptions finissent, les tumultes recommencent. Une année de ce régime avance d'un siècle la vie d'un grand peuple ; car il flétrit les âmes, éteint les lumières, corrompt les mœurs, et propage l'égoïsme : il divise les hommes et les choses....
La fiction du Ije gouvcmement révolutionnaire avait pour ennemis naturels tous les patriotes éclairés; mais comme il renfermait en lui-même beaucoup de moyens de les réduire au silence , on se hâta , ainsi qu'il convenait , de mettre ces moyens en usage.
Déjà, pour avoir essayé de montrer à la France le piège de rapine et de tyrannie caché sous la feinte acceptation d'un pacte constitutionnel , un grand nombre de républicains énergiques avaient été ar-
rêtés dans la Convention nationale et hors de son sein. Mais le plan de vengeance commencé au 2 juin était bien plus vaste; et, afin d'assurer quelque stabilité au gouvernement révolutionnaire , c'était presque un peuple entier de victimes qu'il fallait.
Un prétexte devait couvrir cette universelle persécution ; la fable du fédéralisme fut inventée.
Citoyens , toutes les fois qne les tyrans de la terre ont voulu la dévaster par des proscriptions ; toutes les fois qu'il leur a importé d'étouffer la voix de la raison et de la vertu ; toutes les fois qu'ils ont proclamé la terreur, et mis pour ainsi dire une taxe de sang sur toutes les provinces, sur toutes les communes, sur chaque famille de leurs États, les tyrans ont eu constamment recours à certaines dénominations odieuses, à de vains noms, répétés sans cesse et jamais expliqués , qui semblaient désigner de grands crimes , et n'étaient réellement que les mots d'ordre des assassinats. La funeste puissance de ces expressions magiques est un vieux secret d'oppression, une tradition de tyrannie , que les bourreaux de l'humanité se sont transmise d'âge en âge, et que les auteurs des récentes calamités de la France avaient recueillie dans l'histoire des persécutions politiques et religieuses. Aisément la crédulité vulgaire reçoit l'illusion fatale que ces noms mystérieux sont destinés à produire. Moins on comprend, plus on soupçonne; l'ignorance hait avec fanatisme, elle égorge avec fureur.
Arrêtons-nous donc à cette accusation àe fédéralisme , que l'on ose renouveler encore , quelque usée qu'elle soit aujourd'hui; et sachons enfin s'il a existé
33o DOCUMElfTS BIOGRAPHIQUES.
une grande conspiration contre F unité et tindivisi^ bilité de la République.
Les peuples qui ont secoué le joug de la royauté ont connu jusqu^icî deux mauières d'exister en république.
Les uns, comme autrefois les Grecs, et aujourd'hui les Anglo-Américains, se sont divisés en plusieurs petits États, dont chacun est intérieurement gouverné par les lois particulières qu'il lui plaît de se donner, mais qui tous sont réunis dans leurs moyens de défense contre les ennemis du dehors, et dans leurs relations diplomatiques avec les autres puissances. Cette première manière d'exister en république a été appelée ligue fédérative.
L'autre manière est de ne former, à tous égards, qu'un seul État ; d'être gouverné intérieurement par les mêmes lois et par un système d'autorités communes qui embrasse la république entière et s'applique indivisiblement à toutes ses parties. Ainsi ont existé les Romains depuis les rois jusqu'aux empereurs.
Il s'agit donc d'éclaircir s'il y a eu une conjuration pour donner à la République française la forme fédérative qui vient d'être expliquée.
Cette question de fait doit être examinée dans trois époques :
La première, avant le décret de la Convention nationale qui déclare que la République française est une et indivisible ;
La seconde, depuis ce décret jusqu'au â juin;
La troisième enfin , depuis le i juin jusqu'à présent.
Durant la première époque, c'est-à-dire avant le
décret qui prononce l'unité et Tindivisibilité delà République frani^alse, j'ignore quels sont ceux qui ont pu concevoir l'idée de la diviser en États unis. Il n'y a que Billaud-Yarennes qui ait été expressément accusé d'en avoir fait la proposition publique '. Mais cette proposition, en tout cas, ne pouvait être criminelle dans un temps où aucune loi, aucun vœu public ne l'avait encore interdite. Alors la question était intacte, chaque citoyen était le maître dé son vœu particulier, et quoiqu'il fût sans doute peu raisonnable d'appliquer à la France en i^gîi ce que Montesquieu , Rousseau et Mably avaient dit d'une manière générale sur la forme fédérative, qu'ils ont semblé tous trois, préférer aux autres formes politiques, cette application du moins n'aurait été qu'une erreur et non pas un. délit, puisque, encore une fois, il n'y a de délit que contre une loi préexistante.
Durant la seconde époque, c'esfc-à-dire depuis le décret qui déclare que la République française est une et indivisible^ jusqu'au 12 juin 17939 je n'ai eu connaissance d'aucune proposition ni d'aucune manœuvre contraire à ce décret. J'ose même assurer que jusqu'ici il n'a été administré nulle part aucune preuve, aucune semi- preuve, aucun commencement de preuve, ni écrite, ni testimoniale, ni morale, que, dans l'intervalle dont je parle , la forme fédérative ait été proposée , ou qu'il ait existé pour l'établir en France aucune espèce de complot.
On a osé citer le plan de constitution présentée h
• Dans l'ouvrage intitulé : V Acéphalocratie , ou le Gouvernement fédératif démontré le meilleur de tous pour un grand empire , par les principes de la politique et les faits de V histoire; 1791, in-8*.
la Convention nationale par Condorcet y Gensonné et Barrère. Or, que dans ce plan il n'y air pas le moindre germe de fédéralisme; que cette constitution soit au contraire le projet (bien ou mal tracé) d'une république parfaitement une et indivisible , c'est un fait qui ne peut être contesté par aucun homme de bonne foi.
On a beaucoup allégué les réclamations énergiques qui se sont élevées durant huit mois dans la Convention nationale et dans les départements contre la municipalité de Paris et les autres turbulents qui agitaient cette ville immense. Qn a qualifié ces réclamations de calomnies contre Paris, tendantes à indisposer les autres parties de la République, et à les provoquer à une scission. Comme si la ville de Paris avait pu être confondue avec quelques poignées de séditieux ! Comme si cette ville n'eût pas été elle-même la première victime de leurs manœuvres criminelles ! Comme si c'était provoquer un déchirement que de vouloir réprimer celui dont oii est le témoin ! Comme s'il fallait pardonner à l'anarchie, de peur d'attirer trop d'indignation contre elle en la dénonçant! Comme si le lien le plus ferme de l'unité et de l'indivisibilité de la République n'était pas dans Tharmonie que nous cherchions à rétablir au sein de la ville où résidaient les autorités suprêmes! Comme si enfin les agitateurs que nous accusions alors n'avaient pas été reconnus depuis pour les ennemis soudoyés du peuple français!
Enfin, dans le dénûment absolu de preuves, on a voulu tirer je ne sais quelles inductions de ce qu'il avait été proposé à la Convention nationale, soit de l'environner d'une force armée, soit de faire sanction-
ner par le peuple le jugement du ci-devant roi. Je n'ai point partagé ces opinions; mais en vérité, les citer comme indices d'une conspiration contre l'unité et l'indivisibilité de la République, c'est trop ouvertement renoncer à toute logique ou à toute bonne foi. Y a-t-il donc eu aussi du fédéralisme dans le sanctionnement de la constitution par le peuple , ou dans le rassemblement qui vient d'être fait auprès de Paris, d'une force armée extraite de tous les départements? Citoyens, c'est en attribuant ainsi à tout projet, à toute opinion, à toute pensée, les intentions les plus visiblement étrangères à leur objet; c'est avec cette jurisprudence audacieuse que l'on eût dressé dans ces derniers temps l'acte d'accusation de tous les Français, et qu'il ne restait plus un seul citoyen qui ne pût être déclaré royaliste, fédéraliste, orléaniste, contre-révolutionnaire, au gré de ses persécuteurs, et selon la mesure de leur puissance!
Ainsi , pas un seul fait précis , pas un seul témoignage positif, pas une seule induction légitime, pas un seul motif raisonnable n'a pu porter à croire qu'il eût existé aucun complot de fédéralisme jusqu'au 2 juin.
Certes, si à cette dernière époque,. si à la nouvelle des outrages dont les représentants du peuple venaient d'être accablés, si, effrayés du scandaleux triomphe d'une faction turbulente, les citoyens des départements avaient eu en -effet la pensée de se constituer en républiques particulières et divisées, c'est aux séditieux auteurs du 3i mai et du a juin qu'un juge impartial eût principalement imputé le crime de ce déchirement et les malheurs qui l'eussent suivi; c'est par la
municipalité de Paris, par le comité central de l'Évêché, par les Cou thon, les Chabot, les Robespierre, que le signal du fédéralisme eût été donné à la France, et les départements, provoqués à cette scission comme à un dernier moyen de liberté et de salut, n'eussent mérité véritablement que d'être plaints, éclairés et vengés.
Mais c'est encore sans motif et calomnieusement que Ton a rapporté à cette époque une conjuration contre l'unité et l'indivisibilité de la République.
Respect pour la Convention nationale , obéissance aiix lois librement décrétées par elle, attachement invariable à la République une et indivisible, haine aux factieux qui la déchiraient^ guerre à l'anarchie qui en préparait la dissolution : voilà les sentiments, les vœux, Tesprit unanime des citoyens des départemeuts , dans leurs adresses , dans leurs arrêtés, dans leur conduite après le 2. juin. Le rapport de Julien de Toulouse, ce rapport rédigé pour accréditer la fable du fédéralisme, et où l'on s'est efforcé de recueillir tout ce qui pouvait donner quelque apparence à cette fiction, ce rapport est la preuve, le dépôt de preuves que j'invoque ici avec confiance, pour démontrer que le fédéralisme n'a point existé. Les différentes pièces qui y sont transcrites offrent constamment la vive et franche expression du patriotisme le plus sincère, le plus étranger à tout schisme et à tout projet de dé* membrement politique.
Mais il y a eu de la résistance aux décrets du 3i mai et du 2 juin; mais il y a eu des mouvements intérieurs; mais on a tenté de se porter en armes vers Paris. O vous qui osez faire de tels reproches, et qui
ne vivez depuis deux années que de séditions et de tumultes, vous, entrepreneurs éternels d'agitations populaires et de publiques discordes, c'est donc à vous seuls qu'appartenait ce droit sacré d insurrection dont vous nous avez tant parlé; c'était donc comme un privilège , et non pas comme le commun apanage des hommes libres , que la résistance à l'oppression était si réclamée par vous. C'est à votre voix seule et autour de vous seulement que \e peuple doit se leifer; le peuple n'est pas où vous n'êtes point; quatre-vingtneuf départements, ne sont pas le peuple j et ils devaient courber leurs humbles têtes devant les décrets oppressifs que vos crimes avaient extorqués. Vos mouvements réi^ohuionnaires sont, quand ils réussissent, des victoires qui sauvent la patrie; ils sont, quand ils échouent , des égarements respectables qu'il serait affreux de punir; et de la part de tous les Français, moins vous-mêmes et vos complices, toute mesure de résistance à vos œuvres anarchiques sera rébellion, attentat, déchirement, dissension ,ye<aSÉ?ra/ww<?. Vous aviez pu arracher de vive force et à main armée trente représentants à leurs fonctions, et il n'était pas permis au reste de la République de rien entreprendre pour les y rétablir, et pour restituer à la Convention nationale sa liberté, sa dignité et sa puissance.
Ici je dois exposer comment, par un perfide abus du langage, on parvint à donner à l'accusation de fédéralisme une extension indéfinie.
Ce mot signifie, comme j'ai dit, une forme particulière de gouvernement semblable à celle des Etats- Unis d'Amérique. C'est dans ce sens que la Convention nationale , dès le commencement de sa session ,
336 DOCUMEHTS BIOGRAPHIQUES.
avait rejeté le fédéralisme et prononcé la peine de mort contre ceux qui le proposeraient.
Mais comme les mots àefédération, àe fédérés, etc., désignent aussi, dans l'usage commun, toute espèce de réunion politique, toute iissociation qui a pour objet quelque besoin général de la patrie , à peine les départements eurent-ils commencé de se réunir contre les séditieux du a juin, et S associer leurs efforts contre l'oppression , que Ton s'écria avec une imprudente astuce : Voyez-vous comme ils se sont fédérés, voyez- vous \di fédération^ yoyez-VQusXe fédéralisme ! O citoyens, c'est pourtant avec cette équivoque que l'on a égorgé des milliers de républicains vos frères !
Tout arrêté, toute adresse, toute pétition, tout écrit, toute parole contre le 3i mai et le 2 juin a été ^^i^Aé fédéralisme.
Tout ce qui, soit avant, soit après cette époque, avait été dit ou écrit contre la municipalité de Paris, contre les députés de Paris , contre les séditieux de Paris, a été appelée fédéralisme.
Tous ceux enfin qui avaient lutté avec quelque courage contre les progrès de la déchirante anarchie ont été dii^i^Xés fédéralistes ; on leur a donné des fers ou la mort, en vertu de l'unité et de l'indivisibilité de la République.
Ainsi, par un incroyable renversement d'idées, par uue étrange confusion de langage, ceux que l'intérêt national avait réunis ont été accusés d'avoir voulu se diviser ; on a dit qu'ils cherchaient à rompre l'unité sociale , lorsqu'ils s'efforçaient d'en resserrer les liens ; leur commune résistance aux déchirements de la patrie a été représentée comme un
schisme^ et leurs efforts généreux pour le rétablissement de rharmonie politique ont été punis, par ceux-là même qui l'avaient troublée, comme une crimineHe entreprise de discorde et de démembrement.
Cependant l'accusation de fédéralisme n'avait point encore acquis avant le 3 octobre un crédit assez sûr et une valeur assez constante pour qu'on pût la hasarder seule contre les députés qui devaient en être les premières victimes. On crut donc qu'elle avait besoin d'être renforcée par des imputations accessoires : d'ailleurs, comme on ne cherchait qu'à multiplier les calomnies, on se mit peu en peine de les concilier entre elles, et Ton se dispensa de toute vraisemblance. Relisez, citoyens, ce qui a été écrit sur cette affaire par Saint-Just et Lindet , par Desmoulins çtBillaud, par Chabot, Amaret Julien de Toulouse : vous y apprendrez que Vergniaud*, Lanjuinais, Coudorcet et autres étaient à la fois fédéralistes et royalistes, qu'ils voulaient un roi et cependant plusieurs républiques; qu'ils avaient manœuvré pour maintenir Louis XYI sur le trône ^ et que néanmoins depuis quatre années ils ne travaillaient que pour d'Orléans ; que tout en s'efforçant de sauver Louis XVI ils machinaient un changement de dynastie; que, d'intelligence avec Pitt^ Cobourg et la Vendée, ils cherchaient à placer le diadème sur la tête du fils de Louis et sur celle d'un fils de George III, sur la têle du prince Egalité et sur celle de Brunswick, en même temps qu'ils se préparaient à diviser la France en provinces unies, afin d'être chacun le président d'une petite république; qu'ils étaient, en un mot et tout
sa
338 OOCU31EMS BlOGUAPHlQt'ES.
eusemble, d accord avec TAutriche pour le retour de l'ancien régime^ d'accord avec l'Angleterre pour lesystème des deui chambres , d'accord avec Dumounez pour le rétablissement de la constitution de 89, d'accord avec ceux qui appelaient une autre famille à la couronne, d'accord enfin avec les prétendus partisans du partage de l'empire en plusieurs républiques fédérées. On leur reprochait encore d'avoir demandé l'affranchissement des nègres que l'on a décrété depuis , d'avoir proposé la guerre avec des rois dont on a depuis résolu de briser les sceptres avant de mettre bas les armes. De plus ^ pour les rendre suspects de rapines et de corruption , on assurait qu'ils avaient acquis d'immenses fortunes, et que, s'ils n'étaient pas riches en France , ils étaient opulents à Londres et dans les pays étrangers : d'ailleurs on ne s'arrêtait point à fournir la preuve de ces- dernières inculpations, parce qu'elles devaient disparaître en quelque sorte devant la gravité des premières
Voilà, citoyens, l'exacte analyse de l'acte d'accusation et du procès des représentants du peuple qui ont été désignés comme les chefs du fédéralisme : telle a été l'incohérence des imputations, l'absurdité des calomnies contradictoires sous lesquelles ils ont succombé.
Au mois de juillet , Saint-Just s'était borné à demander le décret d'accusation contre sept ou huit ; il proposait de rappeler les autres au sein de la Convention , comme n'ayant participé à aucun complot criminel. Mais, le 3 octobre, les circonstances permettant plus d'audace et conseillant plus de proscriptions, Amar en fit mettre vingt hors de la loi, cin-
MÉBfOlRES. 339
quante en accusation, et soixante en arrestation provitoire.Ceux de ces aîccusés ou arrêtés qui se trouvaient à la séance furent livrés aussitôt, et sans être entendus, à la municipalité de Paris, qui s'en empara comme de sa proie. Ils furent traînés par elle de prisons en prisons, de cachots en cachots , et rassasiés, les uns jusqu'à leur mort, les autres durant dix. mois, dé tout ce que la haine et la tyrannie peuvent inventer d'opprobres et d'outrages. Je ne parle point ici des égards dus au caractère de représentant du peuple, carac-. tère dont nous n'étions pas dépouillés; mais les ménagements que l'humanité réclame même envers des criminels condamnés, on ne les a pas eus pour nous. Le plus indécent brigandage et le plus indécent despotisme a été exercé sur nous jusqu'au 20 thermidor par de lâches et imbéciles municipaux, tyrans subalternes qui depuis ont été l'un après l'autre sacrifiés par leurs maîtres, et auxquels le comité de sûreté générale nous avait abandonnés avec la plus criminelle insouciance.
Lorsque, dans une assemblée de huit cents mem-seépogae.--
1 1 / / i. / r XI Depuis le s
bres, deux cents ont ete livres aux lers ou a la mort, octobre. quand cette proscription a été la récompense du courage et d'une année de résistance à l'oppression , lorsque trois cents autres membres désignés chaque jour par d'avilissantes épithètes sont ouvertement voués à l'ignominie, condamnés au silence, environnés d'imminents périls, il nVst plus sans doute pour cette assemblée ni liberté ni puissance; les sièges qu'occupaient les proscrits sont des signaux qui la rappellent sans cesse à la terreur : elle n'est plus qu'un fantôme vain, timide et méprisé, qui, insulté
34o DOCUMENTS BIOGRAPHIQDES.
d'abord par raoardiie , eochaîné ensuite par la t jraonie dictatoriale, senrirasucœssiyeiiieatd'iiistraiDeDtet de prête-nom à Tune et à Fautre.
L'histoire de l'oppression publique depuis le 3 octobre jusqu'au 9 thermidor se divise naturellement en deux parties bien distinctes : l'une jusqu'au 1^ germinal, c'est le règne de l'anarchie dévorante; l'autre , depuis la chute d'Hébert jusqu'à celle de Robespierre, c'est le règne du pur despotisme, plus farouche que l'anarchie.
iiMqo'eo Durant la première de ces époques, il fut aisé d apercevoir trois partis qui se disputaient la puis^ sance :
Jusqu'en germinal, la municipalité de Paris'j
Robespierre avec le comité de salut public;
Danton avec quelques membres de la Convention nationale.
Les jacobins, les cordeliers, le tribunal révolutionnaire, le comité de sûreté générale, les bureaux de la guerre^ ceux de l'intérieur, le commandant de la force armée parisienne, les journalistes et les com- Aiissaires dans les départements, étaient les principaux instruments politiques entre les mains des trois partis que j'ai désignés.
Henriot , les jacobins et le comité de salut public appartenaient à Robespierre.
Le ministre de l'intérieur et quelques. journalistes étaient presque les seuls soutiens du parti de Danton^
La municipaKté de Paris avait pour elle le tribunal révolutionnaire y le ministre de la guerre, les cordeliers, Ronsin, les feuilles et l'activité d'Hébert. Encore puissante aux Jacobins, elle s'était attaché
aussi un assez grand nombre de commissaires dans les départements et aux armées. Enfin elle exerça longtemps une influence très-immédiate sur le comité de sûreté générale , qu'Hébert et Chaumette assiégeaient journellement.
Dissoudre ia Convention nationale /provoquer par des 63çcès de tons les genres un soulèvement univerisel contre le gouvernement républicain, tels étaient les vues de ia municipalité de Paris et le plan de conduite que Yon a pu reconnaître dans toutes ses opérations.
Le plan contre-révolutionnaire de la municipalité de Paris, On le reconnaît d'abord dans les jugements du tribunar qu'elle dirigeait, et jusque dans le procès de Marie-Antoinette, dont le supplice, placé avec affectation iau moment de la prise de Valénciennes et précédé de ta plus dégoûtante procédure, devait produire sUr les ennemis extérieurs et intérieurs de la 'République une iriipression dangereuse.
Ce plan contre-révolutionnaire, oîi le reconnaît dans "cette boucherie de vingt-deux députés, condamnés, sans être entendus et à l'instant où leurs premières justifications intéressaient le peuple en leur faveur. La municipalité, leur accusatrice, inOuençait les juges, soldait l'auditoire, et provoquait ce décret incroyable qui interrompit vingt-deux représentants de là nation dès le commencement de leur défense. <!)n eut l'imprudence de convenir qu'ils ébranlaient déjà les jurés et les assistants.
Ce plan contre-révolutiônnaïre , on le reconnaît dans les efforts si souvent réitérés pour traîner a réchàfaud les soixante députés détenus. C'était ft}^.
^3 DOCUMRffTS BIOGRAPHIQUES.
eore la muaicipalité qui, dans les journaux d'Hébert, dans les délibérations des cordeliers, préparait ce second carnage, afin d'avancer la démolition de la Convention nationale et de donner, ensuite un champ plus libre et plus vaste aux proscriptions. La mort de ces soixante députés était un arrangement déjà tout pris, et queBrocbet, l'un des jurés, avait annoncé publiquement en votant contre les vingt-deux. D'aiU leurs on demandait trèa-hautement l'exclusion, la détention de tous les législateurs, qui avaient voté l'appel au peuple ou exprimé telle ou telle autre opinion dans les divers appek nominaux.
Ce plan contre-révolutionnaire, on l'aperçoit nonr seulement dans Taudace progressive du tribunal, dans ses nombreux assassinats de tons les jours : mais encore dans ce système d'incarcération dont les progrès de plus en plus rapides répandaient sur toutes les familles la désolation et la terreur. C'était la municipalité qui^par son administration de police, par les comités de sections, par les réquisitoires de Chaunielte, par les libeUes périodiques d'Hébert, proclamait contre une multitude de citoyens paisibles ou énergiques des sentences de suspicion , des arrêts d'emprisonnement, et les abreuvait, dans vingt bastilles, de persécutions énormes.
Ce plan contre-révolutionnaire, on l'aperçoit dans la correspondance à jamais étrange que des commissaires de la Convention nationale entretenaient officiellement avec la municipalité de Paris. Là ils lui rendaient un compte servilement exact des mesures vexatoires qu'ils avaient prises parallèlement avec elle, et ils obtenaient des mentions honorables dans ses
procès-verbaux. Ils lui écrivaient, dans un style dégoûtant de bassesse et de férocité, comment la République était, par leurs soins, couverte de maisons d'arrêt, comment .une cité florissante, la plus populeuse après Paris, venait d'être transformée par eux en un vaste et lamentable échafaud , comment ils en livraient les maisons aux flammes, les habitants à la mitraille du canon. Ils lui mandaient, avec d'affreux détails, comment ils emprisonnaient, com^ ment ils opprimaient, comment ils dépouillaient, comment ils assassinaient ; comment ils faisaient égorger sept cents détenus au milieu des routes publiques, comment ils en noyaient des centaines d'au«tres dans les rivières; comment ils dînaient avec les bourreaux ; comment, après en avoir été les victimes, ils en devenaient les apprentis, en tuant eux-mêmes, de leurs propres mains, des victimes désarmées dans les prisons.
Ce plan de contre-révolution, on l'aperçoit dans les bureaux de la guerre, où Vincent, l'ami d'Hébert ; Audouin, le gendre de Pache ; Rouchotte, le trésorier des factieux, perpétuaient les désastres de la Vendée, désorganisaient les armées de la République, et tra-> vaillaient sans relâche à l'avilissement, à la ruine de {a Convention. Ro^nsin correspondait à ce centre d'intrigues et de perfidies; Rousin , brigand farouche, Tune des créatures du 3i mai, et le bien-aimé de Collot.
Ce plan contre -révolutionnaire, on l'aperçoit, dans ces honteuses scènes d'impiété et d'extrs^van gance dont Chaumette et ses correspondants avaient provoqué les scandales, et sur lesquelles ili^ avaient
fondé l'espoir de plusieurs Vendéés. Ce n'était pas la prudente main de la philosophie qui s'arnnait coatre des superstitions antiques pour les remplacer par xles institutions salutaires; c'était le bras sanglant de l'anarchie qui renversait des temples encore révérés; c'était la torche du brigandage qui allumait l'iun cendie d'un fanatisme nouveau ; c'était le crime désorganisant la morale populaire, démolissant les appuis des vertus domestiques et civiles, arrachant à la probité sociale ses motifs j ses consols^tions e% ses dernières espérances.
Enfin ce plan contre-révolutionnaire de la muni^ eipalité de Paris, on l'a vu sans nuages dans les dernières séances des Cordeliers, lorsqu'à la fin de ventôse, Hébert y proclamait la sédition contre les. faibles restes d'autorité publique qui subsistaient encore , lorsqu'il y déclarait la guerre à la Convention, lorsqu'avec lui, Yincent, Carrier, Momora annonçaient un nouveau 3i mai qui devait achever l'ouvrage imparfait du premier.
Telle était la municipalité de Paris; tels étaient ses crimes , ses moyens , ses complices: elle eût triomphé sans doute , si elle n'eût été contre-balancée durant cette époque par un parti qui devait succomber lui-même, mais auquel seul peut-être la Convention nationale a dû sa propre conservation.'
Soit retour sincère à la sagesse, soit politique, égoïsme , ambition , désir de trouver dans le calme la garantie du crédit et des trésors acquis pendant les orages, on vit, dès le commencement de brumaire , certains députés, turbulents jusqu'alors, se liguer 3Qudainement contre les progrès de l'anarchie.
Danton , le chef ou Tun des membres de ce parti , avait au mois d'août, durant sa présidence, beaucoup parlé d'amnistie et de concorde. Dès lôrs le supplice projeté des vingt-deux lui paraiteait un crime inutile ; lorsqu'il vit qu'on allait le côdsoniitier, il crut déclarer assez nettement qu'il n'en était pas le complice, en évitant d'en être le témoin. Il s'absenta durattt plusiteufs semaines : ci son retour, il proposa Un comité de clémence. Cet hoîtime , qui pouvait être féroce au milieu des circonstances tumultueuses, n'avait pourtant, si je puis m'exprimer ainsi, qu'une cruauté d'emprunt : il ordonnait un massacre, et ne savait pas réfuser un service particulier. La haine et la fureur sortaient de son âme par des explosions terribles , elles n'y séjournaient pas. Impérieux , farouche et perBde dans les assemblées publiques, ses mœurs, privées avaient de la douceur, de l'aménité, même de la franchise. Son vice le plus naturel et le plus, iiitime était la soif des trésors : lui qui s'estimait habile dans la théorie des révolutions, il ignorait qu'elles écrasent tous ceux qu'elles out enrichis. Nul, autant que lui, ne s'est jugé invulnérable : cette vogue éphémère qu'on appelle popularité lui semblait une constante égide qui ne devait pas cesser de le protéger. Dénué de lumières et de culture pour le^ rôles éclatants qu'il ambitionnait , il prenait la colère pour de l'éloquence , l'audace pour du courage, lea crimes pour des choses fortes, et il donnait le non^ de formes robustes à de brutales invectives. Sa politique était d'avoir deux langages, l'un pour la tribune, l'autre pour les entretiens famihers; de pro-. fesser en secret la modération, et de ménager, de.
seconder même en public la licence des partis extrêmes. C'est lui peut-étre qui a le plus propagé les fausses maximes de conduite qui ont égaré, dépravé et perdu un grand nombre de législateurs. Quoi qu'il en soit y au commencement de brumaire, Danton, avec plus de dévouement et de vrai courage, pouvait plus qu'aucun autre rallier les républicains purs et fidèles,. et sauver à la patrie une année de calamités. Ds^ns le même temps , Desmoulins s'empressait de poser la borne de la révolution : il annonçait qu'au delà du terme où il la voyait arrivée, il n'y aurait .plus que des sables arides, des glaces, des frimas, des déserts habités par des bêtes féroces ; il réclamait la liberté de la presse et l'élargissement des détenus ; il imprimait en caractères ineffaçables l'ignominie sur le front d'Hébert et de sa faction ; il versait des lannes sur la tombe des vingt et un, et publiait qu'ils étaient morts en républicains. De son côté, Philippaux dévoilait les perfidies des bureaux de la guerre et des généraux de la Vendée. Fabre avouait que la mort de Custine était le produit d'une intrigue autrichienne. Bazire appelait le supplice des vingt et un une boucherie. Chabot demandait qu'aucun député ne pût être décrété d'accusation sans avoir été entendu : il promettait une dénonciation volumineuse, qui depuis a été reçue en effet, mais ensevelie par le comité de sûreté générale; enfin, lorsqu'il parlait de ressusciter dans l'assemblée un parti d'opposition , il indiquait véritablement le seul moyen de garantir la liberté pblitique : car l'unanimité de sept cents législateurs ne peut jamais être que le signe de leur commune servitude.
Quelle que fût l'évidente et salutaire vérité de ces principes , la chute du parti qui les professait ne dut étonner personne, non-seulement parce que Fabre, Chabot, Danton lui-même étaient depuis longtemps décriés par la publicité de leurs rapines, et que leur conduite antérieure ne leur avait point acquis le droit de parler ce langage de justice et d'humanité, mais surtout parce que la Convention nationale , encore toute meurtrie des blessures du 3i mai et du 3. octobre, était loin d'avoir recouvré la vigueur nécessaire pour ressaisir le pouvoir suprême. Elle ne trouvait dans ses souvenirs que des leçons de timir dite et de faiblesse ; de récentes expériences la portaient k croire que les factions les plus fougueuses sont essentiellement les plus puissantes, qu'il existe un<!! force intime dans l'exaltation et dans la licence exr trême, qu'au milieu des mouvements révolutionnaires la victoire appartient de droit au parti qui s'é^ loigne le plus de toute apparence de modération. Tel est le malheur d'une assemblée sur laquelle la sédition a obtenu un premier triomphe : en vain ceux qui ont contribué à l'opprimer une fois voudront la rappeler ensuite à son énergie primitive; la conscience de sa défaite exagère en elle l'idée des forces de ses ennemis et flétrit le sentiment de sa propre puissance. Alors s'établissent ces vaines et égarantes maximes de circonspection , de temporisation , qui tranquillisent les âmes faibles , qui compriment les âmes généreuses , qui endorment les unes et les autres au sein d'un esclavage périlleux. On donne à la pusillanimité le nom de sagesse, l'égoïsme s'appelle esprit de conduite. On oublie que tout l'avantage des.
factions effrénées est dans ropinion gratuite que Ton se forme de leur ascendant; qu'il suffit pour les vaincre de n^être pas moins vigilant, moins audacieux qu'elles ; que la force attachée au caractère national d'un corps législatif est , par sa nature, supérieure à toutes les autres, quand elle se développe avec une énergie magnanime; qu'enfin, en révolution , il n'y a rien de si téméraire que la lâcheté, et que le courage est la prudence suprême.
Placé entre la faction d'Hébert et celle de Dantoa, Robespierre, haï mais caressé par toutes deux, s'attachait. à les affaiblir l'une par l'autre, et s'élevait par degrés à la tyrannie. Un tempérament bilieux, un esprit étroit, une âme jalouse, un caractère opiniâtre, fivaient prédestiné Robespierre à de grands crimes. Ses succès de quatre années, surprenants sans doute au premier aspect et lorsqu'on ne les compare qu'^ la médiocrité de ses moyens, ont été lés effets naturels de ses haines meurtrières, de ses jalousies pro^ fondes et ferventes. Il eut, à un degré suprême, le talent de haïr et la volonté de maîtriser. Jamais il n'aper<*ut un rival sans se promettre de l'écraser un jour, et tous ceux que les regards publics avaierit distingués, soit dans les lettres, soit d^^ns la carrière politique , étaient à ses yeux 'des rivaux. Dans ses pensées vindicatives^, il avait résolu depunir de'rtiôrt toute blessure faite à son irritable orgueil, et afin qu'un sentiment secret de son infériorité cessât de troubler les illusions de son ^amour-propre, il voulait rester seul avec ceux qu'il jugeait incapables de l'bumilier. -De bonne heure il aitéta la signification du mot peuple^ attribuant h la partie la moins iqs-
truite de la société les caractères et les droits, de. la société entière. C'e;st ainsi qu'il exaltait sans cesse la justice et les lumières du peuple \ iuâI naifait le, droit détre plus sage que le peuple ; les riches, les philosophes, les hommes de lettres, les hommes publics étaient les ennemis du peuple : la révolution ne pouvait avoir de terme qu'à Fépoque où il n y aurait plus d'intermédiaire entre le peuple et ses véritables amis. Robespierre faisait de ce . peuple une divinité, du patriotisme une religion, de la révolution un fanatisme dont il exerçait le pontificat souverain : une teinte sacerdotale était le caractère le plus mar*qué de ses insignifiants écrits et de ses longues déclamations ; elle s'y est développée progressivement durant quatre années ; à la fin il ne parlait plus que le mystique jargon d'un missionnaire imposteur. L'une de ses dernières entreprises fut d'associer la culte de Dieu à celui du peuple^ de se faire le prêtre de ces deux autels^ et d'immoler sur l'un et sur l'au'tre les victimes de sa vengeance. L^es vagues généralités de ses prédications n'aboutissaient pour l'ordi-* naire à aucune mesure, à aucun projet de loi; il combattait tout, ne proposait rien, et ce secret de. sa politique s'accordait heureusement avec l'impuis-* sance de son esprit et la nullité de ses conceptions lé^ gislatives. Il évitait la responsabilité des mouvement3 insurrectionnels autant que de se charger de celle des lois; et mettant à profit sa lâcheté extrême, sa poltronnerie puérile, il savait se trouver eu mesure4. soit pour se déclarer contre ce qui n'avait pas réussi, soit pour s'emparer de ce qui avait eu du succès. Son caractère et son plan de tyrannie l'en-'
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traînaient à désirer l'honneur du martyre, autant qu'il en craignait les dangers. Cette jouissance lui avait longtemps manqué : il voulut , à tout prix , pouvoir ajouter ce dernier trait aux éternels éloges qu'il se domiait publiquement à lui*même^ aux fisistidieux récits de ses travaux et de ses périls, dont il allongeait ses harangues. Tel fut Robespierre : haineux, ambitieux, opiniâtre, insensible à ramitié, mal envieux de ses propres adulateurs, assassin de ses complices, tribun séditieux tant qu'il n'exerça point l'autorité souveraine, tyran féroce dès qu'il l'eut enfin usurpée.
Le premier moyen dont il se servit pour l'enva* hir, fut l'énorme étendue de pouvoirs dont le comité de salut public fut successivement investi. Ce comité nommait les commissaires dans les départements et aux armées; il renouvelait les autres comités de la Convention. II possédait , avec le comité de sûreté générale, le droit de faire arrêter les députés qu'il jugeait à propos, et de proposer contre eux , en leur absence et sans qu'ils fussent entendus , des décrets d'accusation. 11 pouvait suspendre et remplacer tout fonctionnaire de la République, incarcérer tout citoyen, et le traduire au tribunal révolutionnaire. Ce comité se faisait renvoyer presque tous les projets importants qui étaient présentés à l'Assemblée. Il avait à sa disposition les finances de l'État et la force armée. Tout ce qui pouvait exister de gouvernement durant l'anarchie existait dans le comité de salut public.
Parmi les membres qui le composaient, les uns allaient fréquemment en mission; les autres étaîenit
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inférieurs à Robespierre, ou en talents , ou en popularité : il lui fut aise d'y obtenir la principale influence. Â cette époque, son temps et son activité étaient partagés entre les séances du comité et celles des jacobins, car les séances de la Convention n'avaient alors aucune importance.
Si l'on veut se former des opinions vraies et précises sur le club des jacobins, et sur l'influence qu'il exerce depuis trois années, il faut considérer surtout quels sont les hommes qui l'ont régi , qui ont dicté ses arrêts, rédigé ses pétitions, déterminé ses démarches. Tout ce que nous avons vu tomber de vils et criminels intrigants, soit avec Hébert, soit avec Chabot, soit veç Robespierre : voilà, durant trois années, les coryphées des jacobins^ leurs présidents, leurs orateurs, les régulateurs de tous leurs mouvements politiques. Vous réduirez à quatre pages les procès-verbaux de ce club , l'histoire de ses révolutions et de sois œuvres, si vous en retranchez ce qui appartient à ces divers conspirateurs. Or je dis qu'on insulte à la crédulité pdblique, lorsque, d'une part, l'on proclame que celte société n'a pas cessé de bien mériter de la patrie, et que^ de l'autre, on punit comme des traîtres tous ceux qui ont eu quelque activité au milieu d'elle. Il n'y reste pas un seul des républicains éclairés qui la composaient en 179^9 dans les jours de son patriotisme et de sa gloire. Aujourd'hui , une centaine de motionneurs , ou soudoyés par l'étranger, ou voués à tous les vices ; quelques autres centaines d'applaudisseurs hébétés et de fanatiques ignorants : tels sont les jacobins. Les tyrans et les aristocrates leur ont l'obligation d'avoir
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mis eo scèae toutes les objections qu'on a coutume de faire contre la liberté démocratique. Cetle société , dans la nuit du 9 au lo mars 1793^ dans la nuit du 9 au 10 thermidor dernier, a conspiré ouvertes ment contre la Convention. C'est dans cette société^ mère de tous les crimes et de tous les mall^urs de la France, que Robespierre, depuis. le milieu de 1792 , avait acquis un ascendant qui, apjrès le 3 octobjre 1793^ devint un véritable empire. Il y faisait, sur un troupeau d'esclaves, l'essai de la dictature qu'il devait exercer bientôt sur la République entière. Il en conservait ou en rejetait les membres, selon les caprices de son humeur. Souvent il interrompit les applaudissements unanimes qu'un harangueur venait d'obtenir, pour le chasser à Finstant même du sein de cette assemblée avilie. Ailleurs, il parlait avec opi* niâtreté; aux Jacobins, il s'exprimait avec assurance^ il ne craignait pas d'y proscrire ceux qu'il avait dé*» fendus quelques jours auparavant. Il otait et rendait à son gré une popularité précaire aux hommes qu'il lui plaisait d'élever ou de rabaisser* Les jacobins sont les fondateurs de la tyrannie de Robespierre.
Dès qu'il eut également à sa disposition ce club, le comité dé salut public et le commandant de l'i^rmée parisienne, Robespierre sentit qu'il lui suffirait d'oser pour décider en maître tant des destinées de la faction d'Hébert que du parti de Danton. Il com* prit , d'un côté, qu^eu laissant triompher la première, il courait le risque d'être entraîné dans la ruine de la représentation nationale ; de l'autre, que la victoire du parti opposé redonnerait à la Convention beaucoup trop de liberté et de puissance; à Danton et aux siens,
beaucoup trop de crédit et d'activité. Il résolut donc de frapper les deux partis à la fois; et c^est là peut-être ridée la plus forte que son âme ait jamais conçue, le projet le plus vigoureux qu'il ait jamais accompli. Il annonça qu'il fallait écraser toutes les factions : maxime insidieuse qui séduit les esprits inconsidérés, et qui , dans la bouche d'un ambitieux , signifie qu'il faut établir le despotisme. L'assemblée et la nation applaudirent avec transport au supplice d'Hébert et de ses complices. L'audace de Robespierre et le concours des deux comités gouvernants extorquèrent la proscription de Pbilippeaux, de Desmoulins et de Danton. La Convention en frémit; des voix prononcèrent les mots de tyrannie et de dictature : « A-t-on juré , s'écriait-on j de nous assassiner les uns après les autres? » On sentait le joug, on ne le secouait pas. Le 3i mai, le 2 juin, le 3 octobre avaient imprimé l'habitude de la terreur et de l'obéissance. Ce lit de justice eut son plein effet.
' C'est depuis octobre jusqu'en germinal que l'on put observer, dans la morale publique, la plus funeste dépravation : un égoïsme réfléchi, un système d'insensibilité et d'isolement, rompait les liens du patriotisme, de l'amitié et de la nature. On se renfermait dans une nullité complète; on se tranquillisait solitairement au milieu des secousses de l'anarchie; on cherchait de bruyants plaisirs au sein des malheurs de la patrie déchirée. L'oppression commune était indifférente à ceux qu'elle n'avait pas blessés person-^ nellement.
Dans les rassemblements publics, un fanatisme sanguinaire rappelait et surpassait la théorie des dis-
eussions religieuses. Chaque jour il multiplait ses anathèmes, ses formules de proscriptions , ses Inodes d'inquisition, ses procédés de tyrannie. Il se composait un code de fureurs, un idiome de carnage. Il demandait rétablissement d'une armée incendiaire, l'impolitique assassinat d'un enfant, l'explosion des maisons d'arrêt, la création d'un supplice torturant, qui lui permît de contempler et d'outrager plus à son aise chacune de ses mille victimes. Telle était l'exaltation de ce délire, que, lorsqu'on proposait à la Convention nationale de mettre la mort à l'ordre du jour, ou lorsqu'on lui offrait six livres pour réparer la guillotine^ on ne sait trop si ces propositions inouïes étaient des sarcasmes ou des hommages.
Ce fanatisme semblait être l'esprit public ; car ceux qui ne le sentaient pas se croyaient tenus de le feindre. Ils en empruntaient, autant qu'ils pouvaient, les formes et le langage; la terreur avait commandé l'hypocrisie. Un vil commerce d'imposture s'établissait dans la société; le caractère national se flétrissait paf l'habitude du mensonge ; un peuple franc et indiscret apprenait à dissimuler les pensées raisonnables y les sentiments justes et humains, qui protestaient au fond des âmes contre tant de démence et de fureur : on craignait de les manifester par le plus léger signe, par la plus fugitive expression.
Dans cette disposition des esprits, les uns étant habitués à croire, les autres à feindre la crédulité, Robespierre et ses ministres publiaient avec confiance, sous le nom de rapports et d'actes d'accusation , tout ce qu'il leur plaisait d'accréditer de fables grossières et d'absurdes romans \ jamais plus de so-
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knnelles impostures n'avaient été proclamées à une tribune nationale. Saint-Just les rédigeait, non avec vraisemblance , mais avec astuce ; il les prononçait avec une froide impudence. On eût dit que la récente histoire de la révolution venait d'être subitement effacée de tous les écrits et de toutes les mémoires, lorsque Saint-Just associait , comme des complices, la Fayette et Brissot, Danton etLasource, Cazalès et Condorcet, Bailly et Hébert. Le résultat de tant de fables était de persuader au peuple que, depuis I 789 , tous les hommes publics, excepté Robespierre et ses adjoints , avaient été des conspirateurs. 11 n'était pas de fictions si grossières que l'on ne pût proposer à un peuple dont la raison et la dignité venaient d'être courbées devant les statues de Marat. On doit avouer que Robespierre occuperait un« place au Panthéon , s*il était mort sous les coups de quelque assassin ; Marat , si Cl>arlotte Corday ne l'eût pas assassiné, eût infailliblement porté sa tête sur l'échafaud. Il fut l'opprobre de la révolution , l'avilisseur de la Convention nationale, le premier corrupteur des opinions populaires , le précurseur et le patron des hommes de sang. Je n'ai pas la preuve matérielle qu'il ait été l'agent soudoyé des aristocrates; mais je sais que de toutes les manières de servir leur cause, il a constamment employé la pluis désastreusement efficace. Soit corruption ou délire, il n'a eu d'influence que pour égarer, flétrir, ensanglanter la révolution , et pour retarder l'affermissement de la liberté nationale. Sa dernière mission fut de calomnier les hommes publics , de les dépopulariser^ de les entraîner au découragement et au. déses-
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poir. On Fa entendu revendiquer sa part dans les crimes du a septembre; il a demandé SoOyOoo têtes. Durant dix mois de carnage, les égorgeurs ont invoqué son autorité à chacune de leurs boucheries. Lorsque Saint-Just n'osait pas dire expressément : «Tuez un million de citoyens,» il prononçait avec mystère le nom de Marat. « Marat lui seul, disait-il, aurait le droit de vous exprimer toute ma pensée. i> Ajoutons que cet étrange ami du peuple n'a pas proposé une seule loi favorable au peuple; que ses plats écrits ne contiennent pas une seule idée d'administration publique, pas un seul projet d'amélioration dans l'ordre social. Il n'a su que distiller le fiel, aiguiser les poignards , cannibaliser les mœurs. Il avait été l'apôtre de l'anarchie : l'anarchie le divinisa ; et la nation française descendit à ce degré d'humiliation, qu'il lui fallut prendre, pour l'objet de son culte, le vil per**sonnage qui avait été , durant quatre ans , le digne objet de son exécration ou de ses mépris.
Députe germi- Ainsi , dcouis le 3i mai , surtout depuis le 3 octo-
nal Jusqu'en ^ ^ . . ' / i- /
thermidor. jjj.g ^ j^g supcrstitioDS nouvelIcs, unc crédulité aveugle dans les uns, une crédulité feinte dans les autres; d'une part le fanatisme, de l'autre l'égoïsme et l'hypocrisie ; l'état d'oppression et de nullité où la Convention languissait, les mouvements convulsifs des factions, les longs déchirements de la patrie; tout avait préparé la France à fléchir sous un maître absolu. Elle désirait que l'autorité suprême se fixât dans quelque main; et, par une erreur que l'anarchie fait toujours éclore , et qui est la dernière ca* iamité qu'elle enfante, on était disposé à recevoir le despotisme comme un bienfait. Jusqu'alors Robes-
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pierre s'était élevé par degi^é à une grande puis*sance: en germinal, il devint plus roi qu'aucun de ceux qui en ont porté le nom; il régna quatre mois, et, "dès le premier, il fit regretter l'anarchie.
La Convention devint, sous ce despotisme , un simple local destiné à la publication des lois. Le die» tateur y annonçait ou y faisait proclamer celles de ses volontés qu'il lui plaisait de rendre publiques. Lorsqu'il venait avec ses ministres y tenir des séances royales, les journaux disaient qu'rt telle heure le comité de salut public était entré dans Vassem^ blée^ et ils racontaient avec respect les humiliations reçues par le peuple dans la personne de ses repré^ sentants. Si, en l'absence de ce comité , on se hasardait à décréter une mesure de quelque importance, il en exigeait le rapport à l'instant même ,^ en exhor^ tant pour l'avenir à plus de circonspection et à moins de témérité. Il jugeait superflu, même dangereux, de sauver les apparences, et de permettre que l'on parût discuter ce qu'il avait résolu. Saint- Just, Couthon, Barrère apportaient des lois sauvages, où le vol et le meurtre étaient rédigés par articles, et que précédaient des préambules impérieux , véritables lettres, de jussion. Le sénat romain, sous Caligula , n'est pas descendu à plus de servitude et d'opprobre.
Robespierre, ou, ce qui revient au même, le comité de salut public, avait le droit illimité de vie et de mort, le pouvoir d'emprisonner, de déplacer les propriétés, de dépouiller les uns, d'enrichir les autres. Dans la République entière, en s'emparant de l'autorité suprême et de tous les leviers du gouvernement, il s'était maintenu à la tête de la société des
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jacobins. Tout ea régnant^ il présidait à la forée in** surrectionnelle; le mobile des niouvementâ irréguliers otait entre ses maiiis; il pouvait, à son gré, remployer ou le contenir. Il atteignait par ses in-? tendants, ses subdélégués et ses syndics, chaque point de la surface de Tempire. Des étrangers, des banqueroutiers, des vagabonds sans aveu, sans lumières et sans expérience; des hommes dissolus, endettés ou voleurs, dont les uns avaient jadis quitté la France pour se soustraire à la peine- de leurs infîdélitésou de leurs délits, dont les autres étaient marqués de l'ineffaçable sceau du crime que leur imprima la justice: tels étaient dans le tribunal révolutionnaire, dans ta municipalité de Paris, dans les administrations, dans les comités et dans les clubs, les agents principaux et les plus actifs émissaires de la tyrannie* Chassés, emprisonnés, égorgés par elle, les magistrats du peuple, jadis choisis par le peuple, avaient abandonné kurs fonctions à ces créatures du despo^ tisme, à cette écume de l'anarchie, à ces hommes du .^i mai et du 2 juin. Il fallut de tels personnages pour diviniser Robespierre, pour accréditer ses menspnges, pour populariser ses assassinats, pour achever de proscrire, sous le nom de fédéralistes, de modérés, les républicains les plus fidèles, enfin, pour provoquer ces adulations abjectes, ces pétitions serviles où l'on demandait le maintien de Robespierre et de son cor mité jusqu'à la paix. C'est ainsi que le comité de SALUT PUBLIC ÉTAIT TOUT, commc le proclamait le représentant Mallarmé durant sa mission.
L'anarchie avait mis la terreur à l'ordre du jour; la, tyrannie y mit la probité et la vertu , et commença 1q
cours de ses crimes. Elle avait confisqué à son profit les meui*trières pensées d'Hébert , elle se hâta de les accomplir et de les surpasser. On vit s'accroître sans mesure te nombre des détenus et des bastilles : un régime barbare , inouï jusqu'alors, y fut introduit '....
.*, L'excès de cette tyrannie, la discorde qui à la fin détacha du dictateur une partie de ses ministres, l'audace héroïque de Tallien et la fermeté de la Conventiot) durant une séance, ont opéré et^ pour ainsi dire, improvisé la chute de Robespierre et de ses principaux appuis. La patrie entière s'est réjouie de cette catastrophe ; car les jacobins ne sont pas de 1^ patrie : leur tâche, depuis le 9 thermidor, a été de venger le tyran et de le recommencer. D'ailleurs, telle, est la profondeur des plaies que le 3i mai et le 2 juin ont faites à la France, qu'il faut, poui* les guérir, plus de temps et surtout plus de courage.
Je termine ici l'exposé des effets qui ont suivi ces, deux journées.
Si la représentation nationale a été avilie et oppri-, mée; si Hébert a osé, le 3o nivôse, la conduire tout entière jusqu'au pied de l'échafaud , et s'il a fait, pour ainsi dire , jaillir sur elle le sang des victimes ; si de sauvages décemvirs lui ont commandé durant plusieurs mois une obéissance unanime; si deux cents de ses meqibres ont été proscrits ou embastillés, et si les autres ont subi, comme ils en conviennent, le joug consternant de la terreur, c'est le fruit du 3i mai et du a juin.
* Ici se trouvent les passages sur la terreur que nous avons, déjà rapportés ci-dessus, p. 57-61, et que nous croyons dès lor« futile de reproduire. {Npte de l'J^Hileui:,)
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Si, dans toute la République, les magistrats, les juges, les administrateurs choisis par le peuple, ont été arbi-* trairement destitués; si l'on imagina la fable du fédéralisine pour incarcérer ou assassiner tant de fonctionnaires recommandabtes par leurs talents, par leur probité, par leur courage , c'est le fruit du 3i mai et du a juin.
Si les désastres de la Vendée se sont prolongés; si d'effroyables dilapidations ont de plus en plus épuisé ta fortune nationale et grossi les trésors d'une foule d'intrigants; si des sommes énormes ont été dispersées pour corrompre ou enchaîner l'opinion publique; sî des fripons connus ou méprisés jusqu'alors ont été subitement, et sans le choix du peuple , prj^posés aux diverses branches de l'économie publique; s'ils ont ruiné le commerce, outragé les arts, appauvri toutes les sources de la prospérité sociale, c'est le fruit do 3i mai et du 2 juin.
Si l'égoïsme, l'hypocrisie, le fanatisme, ont dépravé, la morale publique et flétri le caractère national; si tous lés crimes de la tyrannie ont paru sanctionnés par. d'universelles félicitations ; si chaque malheur de la patrie a été marqué par des applaudissements serviles, c'est le fruit du 3i mai et du ^ juin.
Si les passions se sont emparées de plus en plus du domaine de la pebsée ; si les mouvements populaires ont été à la placé des conceptions législatives ; s'il s'est établi une telle habitude d'agitations et de secousses, que c'est aujourd'hui encore, non par des délibémtions, mais par des crises, que l'on prétend résoudre les questions les plus importantes; si les destinées de la patrie sont abandonnées aux chances des tumultes,
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c'est lo fruit et ie système du 3i mai et du a juin.
Si ranarchie et la tyrannie ont rassemblé dans le cercle étroit d'une année plus de forfaits et de désas* très que t'hîstoire des malheurs du genre humain n'en avait dispersés jusqu'ici dans le cours de plusieurs siècle»; si Ton a immolé, noyé, fusillé des milliers de citoyens , et si Ton a donné à tant d'horreurs le nom Ae formes un peu acerbes, cVst le fruit et le développement du 3i mai et du 2 juin.
Enfin , si la révolution a rétrogradé, à travers des monceaux de cadavres, bien au delà du i4 juillet 1789; si la France est réduite à réclamer aujourd'hui comme alors, bien plus amèrement qu'alors, la liberté, Pégalité, Tabolition des privilèges, l'anéantissement des corporations, la suppression des satrapes, la destruction des bastilles, la restauration des finances, la responsabilité des ministres, en un mot , un gouvernement fondé sur les droits sacrés de la nature et les besoins communs de la société : c'est depuis le 3i mai et le a juin que nous avons si rapidement décrit le cercle de calamités qui devait nous recon-. duire à une servitude incomparablement plus dure et plus 'honteuse que l'ancienne....
Noos avons éprouvé une assez grande difficulté pour le classement des ouvrages de M. Dauuou. Ces ouvrages, en effet, embrassent des sujets fort divers, et ont été publiés dans un espace de cinquante*treis ans (1787-1840). Ils sont aussi de nature très-variée. Ainsi, il y a les ouvrages proprement dits ; puis des rapports et discours de tribune, des rapports, mémoires et notices académiques, des articles dans plusieurs recueils littéraires, périodiques ou autres, des éditions de différents auteurs^ etc. Nous nous sommes décidé à partager cette longue nomenclature en sept séries, savoir: 1° Écrits divers; 2® Travaux législatifs; S® Travaux académiques; 4° Articles dans THistoire littéraire de la France; $^ Articles dans la Biographie universelle ; 6^ Articles dans divers recueils périoques; 7® Éditions données par M, Daunou. Nous avons conservé Tordre chronologique de publication dans chacune de ces séries. Nous croyons que cette division systématique est la plus propre à bien faire connaître la variété et la destination des travaux de ce savant académi<r cien.