‹ Documents chirurgicaux du docteur Pierre FloretChapitre 1 sur 22 · A MONSIEUR THEODORE FLORET · texte numérisé non relu

A MONSIEUR THEODORE FLORET

Mon cher Monsieur Théodore,

Vous avez sans doute réfléchi, qu'à moins de quelques circonstances exceptionnelles, le souvenir d'un praticien, même éminent, ne survit pas longtemps après sa mort, car la reconnaissance la plus légitime et la mieux acquise ne saurait franchir la génération qui l'a contractée. Il n'y a que ce qui est transmissible qui peut donner le droit d'appartenir à l'histoire et les cures les plus brillantes ne sont pas un titre pour y aspirer. Le talent du médecin et du chirurgien, s'il est consacré exclusivement à la pratique, ne peut avoir d'autre compensation que celle qui se rattache aux œuvres humanitaires; ordinairement prati-

tiquées sur une échelle restreinte, leur écho ne dépasse pas la ville ou le quartier où elles se sont accomplies, et ne parvient pas aux oreilles de la postérité. Pour qu'il en soit autrement, c'est-à-dire, pour que ceux qui viendront après soient engagés à conserver religieusement le souvenir de ces hommes qui se sont dévoués entièrement à l'exercice de leur art, il est indispensable de suppléer à la fugacité des résultats, tant prodigieux soient-ils, par quelques productions scientifiques ou littéraires qui mettent à même les autres de pouvoir renouveler les mêmes exploits et réaliser les résultats qui ont illustré la vie du praticien qui meurt.

L'afî'ectueuse pensée de réunir en un seul volume les quelques documents chirurgicaux laissés par le docteur Ploret, votre frère, et de faire ressortir la part qu'il peut revendiquer dans l'accomplissement du progrès que la chirurgie moderne a réalisé, tout en témoignant de votre estime envers un frère qui vous aimait autant que vous le chérissiez, satisfait au double but de rendre justice à la mémoire d'un homme trop savant pour ne pas être modeste, et de nous faire profiter, nous qui lui survivons, de son expérience et de ses découvertes.

Je ne vous cache pas, cependant, "que les documents scientifiques dont vous m'avez confié la mise

en ordre laissent désirer deux conditions auxquelles l'on ne saurait suppléer qu'arbitrairement. Il est tout naturel de penser que les notes pratiques que j'ai sous les yeux ne devaient servir au docteur Floret que de points de repère mnémotechniques pour, lorsqu'il se se- . rait décidé à les coordonner, en faire plus tard ressortir la liaison et les enseignements. Ces notes indiquent, il est vrai, quelques raisons critiques qui l'ont amené à modifier la méthode curative de certaines maladies, et à perfectionner des instruments qu'il doit avoir reconnu défectueux, s'il a cru nécessaire d'en changer la disposition ; mais tout cela n'est pas indiqué avec toute la précision qu'il se' réservait d'atteindre plus tard. En outre, et ceci est encore plus irréparable, les observations cliniques ne présentent aucune prise à une généralisation quelconque, ni elles n'ont ce caractère d'évidence descriptive qui est le cachet des observations correctes. Sans doute que ces imperfections auraient disparu sous la plume de Floret, mais vous comprendrez qu'elles risquent de s'aggraver, si en y mettant la main on n'est pas assez heureux pour s'inspirer du véritable point de vue sous lequel elles ont été conçues.

Je sais que la chirurgie est plutôt l'art des spécialités, par la raison que les maladies chirurgicales sont avant tout des maladies locales. Je connaissais assez

le docteur Floret pour savoir ce qu'il pensait en fait de généralisations et d'appréciations systématiques qu'il évitait avec beaucoup de soin, de crainte, peutêtre, de nuire à sa tendance éminemment pratique. Cette tendance s'aperçoit même dans ses notes, qui ne se rapportent qu'à des faits et à des observations isolés. Ce n'est qu'une collection de monographies pathologiques ou de descriptions d'instruments qui lui ont servi en différentes circonstances. Loin de trouver cette méthode par trop empirique, nous nous plaisons à reconnaître que Floret ne pouvait pas faire différemment, puisque les règles générales ressortent de l'expérience, et ne sauraient la précéder que dans le cas d'expériences déjà accomplies par d'autres. Tout occupé à créer de nouveaux faits, Floret devait nécessairement épuiser sa tâche d'expérimentateur avant de songer à établir des principes scientifiques qui auraient été le complément de ses observations, et la pierre d'attente pour d'autres chirurgiens aussi entreprenants que lui. La mort est venue le frapper à moitié de la mission qu'il s'était -donnée, et à l'instar de son maître et cousin Bouchet, il laisse des matériaux, précieux sans doute, mais en grande partie à l'état de souvenirs exclusivement cliniques.

Ces notes et ces observations ne se rapportent qu'à un nombre fort restreint de maladies, à quelques ins-

truments perfectionnés et à quelques remèdes dont il a centribué incontestablement à rehausser l'importance thérapeutique par la hardiesse et l'habileté qu'il a employées en s'en servant. Témoin oculaire des applications caustiques à durée indéterminée, je me suis dit maintes fois que peu s'en faut que l'intrépidité du bistouri de Gensoul, ne fût surpassée par la résolution courageuse de Floret à contester au fer et au feu leur suprématie en faveur des substances chimiques les plus dévastatrices des tissus organisés, mais d'une application beaucoup moins douloureuse et d'un résultat plus avantageux. Si aujourd'hui une bonne partie des opérations sanglantes a été remplacée par les caustiques; si l'on a appris qu'au moyen des cautérisations on aboutit à des résultats plus sûrs et plus heureux; si l'on a élargi le domaine des substances caustiques jusqu'à les porter dans les régions du corps les moins accessibles à l'œil et à la main, l'on peut dire que Floret plus que tout autre a contribué à cette substitution qui est presque une réforme. J'ai dit qu'il a contribué à cette importante innovation chirurgicale, car il n'a pas été seul à la réaliser. Bonnet entre autres (une des illustrations de la chirurgie lyonnaise) a eu la même idée de se servir des caustiques pour atteindre les maladies des organes cachés, et il a employé ces caustiques coup sur coup

jusqu'à désorganisation et ablation complète des parties maiades et de la mise au jour des tissus bien portants. De même que Floret, Bonnet a poursuivi cette idée avec ténacité et une conviction profonde d'ouvrir une nouvelle carrière de ressources chirurgicales. Aussi Bonnet partage-t-il avec Floret (il est juste de le reconnaître) le mérite de cette transformation de la cliirurgie, au point même qu'il serait difficile de préciser lequel de ces deux chirurgiens a été le • premier à concevoir cette idée et à la mettre à exécution. L'on peut dire cependant que si Floret s'inspirait de temps en temps aux lumières de son confrère et ami Bonnet, celui-ci à son tour montrait une déférence toute particulière à Floret, dont les conseils étaient toujours empreints de cette conviction si salutaire pour l'humanité souffrante, d'épargner les opérations qui ne sont pas indispensables et de causer la moindre douleur et le moindre dommage lorsque ces opérations deviennent nécessaires. Quelle que soit la part que chacun de ces deux compétiteurs peut revendiquer, l'impartialité nous impose de les mettre au même rang, puisque si quelques publications scientifiques plaident en faveur de l'antériorité de Bonnet, le grand nombre d'ob'servations laissées par Floret et leur date tendent à prouver que si Floret n'a pas pour lui le mérite exclusif de l'initiative, il

est cependant un des premiers qui ait entrevu tout le parti que l'on pouvait tirer de l'usage des caustiques largement employés. Si à l'instar de quelques praticiens qui ont un soin tout spécial de tenir au courant le public de leurs faits et gestes (de leurs réussites particulièrement), Floret avait publié ses premières observations, sa modestie ne serait pas aujourd'hui un obstacle pour trancher une question de jDriorité, qui, à vrai dire, pour moi n'en est pas une, étant à même comme témoin oculaire d'affirmer qu'il se peut que Floret ait eu des collaborateurs, mais que certes il n'a eu besoin ni de l'exemple ni des leçons de personne pour entrer hardiment dans cette nouvelle route.

Voilà un titre incontestable à la reconnaissance de la postérité ; mais ce n'est pas le seul dont Floret puisse se vanter. Pour profiter des avantages qui se rattachent à l'emploi des caustiques, il fallait préalablement expérimenter quelle était, parmi toutes les substances de cette catégorie, celle qui méritait d'être préférée sous le double point de vue d'agir plus profondément et d'une manière plus sûre. Le feu cautérise superficiellement, car le raccornissement instantané qui s'opère par l'ustion intercepte le passage à l'action du feu même. Les acides minéraux cautérisent eux aussi à la surface, peut-être parce que le nou-

veau corps qu'ils produisent devient imperméable et que l'acide entré en combinaison, ou même se conservant inaltéré ne peut pas franchir les premières couches désorganisées. L'arsenic et ses préparations cautérisent plus profondément, mais la crainte qu'elles puissent être absorbées est une raison suffisante pour ne pas s'en servir. On peut en dire autant de beaucoup d'autres caustiques dont l'action est trop légère comme le nitrate d'argent et le nitrate acide de mercure, ou d'une action dangereuse comme les préparations tirées de substances éminemment toxiques.

Après de nombreux tâtonnements, Floret dut s'arrêter à l'emploi du chlorure de zinc proposé naguère dans la pratique chirurgicale par M. Canquoin, de Dijon. Incontestablement ce sel agit plus puissamment, car il ne produit pas une escharre imperméable à son action subséquente. L'on dirait que les tissus s'en impreignent, ce qui permet à ce sel d'atteindre à des profondeurs plus considérables , non cependant sans subir un degré d'atténuation dans son efficacité qui aboutit à une simple action astringente dès qu'il arrive à toucher les tissus sains. Floret s'était aperçu de cette action modificatrice et profonde, et logiquement il a été amené à l'idée de la mettre à profit en réitérant l'application de la pâte de Canquoin toutes les fois qu'une première application n'avait

qu'effleuré la partie malade, car deux moyens se présentaient pour aboutir à la destruction complète des couches qu'il faut enlever pour atteindre à la couche saine': 1° la permanence indéterminée du caustique; 2° la réapplication à chaque chute de l'escharre, et cela autant de fois qu'il faut pour exporter les parties indurées, les kistes, les chairs fongueuses, les tissus en un mot que l'on veut détruire. Aussi hardi qu'heureux, Floret ne reculait devant aucune considération tant que le caustique n'avait pas complètement répondu à son attente. Il était convaincu qu'une cure laissée à moitié est plus qu'une cure manquée; elle est une cure aggravante dans ce sens que l'ulcération produite par le caustique sur un tissu dégénéré ne peut ne pas contribuer à une issue plus promptement funeste. Aussi désapprouvait-il la manière de procéder de quelques praticiens timides, qui se bornent à quelques applications caustiques fort superficielles, en y renonçant même avant avoir touché, pour ainsi dire, au véritable siège du mal.

Ni l'amputation du col de la matrice proposée par Lisfranc, ni la cautérisation par le feu n'ont été reconnues utiles dans le traitement des afïèctions carcinomateuses de cet organe. Si l'on se tenait strictement à la lettre des aphorismes d'Hippocrate, les squirrhes et les carcinomes de matrice seraient incu-

râbles, puisque quœ ignis et ferrum non semant, ea incurabilia putare oportet. Il n'en est pas ainsi cependant, car grâce à l'emploi méthodique des caustiques chimiques, l'on est parvenu à exporter toute la partie du col atteinte par la maladie, sans exposer la malade à des inconvénients de quelque importance. Je ne pense pas qu'aucun chirurgien se soit servi de la pâte de Canquoin dans les carcinomes du col de la matrice plus souvent et avec autant d'insistance que l'a fait Floret, et, il faut le dire, avec autant de succès, quoique ce traitement exige, lui aussi, d'être appliqué à propos sans quoi il ne saurait aboutir à aucun résultat satisfaisant. Malheureusement, dans la pratique chirurgicale, l'on n'a pas toujours le choix du moment pour opérer et moins encore lorsqu'il s'agit des maladies de matrice qui très-souvent ne l'emportent sur la retenue de la malade que lorsqu'elles ont dépassé les limites de la curabilité. Si l'on tient compte d'une autre circonstance, c'est-à-dire que parmi les maladies de matrice qui peuvent exiger l'emploi des caustiques, les unes parcourent leurs jDhases avec une promptitude effrayante, tandis que d'autres marchent beaucoup plus lentement, et que, s'il y en a un certain nombre qui ne franchissent pas le col, il y en a aussi qui envahissent et se propagent à tout le corps de la matrice, à d'autres systèmes et à d'autres or-

ganes pour se transformer en maladies diathésiques, l'on se convaincra aisément de l'impossibilité, de la part du chirurgien, de proportionner le remède au mal, et de la probabilité et presque de la certitude de non réussites. Quoique Floret eût acquis une aptitude extraordinaire à juger de l'époque et de la gravité de la maladie, cette aptitude cependant ne justifiait pas toujours à ses yeux l'inopportunité des cautérisations pour s'en abstenir dans le cas d'un diagnostic douteux, se rappelant sans doute que dans les maladies qui ne laissent aucun espoir de guérison, ou qui ne sont pas bien déterminées, melius est anceps experiri remedium quam nullum. Il s'exposait ainsi à des insuccès ; mais il s'y exposait avec connaissance de cause, et pour acquit de conscience.

Une longue pratique sur les maladies de matrice, une connaissance détaillée de la structure et des rapports de cet organe avaient mis Floret à même de se prononcer avec assurance, lors même que les symptômes, par leur ambiguïté, ne se prêtaient pas à se laisser ramener à une dérivation précise. Nonobstant le nombre et la nature des moyens investigateurs qui sont à la portée du chirurgien, le diagnostic des maladies de matrice n'est pas aussi facile qu'on serait tenté de le croire, et l'application des caustiques

n'est pas toujours indiquée. Medicus siquidern suffecerit ad cognoscendum sufficiet etiam ad sanandum. Une fois abrité derrière un diagnostic exact, et sachant à quel ennemi il avait affaire, Floret pouvait lui livrer combat, quand même il était persuadé de l'insuffisance des armes qu'il pouvait lui opposer. Il réussissait ainsi à exploiter les quelques chances que présentent les cas douteux, malgré leur gravité.

Les médecins, même les plus familiers au style didactique, ne sauraient léguer à la postérité leur aptitude à pronostiquer; c'est une prérogative que l'on acquiert avec l'instruction, la pratique et le temps, et qui s'évanouit avec l'homme, ce qui n'est pas une raison pour la passer sous silence à l'égard de Floret, comme étant le plus rare mérite auquel un médecin et un chirurgien puissent aspirer. Ce talent qui jDrésuppose une organisation intellectuelle exquise surgit comme une formule dans laquelle viennent se fondre toutes les notions théoriques et pratiques acquises, et par son homogénéité ressemble à une faculté intuitive de l'esprit. Floret avait beaucoup lu, beaucoup étudié le cadavre, beaucoup observé, beaucoup opéré, et de toutes ces sources d'instruction il avait pu extraire grand nombre de matériaux bien compris, au moyen desquels il avait pu s'élever à cette hauteur d'appréciation interprétative qui simule la sponta-

néité d'un acte instinctif. Floret avait dans toute l'acception du mot le coup d'ceil d'un praticien.

L'application des caustiques présente quelques difficultés lorsqu'il s'agit d'organes internes. Toutes ces difficultés ont été vaincues heureusement par le docteur Floret. La construction de ses spéculums pouvant servir non seulement à mettre au joLir le col de la matrice, mais à le contenir, et à maintenir au contact du col le spa,radrap caustique tout en empêchant la sortie de la sanie qui coule pendant l'application , cette construction , dis-je, ne laisse rien à désirer. Bonnet le reconnaissait et le témoignait hautement, puisqu'il avait adopté, dans sa pratique, les instruments inventés et perfectionnés par Floret.

Floret n'était pas seulement intelligent et adroit en chirurgie, il l'était particulièrement aussi en mécanique, et maints petits instruments inventés et exécutés par lui, ainsi que ses préparations ornithologiques, en font foi. Son porte-nœads, pour la ligature des polypes^, suffirait pour démontrer l'exactitude de notre appréciation , si les modifications heureuses apportées aux instruments dilatateurs de l'urètre ne venaient pas aussi appuyer notre jugement.

Voilà ce que votre frère a légué à son art et à ses confrères. Il n'a pas laissé, comme vous voyez, des matériaux en assez grande abondance pour qu'il faille

un bien gros volume pour les contenir. Si le mérite des productions littéraires et scientifiques tenait au nombre des pages, Floret, certes, ne pourrait pas soutenir la concurrence avec d'autres écrivains qui ont passé leur vie à faire des livres. Floret n'a presque rien publié, etil laisse un nombre fort restreint de documents. , Malgré cela, il ne faut pas oublier que les deux dentistes américains, Jackson et Mortou, à qui l'on doit l'application des anesthésiques à la chirurgie, et qui n'ont fait que cela, ont beaucoup plus fait pour l'humanité souiirante que beaucoup d'autres en épuisant la matière chirurgicale. Floret a accepté de la science contemporaine tout ce qui ne laissait lieu ni à contestation ni à perfectionnements. De tout ceci il n'a tenu ni compte ni note, regardant comme tout naturel qu'un chirurgien connût son art, et pensant qu'il importe fort peu qu'il en donne des preuves en publiant chaque détail de sa pratique ou chaque observation, ce que tous sont à même de pouvoir faire. Cène sont que les inventions heureuses, les aperçus nouveaux-, les perfectionnements dans les procédés d'opération qu'il est utile de faire connaître et qui du même coup donnent droit à la renommée que l'on demande à la publicité. Floret n'a jamais songé à ce double intérêt qu'il y a à produire ses idées, et conséquemment il n'a pas profité des avantages qui s'y rattachent.

Floret avait atteint le sommet de l'échelle chirurgicale malgré les conditions les plus désavantageuses, et malgré, disons-le, le manque absolu de tactique à l'aide de laquelle il aurait pu en paralyser les conséquences. Confiant dans ses propres ressources, il est parvenu à se former une clientèle qui par cela môme qu'il la devait à ses réussites, s'est montrée la plus constante.

Il aurait pu concourir pour le majorât de l'Hôtel- Dieu ou d'un autre hôpital. Mais, peut-être, se faisant une idée exagérée de la grande responsabilité qui pose sur les chirurgiens-majors, et se jugeant, sans contredit, trop sévèrement, a-t-il reconnu que les charges de cette place étaient incompatibles avec ses moyens. Entre celui qui sait qu'il ne sait pas tout et celui qui sent de pouvoir tout embrasser, il y a toute la distance qui sépare la modestie de la hardiesse. Pour concourir, il faut sentir de savoir, et Floret ne tenait compte que de ce qu'il lui restait à apprendre. Là où d'autres puisent un motif pour redoubler leurs efTorts , Floret trouva un sujet de découragement, Ipuisque, dans sa bonhomie , il s'est peut-être imaginé qu'il fallait apporter à la place du miajorat des connaissances complètes, tandis que par contre il ne faut apporter que l'aptitude à acquérir toutes celles que cette place met à même de se pro-

curer. Floret se trompait, comme le public, en croyant de bonne foi que l'élu doit sortir du concours quelque chose de plus que n'est et que ne peut être un jeune lionime instruit et intelligent, qui vient demander à la place du majorât de nouvelles occasions pour s'instruire encore. 11 s'agit de devenir ce qu'on n'est pas jusque-là,, et la témérité qui, dans bien des circonstances, tient lieu de véritable mérite, conduit souvent les audacieux à l'acquérir plus tard.

Floret, plus sûr de lui-même et plus entreprenant, aurait sans doute traversé le majorât avec assez de distinction pour cjue son nom pût figurer parmi tous les noms glorieux dont la chirurgie lyonnaise est en droit d'être fière. Je ne me dissimule pas cependant que, sans un changement complet d'opinion à son égard, malgré son mérite réel, il n'aurait réussi peutêtre qu'à rester obscur, comme Bajard, dont la renommée n'ajamais dépassé, pour ainsi dire, l'ombredeson clocher. Pourquoi cela, puisque Bajard, sans contredit, était un chirurgien aussi intelligent qu'adroit, et que Floret avait donné des gages de posséder l'une et l'autre prérogative? C'est que l'un et l'autre ont toujours trouvé une véritable satisfaction à se cacher, dédaignant de donner la moindre importance à leurs exploits, et se sentant trop au-dessus de l'emploi de tous les petits et grands moyens à l'aide desquels

l'on tient vif le feu sacré de la confiance publique.

Tout jeune chirurgien qui ne concourt pas ou qui succombe à l'épreuve, voit s'élever devant lui, dans la personne du vainqueur, une concurrence redoutable, avec laquelle il aura à compter toute sa vie. Malgré cela, Floret, sans d'autre secours que le prestige qui se rattache à l'inconnu et les plaidoyers de quelques amis et connaissances, a pu se frayer une route à travers tant de réputations solidement établies et brillamment conquises. Sa clientèle s'est accrue de proche en proche, parce qu'il n'avait pour lui que les bonnes informations que lui gagnaient ses réussites. Un médecin peut être heureux, le chirurgien ne saurait l'être que lorsqu'il sait l'être. Mille circonstances peuvent travailler à ce qu'un médecin réussisse dans sa pratique; deux seules assurent le bonheur du chirurgien, et ces deux seules sont toutes personnelles, l'habileté et l'intelligence. Ni le hasard, ni la nature médicatrice ne décident de l'issue des opérations chirurgicales; Floret en un mot réussissait, il était donc intelligent et habile.

Si les, limites d'une simple notice consentaient à ce que je misse en relief toutes les prérogatives dont il était doué, il me serait facile d'emprunter âmes souvenirs et aux souvenirs de ses nombreux amis, assez de matériaux pour démontrer que personne plus que

Floret n'a droit à nos regrets et à notre estime. Je ne toucherai pas cependant à aucune particularité de sa vie, laissant à d'autres plumes plus exercées que la mienne à rappeler les vicissitudes intimes d'une existence entièrement consacrée à ses malades, à sa famille et à son art. Ce serait d'ailleurs empiéter sur le domaine de l'éloge et m'exposer ainsi à une tâche audessus et en dehors du rôle dont vous m'avez honoré, qui, ne demandant de ma parfqu'un peu de temps et de patience, n'est pas absolument incompatible avec mes forces.

Toutefois , je m'empresse de reconnaître que si facile que soit une rédaction quelconque , surtout lorsqu'il ne s'agit que d'aligner les unes après les autres des observations cliniques toutes rédigées, vous auriez pu choisir parmi les nombreux chirurgiens et médecins, amis de votre frère, un interprète capable de mieux comprendre et de mieux faire ressortir la portée des aperçus scientifiques que renferment des documents se rapportant à une branche de l'art de guérir tout à fait distincte de la science médicale proprement dite, et qui sont par cela même presque en dehors de la spécialité de mes études.

Malgré cela, je n'ai pas hésité à me charger de la mission dont vous m'avez honoré, convaincu que la meilleure manière de rehausser la valeur de cette

publication, était de ne rien ajouter et de ne rien retrancher au manuscrit que vous m'avez confié, et de le transmettre tel que Floret nous l'a légué. Sous ce point de vue, je pouvais mieux que tout autre remplir le but de ne pas altérer le texte tout en voulant le perfectionner, car il m'était facile de résister à une tentation que le manque de connaissances spéciales m'interdisait même d'avoir.

C'eût été, je l'avoue, une bonne occasion pour moi, de pouvoir, au moyen d'une analyse détaillée ou de quelques commentaires, associer mon nom à celui d'un ami avec lequel j'ai eu plus d'une fois l'opportunité de m'instruire; mais le parti pris de rester strictement- dans les limites de simple rédacteur m'oblige même à garder l'anonyme, dans la crainte que l'on puisse me soupçonner d'une ambition que je n'ai pas.

Veuillez agréer mes salutations empressées , et croire aux sentiments afTectueux avec lesquels j'ai le plaisir de me dire,

Votre dévoué,

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