CHAPITRE VII
M. de T&Ueyrand. — Le 18 fructidor. — Éloge du général Hoche. — Madame de Staël et les hommes de lettres de Tépoque. — Dîners du tria/L — Mission à Rome. — Organisation de la République romaine. — Le consul Yisconti. — La bibliothèque de Pie TI. — Les trois proscrits. — Réélection au Conseil des Cinq-C(:nts. — Correspondance avec la Révellière-Lépaux.
M. de Talleyrand, qui avait pris une part si éclatante aux premiers progrès de la révolution française 9 avait été obligé de s'expatrier lorsque la naissance et la fortune étaient devenues des titres de proscription et de mort. Mais à peine la Convention fut-elle délivrée de ses odieux tyrans, que Chénier, à l'instigation de madame de Staël , demanda le rappel de cet homme célèbre, au nom des services qu'il avait rendus dans le sein de l'Assemblée constituante. M. Daunou s'associa aux efforts de son ami , et, lors de la création de l'Institut, il fut l'un de ceux qui pensèrent que les travaux politiques de Talleyrand devaient lui ouvrir les portes de ce grand corps savant et littéraire.
Aussi M. de Talleyrand , à peine de retour à Paris, s'empressa-t-il de réunir autour de lui ceux qui avaient contribué à son rappel. Nous avons.
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à ce sujets entendu raconter une anecdote curieuse à M. Daunou. M. de Talleyrand était descendu dans un hôtel de la rue Saint-Dominique; il crut devoir y donner un grand dîner aux hommes les plus marquants de l'époque; car ses habitudes de grand seigneur ne l'avaient pas abandonné y même au milieu de l'adversité. Pendant ce diner, il dit à ses convives qu'il était revenu avec trente-sept louis dans sa poche pour toute fortune, et il en dépensait bien la moitié pour les frais de la fête à laquelle il les faisait assister. Mais un esprit aussi délié ne pouvait rester longtemps en dehors des affaires , et l'on sait qu'un peu avant le i8 fructidor', il fut appelé par le Directoire au ministère des relations extérieures. Il eut le désir de s'attacher M. Daunou-, dont il avait apprécié le haut mérite et l'honorable influence; il lui écrivit en conséquence, le 21 fructidor an V (7 septembre 1797), la lettre suivante: «Je vous ai parlé hier, mon cher collègue, de la place de secrétaire général du département des relations extérieures que je vous destine avec tant de plaisir, et qui va vaquer par la retraite du citoyen Guiraudet. Vous m'avez paru trop peu disposé à accepter; mais je me suis bien réservé d'insister de nouveau , de ne point me décourager et d'essayer de tous les moyens qui sont en mon pouvoir pour vaincre votre résistance. Je conçois que la modestie de vos désirs et vos goûts philosophiques vous font trouver du charme
'Le I*' thermidor an t (19 juillet 1797).
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dans la place de bibliothécaire que vous occupe:^; mais est-ce bien à de tels sentiments que tous devez céder? Non. Les talents qui vous distinguent^ votre républicanisme si bien éprouvé , la haute confiance que vous avez inspirée à tout ce qui chérit la liberté, et les services inappréciables rendus par vous à la révolution , vous ap« pellenty dans les circonstances surtout où nous sommes, à des places bien autrement importantes. Celle que je vous offre ne pouri*a pas, sans doute, faire ressortir ce que vous valez; mais je vous y promets, avec toutes les douceurs de l'a* mitié et d'un abandon sans réserve, des travaux honorables , auxquels sont attachées les destinées de la République. Ce seul mot doit vous décider. Songez bien que les patriotes sauront votre refus; qu'ils vous le reprocheront , et que, moi , je ne vous le pardonnerai jamais.
«Ch. Maur. Talleyrand. »
Des offres faites avec tant de délicatesse et de bienveillance ne purent néanmoins tenter M. Daunou. Il voulut rester bibliothécaire du Panthéon et conserver son indépendance. M. de Talleyrand , quoiqu'il ait suivi une tout autre carrière, et pratiqué des principes fort différents, n'en conserva pas moins pour M. Daunou la plus sincère estime. Sous le Directoire et le Consulat, ils se rencontraient souvent chez madame de Staël et dans d'autres salons politiques; mais ils ne se virent que rarement par la suite. Cependant M. de Talleyrand chercha toujours à le voir lorsqu'il
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avait à se plaindre des gouvernements qu'il avait servis, et il s'épanchait devant lui contre la mauvaise direction de ces pouvoirs. C'est ainsi que, l'ayant prié de venir à son hôtel, dans le courant de 1808, pour lui montrer sa bibliothèque, il lui parla très- violemment contre l'empereur^ qui venait de le disgracier; puis il chercha encore un prétexte pour le voir à la fin de 181 5 , après sa sortie du ministère des affaires étrangères , et il lui parla de même en termes fort vifs de la restauration , dont il prévoyait dès lors tous les écarts. Lorsque M. Daunou fut nommé secrétaire perpétuel de l'Académie des inscriptions, au commencement de i838, il fit une visite à tous les membres de cette Académie. M. de Talleyrand était déjà atfeint de la maladie qui l'emporta, le 17 mai i838. Il ne put le recevoir, mais il lui écrivit le billet suivant , qui fut , sans doute , un des derniers tracés par sa main : a J'ai reçu, avec un vrai plaisir et avec reconnaissance, la marque de souvenir que M. Daunou a eu la bonté de me donner. Paris , a avril.
« P. Talleyrand. »
M. Daunou n'était plus membre du Conseil des Cinq-Cents , lors des proscriptions de fructidor; mais il suivait avec une vive anxiété le mouvement des passions qui s'enlre-choquaient alors avec tant de violence. Il vit à regret que le Directoire pensait ne pouvoir sauver la République qu'avec un coup d'Etat; mais il déplora suitout amèrement les actes arbitraires auxquels
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ce pouvoir faible se laissa entraîner envers ses ennemis. 11 déposa à cet égard sa pensée dans le Conservateur^ où il s'éleva contre les proscriptions qui venaient d'avoir lieu , et contre celles que l'on annonçait encore; car il ne s'agissait de rien moins que d'expulser de la France tous les anciens nobles^'] au moyen d'une mesure que l'on appelait franchement ostracisme. Voici un extrait de cet article : «Les projets du grand, du petit et du moyen ostracisme , de l'organisation de l'arbitraire et de la déportation successive de quinze ou vingt classes de Français, à commencer par les ci-devant nobles et à finir par les inventeurs mêmes de ce genre de proscription; tous ces projets n'étant pas très-appuyés, excitant, au contraire, une indignation à peu près universelle , nous croyons devoir supprimer ou ajourner les réflexions que nous avions annoncées. Nous ne comprenons pas encore comment des hommes qui ont donné tant de preuves de sagesse, de modération et d'un patriotisme éclairé, ont pu concevoir et proposer de pareilles idées. Il nous serait difficile de les discuter avec la tranquillité convenable. Nous sentons trop vivement que ce système est horrible, pour pouvoir démontrer froidement qu'il est injuste et impolitique *. » Le général Hoche venait de inourir. La France entière pleurait sur la tombe de ce jeune et glo-
« Voir le rapport fait par Boulay (de la Meurthe) au Conseil des Cinq-Cents, lé aS vendémiaire an vi (i8 octobre 1797).
a Cet article est signé Daunou, Il se trouve dans le numéro du Conservateur du 3o vendémiaire an vi (ai octobre 1797)'