CHAPITRE X
savoir à M. deChampagny, ministre de l'iiitérieur, que son intention était que M. Daunou continuât de jouir de tous les droits et prérogatives attachés à la place d'administrateur perpétuel de la bibliothèque du Panthéon , sans que personne pût les lui disputer. Puis il lui écrivit dans les termes suivants : / .
«Monsieur Daunou, membre de l'Institut, j'ai été fort aise de trouver une occasion de vous donner une preuve de l'estime que je vous porte , et que m'a offerte votre lettre du 28 brumaire. Je désire vivement que des circonstances se présentent qui me mettent à même d'utiliser vos talents dans une place plus éminente pour le bien de l'État et de mon service. Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.
« Paris, ce 9 frimaire an xiii.
« Napoléon. »
On voit que le style des vieilles chancelleries était déjà en usage dans la iiouvelle cour. Quoi qu'il en soit^ l'empereur tint sa promesse, et la mort récente de Camus ayant laissé la place d'archiviste vacante , il la donna h Daunou le 24 frimaire ( 1 5 décembre 1 8o4 ) 9 malgré de puissantes sollicitations en faveur d'autres candidats. Fouché lui apprit le même jour cette nouvelle par cette lettre : a Vous êtes nommé archiviste à la place de Camus. // cornaient , mon cher Daunou , que vous écririez une lettre de remerciment à Vem^ pereur. Il a fait cette nomination d'une manière
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très-aimàble pour vous. 11 y avait des concurrenis puissamalenl appuyés. L'archilrésorier prétend que cette place lui avait été promise pour Garnier *.
« Je vous embrasse.
c< FOUCHÉ. »
Les archives étaient alors établies au palais du Corps législatif. C'est en 1 809 qu'elles furent transférées à rhôlel Soubise, rue du Chaume. M. Daunou trouva moyen d'être utile à son ami Chénîer, que ses anciennes prodigalités et la défense récente de jouer ses pièces mettaient dans une position critique. Il lui fit accepter, en 1807, un emploi dans la section historique des archives. Lorsque Napoléon eut appris cette circonstance, il se contenta de dire : « Voilà un tour que Daunou m'a joué. »
C'est ici le lieu de parler de l'intimité si tendre qui unissait M. Daunou à Marie-Joseph Chénier. Cette intimité s'était formée à la Convention, et ne s'éteignit qu'à la mort de Chénier, arrivée au commencement de 181 1. Ce n'fest pas qu'il y eût de grands rapports de caractère entre eux. Autant M. Daunou était calme, réfléchi, solitaire, autant Chénier était impétueux, passionné, ami du monde et des plaisirs; mais le goût des lettres les rapprochait, et Chénier était plein d'admiration et de déférence pour le profond savoir et le tact exquis de son ami. Il lui soumettait tous
' Depuis sénateur et pair de France.
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ses ouvrages el s'honorait de ses conseils. 11 lui dédia sa tragédie de /e>iefo«, lorsqu'il la fît réimprimer en 1 802 , et on Ut ce passage dans Tépitre dédicatoire : « Dans la Convention nationale ^ durant plusieurs législatures^ au sein du Tribunat , vous n'avez cessé de défendre avec éloquence les principes d'une sage liberté; sans trésors comme sans intrigues 9 pur de tyrannie et de servitude, vous honorez vos amis comme vous avez honoré les fonctions publiques. »
Lorsque/ en 1806, Chénier eut publié sa belle Épitre à Voltaire y qui contenait des allusions très-directes au despotisme de Napoléon, il en fqt puni par la destitution de ses fonctions d'inspecteur de l'instruction publique. M. Daunou , prévenu de ce coup qui allait frapper son ami , sortit de sa réserve habituelle , et écrivit la lettre suivante au ministre Fouché :
« Monseigneur, le bruit se répand que M. Chénier vient d'être destitué de sa place d'inspecteur de l'instruction publique: ce serait un arrêt de mort, puisqu'il est sans fortune et qu'on empêche la représentation de ses pièces qui ont paru et de celles que le public ne connaît point.
<i Dès que cette destitution, dont il est permis et convenable de douter encore, sera devenue certaine, je croirai qu'elle a été déterminée par les motifs les plus graves, puisqu'ils auraient triompVié de tout l'intérêt qu'inspirent les malheurs de iM. Chénier, l'état déplorable de sa santé el la maturité de son talent.
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« Mais puisqu'il en est au moins menacé, permeltez, Monseigneur, que je réclame pour lui la ])ienveillance dont je sais que vous Tavez honoré en d'autres temps. M.Chénier sera toujours digne de vous devoir ou la conservation de sa place, ou un autre emploi qui lui en tienne lieu. Ses connaissances et ses talents le rendent propre à des fonctions de plus d'un genre, et il a conservé beaucoup plus d'activité que sa santé ne semble en permettre. 11 ignore au surplus la demande que j'ai l'honneur de vous adresser; vous la connaissez seul, et il vous serait facile de l'excuser si elle avait le malheur de vous paraître déplacée. Ne l'imputez, Monseigneur, qu'au souvenir des marques d'estime que j'ai quelquefois reçues de vous, et à la reconnaissance qui se mêle aux sentiments respectueux dont je vous prie d'agréer l'hommage. »
Cette lettre touchante ne put parer le coup; Chénier fut destitué; mais on a vu comment M. Daunou répara autant qu'il était en lui cette injustice faite à son ami, en le plaçant aux archives du royaume.
 la mort de Chénier, M. Daunou paya à sa mémoire le tribut de ses regrets, en lui consacrant une notice qui fut d'abord imprimée en tête du catalogue de sa bibliothèque, et qui reparut ensuite, avec des augmentations, dans les diverses éditions des œuvres de ce poëte distingné. Ce fut M. Daunou qui présida aussi aux premières publications de ces œuvres. Les deux frères de Chénier lui avaient confié ce soin pieux. Déjà dépo-
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silaire, avant la mort de son âmi^ de plusieurs de ses papiers, il reçut ensuite tous ceux qui se trouvaient dans sa succession. Parmi ces derniers, figuraient les ouvragés alors inédits d'André, frère aîné de Marie-Joseph. Qui ne connaît la triste destinée d'André Chénier , lés infâmes calomnies que l'esprit de parti répandit à son occasion contre son frère Marie-Joseph , enfin les admirables vers de ce jeune poète, qui semblent un soupir de la lyre antique? L'amitié de M. Daunou, pour Marie-Joseph, et son goût exclusivement classique ne l'avaient pas rendu injuste sur le mérite des vers d'André. Bien avant qu'ils fussent publiés, il donnait connaissance de ce dépôt sacré à quelques amis des lettres qui se délectaient ainsi apx sources les plus pures de la poésie. C'est ce que témoigne suffisamment le passage suivant d'une lettre de M. ChènedoUé en date du 5 octobre i8i4.
« En me communiquant les manuscrits d'André Chénier, vous m'avez procuré, Monsieur, un des plaisirs poétiques les plus vifs que j'aie éprouvés depuis longtemps. Il y a dans les élégies surtout des choses du plus grand talent , des choses vraiment admirables. Il ne faut pas qu'un teltrésor reste enfoui : je vous conjure, au nom de tous les gens de goût, de vous occuper d'une édition des poésies de cet infortuné jeune homme, plein d'un talent si beau et si vrai. C'est un monument à élever à ses mânes, et pour lequel, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, je vous offre tous
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mes soins. Ayez donc la bonté de m'écrire, et nous nous concerterons pour cela. »
Mais M. Daunou n'était pas plus propriétaire des manuscrits d'André que de ceux de Marie- Joseph ; il n'en était que le dépositaire pour le compte de la famille. Celle-ci ne traita des œuvres d'André Chénier avec les libraires Foulon et Baudouin qu'en 1819, et M. de Latoucbe fut chaîné par eux d'en publier l'édition.
Le gouvernement impérial voulut utiliser les grands talents de M. Daunou, autrement encore que par la direction des archives. On songea à lui demander des travaux historiques; car Napoléon, à l'exemple de Louis XIV, excitait les hommes de lettres à faire de vastes compositions qui pussent honorer son règne.
Le premier travail de ce genre que l'on demanda à Daunou fut la publication de \ Histoire de V anarchie de Pologne^ par Rulhière. Cet ouvrage avait été fait pour le ministère des affaires étrangères, avant la révolution. Une copie ayant appartenu aux héritiers de l'auteur était tombée entre les mains de M. Ferrand , et l'on savait qu'il devait la publier avec des changements dictés par les opinions politiques auxquelles il appartenait. On voulut que l'ouvrage parût tel que Rulhière l'avait composé , car c'était à la fin de 1806, à une époque où il semblait nécessaire d'éclairer l'Europe sur les projets de la Russie. M. Daunou s'acquitta de cette tâche avec le discernement dont il a toujours fait preuve. Rulhière n'avait achevé que les onze premiers livres de cet ouvrage; mais